CHAPITRE VJI
Le comte Droutt d’Erlon.— Premier résultat du traité du 26 février.— Fondation du camp retranché d’Erlon. — Suppression du bureau arabe.— Abd-el- Kader envoie un chargé d’affaires auprès du gouverneur-général. — Le juif Ben Durand.— Mascara. — Nouvelles fautes de l’administration française. — Abd-el-Kader les tourne à son profit. — Révolte des tribus du Sahel. — Le colonel Duvivier à Bougie. — Concessions nouvelles du gouverneur. — Soulèvement des tribus contre Abd-el-Kader.— Le général Trézel à Oran. — Audacieuse provocation d’ Abd-el-Kader.— Fatale faiblesse du comte d’Erlon. — Énergique résolution du général Trézel. — Combat de la Macta. — Rappel de la légion étrangère.— Irritation de l’opinion publique en France contre la politique tortueuse du ministère dans les affaires de l’Algérie. — Rappel du comte d’Erlon. — Le maréchal Clausel est nommé gouverneur général^
te comte Drouet d’Erlon s'était enrôlé comme volontaire en 1782 au régiment de Beaujolais. Il rentra dans l’armée en 1792 avec le grade de caporal. En 1793, attaché à la personne du général Lefebvre, en qualité d’aide de camp, il devint plus tard son chef d’état-major. Après avoir successivement passé par les grades de chef de bataillon, adjudant-général, général de brigade, il fut appelé après la paix d’Amiens au commandement de la première division militaire, signa en 1 807 la capitulation de Danzig au nom du maréchal Lefebvre. Grièvement blessé à Friedland, il fut nommé grand-officiei de la Légion-d’Honneur et comte de l’Empire. En 1809, chef d’état-major de l'armée bavaroise, il prit le commandement du 7me corps. De 1810à 1813 il combattit en Espagne :
à la bataille de Toulouse (1814) le corps qu’il commandait ne put être entamé par l’armée Anglaise. Compromis en 1815 dans une conspiration avec Lefebvre-Desnouettes, il fut proscrit par la seconde Restauration et ne fut rappelé d’exil qu’en 1825. La révolution de juillet le tira de sa retraite. Nommé pair en 1831, il obtint, l’année suivante, le commandement de ladouzième division militaire et fut nommé, en 1 834, gouverneur-général de l’Algérie.
Pour les épineuses et importantes fonctions dont il avait investi le comte d’Erlon, le ministère consulta plutôt, comme toujours, ses convenances que les intérêts de la France. Le nouveau gouverneur était, sans contredit, une gloire militaire pure et éprouvée ; mais il avait soixante et dix ans et il est rare, à cet âge, de conserver l’activité d’esprit et de corps nécessaire pour un poste comme celui qu’on venait de lui confier. On institua en même temps un conseil de Régence, composé de six membres et chargé de préparer et de discuter les arrêtés, les ordonnances, qui devaient régir l’établissement d’Afrique. Ce furent le général Rapatel appelé au commandement des troupes, l’intendant civil Lepasquier en remplacement de M. Genty de Bussy, le contre-amiral de la Bretonnière investi du commandement de la marine et du port, M. Laurence chargé de la direction de la justice, M. Blondel de celle des finances, et M. Bonduraud qui continua à diriger l’intendance militaire. Cela fait, la machine fut livrée à son propre mouvement.
Les premiers actes administratifs du comte d’Erlon furent heureux : il sembla vouloir divorcer avec les errements de l’administration précédente. À la politique de concession des généraux Voirol et Desmichels, ihsubstitua une politique plus ferme, plus digne et plus en rapport avec les intérêts de la France.
Sous l’influence du traité du 26 février, le pouvoir d’Abdel-Kader avait grandi outre mesure. Le monopole que l’Émir exerçait à Arzeu lui procurait d’énormes bénéfices qui lui facilitaient le moyen de faire aux tribus des avances de denrées ou d'argent, et de les maintenir ainsi en armes, pon esprit
organisateur avait vu sans peine tout le parti qu’il pouvait tirer de ce traité, et il avait établi des relations commerciales avec Gibraltar et l’Espagne par le golfe d’Harshgoun. En même temps il annonça aux tribus des provinces de Tittery et même d’Alger, que voulant connaître leurs besoins et s’occuper j de leur organisation, il se rendrait incessamment au milieu d’elles.
Un tel empiètement de pouvoir était à la fois un grand dan- ! ger et une grave insulte; le comte d’Erlon le sentit et rendit! un arrêté défendant, sous les peines les plus sévères, toutes 1 importations et exportations de marchandises de toutes provenances, par d’autres ports que ceux portant le pavillon français. En même temps il intima à Abd-el-Kader l’ordre de ne pas dépasser le Chélifî, et il déclara aux scheiks des tribus des provinces de Tittery et d’Alger, que s’ils acceptaient le concours de l’Émir, ils seraient traités comme ennemis de la France.
A ces mesures énergiques qui, appuyées avec vigueur et sur une bonne organisation intérieure, auraient pu avoir d’heureux résultats, le comte d’Erlon en ajouta d’autres plus secondaires qui assurèrent pour quelque temps la tranquillité de la colonie ; le camp fondé en avant de Bouffarich et qui a conservé le nom de son fondateur, fut de ce nombre. Mais ses inspirations ne furent pas toujours aussi heureuses. La dissolution du bureau arabe, par exemple, fut une faute. La sphère de cette institution, au contraire, pendant ces premières années, aurait dû, non pas être restreinte, mais d’autant plus élargie que la majeure partie des fautes commises jusqu’alors en Algérie ne provenaient que de l’ignorance des mœurs et des usages des indigènes.
Cependant Abd-eLKader n’était pas homme à interrompre le cours de ses projets sans tenter de regagner le terrain que les mesures du comte d’Erlon venaient de lui faire perdre. Le traité Desmichels surtout, qui était à la fois la base et le pivot de sa puissance, devait être maintenu à tout prix. Quelque irrité que se montrât le gouverneur-général contre ce traité, et surtout contre l’extension qu’il recevait, Abd-el-Kader crut
pouvoir assurer le maintien de Tétât de choses en constatant le droit qu’il avait d’agir comme il agissait. Il lui envoya un chargé d’affaires qui lui exhiba le traité secret rapporté plus haut, dont le gouvernement français n’avait pas eu encore connaissance, et qui accordant à l’Émir de si exorbitantes concessions, légitimait toutes les usurpations qu’on lui reprochait. Ce moyen ne réussit pas à Abd-el-Kader ; le comte d’Erlon fut plus irrité que jamais : le général Desmichels fut immédiatement rappelé et le général Trézel investi du commandement d’Oran à sa place.
Cette solution dérangea les plans d’Abd-eî-Kader. La fausse position où s’était mis le général Desmichels , l’obligeait en quelque sorte à des espèces de ménagements vis-à-vis de l’Émir, et à l’appuyer dans tout ce qui ne froissait pas trop ostensiblement les intérêts de la France. Son rappel changeait cet état de choses. Abd-el-Kader le sentit et avisa aux moyens d’en paralyser les causes les plus immédiates. A cet effet, il envoya au gouverneur-général un chargé d’affaires qui devait résidei à Alger et y représenter spécialement ses intérêts. Il choisit pour cette mission un juif nommé Ben-Durand, homme astucieux, habile, insinuant, qui prit bientôt un prodigieux ascendant sur l’esprit simple et facile du comte d’Erlon. Elevé en Europe, Ben-Durand parlait français avec facilité. Il possédait à un haut degré cette souplesse doucereuse qui caractérise les gens de sa caste et qui, sous les dehors de la bonhomie et de la bonne foi, captive si facilement les âmes confiantes. Aussi, en peu de temps, il devint non seulement le contrôleur écouté des actes du gouverneur-général, mais encore son conseiller intime.
Dès ce moment, la cause d’ Abd-el-Kader fut gagnée dans l’esprit facile du comte d’Erlon.
Pendant ce temps, l’Émir s’occupait d’organiser ce qu’il appelait déjà son royaume; il prenait possession des domaines publics, levait des impôts, rétablissait les finances, donnait des lois, créait des corps de troupes permanents, à l’anarchie faisait succéder Tordre et étendait chaque jour davantage son influence. Il commençait même alors à parler hautement de
ses projets de restauration arabe et ne dissimulait plus aucune de ses espérances.
Mascara, dont il avait fait sa capitale et son arsenal, est bâtie sur le versant des collines du Petit- Atlas qui forment, au nord, la plaine d’Egrhis. Un ravin profond où l’eau coule en toute saison a, pour berges, deux mamelons séparés sur lesquels la ville est assise. La ville possède plusieurs grandes constructions: deux belles mosquées dont le minaret d’une d’elles est remarquable par l’élégance de ses forme et la délicatesse de son architecture; un vaste caravansérail, une belle place où jaillit une gracieuse fontaine à coquille de marbre blanc, le beylick ou palais et quelques maisons d’architecture mauresque. Ses rues sont tortueuses et étroites comme celles des autres villes de l’Algérie. Mascara peut se diviser en cinq parties distinctes: la ville proprement dite, au nord le faubourg Baba-Ali, au sud le faubourg Aïn-Beldha , à l’ouest le faubourg Arkoub-Ismaïl et plusieurs groupes de maisons à l’est. Les environs delà ville étaient plantés de beaux jardins cultivés avec soin ; des arbres fruitiers, amandiers, oliviers, figuiers et surtout des cactus (figuier de Barbarie) couvraient les campagnes environnantes, aujourd’hui nues et dévastées par la guerre. La salubrité du climat, une température modérée, en faisaient une des bonnes résidences de l’Algérie.
Telle était la ville d’où Abd-el-Kader commandait déjà en maître ; elle était le point de mire des Arabes, non pas tant par le prestige de la puissance qui s’y élevait, que par la cessation de l’anarchie qui la caractérisait parmi les autres villes^ ou les autres points de l’Algérie. L’Arabe aime l’ordre, quoique on en ait dit, et ce que les Français n’avaient pu ou su lui [donner, il le recherchait là où il le voyait déjà assuré : le comte d’Erlon en eut bientôt la preuve.
On a déjà vu que le gouverneur-général avait déclaré qu’il traiterait en ennemies les populations des provinces d’Alger et de Tittery, qui accepteraient le concours d’Ab-el-Kader. Les tribus de ces provinces, livrées depuis longtemps à elles- } memes, sans direction, sans autorité, avaient été bientôt en proie à la plus violente anarchie. Elles n’avaient pas tardé â
sentir le sentiment de l’ordre et étaient prêtes à se rallier à tout pouvoir capable de le leur assurer. Aussi, aux observations du comte d’Erlon, les habitants de Médéah qui s’étaient toujours montrés dévoués aux Français, lui répondirent qu’ils n’avaient désiré parmi eux l’arrivée d’Ab-el-Kader, que dans l’espérance qu’il les tirerait de l’état d’anarchie où ils gémissaient et d’où les Français n’avaient jamais su ou voulu les tirer.
Ce reproche était juste, le comte d’Erlon sut l’apprécier; mais il en référa au ministère qui, pour la troisième fois, repoussa toute proposition à ce sujet. Ce n’est pas une des moins singulières phases de l’histoire de la domination française en Algérie, que cette persistance du cabinet français à repousser constamment tout ce qui pouvait faire sortir ce pays de l’anarchie, et diminuer d’autant les chances d’Àb-el-Kader d’y assurer sa domination.
Ce qu’il ne voulut pas faire en cette circonstance, Âbd-el- Kader le fît.
Malgré les observations qui lui avaient été adressées, il n’avait pas renoncé au projet d’étendre le pouvoir qu’il exerçait dans l’ouest jusqu’à la province de Tittery. Il s’avança jusqu’à Miliana; il trouva dans cette dernière ville El-Hadj-el-Seghir, de la famille de Sidi-Em’barek, nommé agha de la Metidja en 1832, et Mohamed ben Aïssa, de la famille des Berakna qui avait été institué kaid de Chercheil dès les premiers mois de l’occupation d’Alger. Ces deux hommes avaient quitté le parti de la France et se plaignaient vivement des procédés des Français. Abd-el-Kader nomma le premier kalifa de Miliana, et le second kalifa de Médéah.
Le comte d’Erlon se montra fort courroucé de voir Abd-el- Kader faire ainsi acte d’autorité dans les provinces soumises à la France; mais entièrement dominé alors par l’influence de Ben-Durand, entravé en outre par les volontés ministérielles, il subit sans protestation les conséquences des envahissements successifs de l’Émir : bien plus, l’astucieux juif s’y prit de telle sorte qu’il le ramena aux errements de la politique qu’il avait dès le début de spn administration si énergiquement condamnés.
Deux faits qui se passèrent à cette époque vinrent encore ajouter à ses embarras et augmenter ses incertitudes; les Hadjoutes qui , depuis quelque temps , avaient cessé de se montrer hostiles et s’étaient soumis à la France, demandèrent au gouverneur-général le remplacement d’un kaïd dont ils étaient mécontents : leurs réclamations restèrent sans réponse. La tribu manifesta quelque irritation et, vers ce même temps, un vol de bestiaux ayant été commis dans le Sahel, elle en fut accusée ainsi que la tribu des Mouzaïa. Une vigoureuse razzia vengea énergiquement cet acte de brigandage, mais aliéna ces deux tribus au point qu’elle se ruèrent sur les villages français, massacrèrent les Européens isolés, et attirèrent d’autres tribus dans leur révolte. La conflagration devint générale dans le Sahel ; les colons effrayés abandonnèrent leurs cultures, et le peu de stabilité qui avait été depuis quelque temps assuré autour d’Alger, se trouva totalement remis en question.
A la même époque, à Bougie, une intrigue assez misérable, et qui peut donner une idée assez précise de la manière dont l’Algérie était alors gouvernée, amena des résultats aussi déplorables. Le colonel Duvivier qui y commandait avait, à plusieurs reprises, énergiquement repoussé les attaques des Kabyles. Parmi les tribus hostiles était celle des Ouled-Abd-El- Djebar, habitant la vallée de l’Oued-Bou-Messaoud. Elle avait pour chef Ouled-Ourebah qui exerçait une puissante influence sur d’autres tribus. Sous on ne sait quel motif, au lieu de s’adresser au colonel Duvivier pour traiter de la paix au nom des tribus qu’il disait représenter, il s’adressa directement au commissaire civil de Bougie, M. Lowesy. Ce dernier, au lieu de faire part de ces ouvertures au colonel Duvivier, s’adressa directement à Alger au gouverneur-général qui, par une inconcevable manière de procéder, lui envoya l’autorisation de traiter en laissant ignorer des négociations entamées avec l’ennemi, au colonel commandant une place de guerre. Muni de son autorisation, le commissaire civil s’embarqua secrètement sur une sandale algérienne, et arriva à l’embouchure de la Sumnam où l’attendait Ouled-Ourebah. Cette conférence, eut un triste résultat : une tribu Kabyle l’interrompit à coups
de fusil, et le malencontreux négociateur fut obligé de se rembarquer et de regagner Bougie où sa sandale fut arrêtée par ordre du colonel Duvivier. Instruit alors de ces menées, le colonel se plaignit au gouverneur-général qui, voulant la paix à tout prix, envoya un nouveau négociateur. Ouled-Ourebah demanda, pour condition première, qu’on rappelât le colonel Duvivier qui, se voyant un obstacle aux désirs du gouverneur, demanda son rappel. Le comte d’Erlon eut la faiblesse d’y consentir, de donner raison à Ouled-Ourebah, et il fut conclu une paix qui donna aux hostilités une plus grande intensité qu’elles n’avaient auparavant. En effet, Ouled-Ourebah ne fut plus au nombre des assaillants, mais les autres tribus s’acharnèrent d’autant plus après Bougie que, par le rappel du colonel Duvivier, une d’entre elles avait déjà eu un commencement de gain de cause.
Ces insuccès divers rendirent le comte d’Erlon plus pusillanime et plus timoré. Il n’osait plus prendre aucune détermination. Quant à Àbd-el-Kader , il devenait plus audacieux à mesure que le gouverneur-général devenait plus timide, et son autorité grandissait de tout ce dont se rapetissait l’autorité française.
C’est ainsi qu’après avoir, comme on l’a vu, nommé un kalifa à Miliana et un autre à Médéah, il donna un kaïd aux Hadjoutes et un scheick aux Beni-Kalil. Il fit plus encore, la douane française avait mis un embargo sur des fufsils qu’il avait achetés à l’étranger, il parvint à le faire lever, et, par l’entremise de Ben-Durand, il obtint du comte d’Erlon divers approvisionnements de guerre, au moment même où il bravait le plus ouvertement l’autorité française.
Quelques chefs arabes n’acceptaient pas avec autant de résignation que le gouverneur-général les faits accomplis. Cet ascendant exercé par un jeune homme inconnu jusque alors les indignait, et une nouvelle ligue se forma contre lui. A la tête des mécontents étaient Sidi-el-Aribi et Mustapha-ben-Ismaël qui s’étaient déjà, sous l’administration du général Voirol, révoltés contre son autorité. Cette fois, ils étaient d’autant plus redoutables que Moussa Derkaoui (le révolté), çhérif du
désert, s'était joint à eux, entraînant à sa suite les formidables tribus du Sahara.
Pour bien comprendre toute la gravité de cette ligue, nous avons à compléter ce que nous avons déjà dit sur l'influence de l'élément aristocratique chez les Arabes, et qui était la cause principale de tous les obstacles qu’éprouvait Abd-el-Kader à rallier la plupart des tribus à son autorité.
Dans les tribus du désert, la race arabe domine exclusivement. Ses goûts, ses habitudes s’y sont perpétués sans altération. Le Djouad ou chef héréditaire a le droit exclusif à leur respect et à leur obéissance. 11 y a parmi eux des Marabouts, mais n’osant jamais disputer le premier rang aux Djouad. La cause de cette subordination des Marabouts est sensible. Dans les tribus sédentaires, lorsque meurt un Marabout vénéré, ses compatriotes lui élèvent un tombeau : on y vient en pélérinage souvent de fort loin : les enfants y apprennent à lire, y reçoivent une instruction religieuse. Pour entretenir le monument, il faut des offrandes : chacun les donne volontiers, s’inquiétant peu de la conduite du fils qui a hérité du titre de son’ père ; le tombeau ou le nom du père le protège, parce que l’un est pour la tribu un monument utile et l’autre un objet de vanité. Telle était, chez les Hakem-Cheraga et dans quelques tribus environnantes, la situation d’ Abd-el-Kader, dont le père, Mohhi-ed-Din et l’aïeul Mustapha-ben-Moktar, étaient regardés comme les plus grands Marabouts des temps modernes.
Mais dans le désert il en est tout autrement. Au milieu de l’existence aventureuse des tribus, dans les péripéties incessantes des voyages, des luttes, des dangers de tous les jours, le guerrier au bras redoutable a une place plus large que l’homme pieux. Parmi tant d’agitations de tout genre, on ne songe pas à bâtir un tombeau au marabout ; un arbre, une pierre marquent à peine remplacement de la tombe, qui n’est alors ni un témoignage de piété généreuse, ni un héritage légué par les ancêtres. Des qualités personnelles transcendantes donnent seules droit, au fils du marabout, au respect et à l’ascendant dont jouissait son père. Le Djouad, au contraire, fait monter
son enfant à cheval dès l’âge de cinq ans; il le présente à ses cavaliers comme celui qui doit les commander après lui ; le fils paraît d’abord dans les fêtes à côté de son père ; sous l’égide * paternelle, il fait ses premières campagnes, apprend à obéir d’abord, à commander ensuite. On le confond peu à peu dans îe respect voué à son père ; on l’identifie avec lui, et lorsqu’arrive le temps de lui succéder , la tribu l’appelle par acclamation et le suit avec confiance.
Gela suffit pour expliquer la situation où se trouvait Abdel-Kader vis-à-vis de quelques tribus et l’écueil qu’il lui était difficile d’éviter en voulant les organiser dans des vues personnelles. Cet écueil même était tel que, pour peu que l’administration française se fût donné la peine d’approfondir et d’étudier les éléments constitutifs des tribus, leurs intérêts, leurs sympathies, leur organisation, elle aurait pu trouver d’utiles auxiliaires dans ceux dont elle se faisait des ennemis et empêcher, sans prendre part à la lutte, l’accroissement de la puissance d’Abd-el-Kader. Mais, en cette circonstance comme en tant d’autres, la France devait être victime de cette fatale routine, de cette incroyable manie d’administrei tout et toujours d’après les idées et les convenances françaises. Le plus simple bon sens cependant eût suffi pour faire comprendre que des lions s’accommoderaient peu d’un régime convenable à des moutons.
Quoi qu’il en soit, Abd-el-Kader, sûr de trouver dans l’administration française une neutralité rigoureuse qui, dans cette circonstance, équivalait à un appui, fit hardiment tête à l’orage. Il fit arrêter et mettre à mort Si di-el- Aribi , battit Moustapha-Ben-Ismaïl, et convoquant, après ces premiers succès, les tribus intimidées des environs de Miliana, il marcha, avec leurs contingents, contre Moussa qui s’était emparé de la province de Tittery. Les deux troupes se rencontrèrent à Amoura ; Moussa, avec ses tribus du désert, fut mis en fuite et poursuivi jusqu’au-delà de Berouaguia. Abd-el-Kader entra à Médéah et y réinstalla Mohammed-el-Berkani. La situation des Français assistant impassibles à cette lutte de deux prétendants qui se disputaient sous leurs yeux une partie de la
province d’Alger, n’était pas une des choses les moins curieuses de cette période ; mais Ben-Durand était parvenu à persuader au comte d’Erlon qu’Abd-el-Kader n’agissait que dans l’intérêt de la France et que, grâce à ces heureuses victoires, les Français n’auraient bientôt plus d’ennemis en Algérie. Dans cette confiance, le comte d’Erlon le laissait faire.
On ne sait trop jusqu’à quel point serait allée cette con- , descendance, si le général Trézel, qui commandait à Oran et | qui était loin de partager la confiance du comte d’Erlon dans 1 les vues désintéressées d’Abd-el-Kader, n’eût tenté pendant son absence de détacher de sa cause les tribus les plus puissantes. Cette tentative fut suivie d’un plein succès. Les Douers et lesZemelas se déclarèrent sujets de la France, sous la seule condition d’être protégés en cas de surprise ou d’attaque. Alors se passa un fait assez curieux, mais qui n’était malheureusement pas nouveau. Le lieutenant d’Abd-el-Kader n’avait pu se maintenir à Médéah, et le pays était retombé encore une fois dans tous les déchirements de l’anarchie ; les tribus n’avaient pas cessé leurs instances pour obtenir l’autorisation du gouverneur-général d’Alger. L’autorité d’Abd-el-Kader se trouvait ainsi plus chancelante que jamais; sur le nouveau théâtre de ses exploits, elle était méconnue ; sur l’ancien, les tribus les plus puissantes s’étaient détachées de sa cause. Sur les divers partis qu’il y avait à prendre en cette circonstance, le comte d’Erlon choisit le plus mauvais : il laissa sans réponse les sollicitations des tribus de la province de Tittery et refusa de sanctionner les mesures prises par le général Trézel avec les Douers et les Zemelas.
Cependant les évènements qui se passaient dans l’ouest avaient obligé Abd-el-Kader de quitter précipitamment la province de Tittery et de partir avant d’avoir pu s’occuper d’organiser le pays. Le général Trézel, en effet, l’avait attaqué par son point le plus vulnérable; il avait senti qu’aucune affection particulière ne liait les populations à l’Émir, mais qu’elles n’étaient poussées vers lui que par le besoin d’ordre et de gouvernement régulier qui les tourmentait depuis si
longtemps; il avait compris que leur adhésion s’adressait moins au représentant de la nationalité arabe qu’à celui qui, ayant la force, pouvait promettre aide et protection et absorber dans une grande unité les passions locales ; il avait cru qu’il était impolitique pour la France d’abdiquer volontairement un rôle doublement avantageux sous le rapport des intérêts et de la dignité nationale.
Les Douers et les Zemelas étaient venus dresser leurs tentes sous les murs d’Oran ; d’autres tribus paraissaient déjà assez disposées à suivre leur exemple, sous la seule garantie d’une protection efficace, lorsque Abd-el-Kader, instruit du refus de sanction du comte d’Erlon et de la dissidence qui existait à ce sujet entre le gouverneur-général et le commandant d’Oran, ordonna aux Zemelas et aux Douers d’aller s’établir au pied des montagnes. Sur leur refus, il les fit charger par El-Mzary, son agha. Trop faibles pour résister aux forces qui les attaquaient, ces tribus envoyèrent un message au général Trézel pour lui rappeler sa promesse ; il répondit aux envoyés : « Un « général français n’a que sa parole ; dans une heure, je serai « au milieu de vous. » En effet, il se mit à la tête de deux bataillons, et, en peu d’instants, joignit, dans la plaine de Miserghin, El-Mzary qui ne l’attendit pas.
L’acte de l’Émir qui était venu audacieusement attaquer,
* presque sous le canon d’Oran, des tribus qui avaient réclamé la protection française, méritait une démonstration énergique.
Le général Trézel forma une petite division de deux mille cinq cents hommes environ, composée du 2e régiment de chasseurs d’Afrique, d’un bataillon des 1er et 66e de ligne et une batterie de campagne. Il se porta au camp du Figuier, en avant des tribus alliées, pour les couvrir. Abd-el-Kader demanda des explications sur ce procédé : « La France, dit « le générai Trézel, doit à son honneur et à sa loyauté de « protéger les tribus qui implorent sa protection ; jusqu’à ce « que tu aies renoncé à tout droit de suzeraineté sur elles, « j’occuperai cette position. » Abd-el-Kader répondit que, sa religion lui défendant de laisser des musulmans sous la do-
mination des infidèles, il poursuivrait les tribus rebelles partout où elles se réfugieraient. C’était une véritable déclaration de guerre; la politique de concession, suivie jusqu’alors à l’égard de l’Émir, portait ses fruits.
Reculer devant une aussi audacieuse provocation c’était ternir la gloire du drapeau français : le général Trezel ne put s’y résoudre : il demanda des ordres et des instructions à Alger : il n’en reçut pas ; il se porta en avant. Deux escadrons de chasseurs et trois compagnies de la légion étrangère sous les ordres du colonel Oudinot formaient l’avant-garde. Après quelques heures de marche, la colonne arriva au lieu appelé Muley-Ismaël. Là se trouvait un épais taillis où l’on ne jugeait pas à propos de se hasarder d’abord. Cependant quelques reconnaissances ayant été poussées dans les environs et n’ayant amené aucune découverte , on s’y engagea. Tout-àcoup au milieu d’un terrain où elle ne pouvait se développer et à peine même se tenir en ligne, l’avant-garde fut assaillie par la cavalerie d’Abd-el-Kader et en un instant enveloppée.
Cette attaque si brusque jeta un moment d’indécision et de désordre dans les rangs. Le colonel Oudinot était parvenu cependant à les rallier, lorsque atteint d’une balle en pleine poitrine, il tomba mortellement blessé. Les troupes étaient ébranlées déjà ; cette mort les frappe de panique : elles se replient sur le 66° qui formait le centre et était lui-même vigoureusement attaqué : l’avant-garde y jette le désordre ; l’ennemi redouble de vigueur : tout plie. L’arrière-garde seule n’avait pas été entamée ; mais quelques instants encore, et les colonnes de fuyards, en la débordant, allaient rendre toute résistance impossible et compromettre de plus en plus la division ; le moment était critique. Heureusement le général Trézel fait faire un à gauche à l’arrière-garde, et la portant au pas de course à la tête de la colonne, ordonne la charge. Les Arabes sont culbutés à leur tour. Quelques compagnies parviennent à se reformer; mais l’ordre de marche était rompu; les détachements gênés dans leurs mouvements pouvaient à peine attaquer et se défendre; il n’y avait plus déroute ; mais le désordre était tel que tout mouvement ef/i-
cacement agressif ou défensif était devenu impossible. La colonne fit halte ; quelques excès, pendant lesquels les soldats, méconnaissant la voix de leurs chefs, pillèrent les foùrgons de vivres, défoncèrent les barils d’eau-de-vie, obligèrent le général à reprendre la marche ; la colonne arriva vers le soir sur les bords du Sig où elle établit son camp. La retraite devenait de plus en plus difficile ; plusieurs centaines de blessés encombraient les prolonges, et Àbd-el-Kader, avec une cavalerie nombreuse, surveillait tous les mouvements du camp français. Il fallut cependant prendre un parti; par suite des désordres de la veille, les vivres commençaient à manquer, et le nombre des ennemis que, selon l’usage en Afrique, le revers augmente toujours, accroissait d’heure en heure; ils étaient alors dix mille cavaliers au moins et quinze cents fantassins; les Français étaient réduits à deux mille hommes.
Après avoir donné une nuit de repos à ses troupes, le général Trézel ordonna de reprendre la marche. Voici dans quel ordre s'opéra le mouvement de retraite. L’avant-garde composée du bataillon d’infanterie légère d’Afrique couvrait le convoi qui s’avançait sur trois files de voitures et que flanquaient à droite et à gauche deux compagnies de la légion étrangère et deux escadrons de chasseurs d’Afrique. Le lieutenant-colonel Beaufort, avec deux escadrons de chasseurs et un bataillon du 66e de ligne, formait l’arrière-garde. Une ligne de tirailleurs entourait la colonne qui traversa ainsi la plaine de Ceïrat sans avoir été entamée. L’ennemi avait fait plusieurs charges tumultueuses; mais, malgré sa grande supériorité numérique, il avait été chaque fois énergiquement repoussé avec perte.
A l’extrémité de la plaine où la colonne venait de s’engager, elle avait le choix de deux routes, l’une qui conduisait directement à Arzeu, l’autre qui débouchait dans le golfe par les gorges de l’Habra au lieu où cette rivière sort des marais et prend le nom de la Macta. Cette dernière route était moins généralement accidentée ; mais elle offrait, à l’entrée des gorges, un défilé où la grande supériorité numérique de l’enngni devait lui faciliter les moyens d’attaquer avec avan-
tage des troupes découragées déjà et embarrassées par de nombreuses prolonges encombrées de blessés. Le général Trézel prit cette dernière route ; ce fut une faute. Abd-el- Kader déroba quelques milliers de cavaliers et les lança à toute bride vers le défilé bordé à gauche de hauteurs facilement accessibles et couronnées de massifs clairsemés de hautes broussailles très propices pour des embuscades, et à droite par les rives marécageuses de la Macta. Les Arabes ne tardèrent pas à occuper sur une assez grande étendue la partie boisée, cachés à la faveur des accidents de terrain ou des buissons. Le bataillon d’infanterie légère d’Afrique, qui formait l’avant-garde, était à peine engagé dans le défilé, qu’une grêle de balles et de pierres vint l’assaillir. Ces braves chargèrent à plusieurs reprises les Arabes, mais ces derniers étaient si disséminés que les charges frappaient presque toujours à vide. Bientôt, entourés d’ennemis, chargés en tête et en flanc, les Français furent entamés, rompus et se replièrent en désordre sur le gros de la colonne. En même temps, l’arrière-garde, ayant fait un mouvement en avant pour venir appuyer la tête de la colonne, laissa le convoi à découvert. Les Arabes profitèrent de cette imprudente manœuvre pour charger le derrière de la colonne ; malgré des efforts inouis de courage individuel , ils y firent une trouée assez forte pour jeter partout l’épouvante et le désordre. La voix des chefs est méconnue; les fantassins jettent leurs armes; les soldats du train coupent les traits de leurs chevaux et s’enfuient ; les caissons sont abandonnés ; tout se déborde ; tout fuit; la déroute est au comble. Heureusement les Arabes, au lieu de poursuivre leurs avantages, perdent un temps précieux à piller les bagages, à couper la tête aux blessés, selon leur usage. Pendant ce moment de répit, une partie des détachements parvient à se rallier sur un mamelon, non loin de ce champ de carnage; pour se faire entendre des fuyards, ils entonnent en chœur la Marseillaise , agitant leurs shakos au bout de leurs fusils pour se faire découvrir au loin. Peu à peu les détachements se rallient et se reforment autour de ce noyau; les Français prennent à leur tour l’offensive; l’artil-
lerie crible d’obus et de mitraille les masses compactes des Arabes; la cavalerie les charge à fond* l’infanterie à la baïonnette. Ces énergiques efforts dégagèrent la voie; la colonne put continuer son mouvement de retraite, sans que les Arabes chargés de butin songeassent à l’inquiéter sérieusement. Elle arriva à Arzeu après une perte de près de mille hommes. Tel fut le désastre de la Macta.
Abd-el-Kader tira parti, à sa manière, de l’échec qu’il avait fait subir aux armes françaises. Il répandit partout le bruit qu’il venait de remporter une grande victoire et il l’appuya des seules preuves admises dans ce pays ; des mulets chargés de têtes de Français furent promenés de Mascara à Blidah : les Arabes ne comprennent pas d’autre bulletin de victoire.
Bans cette fatale affaire qui grandit outre mesure la puissance d’ Abd-el-Kader, le général Trézel n’eut qu’un tort à se reprocher : ce fut celui de s’être montré jaloux de l’honneur et de la dignité de la France quand le gouverneur-général et le ministère français s’en montraient si peu soucieux. L’échec qu’il avait éprouvé était une de ces malheureuses chances de guerre auxquelles tout général peut se trouver exposé. Son entreprise ne sortait pas de la sphère de ces faits militaires que le succès justifie toujours et que le revers fait taxer d’imprudence. Mais alors comment qualifiera-t-on cette incroyable insouciance du gouverneur général qui , ayant à sa disposition plus de vingt mille hommes inoccupés, laissait un brave général combattre avec deux mille cinq cents hommes seulement le seul ennemi que les Français eussent alors en Algérie. Mais il était dit que chaque administration nouvelle devait tour-à-tour et par des inspirations désastreuses dérivant de causes diverses, compromettre de plus en plus la conquête de la France.
Le comte d’Erlon, au lieu de chercher à venger immédiatement l’échec du général Trézel, se contenta d’envoyer à Oran le chargé d’affaires d’ Abd-el-Kader, Ben-Durand, avec la mission de le renseigner sur la situation des affaires. Par le choix étrange de cet homme tout dévoué à l’Émir, c’était d’avance lui donner gain de cause. En effet, à la suite du rap-
pel du juif, le général Trézel fut immédiatement rappelé, et, pour renouer à tout prix la paix avec Abd-el-Kader, lesDouers et les Zemelas durent rentrer sous sa domination.
Cette dernière détermination avait un tel caractère de concession honteuse que le Conseil de Régence s’y opposa énergiquement, et qu’il fut décidé, contrairement aux intentions du gouverneur, que ces tribus ne pouvaient être abandonnées à la vengeance de l’Émir, sans honte pour la France. Elles furent mises sous le commandement immédiat d’ïbrahim kaid de Mostaganem, dévoué aux Français et jouissant, parmi les Arabes, d’une grande considération personnelle.
Lorsque ces évènements furent connus en France, l’opinion publique, douloureusement impressionnée, s’indigna que tant de sacrifices, tant de sang versé n’eussent encore produit que des résultats négatifs et n’eussent servi qu’à fortifier une puissance rivale qui contestait ouvertement une conquête si chèrement achetée. On se demandait si le gouvernement de France s’était mis à la remorque de l’Émir et si cette politique ambiguë, qui consistait à protester publiquement contre l’abandon d’Alger, et à tout faire en secret pour que les évènements amenassent la nécessité de cet abandon, n’était pas une de ces roueries gouvernementales par lesquelles on se joue si souvent impunément de la confiance d’un peuple. Les déplorables nouvelles que chaque jour on apportait d’Afrique alimentaient ces défiances et cette irritation. Le revers de la Macta avait réveillé le fanatisme en Algérie : des ennemis surgissaient de partout et Abd-el-Kader grandissait parmi eux de tout ce que la France perdait de considération, d’autorité, de confiance et, disons-le, d’honneur.
Le retard que mettait le gouvernement français à venger les échecs que subissaient ses armes, venait encore en aide à Abd-el-Kader qui s’écriait dans ses proclamations : « Vous le « voyez, guerriers de l’ouest , je suis plus puissant et plus fort « que le roi des Français ! Il lui faut des mois entiers pour ras- « sembler des soldats en assez grand nombre pour essayer de « venger leurs frères que nous avons vaincus, tandis qu’en un « instant vingt et trente mille guerriers se réunissent à ma voix,»
Une circonstance qui semblait calculée dans une prévision affreuse, vint donner un certain degré de probabilité à toutes les accusations qui s’élevaient contre la politique tortueuse du ministère en ce qui concernait l’Afrique. Au moment où, depuis Médéah jusqu’à Tlemcen, les villes et les tribus se groupaient autour d’Abd-el-Kader, où, exaltés par le succès de la Macta, des marabouts fanatiques prêchaient de nouveau la guerre sainte, la légion étrangère, forte de cinq mille hommes et dont la majeure partie se trouvait dans la province d’Oran la plus menacée, reçut l’ordre de passer en Espagne pour assurer le triomphe de Marie-Christine. Elle était censée aller dans la Péninsule pour combattre en faveur des principes delà révolution de juillet, mais comme l’opinion un peu ardente de cette légion était depuis longtemps un embarras pour le ministère, on se rappela involontairement, en cette circonstance, le mot cruel du cardinal Ximenès après le désastre de Francisco deVero, en 1516, en Afrique (1).
Le départ de la légion étrangère fut en Afrique le signal d’une levée de boucliers générale, et partout où il y eut des Européens à égorger, les Arabes et les Kabyles se montrèrent en armes. Ce résultat était prévu : un cri d’indignation générale retentit de tous les coins de la France, et cette fois encore le mauvais vouloir du gouvernement dut céder. Le comte d’Erîon fut rappelé et remplacé par le maréchal Glausel.
Cette nomination d’un homme qui était alors la personnification du système de colonisation, dont le ministère ne se souciait guère et qui avait contre lui, dans les Chambres, sous la dénomination d’ennemis de la colonisation, quelques-uns de ces politiques sans cœur qui. trop peu riches de leur propre
(1) Le 30 septembre 1516, une flotte de quatre-vingts navires, portant huit mille hommes de troupes, était sortie du port de Carthagène, sous les ordres de Francisco de Vero, pour aller combattre, à Alger, le pouvoir naissant d’Aroudj (Barberousse). Cette armée expéditionnaire, mise en pleine déroute par les Arabes, assaillie à son tour par une épouvantable tempête, rentra en Espagne diminuée de plus des trois quarts. Le cardinal Ximenès, lorsqu’il reçut cette nouvelle, s’écria : « Dieu merci! Yoilà i’Espague purgée de beaucoup de mau- « vais garnements ! »
fonds, ne peuvent se mettre en évidence qu’en critiquant les actes des autres, prouva, plus que tout, jusqu’à quel point l’irritation publique influa sur les décisions ministérielles. En effet, le général Clausel avait donné tant de gages de dévoûment au système d’occupation et de colonisation, que sa nomination seule légitimait toutes les espérances à ce sujet. Malheureusement les actes ultérieurs du ministère ne répondirent nas à celui-là.