‹ Histoire de l'Algérie française (volume 2)Chapitre 17 sur 37 · CHAPITRE VIIC · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIIC

État de l’Afrique française à l’arrivée du maréchal Clausel: — Arrivage des renforts.— Expédition de Mascara.— Expédition de Tlemcen.— Contribution de Tlemcen. — Résultats de ces expéditions. — Rappel des troupes. — Le ministère paraît vouloir prendre intérêt à la question d’Afrique.— Coterie des opposants. — Le maréchal Clausel est mandé à Paris . — Nouvelle anarchie dans la colonie. — Le général Rapatel à Alger. — Le général d’Arlanges à Oran. — Situation critique du général d’Ar-anges sur la Tafna. — Arrivée du. général Bugeaud à Oran.— Combat de la Sickac. — Défaite d’Abd-el-Kader.

Le maréchal Clausel fut reçu en Algérie avec une enthousiasme qui était la critique la plus amère contre les administrations précédentes et contre la politique du ministère en ce qui concernait Alger. Le choléra y exerçait alors ses ravages, et la population avait à lutter contre ce terrible fléau et contre celui plus terrible encore du mauvais vouloir d’un gouvernement qui, en tout et pour tout, semblait n’avoir agi jusqu’alors qu’en vue contraire des intérêts de la conquête.

On avait promis au maréchal Clausel des renforts pour venger l’échec de la Macta. Mais ces mêmes hommes qui, toujours prêts à critiquer des mesures utiles, s’élevaient en toute occasion, contre elles, dans des vues purement personnelles, saisirent avec avidité l’occasion qui se présentait d’entraver les vues du maréchal Clausel. Le choléra leur servit de prétexte.

Hs s’étalent déjà posés comme ennemis de la colonisation, c’était quelque chose ; mais battus une première fois sur le terrain des chiffres, ils se réjetèrent cette fois-ci sur le terrain du sentiment : ils firent un tableau déchirant des vides que ferait le choléra parmi les [soldats de l’expédition projetée, et avec quelques élans de ce sentimentalisme larmoyant qu’ils ont au service de toutes les causes où leur intérêt peut trouver son compte, ils parvinrent à faire ajourner l’envoi des renforts. Le ministère qui ne demandait pas mieux, se rendit sans peine à leurs raisons. Ce fut là une de ces petites comédies jouée au profit de quelques ambitieux qui avaient soif de renom et dont la France seule payables frais.

Pendant ce temps le maréchal Clausel, attendant toujours les renforts promis, essayait de relever l’administration française tombée si bas en Algérie, qu’un grand coup de vigueur était devenu indispensable pour lui redonner une faible partie de l’éclat et du prestige dont elle avait si passagèrement brillé. Il voulut rétablir des beys àMédéah,àCherchell, maisil trouva partout l’influence française si déchue qu’il fut obligé d’y renoncer.

Cependant la situation de la colonie française devenait chaque jour plus précaire. Sidi-Ben-Em’Barak qu’Abd-el-Kader avait institué bey à Milianah, tenait la plaine avec plusieurs milliers de cavaliers : les Hadjoutes sous le commandement du kaïd donné par Abd-el-Kader , venaient égorger les postes français jusque sur le massif d’Alger, et avaient repris le cours de leurs brigandages: d’autres tribus enhardies par l’impunité se montraient partout menaçantes ou hostiles. A Oran, le général d’Arlanges qui avait remplacé le général Trézel ne pouvait plus sortir de ses retranchements : la garnison réduite à une faiblesse extrême par le départ de la légion étrangère, était journellement attaquée et ne pouvait repousser qlie par des efforts inouis de courage, des attaques toujours renouvelées ; elle n’avait pu prendre une seule fois l’offensive, étant assez nombreuse à peine pour garder lesfqrts et la ville.

De tels excès de la part des Arabes ne pouvaient être plus longtemps tolérés sans compromettre d’une manière irremé-

diable l’autorité française. Le maréchal Clausel sentit qu’une grande responsabilité pesait sur lui et, sans consulter le mi- \ nistère qui sans doute aurait refusé son consentement, il projeta une petite expédition dont les résultats matériels pouvaient être sans valeur, mais dont l’effet moral ne pouvait qu’être avantageux pour l’autorité française. Il réunit toutes tes troupes dont il pouvait disposer et parvint avec beaucoup de peine à former un corps de fquatre mille huit cents hommes. Avec ces faibles troupes il n’hésita pas à marcher contre Sidi- Em’Barak : les soldats avaient à venger tant d’injures, tant de griefs accumulés qu’ils suivaient leur nouveau général avec une confiance qui présageait le succès. En effet, à quelques heures de marche de Bouffarik , la colonne expéditionnaire rencontra les troupes du lieutenant d’Abd-el-Kader : le signal de l’attaque' est donné : l’ennemi occupait quelques mamelous où il se déployait en deux longues lignes sur plusieurs points de profondeur : le maréchal Clausel plaça en tête de la colonne quelques pièces d’artillerie. Après plusieurs décharges à mitraille, les Français s’avancent à la baionnette, rompent du premier choc la ligne ennemie et la mettent entre leurs feux de peloton et celui de la mitraille : en moins d’une heure la déroute fut complète. Poursuivi avec acharnement, l’ennemi ne put se rallier que deux jours après : battu encore une seconde fois, il le fut enfin une troisième et refoulé jusque dans les montagnes. Le maréchal Clausel se retourna |alors contre les Hadjoutes, les poursuivit sans pouvoir les joindre et détruisit sur leur territoire tout ce qui se trouva sur son passage, douairs, gourbies, jardins et cultures.

Dans cet intervalle, les renforts si impatiemment attendus arrivèrent ; on était alors en novembre, le maréchal était à Alger depuis quatre mois. Les ilme et 47me de ligne, les 2mej et 17mS légers, une compagnie de mineurs, trois compagnies 1 de sapeurs, huit obusiers et une batterie de montagne, étaient arrivés à Oran. Plusieurs officiers généraux, sensibles au désastre de la Macta, avaient demandé à faire partie de l’expédition : de ce nombre était le duc d’Orléans. Tout ce qui avait un sentiment de l’honneur national en France, avait senti le

contre-coup de cet échec ; cette classe d’hommes seule dont nous avons déjà parlé n’y avait vu qu’un texte à ses déclamations contre la colonisation : c’était à sa fatale influence qu’était dû le retard de l’envoi des renforts, et le ministère n’avait enfin cédé qu’à une intervention puissante. Comme nous nous sommes imposé le devoir d’une rigoureuse impartialité, et de faire à chacun sa part dans une oeuvre où nous avons malheureusement peu de choses à louer, nous dirons que cette intervention était celle du duc d’Orléans.

Le 21 novembre 1835, le maréchal Clausel arriva à Oran; il avait amené avec lui un bataillon de zouaves et trois compagnies d’élite, prises dans les 13me, 63me de ligne et 10me léger. La colonne expédionnaire, forte de onze mille hommes environ, sortit d’Oran le 25 : le maréchal Clausel en prit le commandement.

Àbd-el-Kader s’était préparé à une vigoureuse résistance ; le ministère français lui avait donné tout le temps nécessaire d’organiser ses réguliers, de réunir ses contingents, d’asseoir son autorité sur toutes les tribus de l’Ouest, sur une grande partie de celle des province d’Alger et de Tittery, et de pouvoir entrer en campagne avec des forces considérables. L’émir avait avec habileté profité de ce répit, et n’avait pas laissé un seul allié, une seule tribu amie à la France. Il est vrai qu’il ménageait ainsi plus de gloire aux troupes françaises , mais ce n’était là probablement ni son intention, ni celle des ministres de France.

Quoi qu’il en soit, Abd-el-Kader réunit ses forces au pied des montagnes de l’Atlas qui bordent la Sig, et lança de nombreux détachements en avant pour surveiller, harceler, inquiéter l’armée française, ou faire main-basse sur les traînards et les maraudeurs.

L’armée française bien pourvue de vivres et de munitions, marcha plusieurs jours sans rencontrer l’ennemi ; les tirailleurs seuls qui flanquaient lesaileseurent à échanger quelques coups de fusil avec des détachements isolés qui se tinrent constamment à l’écart. Le 1er décembre, en vue de la cavalerie ennemie qui avait dressé ses tentes en avant de la Sig, les soldats

français ne demandaient qu’à combattre. Les Arabes firent quelques charges tumultueuses qui, quoique exécutées avec vigueur, furent encore plus vigoureusement repoussées : chargés à leur tour à la baïonnette, ils ne tinrent nulle part, leur camp resta au pouvoir des Français. Profitant de ce premier avantage, le maréchal Clausel fit jeter sur la Sig des ponts de chevalets, sur lesquels passa l’armée entière sans avoir été sérieusement inquiétée. Le 3, les Arabes occupaient aune demilieue de là le bois de l’Habra, dont de nombreux accidents de terrain faisaient une assez forte position défensive. L’armée entière se porta vers le bois sur trois colonnes; la lutte s’engagea ardente, opiniâtre, sur un front très développé, on se battit corps à corps, mais des charges vigoureusement exécutées refoulèrent l’ennemi de toutes parts. Le duc d’Orléans chargea lui-même avec intrépidité à la tête d’un bataillon du 47 me léger, et parvint à déborder la gauche de l’ennemi qui, se voyant prêt d’être enveloppé, ne tint plus nulle part : cette action avait duré depuis six heures jusqu’à midi.

La cavalerie de l’Émir avait pris peu de part à cette affaire ; le terrain n’était pas favorable, elle était en masses compactes au fond de la vallée, barrant la route des montagnes. Le maréchal Clausel fit faire un à droite à toute l’armée et la porta vers la montagne, tandis que l’artillerie prenant position sur un rideau élevé qui dominait la vallée, ouvrit, sur la cavalerie, un feu nourri de boulets et d’obus qui y jeta le plus grand désordre : l’atillerie arabe essaya de riposter, mais son feu fut bientôt éteint.

Cependant l’infanterie d’Âbd-el-Kader , débusquée du bois de l’Habra, s’était ralliée et embusquée, à la hauteur les quatre marabouts de Sidi-Embarak , dans un profond ravin traversant une vallée assez étroite, où, par suite de son changement de direction , l’armée française avait à s’engager. Pour appuyer ce mouvement, quelques pièces de canon avaient été postées sur un des premiers mamelons. Cette position était formidable. La tête de la colonne, qui s’était engagée dans la vallée , ravait été accueillie par un feu très vif de mousqueterie et d’artillere , et gênée , dans ses mouvements

dans l’étroite gorge où elle était, ne pouvait y répondre qu’avec beaucoup de désavantage. Un mouvement hardi et vigoureusement exécuté pouvait seul assurer, sur cette partie du champ de bataille, le succès qui s’était prononcé partout. Il fut tenté. Deux compagnies des bataillons d’Afrique s’élancent au pas de course, abordent l’ennemi à la baïonnette : d’autres compagnies appuient les premières et étendent peu à peu le front de la ligne : les Arabes opposent la baïonnette à la baïonnette, et résistent au premier choc, mais bientôt ils s’ébranlent, plient et s’enfuient en désordre. L’ennemi ne tenait plus nulle part.

Deux défaites successives, éprouvées par Abd-el-Kader en trois jours, avaient vengé l’échec de la Macta, mais ne l’avaient pas réparé. Les soldats étaient pleins de courage et d’espérance : ils s’étaient battus dans la journée du 3 avec un entraînement irrésistible : leurs chefs , du reste , leur en avaient donné l’exemple. Ils ne demandaient qu’à voir l’ennemi. Mais Abd-el-Kader avait déjà vu son armée diminuée de près de deux tiers. Selon leur usage, les Arabes vaincus s’étaient dispersés : les uns avaient regagné leurs douairs , les autres le désert. Abd-el-Kader n’était pas même en mesure de défendre Mascara dont il avait fait sa capitale et sa place d’armes. Il s’était contenté de détruire les ateliers de toute espèce qu’il y avait élevés , avait pris avec lui toute la population musulmane, et n’ayant laissé que les juifs, il s’était ensuite retiré à trois lieues au sud, à Cachero , avec les débris de ses contingents et les populations qu’il traînait à sa suite. Puis , pendant que l’armée française devait poursuivre des avantages qu’il n’était plus en mesure d’empêcher, il allait s’occuper de s’assurer une autre armée et de détruire , par ses prédications, ou par quelque aventureuse expédition, l’effet des défaites qu’il venait d’essuyer.

Après quelques heures de repos , les Français se remirent en marche et reprirent la route de Mascara , où ils arrivèrent le 6 décembre sans coup férir. Le maréchal et le duc d’Orléans logèrent dans le palais du beylik qu’avait occupé Abd î el-Kader. L’état-major, l’artillerie, les zouaves, et quelques r. 1» 25

compagnies, s’établirent dans la ville : le reste de l’armée occupa les faubourgs ou prit ses bivouacs autour de la ville.

Si le maréchal Clausel eût pu séjourner à Mascara, y profiter de l’effet que la panique de la prise de la capitale de l’Émir avait jeté , y attendre les députations des tribus que l’échec que venait de recevoir Àbd-el-Kader ne pouvait manquer de détacher de sa cause , y installer un bey et y laisser quelques troupes pour le soutenir, cette expédition, si vaillamment conduite , aurait pu avoir de plus grands résultats. Mais le maréchal savait que le ministère n’avait mis à sa disposition des renforts envoyés que pour un temps déterminé, que l’occupation de Mascara pourrait, dès lors, n’être que pro-! visoire, et que c’était, ^ ou compromettre inutilement un corps jeté si loin de l’occupation centrale , ou s’exposer à être obligé de le rappeler, et rentrer dans cet impolitique système d’abandon qui, à Blidah, Médéah, et primitivement à Bone et à Oran , avait eu des conséquences si fatales pour l’autorité française. 11 préféra l’abandon pur et simple, et le 9 décembre il reprit la route d’Alger, après avoir incendié les constructions élevées par l’Émir et les matériaux qu’il y avait réunis.

L’armée, à son retour, n’eut à lutter d’abord que contre le mauvais temps. Mais cette lutte fut terrible.

Deux brigades furent exposées pendant quarante-huit heures à une forte pluie , sans pouvoir allumer des feux. Officiers et soldats, accroupis dans la boue et immobiles, avaient dû attendre que le déluge cessât. Puis ces pluies torrentielles avaient tellement défoncé les chemins , qu’on vit , dans ces moments affreux, des chameaux, des mulets, si profondément ensevelis sous la boue , qu’on ne pouvait reconnaître la place où ils venaient de tomber que par le mouvement de la vase où ils s’agitaient. À ces causes, qui retardèrent la marche audelà du terme prévu, se joignirent le manque d’eau et de bois: Puis vinrent des nuées d’Arabes qui, d’après leur habitude, suivaient les derrières de l’armée et se jetaient, comme des corbeaux dévorants, sur les malheureux que la faim, la soif, ou les fatigues, obligeaient de rester en amère. Ces scènes de

désolation , où toutes les misères humaines semblaient s’être réunies , durèrent dix jours, jusqu’à ce que l’armée fut rentrée àMostaganem. Du reste, cette expédition de Mascara eut pour résultat de détruire une partie du prestige dont s’était environné Abd-el-Kader, de détacher de son parti quelques hommes influents, de réhabiliter, aux yeux des Arabes, l’autorité française, et de rétablir les bons rapports des tribus incertaines avec celles qui avaient accepté la domination de la France.

En ne pas occupant Mascara , le maréchal avait agi prudemment. En effet, le ministère se hâta de rappeler un des régiments de renforts qu’il avait envoyé.

Certes il eût été rationnel de laisser au maréchal toutes ses forces pour qu’il pût mettre à profit le succès que venait d’obtenir l’armée, frapper sur plusieurs points à la fois des coups de vigueur qui ébranlassent partout cette autorité rivale qui disputait l’Algérie à la France ; mais la politique tortueuse l’avait emporté encore une fois , et les ennemis de tout progrès en Afrique se promettaient bien de ne pas borner là leurs succès.

Pendant qu’en France, sous les dehors d’un patriotisme très problématique, des ennemis des établissements français en Algérie, faisaient de leur mieux les affaires d’Abd-el-Kader , l’Émir en Afrique ne les négligeait pas. Le temps que le ministère français avait employé à affaiblir l’armée d’occupation, il l’avait utilisé à se créer de nouvelles forces. Bientôt il fut en mesure de marcher sur Tlemcen, dont la prise pouvait compenser la destruction de Mascara et paralyser l’effet moral de l’échec qu’il avait éprouvé.

Tlemcen ou du moins le Mechouar (la citadelle) était alors occupé par des Koulouglis à la solde de la France, qui s’étaient montrés assez dévoués à la cause française. Déjà une fois, Abd-el-Kader s’était porté sur Tlemcen, et les Koulouglis, tout en protestant de leur attachement pour lui, avaient refusé de lui livrer le Mechouar. Abd-el-Kader n’étant pas alors en mesure de s’en emparer par la force, avait dévoré ce refus en silence, se promettant de s’en venger à la première occasion.

Après Y échec de Mascara, Tlemcen lui apparut comme une compensation suffisante, et il fit tous ses préparatifs pour une attaque régulière.

Le maréchal Clausel, instruit des projets de l’émir, ne pouvait laisser les Koulouglis sans secours : c’eût été livrer Tlemcen. Il projeta donc une expédition nouvelle, mais il manquait totalement de moyens de transports que le ministère lui avait refusés; il fallut en créer; près d’un mois fut perdu à ces préparatifs. Mais pendant ce temps, par suite d’une de ces interventions providentielles qui semblaient déranger à plaisir tous les mauvais vouloirs qui venaient de France, le maréchal vit accroître son armée d’auxiliaires assez précieux. Dès la première démonstration de force faite par la France, des hommes influents des tribus s’étaient détachés de la cause d’Ab-el- Kader. Du nombre des premiers était El-Mezary, neveu de Mustapha-ben-Ismaël et Agha de l’émir, qui prit le commandement de quatre cents cavaliers Douers et Zmelas pendant l’expédition de Tlemcen. Parmi les autres, on comptait cinq cents cavaliers du désert d’Angad, dont la haine contre Abdel-Kader était comme celle de presque tous les nomades d’Afrique, basée sur d’inconciliables préférences de race et d’aristocratie. Nous avons précédemment développé les causes de ces préférences qui se sont produites, toujours les mêmes en toute circonstance et dont l’uniformité prouve d’une manière évidente que si, dès le début, les Français avaient su tirer parti de cet élément, ils se seraient aplanis bien des difficultés. Mais il eût fallu pour cela et pour ne pas blesser les susceptibilités de ces tribus sortir totalement, dans les rapports réciproques, de l’ornière administrative : ce qui n’est pas facile en France, et ce qui retardera d’un demi-siècle au moins le développement intégral de la puissance française en Afrique.

Le 8 janvier 1836, l’expédition contre Tlemcen sortit d’Oran ; elle était composée de sept mille hommes et de mille auxiliaires environ. Le maréchal Clausel la commandait en personne ; il était accompagné des généraux 'd’Arlanges et Perregaux.

Tlemcen était jadis une ville florissante; les traditions ara-

bes sonï unanimes sur ce point : les traces de son ancienne enceinte ne démentent pas les traditions. Du temps des Romains elle faisait partie de la Mauritanie césarienne, et se nommait Tremici Colonia . Sous la domination des Maures, elle devint la capitale d’un royaume qui prit son nom. Au commencement du XVIe siècle elle reconnut momentanément la domination espagnole, et fut détruite en 1670 parles Turcs; elle renfermait, dans le temps de sa splendeur, une population de cent mille habitants au moins. Sa position du reste explique cette grande agglomération. Dominant le fertile bassin du Salsaf et de l’Iser, située à peu de distance de la riche vallée de la Makerra, elle était le grenier naturel de toutes ces contrées, le marché où les tribus nomades des Angad et du Sersou venaient chercher leurs approvisionnements. Des oliviers, des arbresafruitiers magnifiques couvrent ses environs, que sillonnent et fertilisent de nombreux cours d’eau tombant en cascades du Djebel-Thierné ; puis son voisinage du Maroc en faisait un entrepôt important où venaient affluer et s’échanger les produits des deux pays. Mais tour à tour envahie par la Marocains, les Turcs et les Espagnols, déchirée par les dissensions intestines des Uadars et des Koulouglis, une décadence rapide a succédé à sa splendeur et des ruines seules attestent ce qu’elle fut.

Deux sources de richesses cependant qu’elle 'possède encore, n’ont pu être taries par ces guerres qui l’ont successivement ravagée. C’est d’abord l’admirable fertilité de son sol qui n’attend que des bras pour les récompenser de leurs travaux ; ensuite sa position frontière qui , en temps de paix , doit lui assurer des relations commerciales très étendues et qui, en temps de guerre, doit en faire un point militaire très important. Depuis l’occupation des Français, de grandes améliorations et de nombreux travaux y ont été faits. Mais, à l’époque de l’expédition elle n’avait qu’une enceinte d’un développement de quatre mille cinq cents mètres, quelques rues étroites, tortueuses, bordées de maisons en ruines, mais ombragées la plupart de délicieuses tonnelles couvertes de treilles, qui y maintenaient de l’ombre et de la fraîcheur. Quatre à

cinq mille habitants formaient toute sa population : dans le Mechouar seul, étaient seize cents Turcs ou Koulouglis avec leurs familles : quatre à cinq cents environ étaient en état de porter les armes.

Le 12 janvier l’armée expéditionnaire partie d’Oran, après avoir bivouaqué sur les bords de l’Oued-Malah , là même où en 1517, fut tué par les Espagnols l’aînédes Barberousse, puis à Ain-el-Bridja , remarquable par ses nombreuses ruines romaines , arriva sur les bords de FAamiguer. Deux heures de marche la séparaient seulement de Tlemcen.

Jusque là elle avait parcouru un pays très accidenté , où se trouvaient des points qui auraient pu être facilement défendus, et cependant l’ennemi ne s’était montré nulle part. Le bruit de la marche de l’armée française avait intimidé les tribus, et, malgré tous ses efforts , Abd-el-Kader n’avait pu les réunir en assez grand nombre pour attendre les Français. Après quelques attaques infructueuses contre le Mechouar il s’était éloigné de nuit, emmenant avec lui, selon son habitude, de gré ou de force, la population musulmane. Les Koulouglis ouvrirent les portes du Mechouar aux Français, qui, comme à Mascara, ne trouvèrent dans la ville que les juifs.

Abd-el-Kader avait campé à deux lieues de là sur le plateau d’Aouchba avec son infanterie régulière, sa cavalerie , les contingents de quelques tribus, et les populations qu’il traînait à sa suite. Son camp occupait un emplacement assez spacieux. Le maréchal Glausel lança contre lui deux de ses brigades et tous les auxiliaires. Mustapha-Ben-îsmaël avec ses Koulouglis, El-Mezari avec les Douars, lesZmelas et les cavaliers du désert d’Angad. Les troupes de l’Émir ne tinrent nulle part. A la première décharge sa cavalerie plia, faiblit, et se tint constamment hors de portée. L’infanterie opposa plus de résistance; mais vigoureusement attaquée par les auxiliaires, elle se replia sur la cavalefie où elle jeta du trouble et du désordre : une charge à fond acheva de les disperser : la déroute devint complète : le camp, les bagages de l’Émir restèrent au pouvoir des Français. Le pillage du butin fut abandonné aux auxiliaires qui s’acquittèrent de cette tache avec une scrupuleuse rigidité.

L’Émir n’échappa que par la fuite à la poursuite de quelques indigènes : il ne dut son salut qu’à la vitesse de son cheval et ne s’arrêta que chez les Beni-Amer qui lui accordèrent un ! asyle, ainsi qu’à quelques uns de ses officiers qui l’accompagnaient. La colonne rentra àTlemcenle 17, chargée de butin et amenant deux ou trois mille prisonniers de tout sexe et de tout âge, ramassés chez les Kabyles des montagnes de Beni- Ismaël, qui s’étaient montrés fort mal disposés envers les Français.

Comme point militaire , Tlemcen était d’une si haute importance, que le maréchal Clausel se décida à le conserver mais pour le faire avec quelque efficacité , il fallait établir et assurer des communications qui n’existaient pas. Dans cette prévision, il avait, avant son départ d’Oran , fait occuper la petite île d’Harshgoun : c’est un rocher situé à la hauteur de Tlemcen sur la plage de la Tafna dont il domine l’embouchure. L’occupation de ce point, situé presque à l’extrême limite des possessions françaises, offrait plusieurs avantages : il pouvait servir à surveiller les côtes, assurer des bénéfices de commerce en temps de paix, prévenir la contrebande en temps de guerre, et enfin faciliter les communications avec Tlemcen. Le maréchal se porta avec le gros de l’armée sur la Tafna pour explorer les points intermédiaires et voir jusqu’à quel point , dans l’état ou étaient les choses, les communications entre Harshgoun et Tlemcen étaient faciles ou possibles.

Abd-el-Kader dont la sagacité est rarement en défaut, avait compris toute l’importance du plan du maréchal ; aussi dès que le rocher d’Harshgoun avait été occupé, il avait détaché quelques troupes parmi celles qui assiégeaient le Mehouar, pour aller se poster en face de l’île et surveiller les mouvements des Français. Dès qu’il vit le maréchal Clausel se porter sur les bords de la Tafna, il ne douta plus de son projet et résolut de s’opposer à une reconnaissance dont les résultats, en assurant les communications avec Tlemcen, pouvaient être si préjudiciables à ses intérêts.

En peu de jours il était parvenu à réunir de nouveaux contingents et à avoir à sa disposition des forces assez considéra-

blés. Malgré les défaites récentes qu’avait éprouvées Abd-el- Kader, cette réorganisation presqu’immédiate d’un corps d’armée n’a rien de surprenant : elle découle de l’existence toute guerrière des Arabes. Partout où était acceptée son autorité, l’Émir pouvait trouver des soldats; la majeure partie divisée par goums ou par tribus, avait, par la nature même de cette division, des points de ralliement toujours très rapprochés : une défaite pouvait les disperser, mais ils se reformaient sous peu de jours en plus ou moins grand nombre, parfois, do nouvelles tribus, qui n’avaient pas pris part à la lutte primitive, arrivaient avec leurs contingents et remplaçaient, par ces nouvelles forces, les forces perdues : c’était la personnification de la fable d’Antée ; il résultait de là qu’après une défaite, Âbd-el-Kader se trouvait à la tête d’un corps de troupes aussi considérables et quelquefois plus qu’auparavant. Cette * constance particulière et dont on a resté longtemps à apprécier la véritable portée, a donné à cette guerre d’Afrique un caractère tout exceptionnel qui aurait dû modifier, sous beaucoup de rapports, les plans des opérations militaires. Ainsi, par exemple, une bataille gagnée par les Français, sauf de très rares exceptions, n’a jamais amené que des résultats très problématiques, tandis qu’une guerre permanente et de position dans tel ou tel parage indifféremment, a toujours amené des résultats satisfaisants et plus ou moins importants suivant le caractère de la lutte : partout où elle a été énergique, tenace, opiniâtre surtout de la part des Français, on a obtenu tout ce qu’on pouvait obtenir. Aussi devrait-il être permis d’espérer que les leçons du passé ne seront pas perdues.

Quoiqu’il en soit, Âbd-el-Kader espérant prendre une éclatante revanche, se porta au-devant du maréchal Clausel sur les bords de la Tafna. Deux fois on lui offrit la bataille, deux fois il l’accepta : deux fois il fut battu. Mais le corps des Français n’était que de cinq à six mille hommes au plus et ne pouvait se recruter, tandis que l’Émir se recrutait sur les lieux mêmes. Puis on était dans un pays qu’on connaissait à peine en présence d’un ennemi nombreux, opiniâtre et qui avait une connaissance parfaite des localités. Ces considérations

firent penser au maréchal Glausel qu’il était peu prudent de poursuivre l’exécution de son projet. Il y renonça et revint à Tlemcen, après avoir exploré une partie du cours de la Tafna.

De retour à Tlemcen, le maréchal fit tout [ce qu’il crut devoir assurer l’occupation de cette importante position, institua un nouveau kaïd en remplacement de l’ancien kaïd Ben- Mouna qui, à l’approche des Français, s’était retiré avec quelques Maures riches et influents chez des Kabyles de la rive gauche de la Tafna qu’ils avaient cherché à soulever. Il frappa leurs biens d’une contribution d’une centaine de mille francs pour subvenir aux frais de l’occupation et en décharger d’autant la France. Le Méchouar fut approvisionné de vivres et de munitions et un bataillon fut laissé dans la ville aux ordres du capitaine Cavaignac. Il reprit ensuite la route d’Oran : Abd-el-Kader, avec quatre à cinq mille cavaliers, essaya d’inquiéter ce mouvement de retraite. Aux sources de l’Oued-el- Malah il parut disposé à en disputer le passage, mais ses troupes ne tinrent nulle part. Le 26 février, la colonne expéditionnaire rentra à Alger après une absence de plus de deux mois.

Cette contribution de cent cinquante mille francs dont le maréchal Clausel frappa les habitants de Tlemcen fut, en France, l’objet d’incriminations scandaleuses de la part de certains hommes, à qui tout est croyable parce que leur morale élastique ne recule, au besoin, devant aucun scrupule. Nous pouvons donner, au sujet de cette affaire curieuse et grave à la fois, quelques éclaircissements appuyés de documents peu connus et incontestables.

L’expédition de Tlemcen avait été entreprise, comme on Ta vu, pour protéger les alliés de la France et enlever à Abdel-Kader, d’où il pouvait se ravitailler avec facilité et tirer du Maroc, des armes et des munitions. En s’emparant de Tlemcen, il fallait le garder : pour le garder il fallait y laisser une garnison, et pour que cette garnison pût y rester, il fallait la payer. Il y avait à Tlemcen une famille, les Khasnadji qui, lors de la prise d’Alger, s’étaient enfuis en emportant près de trois cent

mille sequins (trois millions environ) dérobés an trésor du Dey. Il y avait en outre des Koulouglis qui avaient pillé les Maures et les Arabes avant l’arrivée des Français. Pour que la garnison de Tlemcen ne fût pas à charge à la France, le maréchal Clausel pensa qu’il pouvait bien faire payer une part des frais à des hommes riches d’une fortune si mal acquise, d’autant plus qu’ils lui avaient demandé eux-mêmes cette garnison en disant : « Ou il faut qûe vous nous laissiez des hommes pour « nous défendre et relever nos remparts, ou il faut que vous « nous emmeniez tous ;avec vous. Si vous nous emmenez au « lieu de nous laisser dans notre ville, il nous faudra camper « sous les murs d’Oran et attendre le pain qu’il vous plaira « de nous jeter par dessus le rempart; tandis qu’ici nous de- « meurerons dans nos maisons, et, au lieu d’être nourris par « vous, c’est nous qui vous nourrirons. »

Le maréchal Clausel accueillit cette demande avec d’autant plus de faveur quelle s’accordait avec la résolution qu’il avait prise ; mais par cela même qu’il traitait avec les Koulouglis et les Turcs sur le pied d’alliés, il pensa qu’ils pourraient supporter une part des dépenses qu’on faisait pour eux, comme cela se pratique en toute occasion. Il commença dès-lors par leur demander le remboursement des dépenses faites pour l’expédition de Tlemcen ; mais prétextant une pauvreté que la plupart d’entr’eux n’éprouvaient pas, ils se contentèrent d’offrir tout ce qui ne pouvait être d'aucune utilité pour les Français, leurs immeubles, maisons de campagne ou de ville. Voici la lettre qu’ils écrivirent à ce sujet :

Moustaplia-Âga-Ben”Ismctël et tous les grands des Koulouglis de Tlemcen à M. le maréchal gouverneur-général .

« Après des compliments très respectueux, nous avons reçu votre lettre, et nous avons compris tout son contenu. Nous sommes vos sujets et vos enfants à vous qui êtes prince. Voilà six ans que nous sommes en guerre contre les Arabes en ville et au-dehors ; le bon Dieu ne nous avait pas éclairés sur la conduite que nous devions tenir jusqu’au jour où il nous a inspiré de nous réfugier sous les drapeaux de la France; vous

êtes venu avec votro armee victorieuse, attaquer et repousser nos ennemis et nos oppresseurs. Vous nous demandez le remboursement des dépenses qu’a faites cette armée depuis son arrivée de France. Cette demande est hors de proportion avec nos ressources ; il est même au-dessus de notre pouvoir de payer une partie de ces dépenses. En conséquence, nous implorons votre compassion, votre sensibilité et vos bons sentiments pour nous qui sommes vos enfants et ne pouvons supporter cette charge ; car il n’y a parmi nous ni riches, ni hommes faisant le commerce, mais bien des hommes faibles et pauvres. Nous reconnaissons tout le service que vous nous avez rendu, et nous prions le bon Dieu qu’il vous récompense à cet égard. Pour nous, nous vous donnerons tout ce dont nous pourrons disposer, c’est-à-dire les maisons que nous habitons, nos maisons de campagne et autres immeubles que nous possédons; mais nous vous prions de nous accorder un délai, car nous sommes vos sujets et vos enfants ; vous êtes notre sultan, et nous n’avons que Dieu et vous pour soutien.

« Nous sommes sous vos ordres et disposés à vous servir comme soldats et partout où vous voudrez. »

En Afrique, dans ce pays où la fluctuation de combats, de revers et de victoires met les habitants si souvent à la merci les uns des autres, tous, Maures, Arabes, Koulouglis, Juifs, ne considèrent comme fortune que l’or, les bijoux, tout ce qui peut s’emporter, se soustraire facilement à leurs ennemis. Cette réserve est enfouie, soigneusement cachée, et habitués qu’ils sont aux exactions de tout genre, leur premier cri est de se dire pauvres. Aussi, malgré la lettre de Moustapha, le maréchal, convaincu que les habitants de Tlemcen pouvaient payer au moins les frais de la garnison, les frappa d’une contribution de 150,000 fr. Ne pouvant légalement mêler l’administration française à la perception de cette contribution, il s’en abstint. Moustapha-Ben-Ismaël, qui était l’allié naturel de la France et qui exerçait une grande influence dans la ville et sur les tribus environnantes, en fut chargé. Il était assisté des douze habitants les plus riches et les plus considérés de Tlemcen ; il s’adjoignit Moustapiia-Ben-el-Moukalled qu’il avait

désigné au maréchal comme l’homme le plus capable de remplir les fonctions de bey et Youssouf bey.

Comme en Afrique on va au marché avec des bijoux, les habitants de Tlemcen apportèrent, selon l’usage, des bijoux de femme pour payer leur contribution ; le maréchal Clausel était alors absent ; persuadé que l’estimation des bijoux pouvait donner lieu à un trafic qu’il voulait éviter, il écrivit à Moustapha pour lui ordonner de cesser ce mode de payement et de ne pas faire peser la contribution sur les pauvres et d’en faire supporter la plus forte part à ceux qui avaient pillé l’ancienne Régence et la ville de Tlemcen. lien reçut la réponse suivante :

Moustapha-Ben-Ismaël à M. le maréchal gouverneur-

général .

a Après des compliments très respectueux, j’ai reçu votre lettre, relativement aux bijoux des femmes et à l’argent des pauvres dont vous ordonnez la restitution. J’ai fait venir les Koulouglis auxquels j’ai communiqué vos intentions; ils vous répondent par mon organe que les bijoux appartiennent aux hommes ; ils espèrent qu’à l’abri de votre protection, ils pourront un jour en rendre de pareils à leurs femmes, qui les ont offerts de leur propre volonté ; eux et leurs familles sont vos sujets, et ils vous prient de vouloir bien les laisser disposer de ces bijoux, mais encore de leurs immeubles que nous mettons à votre disposition. Quant à l’argent des pauvres que nous avons exigé, d’après ce que vous nous marquez, nous avons l’honneur de vous répondre que c’est pour nous conformer à vos ordres, qui portent que les Koulouglis ont pillé et que la contribution pèsera particulièrement sur ceux qui ont pillé la ville, nous vous prions d’accepter, sans distinction de personne, tout ce que nous avons l’hpnneur de vous offrir. 11 est vrai que nous avons eu tort de piller la ville, mais vous êtes plein de bonté et de générosité, et vous pardonnerez à vos enfants, sans cela nos ennemis croiraient que vous n’avez aucun égard pour nous ; mais ces sentiments ne sont pas dans votre caractère, et vous nous traiterez comme des sujets

fidèles et comme des enfants placés sous la protection de votre drapeau. »

D’après l’ordre du maréchal, les bijoux ne devant plus être reçus en payement, les habitants les vendaient aux enchères et en apportaient l’argent à l’assemblée des Koulouglis ; ou bien encore, les juifs achetaient ces bijoux et devenaient responsables de la quote-part des premiers imposés. Il advint alors que les juifs, manquant de capitaux, se réunirent et s’adressèrent à M. Lasry, négociant connu dans le pays et qui avait servi d’intermédiaire au maréchal dans ses négociations avec les tribus, pour qu’il garantît à son tour la dette qu’ils avaient contractée à l’égard de la contribution. M. Lasry y consentit, à la condition d’entrer pour un tiers dans les bénéfices qui pourraient être faits sur la vente de ces bijoux. Voilà comment M. Lasry et par suite le maréchal se trouvèrent mêlés à cette contribution qui donna lieu aux insinuations les plus injustes et les plus malveillantes.

Mais ce n’était là que le premier acte. Le maréchal, comme nous l’avons dit, n’était pasàTlemcen. Les Koulouglis, chargés de la perception de la contribution, avaient employé pour la faire rentrer, les moyens ordinaires de coercition des habitants de l’Afrique : la bastonnade ; en apprenant ces faits, le maréchal ordonna de suspendre la perception de la contribution qui s’arrêta au chiffre de 94,000 fr. dont l’emploi fut justifié devant le ministre.

Il se passa alors une intrigue assez curieuse. Les membres de la famille Khasnadji, dont nous avons déjà parlé, furent mandés par le juif Durand qui leur dit que s’ils voulaient s’entendre avec lui relativement à la contribution qu’ils avaient payée à Tlemcen, il se chargeait de la leur faire rendre. Une convention fut passée à ce sujet : Durand partit pour Paris avec une pétition pour la Chambre des Députés, des trois frères Khasnadji à qui il annonça l’arrivée d’un grand personnage de France qui devait les servir dans leurs réclamations : ce personnage annoncé était M. Baude.

Ici nous ne saurions mieux compléter ce qui se passa relativement à cette réclamation et le singulier rôle qu’ont joué

dans cette affaire le juif Durand et M. le baron Baude, qu’en reproduisant la curieuse pièce suivante.

g Attestation de Nissim, Jacob Shaffra , Jaumac et Meghent

relativement à ce qui s’est passé à la suite de la contribution de Tlemcen.

« Nous, soussignés, certifions sur notre ame et conscience, qu’à l’arrivée de la famille de Khasnadjijoub fils et Hamed, son beau-frère, venant d’Oran, ils ont réclamé nos services pour soigner leurs intérêts de Tlemcen.

« Huit à dix jours après, est venu le domestique de Durand- Juda, qui les faisait appeler : ils s’y sont rendus, et à leur retour nous leur avons demandé l’objet de leur visite ; mais ils ne parurent pas d’abord déterminés à nous en dire la cause.

« — Qu’avez-vous tant à faire avec Durand? leur avonsnous dit. Prenez garde ! il vous trompera. Personne, mieux que nous ne peut vous aider dans vos opérations.

g — Nous ne voulons rien vous cacher, mais évitez qu’il sache ce que nous allons vous dire, nous dirent-ils enfin.

g Nous leur promîmes le secret et alors ils nous le confièrent.

g — C’est, dirent-ils, relativement à l’impôt que nous avons payé à Tlemcen. Nous lui accordons un tiers pour ses peines et soins, à la condition qu’il partira pour la France, pour engager un procès et faire ses efforts pour faire restituer notre argent : s’il ne réussit pas nous ne sommes obligés à rien.

g — Cette affaire doit nous être étrangère, avons-nous répondu.

g Deux ou trois jours après, Durand fit appeler Joub par son domestique : nous nous empressâmes de lui demander à quelle fin.

g — Le beau-frère de Durand nous attend chez lui, nous répondit-il.

« Les ayant trouvés plus tard, nous leur avons demandé ce qu’ils avaient fait.

*<i — Nous avons terminé notre affaire. Un écrivain nous a fait une convention, par laquelle il promet qu’il partira pour la France.

« Ainsi se sont exprimés ces Musulmans.

« Peu après le départ de Durand, Joub nous apprit qu’il avait su par Durand, qu’à son arrivée à Paris, Juda Durand avait placé des placards; que c’était à la connaissance de tous les grands de France. Qu’il avait divulgué tous les pouvoirs qu’il avait en ses mains, qu’il avait ajouté même : « Il arrivera « sous peu, à Alger, un grand personnage auquel ils pour- « raient parler sans crainte, qu’ils emploieraient le signal « qui leur est connu : Ne vous confiez pas a d'autres .

« Ils nous dirent encore :

« — A l’arrivée du personnage annoncé, M. Baude, nous reçûmes un rendez-vous de Durand qui nous conduisit au consulat de Danemark où se trouvait M. Baude, ce grand venu de France qui, après les salutations d’usage, nous a demandé quelle perte nous avions éprouvée à Tlemcen. — Qui vous a pris? Qu’avez-vous perdu? Je ferai mes efforts pour vous récupérer de vos pertes.

« — Nous n’avons rien perdu, ni rien donné, avons-nous répondu : nous rendons grâce à Dieu de nous avoir sauvés du sac de Tlemcen. Et nous nous sommes retirés.

« Le lendemain appelés de nouveau dans un salon, est venu un interprète qui nous a dit en langue turque : Parlez sans crainte; et quand nous nous taisions il nous faisait des signes connus à nous et à Durand. Nous lui avons alors énuméré ce que nous avions donné de contribution, qui se portait à dixhuit mille piastres fortes à nous trois.

« — Et combien au maréchal? nous a demandé aussitôt M. Baude.

« — Rien, répondîmes-nous, car nous ne l’avons pas vu et nous n’avons pu rien lui donner.

« On nous a ensuite demandé le silence, jusqu’à ce qu’on nous appelât pour la restitution de notre argent. »

Tel fut le dénouement de cette contribution de Tlemcen: Si nous l’avons rapportée avec quelque détail, c’est pour prou-

ver à quelles misérables intrigues a souvent servi une partie des crédits alloués pour l’Algérie . M. Baude était parti pour Alger, grassement payé, et avec la mission ostensible de recommencer un travail déjà fait deux fois, celui de l’évaluation des indemnités dues pour les expropriations ordonnées pour cause d’utilité publique. On a pu voir, par l’attertation cidessus, à quoi il employait son temps, soit par ordre, soit de son chef.

Maintenant, nous allons reprendre notre récit interrompu.

Pour assurer le résultat de ces deux expéditions de Mascara et de Tlemcen, il eut fallu que le maréchal pût disposer plus longtemps des troupes qui y avaient coopéré : il sentait que rien n’était fait tant qu’il restait quelque chose à faire ; que la soumission des tribus ne pouvait être immédiate, mais dépendait de l’emploi permanent de la force et surtout de leur conviction sincère que la France voulait garder l’Algérie. Ses dépêches au ministère étaient toutes dans ce sens, maïs il n’en fut tenu nul compte : les troupes furent rappelées. Un succès éphémère suffisait au ministère : un succès définitif eût été un embarras pour lui, il n’en voulait pas; le peu qu’il faisait en Afrique n’était qu’une concession forcée à l’opinion publique : dès qu’il la croyait momentanément satisfaite, il s’arrêtait; toutes ces allées et venues de troupes enrichissaient quelques fournisseurs ; les demi-résultats obtenus servaient de texte aux soi-disants ennemis décolonisation, et la France payait de son or et de son sang des versatilités et des mauvais vouloirs qui se produisaient les uns plus fréquents, les autres plus opiniâtres, du moment que le gouvernement de l’Afrique était aux mains d’un homme dont les antécédents et la ligne de conduite offraient plus de gages d’un succès assuré.

Les meilleurs fruits des expéditions restaient donc encore à recueillir. Leur contre-coup s’était fait ressentir, il est vrai, dans l’Algérie entière, mais la puissance d’Abd-el-Kader, quoique ébranlée, était loin d’être détruite. Si le maréchal Clausel eût encore eu des troupes nombreuses à sa disposition, il aurait pu intervenir partout, d’une manière énergique et imposante, dans des mouvements insurrectionnels ou anarchiques qui

mn -m-iÂiiü

s’opéraient sur plusieurs points à la fois, autant contre l’Émir que contre la France. Tant que l’état de la mer ou l’attente des bâtiments de transport obligèrent de différer l’embarquement partiel des troupes rappelées, le maréchal en profita pour quelques courtes expéditions qui ne furent pas sans utilité; mais enfin vint le moment où il se trouva réduit à un ^nombre de troupes suffisant à peine pour garder efficacement Alger, sa banlieue et les quelques points de la côte africaine qu’occupaient les Français.

Ces fréquents et presque immédiats retours d’accroissement et d’abaissement de la puissance française en Afrique, étaient trop saillants pour ne pas frapper tous les yeux ; leur cause était trop évidente pour ne pas faire monter un peu de rouge au front de ceux qui, par position, en assumaient la responsabilité. Le ministère le sentit et parut disposé à entrer dans des voies meilleures. Mais, en dehors de là, ces mêmes hommes qui, dès le début, par vanité, par ambition personnelle, s’étaient systématiquement posés comme ennemis de la colonisation, avaient puissamment grandi à jouer un rôle qui avait forcément attiré sur eux l’attention de l’opinion publique. En effet, la question d’Alger n’était pas une question ordinaire : la France en avait fait une question d’honneur national ; sous ce rapport, elle avait suivi avec le plus vif intérêt tout ce qui avait pu l’éclairer àc e sujet; et si elle avait honoré de ses sympathies ceux dont l’opinion flattait ses désirs, elle avait accordé son attention à ceux dont l’opinion contraire semblait empreinte d’une si vive et si patriotique sollicitude. En France, attirer l’attention c’est grandir. Puis, la politique ambiguë et désastreuse des divers ministères dans la question d’Alger, avait, en quelque sorte, * donné gain de cause aux ennemis de la colonisation par ces revers successifs, ces résultats négatifs qui semblaient dériver de la nature même de la conquête, tandis qu’ils n’étaient que la conséquence inévitable d’une politique tortueuse et sans franchise, dont le seul but était peut-être de les y amener. Alors ces mêmes hommes qui seraient restés confondus dans les rangs de la médiocrité, sans leur opposition systématique r. i. 20

dans une cause qui intéressait la France entière, se trouvèrent, dans les Chambres, à la tête d’un parti d’anti-colonistes, et même assez influents pour y paralyser les tardifs bons vouloirs du gouvernement, lorsqu’il en eut.

Telle était, en France, la situation de la cause algérienne, lorsque le ministère, en présence de faits concluants, d’évidences incontestables, un peu honteux de continuer le rôle de ses prédécesseurs, c’est-à-dire d’annuler, par sa politique, les résultats obtenus par la valeur de ses armées, parut disposé à adopter, à cet égard, un système moins désastreux. Mais il se trouvait alors avoir à lutter contre ces mêmes hommes dont les résistances systématiques ne manquaient plus de fondement, par suite des évènements résultant de tant de fautes. Leur opposition même était devenue, dans ce moment, d’autant plus acharnée, qu’ils ne devaient qu’à elle d’avoir été mis en évidence; et comme en France, dans une certaine sphère surtout, l’intérêt personnel l’emporte toujours sur l’intérêt général, cette opposition n’était nullement disposée à faiblir.

M. Thiers était alors président du conseil, et le général Maison, ministre de la guerre : l’un et l’autre se montraient très favorables à la question d’Afrique. Pour entraîner les Chambres, paralyser l’influence de la coterie des opposants et défendre enfin cette importante question, ils mandèrent le maréchal Clausel à Paris. Ce dernier y arriva le 20 avril, après avoir laissé le commandement supérieur de l’armée au lieutenant-général Rapatel.

A peine le maréchal Clausel eut-il quitté l’Afrique, que les indigènes, toujours au courant du mouvement des troupes françaises, informés de leur petit nombre, se montrèrent partout en armes, non pas pour combattre, mais pour piller, dévaster, et faire preuve de protestation : partout régnaient la confusion, l’anarchie, dans les lieux où était établie l’autorité d’Abd-el-Kader, comme dans ceux où était censée reconnue la domination française. A Cherchell, Mustapha-ben- Omar, ancien bey de Tittery, ne pouvait se faire reconnaître; à Miliana, Ali-Em’Barak, lieutenant d’Abd-eî-Kader, était

attaqué et pillé par la tribu de Soumata, tandis qu'à Médéah les habitants ne consentaient à le laisser entrer que sans escorte; à Bougie, les Kabyles se battirent d’abord entre eux pour se disputer les avantages du marché français ; puis, un de leurs chefs, Amisiah, frère et successeur de ce même Oulid-Ourebah, avec qui le comte d’Erlon avait conclu un si singulier traité de paix, avait convoqué le commandant de Bougie, Salomon de Musis, à une entrevue, et l’avait fait assassiner ainsi que son secrétaire; à Oran, les Douers et les Zmelas, attaqués par les Garabas, étaient obligés de venir se réfugier sous le canon de la place ; à Alger, les liadjoules avaient renouvelé leurs excursions. Après avoir surpris les colons de Deli -Ibrahim, ils en avaient massacré quelques-uns, enlevé les bestiaux, pillé les habitations; à Douera, ils s’étaient emparés du troupeau de l’administration ; à Boudjareah, à la Pointe-Pescade, sous le fort de l’Empereur même, des soldats français tombent sous leurs coups. Le général Rapatel, réduit à un minime effectif de troupes, ne pouvait ni seconder ceux qui se montraient disposés à lutter contre Abd-el-Kader ou ses lieutenants, ni châtier ceux qui venaient si audacieusement braver l'autorité française : il n’était en mesure d’agir efficacement nulle part. Malgré tant de victoires, malgré tant d’éclatants faits d’armes, tout était encore une fois remis en question.

A Oran cependant, que le maréchal Clausel avait laissé sous le commandement du général d’Arlanges et qu’il avait même renforcé d’une brigade sous les ordres du général Perregaux, des excursions sur l’Habra et dans la vallée du Chélif avaient amené quelques soumissions ; mais, comme les autres, les troupes de cette divi ion avaient été rappelées et ces reconnaissances n’avaient servi qu’à prouver la possibilité de rétablir l’ordre, d’assurer l’autorité française et qu’à constater le parti pris de ne vouloir ni l’un ni l’autre.

Pendant ce temps Abd-el-Kader cherchait à rétablir son i fluenc î un peu ébranlée par ses récentes défaites et n’y parvenait pas sans peine. Les tribus voyaient que la force était du côté de la France et inclinaient à lui rendre l’hommage

que le fort était toujours à peu près sûr d’obtenir. Mais en même temps elles voyaient l’autorité française faire en quelque sorte seulement parade de sa force sans chercher à en tirer non pas tout le parti possible, mais un parti quelconque. Elles ne comprenaient rien à une politique qui consistait à vaincre et à laisser là les fruits de la victoire. Aussi Abd-el-Kader, sans avoir en général leur sympathie, avait leur confiance par cela seul qu’il avait un but, qu’il savait, en un mot, ce qu’il voulait. Si, de temps à autre, quelques défaites avaient altéré cette confiance, le moindre succès suffisait toujours pour la rétablir. Ce fut dans cette circonstance qu’un évènement malheureux vint lui redonner toute son influence.

On se rappelle que le maréchal Clausel avait fait occuper la petite île d’ïïarshgoun comme point de départ pour établir des communications avec Tlemcen. A cet effet, | il avait jugé nécessaire. de procéder à l’établissement d’un camp à l’embouchure de la Tafna. Le général d’Arîanges s’y était rendu avec trois mille hommes environ pour protéger les ouvrages. Les travaux se poursuivirent avec activité et présentèrent bientôt une position défensive fort efficace. Abd-el-Kader avait essayé de s’opposer aux travaux ; mais repoussé à plusieurs reprises avec des pertes considérables, il s’était replié à deux ou trois lieues de là où quelques milliers de Marocains étaient venus le rejoindre. 11 avait neuf miile cavaliers au moins et quinze cents fantassins environ. Il s’était posté sur un long mamelon qui, d’une part, s’abaissait en pente douce jusqu’au lit de la Tafna et de l’autre était bordé par un terrain très accidenté dont il s’était assuré les principaux passages.

Le général d’Arlanges ne jugeant pas à propos de laisser - Abd-el-Kader s’établir si près de son camp, sortit pour aller le reconnaître, résolu, malgré l’infériorité de ses troupes, de le débusquer. Abd-el-Kader n’attendit pas l’attaque. A peine les Français eurent-ils débouché dans la petite vallée qui était en avant de sa position, que lançant à toute bride sa cavalerie sur un front très étendu, il put attaquer à la fois toute la colonne ennemie. En un instant, l’avant-garde, le centre et

ALGÉRIE, m

l’arrière-garde des Français furent assaillis. Les Arabes chargèrent avec fureur; les Français opposèrent une résistance calme mais héroïque. La mêlée devint générale : au premier choc, l’arrière-garde avait été coupée du centre ; mais ces braves se formant en colonne serrée, se précipitèrent sur l’ennemi la baïonnette en avant, passèrent sur le corps de tout ce qui s’opposait à leur passage et rejoignirent la colonne principale. Ce mouvement énergique refroidit un peu les Arabes et leur attaque faiblit sur ce point. Mais au centre, elle fut toujours aussi vive : le général d’Arlanges, son chef d’état-major, le lieutenant-colonel Mausson, le capitaine Lagondic, son aide-de-camp, avaient été blessés. Heureusement la colonne d’avant-garde ayant pris la première l’offensive, rejeta le flot d’Arabes qui l’attaquaient sur ceux qui attaquaient le centre : il y eut un instant de trouble et d’hésitation ; quelques volées de mitraille achevèrent d’y porter le désordre. Dès ce moment les Français reprirent partout l’offensive et les Arabes s’enfuient en désordre, après avoir f)erdu plus de trois cents des leurs. Les Français purent regagner leur camp, mais avec une perte aussi considérable.

Dans ce combat les Arabes avaient été repoussés, mais leur perte n’avait pas été assez sensible pour les empêcher de tenir la campagne. Ils se présentèrent devant le camp de la Tafna, et parvinrent en peu de temps à y bloquer l’armée française qui ne put ni commuiquer avec Tlemcen, ni retourner par terre à Oran. Sa position était d’autant plus critique qu’elle manquait de vivres, de fourrages pour les chevaux, et qu’avec l’affaiblissement du corps d’occupation elle ne pouvait guère compter sur des secours immédiats. Pendant ce temps le nombre des assaillants croissait de jour en jour.

On apprit bientôt en France la situation critique de ce corps ainsi aventuré à l’extrême frontière des possessions françaises, sans que le général Rapatel qui commandait à Alger, pût disposer d’assez de troupes pour les dégager. Un cri général s’éleva contre cette imprévoyance ministérielle, dont chaque jour venait révéler les conséquences fatales. L’opinion

s’était alors depuis longtemps prononcée en faveur de cette brave armée d’Afrique , qui soutenait héroïquement une guerre qui n’avait pas, il est vrai, les proportions gigantesques de celles de la République et de l’Empire, mais qui avait cependant ses dangers et sa gloire. Le théâtre, pour{ être rétréci, n’en était pas moins glorieux, et la nation tenait autant de compte de ce sang versé goutte à goutte pour son honneur, 1 que de celui qu’avaient versé à flots, pour une même cause, les valeureuses phalanges d’un autre âge : aussi se prononçat-elle si énergiquement en cette circonstance, qu’en peu de jours une expédition fut prête pour aller dégager le corps d’armée bloqué dans le camp de la Tafna ; elle se composait des 23me, 24me et 62me de ligne ; elle s’embarqua à Port-Vendre dans les derniers jours de mai sur le Scipion , le Nestor , la Ville de Marseille : le général Bugeaud en eut le commandement.

La colonne expéditionnaire arriva en Afrique dans les premiers jours de juin. Le général Bugeaud se rendit d’abord au camp de la Tafna, et parcourut ensuite le pays dans plusieurs directions, rencontrant parfois l’ennemi, le battant toujours.

Il fut à Tlemcen, dont il ravitailla la garnison qui, privée depuis longtemps de communications, non-seulement avec la France, mais encore avec Alger, avait épuisé ses dépôts et ses réserves, et n’était parvenue à subvenir à ses besoins qu’avec une peine infinie.

Pendant une de ces marches que faisait le général Bugeaud, soit pour explorer le pays, soit pour assurer la soumission de quelques tribus, il apprit qu’Abd-el-Kader l’attendait au pas- ' sage de la Sickak avec huit mille hommes environ, tant infanterie que cavalerie : lui n’en avait guère plus de cinq mille. Il se porta au devant de l’Émir. Abd-el-Kader avait massé ses troupes à l’extrémité de la vallée du Sefsif, en trois corps assez rapprochés les uns des autres. A sa droite, était une espèce d’entonnoir formé par les sinuosités de Tisser, qui le rendait inattaquable sur ce point, mais qui était cependant assez spacieux pour permettre de manœuvrer de manière à prendre en queue un ennemi qui tenterait de débouch er dans la vallée. Le

général Bugeaud sans tenir compte de cette possibilité, ou peut-être même la prévoyant, déboucha dans la vallée en ordre de bataille. Abd-el-Kader étendit sa droite et déploya son centre pour le tourner et l’attaquer à la fois en tête et en queue ; le général Bugeaud profita habilement de cette faute : portant sur la gauche de l’ennemi un corps détaché destiné à le contenir sur ce point, il lança au pas de course le gros de ses forces sur le centre qui fut percé du premier choc, coupé de ses ailes et précipité dans l’entonnoir que formaient les sinuosités de Tisser : l’ennemi ainsi refoulé chercha vainement à se défendre. Pris en front par le feu nourri des bataillons français, en écharpe par une batterie de montagne rapidement portée sur la gauche de la colonne, il fut bientôt mis en déroute complète. Les Français n’eurent alors qu’à sabrer et tuer; plus de quinze cents Arabes ou Kabyles restèrent sur la place: l’infanterie régulière d’ Abd-el-Kader fut écrasée ou prise.

Cette défaite fut l’échec le plus rude qu’eût éprouvé jusqu’alors Abd-el-Kader ; si elle ne lui aliéna pas entièrement les tribus , elle annula tous ses moyens d’influence sur la plupart d’entre elles. L’argent, les troupes, tout lui manqua à la fois, et nul doute que si dans ce moment on avait pu organiser un énergique système d’attaque et de défense, Abd-el-Kader n’aurait jamais pu inquiéter les Français. Mais le général Bugeaud, comme les autres généraux qui l’avaient devancé, n’avait mission que de vaincre : le reste était livré au hasard. Le général Bugeaud revint à Paris dans les premiers jours d’août; Abd-el-Kader ne se croyant plus en sûreté à Mascara, se retira à Takdempt , ancien fort romain , bâti sur des rochers d’un abord très difficile, à dix lieues ouest de Mascara.

Page 1