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hommes d’équipage, c’est-à-dire par un nombre de marins presque double do celui qu’employait notre ancienne compagnie de la Calle, exploitaient annuellement les gisements de Tabarque, et en retiraient des coraux dont la vente, effectuée dans l’île même, où se rendaient les marchands des pays les plus éloignés, s’élevait à des sommes considérables. Les produits des bancs sousmarins de Mers el-Djoun et de Tabarque étaient renommés, dès ce temps, comme d’une qualité supérieure à tous les coraux de la Méditerranée, et notamment à ceux des gisements de Ceuta et de la Sicile.
Les bénéfices que procuraient aux Pisans leurs relations avec les villes maritimes de la côte d’Afrique s’accrurent à mesure que leur puissance s’affermissant en Italie, sous la protection des empereurs d’Allemagne, ils purent augmenter leur marine. Aussi, lorsque le cours des évènements d’Orient et la fondation d’un empire latin à Constantinople les eut, pour quelque temps, rappelés sur les côtes de l’archipel et de la mer Noir, les marchands qui avaient dirigé leurs navires, leurs cargaisons et leurs capitaux vers les ports africains, ne les retirèrent pas. Tout en assurant leurs privilèges à Constantinople et au Caire, les Pisans surent donner encore plus d’activité à leur commerce du Maghreb.
Ils ne se renfermaient pas dans les simples opérations d’exportation et d’importation entre les deux rives de la Méditerranée ; leur génie industrieux et l’amour du gain les portaient vers d’autres entreprises non moins lucratives. Ils étaient devenus, dans plusieurs villes, les courtiers les plus habiles des transactions commerciales entre les indigènes et les Européens: ils louaient leurs navires et leurs hommes aux marchands musulmans ; ils faisaient souvent, soit pour le compte de négociants arabes qui les commissionnaient, soit à leur profit et à leurs risques, le commerce de cabotage entre les différents ports de l’Afrique, et comprenaient, dans leurs navigations, toute la côte, depuis Ceuta jusqu’à Tripoli et Alexandrie. Il semble même qu’ils eussent, dès ce temps, la faculté de s’adjoindre aux grandes caravanes qui traversent annuellement le nord de l’Afrique, dans toute son étendue, pour se rendre à la Mecque, privilège remarquable, et peut-être sans exemple dans les autres États arabes, mais dont les Pisans et les Vénitiens jouirent oosilivement au xiv® siècle.
I Des conventions écrites garantirent de bonne heure aux Pisans les faveurs i qu’ils avaient obtenues en Afrique: on ne sait cependant à quelle époque rei monte le premier accord public qu’ils arrêtèrent à ce sujet avec les princes j musulmans, et le traité le plus ancien que l’on connaisse est seulement de l’an j 1230 ou 627-628 de l’hégire. Il accorde les franchises aux navigateurs pisans | sur toutes les terres du roi des Sarrasins d'Afrique , titre particulier du roi j de Tunis, qui régnait alors sur le royaume de Bougie. Ce traité, dont l'original * paraît avoir disparu des archives de Pise ou de Florence, où il était conservé, a été traduit en italien et publié par Flaminio dal Borgo, dans son recueil de diplômes pisans. Ses dispositions consacrent les conventions principales dont
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l’esprit se retrouve dans les traités contemporains ou postérieurs des Catalans, des Provençaux, des Génois, des Siciliens et des Vénitiens; on peut donc, en l’examinant, avoir une idée des conditions générales qui réglaient les rapports des Arabes avec les navigateurs chrétiens de la Méditerranée au xme siècle.
Les premiers articles delà convention, complétés parles articles 5, 6 et 17s garantissent aux marchands Pisans, pour l’espace de 30 ans, une entière sécurité et protection quant aux personnes et aux marchandises ; la libre faculté d’aller et de venir pour leurs affaires dans l’intérieur des terres, d’y vendre et acheter toutes marchandises, de se retirer et de reprendre la mer quand ils voudraient ; enfin, le droit d’établir des fondouks, des bains, des cimetières et des églises dans toutes les villes de Y Afrique et du royaume de Bougie. Ce privilège absolu et sans restriction reconnu aux Pisans, ne fut pas d’abord accordé dans toute son étendue aux Génois et aux Vénitiens, qui eurent besoin de négociations renouvelées pour obtenir successivement la faculté de s’établir dans les diverses villes du Maghreb.
On voit, par le traité de 1230, que plusieurs des immunités accordées par Abdallah-Boucoras étaient seulement temporaires et spéciales à certaines marchandises, car l’article 5 montre que les Pisans payaient dès lors un droit sur leurs achats en Afrique, et l’article 3 constate que les provenances de Pise étaient toujours soumises au 10 p. 100 en arrivant dans les États du prince arabe ; seulement l’or et l’argent importés n 'étaient frappés que du 5 p. 100. Mais, une fois les tarifs payés à la douane, les marchands pouvaient transporter leurs cargaisons d’une ville à une autre dans tous les États du roi, sans aucune entrave, et sans être assujettis au paiement de nouvelles taxes, en vertu de l’article 10.
L’article 9 est important ; il montre dans des temps et des pays que l’on est généralement porté à considérer comme étrangers aux idées de justice et de liberté commerciale, le plus grand respect du droit des gens, et la protection la plus certaine du privilège des neutres, une des plus heureuses conquêtes do la législation moderne sur la barbarie. On y voit en même temps que les princes musulmans, dans le but d’augmenter leur marine, favorisaient la vente de navires chrétiens dans leurs États. « Les Pisans qui voudront vendre un « navire, dit Abdallah, ne seront obligés de payer aucun droit, à moins qu’ils « ne le vendent aux ennemis du roi. » En rapprochant cette disposition, un peu vague, des termes précis du privilège pisan de 1265, et des privilèges génois de 1236, 1250, 1272, on voit, non-seulement que les princes arabes avaient supprimé les droits levés auparavant sur les ventes de navires faites par les chrétiens à Tunis ou à Bougie, mais qu’ils leur permettaient même do vendre des vaisseaux et des agrès maritimes à leurs ennemis. Seulement dans ce cas, il était prélevé un droit de 10 pour 100 sur le marché. Au temps de la domination des Turcs, les chrétiens qui auraient ainsi vendu leurs navires l’auraient vu à l’instant saisi eu pillé.
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Les princes ûmsuliMüs ayant conservé les mœurs et les habitudes des souverains d’Orient, paraissaient toujours en public dans un appareil imposant, et ne laissaient pas facilement approcher de leur personne ; les ministres et les grands du royaume imitant leur maître, renvoyaient souvent à leurs officiers la connaissanee des affaires qui les concernaient. Mais les Pisans stipulèrent, par l’article 13, que leur consul serait admis au moins une fois par mois en présence du roi, et qu’il pourrait traiter des intérêts de ses nationaux en tout temps et directement avec les chefs du gouvernement.
L’article 16 consacre la juridiction du consul de la république pour connaître seul des différends survenus entre Pisans.
Les Génois qui avaient souffert comme les Pisans des variations de la politique des empereurs de Constantinople, n’avaient pas tardé à suivre leurs rivaux sur les côtes d’Afrique, et là, comme ailleurs, les deux peuples furent en lutte et en vinrent quelquefois aux mains. Renfermée dans un territoire peu étendu, et qui ne fournissait pas de denrées en quantité suffisante pour la nourriture de sa population, la ville de Gênes, par une nécessité qui devint la cause de sa fortune, fut impérieusement poussée vers le commerce maritime. Entre tous les métiers auxquels le peuple génois s’était adonné, la préparation et le tissage des laines, la confection et la vente des draps était l’un des plus importants, et celui que le gouvernement encourageait plus particulièrement. Les Génois faisaient un immense trafic de laines brutes, de laines teintes ou tissées, avec les villes de la Provence, du Languedoc, delà Champagne, delà Catalogne, et ils exportaient ensuite ces matières dans les divers pays de la Méditerranée après les avoir façonnées en draps, en bougrans, en futaînes, en bonnets de couleurs. L’industrie des étoffes en laines prit chez eux une si grande extension au xme siècle, fqu’ils durent se ménager des approvisionnements réguliers dans les villes de Bône, de Bougie et de Tunis, où ils trouvaient des laines à meilleur marché ou de qualité supérieure à celles que l’Espagne, la France et les États-Romains leur avaient jusque-là fournies exclusivement.
Les Pisans, qui auraient voulu s’attribuer le monopole des échanges commerciaux avec les Sarrasins, cherchèrent à entraver les opérations de leurs concurrents et à leur susciter des difficultés dans le pays ; mais les Génois soutinrent vigoureusement les droits de leur commerce, et les navigateurs toscans, battus en 1200 dans le port même de Tunis, furent obligés de se soumettre et de partager avec eux le commerce du nord de l’Italie. La faveur des musulmans soutint les efforts des Génois, car les princes arabes désireux de favoriser le développement du commerce de leurs Etats, devenu plus nécessaire aux peuples de l’Europe chrétienne depuis que le royaume de Jérusalem penchait vers sa ruine, reconnurent qu’il était de leur intérêt de ne pas donner à une nation, au désavantage des autres, des privilèges exorbitants, Ct qu’il leur importait d’accorder une égale protection à leur commerce. Aussi voit-on dès celte époque que leurs traités publics ont pour but, sans diminuer
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les immunités accordées aux Pisans, de faire participer successi'vetiïènt les Génois, les Catalans, les Provençaux et les autres peuples d’Europe à peu près aux mêmes faveurs.
Les laines n’étaient pas le seul article des exportations génoises venant du Maghreb. Les traités publics désignent rarement en détail les objets du commerce qu’ils sont destinés à régler, et les comprennent tous sous la dénomination générale de marchandises ; mais les documents privés, les contrats et les lettres échangées entre particuliers nous montrent que les Génois achetaient, au xme siècle, dans les ports d’Alger, de Bône, de Bougie et de Tunis, de l’alun, de l’huile à savon, des plumes d’autruche, des pelleteries, des maroquins, des cuirs communs, de la cire et des fruits secs. Ils y vendaient des navires, des bateaux, des agrès, de l’or et de l’argent monnoyé ou en lingots, j des vins, des liqueurs, des draps, des étoffes de soie, des toiles d’Italie, des toiles de Rouen et de Reims, des objets de quincaillerie et de mercerie; enfin, des drogues du Levant ; car ils se livraient, comme les Pisans, au commerce de cabotage entre l’Égypte et les autres pays de l’Afrique septentrionale.
Il est à remarquer cependant, et cette observation concerne le commerce des Pisans et des Génois, comme celui des Siciliens, des Napolitains et des Vénitiens, que les navigateurs d’Itaüe se dirigèrent vers les côtes orientales du nord de l’Afrique de préférence aux pays du Maghreb el-Aksa. Bien qu’ils visitassent les ports du couchant et que les Génois se fussent même avancés, dès la fin du xin siècle, sur la côte occidentale du Maroc vers le cap Bojador, leurs relations étaient infiniment plus actives avec les côtes orientales, à partir de la position d’Alger jusqu’à Tripoli. Les Portugais et les Catalans, au contraire, par leur proximité des provinces du Maghreb de l’Ouest, furent toujours en rapports fréquents et immédiats avec Tanger, Ceuta, Salé, Mclilla, TIemsen, Arzeu, Mostaganem et Alger, de préférence aux autres ports. Quant aux armateurs du midi de la France, ils se rendaient également dans les ports do Test et de l’ouest, à Ceuta, comme à Bougie et à Tunis ; mais l’intérêt du commerce des concessions d’Afrique les porta particulièrement au xvi° siècle sur les plages qui font face aux côtes de Provence et de Languedoc, entre Djidjeli, La Calle et Tabarque.
On n’a pu retrouver le traité de commerce conclu par les Génois avec les Sarrasins d’Afrique en 1230 ; mais on connaît celui qu’ils arrêtèrent, pour lo renouveler sans doute, quelques années après. Il est de l’an 1236 et du règno d’Iahïa, surnommé Abou-Zakaria , prince valeureux, qui avait maintenu sous sa dépendance les royaumes de Bougie et de Tripoli, qui étendit plus tard sa domination jusqu’au pays de TIemsen. L’émir de Tunis assure les Génois dô sa protection dans toute l’étendue de ses États, depuis Tripoli, sa limite à l’est, jusqu’aux confins du royaume de Bougie, à l’ouest ; il leur confirme la faculté de vendre et d’acheter toutes marchandises sous les droits ordinaires, dans les villes où ils avaient coutume de se rendre, et d’en retirer les marchandises qu’ils n’auraient pu vendre sans payer les douanes ; mais il se téserve expressé-
ment la liberté dû comitiêroe avec les ports où ils n’avaient pas coutume d’aller, et déclare même qu’il ne sera permis aux navires de Gênes d’aborder en ces lieux qu’au cas de nécessité imminente, soit pour échapper au naufrage, soit pour renouveler les provisions, ou pour réparer quelque avarie après la tem- I pête ; restrictions sévères, qui constatent la jalousie et l’influence encore con- 4 sidérable des Pisans auprès des princes musulmans.
11 fut convenu que les Génois pourraient vendre librement des navires et des bateaux aux hommes de tous les pays amis, mais que si la vente était faite aux ennemis du roi, une taxe, probablement de 10 pour 100, serait prélevée sur le prix d’achat. ;
Les Génois possédaient déjà des établissements importants dans plusieurs villes, et le traité pisan de 1230 nous apprend même que le magasin des Gé- ‘ rois à Tunis était plus vaste que celui des Pisans ; mais les Liguriens n’avaient pas de comptoirs dans toutes les villes où il leur était libre de commercer, et souvent ils se voyaient obligés de louer fort cher une place dans des magasins étrangers pour y déposer leurs marchandises. Le traité de 1236 améliora cette situation en leur permettant d’établir des fondouks séparés de ceux des autres nations chrétiennes, dans les villes où ils avaient le droit de vendre et d’acheter. Diverses dispositions réglèrent les conditions des ventes et des criées aux enchères que les chrétiens faisaient faire par des drogmans autorisés des magistrats arabes, et fixèrent les droits dus à ces interprètes. Un article spécial consacra pour les Génois la faculté d’exporter annuellement du blé des Étals du roi, et exempta ce commerce des droits de sortie, quand il était constant que la disette se faisait sentir en Italie ; mais une restriction de prévoyance, dont le but était à la fois de favoriser l’expbrtation des autres nations commerçantes et de conserver au pays les subsistances nécessaires, fut apportée à la concession. On arrêta que les Génois pourraient acheter seulement le chargement de cinq navires par an, et qu’ils s’obligeraient, en donnant caution, à expédier les grains à Gènes même, et non ailleurs.
Les conditions du commerce ainsi réglées et garanties, Abou Zakaria assura la liberté et la protection des marchands en déclarant que le corps des Génois, pas plus qu’un Génois individuellement, ne pourrait être responsable des crimes ni des délits de leurs compatriotes, et l’on ne voit pas que la république de Gênes ait eu plus tard à se plaindre de la violation de ce principe important. Les traités que les pachas ottomans des régences barbaresques conclurent avec l’Europe, du xvie au xvme siècle , renfermaient la plupart des stipulations semblables, mais ne garantirent jamais efficacement la liberté personnelle et l’irresponsabilité des nationaux. Quand un délit était attribué à un Franc, ses compatriotes se trouvaient passibles de sa faute, et quelquefois le consul lui-même, malgré la foi des traités, était obligé de réparer les torts qu’avait puoccasioner un malfaiteur. Cet usage barbare et si funeste à la liberté du commerce, se retrouve presque consacré dans la législation de
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l’Égypte sons le règne des Mamelouks , mais ne paraît pas avoir été admis dans le Maghreb, au temps des dynasties indigènes.
Le traité de 1236 n’accordait pas encore aux Génois des privilèges aussi étendus que ceux dont les Pisans jouissaient dans les territoires qui devinrent les régences d’Alger et de Tunis ; il restreignait pour eux la faculté de se livrer au commerce, et le droit d’exportation ; il semble même qu’il n’admit pas en toute matière la juridiction du consul; mais il consacra un état de choses favorable dans son ensemble au commerce des Génois, et prépara les privilèges plus amples que leur assura le traité de 1250.
Dans ce nouveau pacte, négocié au nom de la république par Guillelmino Cibo, avec le roi Mohammed Abou Abdallah, surnommé ordinairement Al - Mostanser-Billah, celui qui cherche son secours en Dieu , les droits et les possessions des Génois dans les États de l’émir furent confirmés, leurs privilégesrenouvelés et augmentés. La juridiction et l’inviolabilité du consul génois fut reconnue, l’adjonction d’un écrivain ou chancelier de la nation pour veiller, de concert avec les employés indigènes, à l’acquittement des douanes et aux contestations nombreuses qu’occasione ordinairement la perception, fut assurée. Boabdil, c’était le nom d’Abou Abdallah chez les chrétiens, promit protection et secours à tous les Génois, commerçant en Afrique, et s’engagea à prendre sous sa garde particulière les hommes et les biens que la tempête jeterait sur ses côtes, accédant ainsi au nouveau droit des gens qui commençait à s’établir en quelques pays, mais qui fut méconnu longtemps encore par beaucoup de peuples de l’Europe chrétienne, chez lesquels la sauvage coutume de spolier les naufragés était regardée comme un droit naturel et imprescriptible.
L’émir accorda la liberté des marchés aux Génois, comme son père Iahïa, et réduisit, par une faveur extraordinaire, le tarif des douanes de 10 à 5 pour 100, non-seulement sur les métaux précieux apportés aux hôtels des monnaies que les princes arabes avaient établis à Tunis et à Bougie, mais sur toute espèce de denrées ou de marchandises.
Une disposition du traité, dont le principe se retrouve dans les conventions de 1236, prouve que la marine des Maghrébins ne suffisait pas toujours à leur commerce, et que les Génois, comme les autres nations européennes, participaient à leur industrie par le louage des navires. Le commissaire arabe stipula en effet que le roi ou ses sujets venant à manquer de vaisseaux dans un de leurs ports, les Génois seraient obligés de mettre à leur disposition le tiers de ceux qui s’y trouveraient, en recevant un juste prix de nolis ; mais il fut déclaré que les officiers du prince pourraient seulement mettre en réquisition les navires dont le chargement ne serait pas encore commencé. '
Les Vénitiens n’étaient pas restés jusque-là étrangers au commerce du Maghreb ; toutefois, il ne faut peut-être pas faire remonter leurs premières relations avec ce pays aussi loin que l’auteur de l 'Histoire civile et politique du commerce de Venise. Dandolo, ou plutôt Sanuto le jeune, rapporte bien, dans
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sa chronique, que le doge Ürseolo II, dont le règne s’étend de l’an 991 à l’an 1003, « se lia d'amitié avec tous les princes sarrasins; » mais cela doit plutôt s’entendre des émirs arabes encore maîtres des îles Baléares, de la Sardaigne, de la Sicile et d’une partie de l’Italie méridionale, où les marines chrétienne" de l’Adriatique les avaient souvent combattus, que des Arabes de l’Afrique occidentale, avec lesquels rien ne montre qu’ils aient eu de rapports ni avant le règne d’Urseolo II, ni de longtemps après sa mort. Retenus d’abord en Syrie et en Égypte à la suite des premières croisades, attirés plus tard en Romanie et dans les îles de l’Archipel, lors de -la fondation de l’empire français, de Constantinople, les Vénitiens se reportèrent peu après surles côtes d’Afrique, quand la chute des princes latins de Byzance devint imminent ; ils traitèrent avec les émirs dès l’an 1230, à la même époque que les Pisans, les Génois et les Marseillais ; vingt ans après, la république, par cette sage et habile politique qui assurait le succès à toutes ses entreprises, obtint pour ses nationaux commerçants dans les royaumes de Tunis, de Bougie et Tripoli , des privilèges quelle ne tarda pas à rendre aussi importants que ceux des Pisans, les plus anciens alliés des Maghrébins. Ce fut l’objet des négociations de Philippe Julien, envoyé à Tunis par le doge Marino Morosini, et du pacte que conclut cet ambassadeur avec Mohammed Abou Abdallah, le 1er avril 1251.
Le traité, après avoir assuré pour 40 ans le commerce des Vénitiens de la protection de l’émir, sur terre et sur mer, leur donna le droit d’établir des fondouks dans toutes les villes où ils commerçaient déjà, leur garantit la propriété et la libre administration de ces établissements, où personne ne put entrer sans leur permission. Il reconnut que le doge de Venise avait seul le droit de nommer le consul, qui siégerait dans le fondouk et y rendrait la justice; de plus, que les Vénitiens devaient avoir un écrivain de leur nation dans la douane du prince, pour tenir lui-même les registres où s’inscrivaient les marchandises de ses compatriotes.
Les importations d’or et d’argent, de perles et de pierres précieuses, faites par des Vénitiens, devaient être exemptes de tous droits. Les achats de blé pour les Etats de la république furent autorisés et affranchis des gabelles, sauf les cas de disette, où l’exportation était suspendue.
Un article, dont l’objet mérite d’être remarqué, garantissait aux Vénitiens la libre expédition du plomb de toutes les villes des États du sultan. On pourrait se demander si ce métal, qui devait être en abondance dans le Maghreb, puisque le prince ne met aucune limite à sa sortie, y était apporté par les caravanes venant de l’intérieur de l’Afrique, ou bien s’il provenait de mines existantes dans le sol même des provinces septentrionales? Bien qu’il dût so faire en Afrique, au xme siècle, des acquisitions de plomb assez importantes pour qu’il en soit particulièrement question dans un traité public, on devrait admettre cette dernière supposition avec d’autant plus de réserve, que ce métal n’entre plus pour rien dans les produits livrés par l’Algérie, ou l’industrie do «es habitants, au commerce extérieur, sous la dénomination de produits du
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cru du pays. Cependant les traités postérieurs, arretés par les émirs musulmans avec la république de Venise, et notamment le traité de 1260, constatent qu’il s’agit bien ici du plomb de Maghreb et de mines ouvertes sur le territoire même de d’Abou Abdallah, entre Tunis, Bougie, Alger et Tlemccn. On sait d’ailleurs que les Italiens, se rendant à Oran et dans les ports du Maroc,exportaient beaucoup de plomb ; on peut donc considérer comme un fait certain qu’il existe dans plusieurs parties de l’Algérie des gisements considérables de ce minerai si précieux pour l’industrie. Léon l’Africain et Shaw ont signalé l’existence de dépôts dont l’importance ne peut être encore connue sur les limites occidentales de la province d’Oran et dans les montagnes des Béni Bou Thaleb, à 7 lieues au sud-ouest de Selif ; l’étude géologique du pays servira à diriger les exploitations dans une voie plus précise.
Les Florentins, dont le commerce était déjà très étendu au xin° siècle, mais qui ne possédait pas de marine, s’étaient assuré par des traités, la faculté d établir des comptoirs à Pise ; delàils seliviaient au commerce maritime, àla faveur des privilèges que leurs voisins avaient dès longtemps obtenu dans les pays étrangers. Ils venaient ainsi, sous leur pavillon, et moyennant certaines contributions dans les royaumes de Tunis, de Bougie, de Tlemcen, où ils étaient considérés comme Pisans. Vers l’an 1252, le roi de Tunis ayant vu des florins d’or, monnaie nouvellement émise par la république de Florence, voulut connaître un peuple, qui frappait de si belles espèces. Un marchand florentin nommé Përa Balducci,! emmené en sa présence, lui parla de la richesse de ses compatriotes, et lemir déclara aussitôt qu’il leur accordait les privilèges commerciaux et notamment le droit d’avoir une église et un fondouk à Tunis. Les volontés du prince furent maintenues, malgré la jalousie des Pisans qui, jusque-là, au rapport de Jean Villani, avaient fait passer les Florentins comme des montagnards de leur voisinage faisant chez eux le service de porte-faix. On ne sait si le prince régnant alors à Tunis, où ses successeurs immédiats garantirent par des traités écrits les faveurs accordées à la commune de Florence ; mais il est certain que les Florentins purent dès lors commercer librement dans le royaume de Tunis, et, bien qu’ils aient continué à se servir de navires pisans pour apporter leurs marchandises en Afrique, ils eurent dans le pays des comptoirs particuliers qui appartenaient à leurs plus riches compagnies, telles que les Bardi et les Acciaiuoli. En transportant plus tard, l’an 1356, leurs établissements commerciaux de Pise à Sienne et à Télamone, ils consolidèrent leur indépendance et leurs immunités en Afrique ; mais ils n’obtinrent que longtemps après, et à la suite d’évènements que nous rappellerons, la plénitude des privilèges pisans.
L extension du commerce des villes d’Italie aveu le Maghreb du milieu ne nuisait pas en effet à la position privilégiée que les Pisans occupaient toujours dans le pays. Les sujets de la république étaient admis à porter en Afrique toute espèce de marchandises, de les exposer et de les vendre dans toutes les villes, et de s’y approvisionner librement de toutes choses. Les Arabes se
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liaient d'affaires avec eux ; ils s’intéressaient, par leur argent ou leurs fournitures, dans les cargaisons; ils venaient eux-mêmes faire le commerce à Pise et dans les possessions maritimes de la république.
Le terme du traité conclu en 1230 étant arrivé, Abou Abdallah et tarent i Visconti, ambassadeur pisan, le renouvelèrent à Tunis, le 14 du mois de choual 662 (11 août 1265). Rarement les nations chrétiennes arrêl aient de nouveaux traités avec les princes musulmans sans demander une extension des privilèges qu’ils avaient reçus précédemment. Visconti ne se contenta pas de faire confirmer par l’émir l’entière liberté du commerce pour ses compatriotes, la protection promise aux naufragés, l’inviolabilité et la juridiction des consuls pisans, leur droit de voir le roi au moins une fois par mois pour l'entretenir directement des intérêts ou des plaintes de leurs nationaux ; l’assurance pour les marchands pisans d’obtenir immédiatement justice des magistrats indigènes, quand ils auraient quelque contestation avec un Arabe, leur privilège exclusif de construire des magasins, des fours, des bains, des églises, dans toutes les villes du royaume, qu’ils s’y fussent déjà établis ou qu’ils y vinssent pour la première fois, la faculté enfin de réparer leurs fondouks de Bougie et de Bone, et d’agrandir celui de Tunis, de manière à ce qu’il fût pareil à celui des Génois; Visconti obtint encore du roi l’engagement de traiter comme Pisans et de faire participer aux privilèges des Pisans tous les les chrétiens qui viendraient avec eux dans ses États. Par cette habile politique, il rendait tributaire de Pise le commerce de toutes les villes de l’Italie centrale, qui manquaient de marine et qui n’osaient aventurer leur pavillon trop loin des côtes de la Péninsule. Fidèles à ce système, qu’ils suivirent plus tard dans File de Chypre, les Pisans prenaient sur leurs navires les marchands de Sienne, de Lucques, de Pérouse, d’Arezzo, de Pistoia, de Bologne, de Florence même ; ils les transportaient en Afrique eux et leurs cargaisons, ils les logeaient dans leurs fondouks, mais leur faisaient payer cher ce patronage, dont ceux-ci, il est vrai, se vengèrent plus tard cruellement. Un article du traité arrêta expressément que l’entrée des entrepôts pisans serait seulement accessible d’après la volonté du consul ou de la nation, et que les Pisans ne pourraient être jamais forcés d’y recevoir les marchandises d’aucun autre peuple chrétien. Abou Abdallah stipula avec Visconti comme il avait arrêté avec Guillelmino Cibo, que le tiers des navires pisans, arrivés dans ses États, pourrait être requis dans chaque port pour le service des Maghrébins, moyennant une juste indemnité.
Le soin que prenaient les Pisans de suivre et de dominer toujours le développement du commerce des Génois en Afrique se reconnaît dans plusieurs dispositions du traité. Les deux peuples étaient alors au plus fort de la lutlo qu’une puissance à peu près égale prolongeait entre eux, sur les mers et dans leurs colonies. Ils n’étaient pas toujours en guerre ouverte, mais leurs intérêts les mettaient en tout temps et partout en opposition et entretenaient leur inimitié. Les Génois, qui avaient encore a étendre leur commerce et leur marino
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pour arriver au degré de prospérité où les Pisans se maintenaient depuis un siècle, ne reculaient devant aucun moyen pour nuire à leurs rivaux, et, n’osant toujours tenter le sort des armes, ils cherchaient à entraver leurs opérations, soit en indisposant les chefs arabes par leurs rapports contre eux, soit en les empêchant de compléter leurs cargaisons. Abou Abdallah promit d’arrêter leurs menées en Afrique, et déclara que ni les Gcjiois, ni aucune autre nation ne pourrait priver les Pisans du droit qu’ils avaient d’acheter toute espèce de marchandises dans scs États.
Ce privilège illimité pour commercer dans toutes les villes du royaume, privilège qui allait jusqu’à exclure la concurrence des autres Européens dans les lieux, où ceux-ci n’ayant pas de factoreries, ne pouvaient en établir sans l’assentiment des Pisans, n’était pas accordé gratuitement. Leurs navigateurs payaient 10 p. 100 sur toutes les marchandises qu’ils importaient en Afrique; excepte sur les métaux précieux soumis seulement au 5 p. 100, et la république consent t à laisser celte charge sur son commerce, bien que les Génois, les Vénitiens, les Aragonais, les Provençaux, les Siciliens, eussent vu successivement réduire pour eux les tarifs. Mais Parent Visconli obtint d’Abou Abdallah un arrangement qui fut très avantageux pour ses compatriotes, et qui leur valut réellement une diminution des droits, en stipulant que les frais de douanes devraient se prélever seulement sur les marchandises vendues , et ne seraient exigibles qu’au départ du marchand pisan pour retourner en Italie, tandis que les autres nations acquittaient les douanes en débarquant dans les ports de l’émir. Quant aux Pisans ou protégés pisans qui voulaient séjourner longtemps en Afrique, ils n’étaient tenus d’acquitter les droits qu’à la troisième année seulement après leur arrivée. On ne s’attendrait pas à trouver, dans un pays où la mauvaise foi et l’avidité sont aujourd’hui les traits les plus marqués du caractère national, des témoignages aussi évidents de la confiance qui régnait alors dans les relations des Arabes avec les chrétiens et des principes aussi favorables à la prospérité du commerce. L’immense développement qu’ont pris de nos jours l’industrie et la concurrence ne permettraient pas aux nations les plus libérales de l’Europe d’accorder chez elles à un peuple étranger les privilèges dont les Pisans jouissaient dans les temps arriérés du moyen-âge et au milieu des barbares d’Afrique.
La république de Pise et Abou Abdallah se promirent mutuelle amitié, et s’engagèrent à punir respectivement les attaques que pourraient tenter leurs navigateurs sur les vaisseaux de l’autre peuple ou sur quelque point de ses côtes, soit dans les royaumes de Tunis, de Bougie, de Tripoli et les autres dépendances des États de l’émir, soit dans le territoire continental de la république de Pise ou dans les îles de Sardaigne, de Corse, d’Elbe et de Pianosa, qui lui appartenaient. Afin de donner plus d’aulhencité au traité, dont la durée fut fixée à 20 ans, et d’en assurer la fidèle exécution, on convint qu’il serait publié dans les villes principales des deux puissances contractantes.
Une expédition, dans laquelle le roi des Deux-Siciles et le roi de Franco, T. t. 28
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son frère, unirent leurs vues politiques et leurs intérêts commerciaux, vint échouer en 1270, par un évènement inattendu, sous les murs de Tunis ; mais les princes croisés ne quittèrent pas le rivage d’Afrique, après la mort de saint Louis, sans avoir assuré par des traités la liberté réciproque du commerce et de lanavigation avec Abou Abdallah. L’émir fut même obligé de rétablir le tribut ; que ses prédécesseurs payaient au roi de Sicile.
| Les armateurs des républiques italiennes, que l’occasion de butiner trouvait | toujoursdisposésà tenter les évènements, n’avaient pas craint, du moins ceux de I Venise et de Gênes, d’entrer en coopération dans la croisade de saint Louis, en i louant à ce prince, moyennant un droit de nolis, dont ils retirèrent des béné- > fices considérables, la plus grande partie des galères qui transportèrent son armée du port d’Aigues-Mortes sur la côte de Tunis. Après la fatale issue do l’expédition, dans laquelle les navigateurs italiens ne prirent pas du reste un rôle actif, ils purent d’autant mieux renouveler la paix et leurs privilèges dans le Maghreb que les traités leur garantissaient, comme on l’a vu, non-seulement la faculté de louer leurs navires aux ennemis des émirs musulmans, mais même de les vendre en temps de guerre dans les ports de l’Afrique. Les Vénitiens et les Génois eurent donc la faculté de contracter immédiatement de nouveaux accords avec le roi de Tunis pour rétablir les bonnes relations, et s’assurer encore de sa protection.
Les Vénitiens obtinrent ces résultats parle traité du mois de juin 1271, savel ou choual 669 de l’hégire, dont une transcription authentique existe aux archives de Venise, et les Génois, par le traité du 6 novembre 1272, conservé en expédition originale aux archives de la cour à Turin. Abou Abdallah régnait toujours sur les pays de Tunis, de Bougie, de Bône et d’Alger, et c’est avec lui que les communes d’Italie eurent à traiter. Il est facile de reconnaître, en effet, sous le nom de Miramamoni-Abo-Abdale Ebnolomerci Rasidin, que les interprètes chrétiens donnent dans les traités au souverain de Tunis, Y Émir Al-Moumenin Abou Abdallah. Ce prince, afin de consacrer dans sa famille la souveraineté usurpée par les Abi Hafs, prétendait être le descendant d’Omar, l’un des quatre premiers kalifes auxquels les musulmans sonnites donnent la qualification d’émirs légitimes, et prenait le titre d 'Ebn el-Omera el-Rachedin , « le fils des émirs légitimes. »
' La négociation que Jean Dandolo suivit à Tunis au nom du doge de Venise n’avait pas seulement pour objet d’obtenir une reconnaissance de concessions qui avaient été faites aux Vénitiens en Afrique ; l’ambassadeur, conformément aux instructions qu’il avait reçues, conclut un traité d’alliance avec le sultan, reposant sur une complète réciprocité de navigation entre les deux États. La république promit que tous les sujets d’Abou Abdallah, venant commercer à Venise ou dans ses autres possessions, y trouveraient liberté et protection ; elle s’engagea de plus à venger les torts que pourraient leur occasioner ses nationaux, et à les indemniser des dommages qu’ils auraient soufferts. Par une disposition dont l’esprit nous étonne aujourd'hui, et qui
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prouve combien l'intérêt commercial avait rapproché les Arabes occidentaux des chrétiens, au moyen-âge, malgré les guerres qui les divisaient quelquefois, Abou Abdallah stipula ces conditions, non-seulement pour ses sujets, mais même pour les chrétiens, ses amis ou protégés, allant à Venise. En retour de ces avantages, l’émir garantit la juridiction des consuls vénitiens établis en Afrique, l’irresponsabilité de la nation pour les crimes et les délits des particuliers, conformément au privilège du mois de moharrem 649, qu’il confirma expressément dans toutes ses dispositions. Abdallah permit, en outre, aux Vénitiens, de vendre des navires et des agrès dans les ports de ses Etats, aux mêmes conditions que les Pisans et les Génois ; il s'engagea à faire payer au propriétaire le prix de toutes les marchandises vendues par 1 intermédiaire des courtiers-interprètes, dans la quinzaine qui suivrait la livraison; il ne prohiba 1 importation d’aucune marchandise dans ses États, et permit aux Vénitiens de requérir, en tout temps et en tout lieu, moyennant salaire, le service des bateliers et portefaix indigènes pour les transporter. Il maintint cependant les droits de douanes au taux de 10 pour 100, tarif plus élevé que celui des Génois et aussi fort que celui des Pisans, bien que les Vénitiens n’eussent pas encore en Afrique des privilèges aussi larges que les commerçants des rives de l’Arno. Mais l’émir accorda l’immunité des droits de douane pour une quantité de marchandises égale en valeur au prix du nolis des navires.
Opizon Adalard, ambassadeur chargé de la négociation au nom de la république de Gênes, fit confirmer les franchises du commerce de ses compatriotes en Afrique, dans les limites et aux conditions réglées par les anciens accords en accédant à une disposition qui autorisait la confiscation totale de l’argent importé par les Génois, si le métal n’était pur de tout alliage. II stipula en outre, que les ventes faites dans les États du roi de Tunis par les Génois à d autres chrétiens ne seraient assujetties à aucun droit ; que la douane arabe seiait responsable du paiement des marchandises vendues devant ses officiers et ses courtiers-interprètes, et que les objets non vendus pourraient être reexportes sans frais, ce qui permettait de les déposer en franchise dans les entrepôts d Afrique. Il détermina même Abou Abdallah à étendre les droits accordes aux Génois, à tous les marchands qui viendraient avec eux en “que, a 1 exemple de ce que pratiquaient déjà les Pisans, et fit insérer dans e pacte un article particulier qui maintint pour ses compatriotes la faculté do vendre des narres aux ennemis des Maghrébins. Les traités conclus vers ce emps par l’Aragon avec les Ali Hafs constatent d’une manière certaine que le royaume de Tunis comprenait alors, outre la régence de ce nom, les pays de La Cal le, Bone, Collo, Djidjeli, Bougie, Dellis, et se prolongeait sur la côte occidentale jusqu au-delà d’Alger et de Cherchel
étenedirn0UrllementSBSi faCilement aCCOrdés’ ces frises garanties et faffiux^e ^ chaque confirmation, prouvent combien les princes musulmans, jaloux de la prospérité du pays, appréciaient les relations que les chrétiens
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entretenaient avec leurs sujets; et le traité de 1271 montre parliculièmenl îa sollicitude constante de la république de Venise à rechercher toujours des débouchés nouveaux pour son commerce, aussitôt qu’il était menacé sur quelque* point.
Au xni° siècle, l'Italie, presque affranchie de la domination impériale ou rassurée sur ses prétentions par les fédérations de communes, voyait s’accroître chaque jour, malgré les troubles civils, les ressources de son industrie, 1a force de sa marine marchande, l’importance et le nombre des échanges commerciaux qu’elle faisait avec les différents ports de la Méditerranée. Pisc, toujours fidèle aux empereurs, était encore dans un état prospère, mais voyait avec inquiétude le développement extraordinaire que prenaient le commerce et la puissance de Gênes et de Florence; Venise préparait sa grandeur future par une sage administration et des guerres souvent heureuses ; l’Italie méridionale et la Sicile, dont le sort avait été un moment compromis par l’invasion des seigneurs français, reprenait une vie nouvelle sous l’administration de ces princes. Dans toutes les villes de l’Italie s’étaient établies des manufactures de laine, de lin, de chanvre; et les produits de l’industrie agricole du pays ne suffisant pas à la consommation, les fabricantsémployaient encore les provenances de l’étranger. Le lin et le chanvre leur venaient en grande quantité do l’Égypte, de la Syrie et des îles de l’Archipel ; les plus considérables approvisionnements de laine leur étaient expédiés par les marchands arabes ou les courtiers chrétiens de Tunis, de Bône, de Bougie, d’Alger. Pise recevait toujours les chargements considérables de cuirs et de peaux que ses facteurs achetaient dans les diverses villes du Maghreb, et les rassemblaient dans ses ports, d’où se faisaient les expéditions.
L’industrie et le commerce du Maghreb étaient dans une situation non moins prospère. On est accoutumé à juger de l’état de cette contrée, depuis la conquête arabe, par les notions que l’on a de sa triste condition sous le despotisme inepte et barbare de la Turquie. On croit trop communément encore qu’il n’y a eu en Afrique, depuis le vu® siècle, que des villes ruinées, des populations opprimées, toujours en armes pour défendre un reste de liberté, et partout les excès d’un fanatisme intolérant et féroce ; mais il faut reconnaître que îa situation du pays était au moyen-âge tout autre quelle ne fut sous le règne des ministre de la Porte. Les relations des auteurs qui ont vécu dans ce temps, et qui ont été rendues accessibles à tout le monde par des traductions, celles d’Édrisi, d’Ebn-Batouta, d’Aboulféda, montrent, cpmme les autres documents originaux, que l’Afrique musulmane a eu d’aussi longues périodes de calme, de tranquillité et de prospérité qu’aucun des pays les plus florissants de l’Europe du moyen-âge. La puissance souveraine y maintenait l’ordre et la sécurité plus efficacement que dans la société féodale; les voies de communications étaient sûres, l’industrie agricole et manufacturière encouragée ; il y avait, dans toutes les villes importantes de l’intérieur, à Constanline, à Biskra, à Setif* à Milah, à Miliana, à Tlemcen, comme dans les
villes de la côte, des foires, des magasins, des bazars fréquentés; on voyait partout l’activité d’un commerce lucratif qui, trouvant ses premiers éléments dans les produits du sol, se développait à mesure que les établissements euro* péens se multipliaient dans le pays.
Les Abi Iîafs, souverains de Tunis et de la plus grande partie de l’Algério actuelle, étaient une dynastie d’origine indigène; ils n’avaient pas comme les Turcs, à veiller sans cesse, pour maintenir leur domination par la guerre et les supplices, sur une population vaincue ; ils pouvaient s’occuper avec plus de suite des mesures qui l’intéressaient et qui devaient accroître sa fortune. Les autres princes d’Afrique, délivrés comme eux du joug des Almohades d’Espagne et des prétentions des Béni Merin du Maroc, cherchèrent à entretenir dos relations pacifiques et commerciales avec les princes chrétiens do l’Europe; les émirs musulmans voulurent mémo s’assurer l’amitié du Saint- Siège, du moins pendant les croisades. Ils permirent en effet aux commerçants chrétiens qui venaient dans leurs États, non-seulement d’y construire des églises et de se livrer publiquement à l’exercice de leur culte, ainsi qu’on îd voit par le traité de 1271, conclu avec les rois de France et de Sicile, mais encore ils autorisèrent l’établissement de couvents et d’ordres monastiques dans leurs États. Ces faits sont constatés par les bulles pontificales, qui accordent divers privilèges aux religieux fixés dans les royaumes de Tunis, do Bougie, de Tlemcen, de Maroc et qui nous apprennent que ces religieux étaient des frères Cordeliers et des frères dominicains ou prêcheurs; circonstance remarquable : car, si elle ne prouve pas la liberté de prédication de l’Évangile au milieu des Arabes au xme siècle, elle atteste au moins que le ministère de la parole évangélique avait à s’exercer sur un nombre considérable de chrétiens demeurant en Afrique.
A l’ouest des pays qui forment aujourd’hui l’Algérie, la ville de Tlemcen, et le territoire qui en dépendait, avait contribué puissamment à l’essor général de l’industrie et de la fortune du nord de l’Afrique. Longtemps soumise aux Almohades, dont elle était une des plus florissantes cités, Tlemcen, confiante dans les forces et les richesses acquises par un commerce fort étendu, avait enfin proclamé son affranchissement, et s’était constitué en royaume indépendant, sous le gouverneur Iaghmour Essen Ben Zian, qui fut son premier souverain, Tan 645 de l’hégire (1247 de J.-C.). Les pays de Fez et de Maroc avaient échappe aussi aux Almohades, dont la puissance s’affaiblissait chaque jour en Espagne, et les guerres que les Béni Merin, nouveaux maîtres indépendants du Maghreb de l’ouest, entreprirent contre les successeurs de Ben Zian pour les soumettre, n’avaient servi qu’à augmenter la prospérité de Tlemcen, qui s’était entourée de hautes fortifications, et avait vu s’établir, sous la protection de ses murs, une foule de tribus, auparavant errantes dans la campagne. Une colonie chrétienne, principalement composée de Catalans et d’Aragonais, mais qui comptait aussi dans son sein plusieurs familles françaises et italiennes, avait obtenu la faculté de se fixer dans la ville, où elle possédait des maisons,
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des magasins, des bains, des églises, et contribuait au riche commerce que Tlemcen entretenait alors, par les ports d’Oran et de Mers el-Kebir, avec toutes les villes importantes du littoral de la Méditerranée.
La diminution des droits de douane, que la république de Gênes avait obtenue d’Agou Abdallah, dès l’année 1236, et que le traité de 1272 respecta, attira, dans les ports du Maghreb, les navigateurs génois et les marchands des villes des deux rivières, qui protégeaient son pavillon comme Vintimille, Oneglia, Albenga, Noli, Savone, Chiavari, Spezia.
La quantité de denrées et de marchandises apportées en Italie par les Génois de Tunis, de Bougie, de Bône, d’Alger, était devenue si considérable, que, dès l’année 1253, la république avait créé dans le port de Gênes un office spécial pour la perception des droits sur les provenances du royaume de Tunis.
Ce commerce n était pas exempt d’entraves, et souvent même de dangers. Quel que fût l’intérêt des Arabes d’Afrique d’entretenir des relations avec les Italiens, et bien qu’ils se soient montrés favorablement disposés à leur égard, au moyen-âge, la différence de religion perpétuait des antipathies profondes entre les deux nations, et laissait toujours quelques sentiments de méfiance, quelque haine de part et d’autre. L’on ne doit pas douter, malgré le silence des chroniqueurs, que les chrétiens n’eussent souvent des querelles, soit avec les marchands arabes, soit avec les agents du fisc, dont les suites durent occasioner plus d’une fois des agressions violentes. On voit, par exemple, dans un acte conservé aux archives royales de Turin, que plusieurs navires génois, se trouvant dans le port de Tunis, vers l’an 1286, y éprouvèrent des dommages notables de la part des musulmans ; mais le roi, désireux de vivre en paix avec la république ligurienne, indemnisa immédiatement les commerçants qui avaient éprouvé des pertes. Dans le nombre sc trouvait un marchand de Savone et la compagnie des associés de Pascal Uso di Mare, membro de l’illustre famille qui fournit plusieurs doges à l’Etat. Le montant des réclamations ne s’élevait pas à moins de 63,616 besants, somme qui répondrait à peu près en valeur absolue, à celle de 600,000 fr. de notre monnaie actuelle, s’il s’agit ici, comme nous le croyons, de besants d’or. 11 n’est pas possiblo d évaluer, d’après cette seule indication, l’ensemble des capitaux engagés par le commerce de Gênes et des villes dépendantes du territoire de la république dans les affaires d’Afrique ; on peut, toutefois, en reconnaître l’importance, car la somme totale de 63,616 besants était réclamée seulement par 9 maisons de commerce.
Le royaume de Tlemcen avait toujours à défendre son indépendance, contre les attaques des Abi Hafs de Tunis et des Béni Merin du Maroc ; mais la guerre, en assurant la défense de la capitale, et développant le caractère énergique de sa population, contribua au maintien de la liberté et des richesses qu elle avait laborieusement acquises. Une sage administration tendait à les développer encore, en favorisant les communications des chrétiens avec les
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indigènes, tes Aragonais, les Castillans, les Portugais se rendaient en grand nombre dans les ports et les marchés principaux du pays, et les Italiens, quoique adonnés plus particulièrement au commerce de l’Est, s’y trouvaient aussi. Les Vénitiens paraissent avoir été ceux qui les fréquentèrent le plus habituellement et en plus grand nombre, dès la fin du xme siècle , dans le cours de leurs navigations qu’ils prolongeaient, après avoir quilé l’Afrique, le long des côtes du Portugal, de la France, de l’Angleterre, de la Flandre et vers les contrées septentrionales. Ils avaient établi des dépôts de marchandises à Oran, à Tlemcen et dans le Maroc; ils venaient régulièrement aux foires qui se tenaient dans chaque pays, ils y versaient des quantités considérables d’acier, de verroteries, d’étoffes légères, et en rapportaient de la poudre <$’or, de l’ivoire, du musc, de la civette, de l’indigo, et des esclaves, branche de commerce dont il se faisait un grand trafic sur la Méditerranée.
Venise trouvait dans les pays et les ports de l’Istrie, de la Dalmatie, des îles Ioniennes, de la Morée, de l’Archipel et de file de Crète, qui lui appartenaient en grande partie, ou qui lui livraient en franchise toutes les richesses de leur sol, des ressources inépuisables pour son commerce d’ejporlation, et la facilité d’entretenir en même temps des flottes nombreuses, montées par une armée de matelots formés dès leur enfance aux pratiques et aux fatigues de la navigation.
Pendant que les guerres des maisons d’Anjou et d’Aragon empêchaient l’Italie méridionale du jouir de tous les avantages que l’heureuse situation de Palerme, de Messine, de Calane, de Syracuse, de Trapani, de Cephaiu, de Naples, et des autres ports du continent offrait à son industrie maritime, Pise et Gènes déployaient dans l’intervalle de leurs guerres toute l'énergie de leur activité : Pise pour conserver sa fortune commerciale, Gênes dans l’espérance de surpasser et d écraser sa rivale. La Sardaigne fournissait du minerai d’argent aux Pisans ; file d’Elbe leur donnait des approvisionnements de fer, d’autant plus importants que la Suède n’envoyait pas encore ses métaux dans la Méditerranée. Les armateurs de l’Arno faisaient ainsi d’immenses bénéfices en transportant le fer dans le Maghreb, n’osant braver toujours les défenses apostoliques, qui avaient interdit l’exportation des armes, des métaux et dubois en Egypte et en Syrie durant les guerres saintes. Gênes, jalouse de cette industrie, déclara la guerre aux Pisans, et ne consentit à la paix qu’après avoir obtenu la franchise des douanes dans l’île d’Elbe, et la cession do Sassari avec son port de Torrès en Sardaigne. Ces succès ne firent qu’enflammer son ambition ; elle recommença bientôt la guerre avec plus d’acharnement, et la bataille de la Meliora, suivie peu après du pillage du port pisanà l’embouchure de l’Arno, et de la perte de l’île d’Elbe, en portant un coup funeste à la marine de Pise, vint, en quelques années, précipiter la république vers sa décadence, et affermir la fortune grandissante de sa rivale.
La république de Pise n’était pas seulement une puissance maritime; son attachement inébranlable à Frédéric II, à Conrad, à Mainfroy, à Conradin et
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plus tard aux empereurs d’Allemagne, héritiers des prétentions des Hohenstaufen sur la Sicile, l’avait mise à la tête du parti gibelin en Italie, et lui avait donné une influence considérable dans la politique intérieure de la péninsule. Mais les guerres incessantes quelle fut obligée de soutenir sur Io continent épuisèrent scs forces, et arrêtèrent le développement de sa puissance. Devenue trop faible pour tenter de recouvrer sa supériorité, pendant les guerres des Génois avec les Vénitiens, et les séditions qui troublèrent si fréquemment la république ligurienne, Pise se vit peu à peu dépouillée de SC3 possessions lointaines ; elle cessa de dominer à Constantinople et dans l'Archipel, où Venise et Gènes la supplantèrent ; elle ne put, comme scs rivales, obtenir des sultans d’Egypte le rétablissement de scs comptoirs dans la Syrie. Après la destruction du royaume de Jérusalem, elle perdit le commerce du royaume de Naples, d’où la maison d’Anjou éloigna ses marchands en haino du nom gibelin ; elle ne put soutenir la concurrence des Catalans et des Siciliens eux-mèmes, dans Hic de Sicile, passée à la maison d’Aragon depuis le soulèvement de 1282; et, bientôt réduite par la succession rapide de toutes ces calamités, ^iu rang des Etats secondaires de l’Italie, elle n’eut pour conserver les débris de sa fortune et de sa marine que le commerce d’Afrique, de la Corse et de la Sardaigne. Ces deux îles, depuis longtemps conquises par les Pisans, étaient devenues pour eux de riches colonies, et les fortifications qu’ils avaient élevées autour de leurs principales villes avaient assuré jusquo là la défense du pays contre les ennemis du dehors, en maintenant les seigneurs feudataires dans la soumission. Mais, au xive siècle, la noblesse, séduite par l’espoir de reconquérir son indépendance, ou trompée par la politique de l’ Aragon, appela dans l’île les troupes du roi Alphonse. Vainement les Pisans, un moment alliés aux Génois, qui se trouvaient intéressés à protéger aussi leurs entrepôts de Sardaigne, essayèrent-ils de reprendre le dessus dans le pays livré aux Aragonais; ils furent partout battus, et obligés de demander enfin la paix, qui consacra pour eux l’anéantissement de leurs établissements sardes.
Malgré tous ces malheurs, malgré la perte de scs possessions maritimes, à l’exception de la Corse, malgré la destruction successive de deux flottes, on ne voit pas que le commerce de Pise avec le Maghreb se soit ralenti un moment. Les relations et les intérêts des Pisans étaient trop fortement engagés avec ceux des marchands de Tripoli, de Tunis, de Bougie, de Bône, d’Alger, pour que les évènements d’Italie les eussent encore sensiblement altérés ; et c’est dans le temps de ses guerres les plus funestes que la république do Pise renouvelle avec les princes Arabes les pactes de son alliance et les privilèges qui assuraient pour longtemps la prospérité de son commerce dans leur pays.
Le Maghreb avait, comme l’Italie, ses troubles et ses révolutions. A la mort d’Abou- Abdallah, dont le long règne avait comprimé l’ambition des grands, de terribles dissensions éclatèrent dans la famille royale. Ces discor-
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des dont nous n’aVons pas à rappeler ici les vicissitudes, furent envenimées et quelquefois renouvelées par l'intervention de la maison d’Aragon, qui, se considérant comme suzeraine du royaume de Tunis, en vertu des droits de la couronne de Sicile, voulait soumettre le Maghreb entier aux familles indigènes, dont les chefs s 'étaient assuré secrètement son appui. Mais le parti des Aragonais et des Siciliens ne put jamais établir un gouvernement stable dans le Maghreb. Les luttes, les invasions, les triomphes suivis bientôt de défaites qui se prolongèrent pendant un demi-siècle, en réunissant quelquefois sous la même autorité les pays du Maroc et de l’Espagne, de Tripoli, de Tunis, do Constantine, de Bône, de Bougie et de Tlemcen, ou leur rendant l’indépendance, eurent enfin pour résultat la réunion définitive du royaume de Tlemcen au royaume de Maroc, sous la domination des Béni Merin, vers l’an 1337, et l'établissement d’une dynastie libre de toute sujétion, dans le royaume de Bougie. Cette famille, issue de la souche des Abi Hafs de Tunis, régna dans l’ancienne capitale des Béni Hamad pendant toute la durée du xv siècle et jusqu’aux premières années du xvio siècle, où les Espagnols firent la conquête de Bougie.
Par un contraste qui n’est pas sans exemple dans l’histoire, c’est à 1’époquc où les divisions politiques agitaient le plus violemment le Maghreb que le commerce atteignit dans ce pays le plus haut point de développement et do prospérité. Les Pisans, les Vénitiens et les autres peuples d’Italie qui na\iguaient sous leurs pavillons faisaient le commerce d’exportation et d’importation entre l’Afrique et l’Italie. Ils avaient établi des comptoirs dans les principales villes; ils s’y étaient fixés en grand nombre, et s’y livraient «à un commerce considérable, soit pour eux-mèmes, soit pour les maisons d’Italie qu'ils représentaient.
Gênes avait toujours des consuls dans les royaumes de Tunis, de Bougie et de Tlemcen ; Païenne, Messine, Castello di Castro, Sienne, Florence, Ancône, Gaëte, Naples, étaient en relations non interrompues avec ces Etals, ainsi qu’on peut en juger par les chroniques du temps, les voyages de Raymond Lulle et surtout par l’ouvrage que Balducci Pcgolotti, marchand florentin, écrivit vers le milieu du xive siècle et qui est parvenu jusqu’à nous.
Ces rapports continus, qui duraient déjà depuis plus d’un siècle, en soumettant les préjugés que pouvait susciter la différence de religion, avaient établi entre les deux peuples une tolérance et une sécurité que n’ont pas connues les commerçants chrétiens sous la domination des Turcs, et qui nous semblent aujourd’hui si éloignées des idées de la population arabe. Les relations des chrétiens et des musulmans devinrent encore plus intimes au xiv° siècle, où l’on vit des Européens investis des pleins pouvoirs des princes arabes pour négocier en leur nom. Des documents positifs prouvent, en effet, qtio les Pisans et les Vénitiens prenaient part, comme les indigènes, au commerce intérieur, et quelquefois au gouvernement du pays. Us affermaient la perceptioï des gabelles et en faisaient compte au roi ; ils avaient le droit de trans-
porter, d’etposer et de vendre à l’enchère leurs marchandises dans toutes les villes du Maghreb ; ils pouvaient librement parcourir le pays sous la protection du roi ; ils avaient des courriers qui leur servaient à entretenir une correspondance entre les différentes villes où se trouvaient leurs entrepôts. Les marchands chrétiens, en nombre infiniment moins considérable que les Arabes, jouissaient donc de la plus grande sûreté au milieu d’eux, puisque leurs messagers pouvaient, sans danger, traverser tout le Maghreb.
Les Vénitiens et les Pisans avaient enfin obtenu la faculté de faire des caravanes en Afrique, et il était même passé d’abord dans les usages du pays et ensuite dans les traités, qu’en toute les stations de leur route, ils auraient le droit de faire paître au moins pendant trois jours les animaux qu’ils conduisaient. Les traités, datés du mois de sefer 717, ou du 12 mai 1317 de J.-C., 22 décembre 1320, 17 des calendes de juin (16 mai) 1354, et 28 rabié 759 ou 7 avril 1358, conclus par les républiques de Venise et de Pise, avec les différents princes du Maghreb du milieu, assurèrent ces privilèges aux commerçants de leurs États et à leurs protégés, en renouvelant les dispositions des anciens pactes, sous le droit ordinaire de 10 pour 100.
Cette liberté laissée et garantie au commerce des chrétiens, qui nous reporte à un état de choses si différent de celui qui existait encore il y a peu d’années, en Afrique, permettaient aux Pisans et aux Vénitiens de s’avancer dans l’intérieur du pays, de communiquer avec les caravanes musulmanes qui, partant du Maroc, traversaient le Maghreb et se rendaient en Égypte, en Abyssinie et à la Mecque; ou, quittant la route de l’est, pénétraient dans le pays des nègres de l’Afrique centrale. Les marchands italiens suivaient-ils les caravanes dans toutes ces directions? Quels étaient les pays jusqu’où ils s’avancaient? Allaient-ils acheter la poudre d’or, les plumes d’autruche, l’ivoire et les esclaves du Soudan? ou cherchaient-ils de préférence les gommes, les parfums, l’ambre et les autres productions venant des régions du Nil? On ne pourrait faire que des conjectures à ce sujet.
Le droit de former ainsi des caravanes dans le Maghreb ou de s’adjoindre à celles des indigènes est l’indice le plus certain du rapprochement que les relations commerciales avaient amené entre les Européens et les Sarrasins d’Afrique; mais il est un fait non moins frappant, qui nous montre jusqu’à quel point l’alliance et les communications avec les chrétiens étaient entrées dans les idées des Arabes, avant la conquêtes des Turcs, et combien l’on doit espérer de surmonter avec le temps les difficultés rencontrées de nos jours dans les préjugés des indigènes : c’est l’admission dans les rangs de la milice et des officiers de la cour des rois du Maghreb, d’hommes d’armes et de seigneurs européens. Cette circonstance est attestée par les témoignages les plus certains. Le continuateur de Nicolas de Jamsilla parle, dans sa chronique sicilienne, de 400 hommes d’armes toscans, de 200 Espagnols et de 200 Allemands qu’entretenait le roi de Tunis, à la fin duxme siècle ; un bref inédit de Nicolas IV, qui existe aux archives du Vatican, nous apprend qu’il y avait en
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effet habituellement des hommes d’armes et même des seigneurs chrétiens au service des rois de Tunis, de Maroc et de Tlemcen. Le pape en leur écrivant, le 5 des ides de février 1290, les engage à rester fidèles aux princes arabes, mais à faire respecter toujours le nom chrétien. Les seigneurs des rives de l’Adriatique prenaient aussi volontiers de hautes charges à la cour des princes de Maghreb, comme on le voit par un document des archives de Venise, concernant un noble Vénitien qui, après être demeuré quarante- quatre mois au service du roi de Tunis, avec ses domestiques, ses ichevaux, ses hommes d'armes, et avoir fait pendant ce temps de grandes dépenses, dont l’honneur devait surtout revenir au prince, n’en avait pas reçu la solde qui lui avait été promise. Dans les traités du xive siècle, il est encore question de seigneurs chrétiens, demeurant auprès des émirs d’Afrique.
Il est douteux que les Pisans fussent en grand nombre, parmi les 400 hommes d’armes toscans de l’armée tunisienne ; ceux qui n’étaient pas exclusivement adonnés au commerce étaient retenus en Italie par les dernières luttes où la puissance de la nation achevait de se perdre, dans la guerre implacable que la coalition des villes guelfes entretenait contre son indépendance.
Les Arabes profilèrent, de leur côté, du développement qu’avaient pris le commerce et les rapports avec les Européens. Durant le xne et le xme siècle, ils s’élaient liés d’affaires avec les marchands chrétiens ; ils les avaient favorablement accueillis sur leurs terres; ils avaient acheté leurs marchandises et leur avaient vendu leurs produits ; beaucoup d’entre eux faisaient même le voyage d’Europe, et Pise était citée, dès le xne siècle, pour le grand nombre de marchands africains qui fréquentaient ses marchés. Au xive et au xv° siècle, la part que les Maghrébins prirent directement au commerce d’Europe fut plus importante encore. Chaque année des navigateurs arabes de Tunis, de Bougie, de Bône, de Collo, d’Oran embarquaient pour leur compte les marchandises du pays, et les allaient vendre sur les côtes d’Espagne, de France ou d’Italie, en Sardaigne, en Corse, en Sicile, à Gênes, à Pise, à Télamone, devenu l’entrepôt des marchands de Sienne et de Florence, à Gaëte, à Naples, à Ancône, à Venise, à Raguse, et rapportaient de ces villes de grandes quantités d’étoffes et d’objets fabriqués dans les manufactures de la Péninsule.
Bougie et Tunis étaient, après Alexandrie, les villes d’Afrique où se trouvaient le plus grand nombre de marchands venant de l’Italie, de la France et de l’Espagne. Les relations des chrétiens s’étendaient cependant sur toute la côte méridionale de la Méditerranée. En même temps que les armateurs des villes maritimes d’Europe dirigeaient des cargaisons vers les provinces du Maroc, ils envoyaient des navires dans les pays de l’est : à Tripoli, dont Fazio atteste la richesse, à Gerbah, renommée parmi les Orientaux pour ses beaux jardins et ses plants d’oliviers. « Gerbah, dit un auteur de ces temps, est une île qui se trouve au milieu de la Barbarie, puisque, si vous calculez bien, il y a autant de distance de Gerbah à Ceuta que de Gerbah à Alexandrie. Elle est si rapprochée du continent que si le détroit fortifié et défendu, il pourrai
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y passer cent mille hommes à cheval et autant à pied, sans que les cavaliers eussent de l’eau à hauteur des sangles des chevaux. Aussi faut-il que tout homme qui aura à commander à Gerbah ait un esprit sûr et ferme. » Malgré 1 ardeur belliqueuse qui la distinguait, la population de l’île ne put jamais assurer son indépendance, et Gerbah fut subjuguée tour-à-tour par les roi3 de Sicile, les Aragonais, les Génois, les rois de Tunis et de Tripoli. Elle obéissait à l’émir de Tunis, quand ses habitants, effrayés des ravages que Roger Doria, amiral de la couronne d’Aragon, avaient occasionés sur leurs côtes, vinrent trouver leur souverain, le supplant de les dégager de leur foi et de les autoriser à se soumettre au roi d’Aragon, pour ne pas voir leur île dépeuplée. L’émir, n'osant les défendre, acquiesça à leur demande, et les habitants de Gerbah, en adressant un message à Pierre III, firent leur soumission à Don Pioger, son lieutenant. « L'amiral, chtRamon Munlaner, fit clever à Gerbah un beau fort qui s’est tenu, se tient et se tiendra avec plus de gloire pour les chrétiens qu’aucun autre château du monde. » Sa défense faiblit cependant par le contre-coup des guerres des Génois contre les Catalans, cl Gerbah, occupée quelque temps par les Génois, rentra ensuite sous la domination musulmane.
Les marchands européens fréquentaient dès longtemps son port. Quand Tîle était occupée par une puissance chrétienne, il leur était facile de s’y rendre ; quand elle dépendait des rois de Tunis, les traités conclus avec ces princes suffisaient pour les faire admettre soit à Gerbah, soit à Tripoli, aux mêmes conditions que dans les autres provinces de leurs États. Le traité des Génois en 1236, celui des Vénitiens en 1251, constatent ces faits. Lorsque Tripoli, dont l’îie de Gerbah suivit alors le sort, devint indépendant, les chrétiens sollicitèrent de ses souverains la garantie de leurs privilèges commerciaux. Mansus-Mansi, citoyen pisan, attaché à la cour du prince de Tripoli, fut Io médiateur du pacte qui assura ainsi aux Vénitiens le droit d’avoir des consuls, des églises et des fondouks dans tous les États de lemir, celui des Pisans en 1265, nommé Amcth Bénichin et qualifié de Seigneur de Cap (aujourd’hui Kabès ou Gafza), de Bacz (aujourd’hui Sfax), des îles de Gerbah et Kerkeni, de Ti ipoli et de toutes ses dépendances. Le traité fut conclu à Tripoli le 9 juin 1356 de J. -G ou 757 de l’hégire, en présence de Jean Foscari, Étienne Quir ni et autres Vénitiens. On voit par ces dispositions que les Ralicns exportaient principalement, des contrées ci-dessus désignées, du sel, des laines, des maroquins, des peaux d’agneaux, des cuirs de bœufs et de chameaux, de l’huile, des dattes, des pistaches, des tapis, des boucrans et quelques autres étoffes fabriquées dans le pays même.
Les dispositions bienveillantes des princes et de la population du Maghreb à l’égard des chrétiens, et particulièrement à l’égard des Pisans, ne pouvaient prévenir les contestations et les querelles que l’intérêt suscitait souvent entre les particuliers. A une époque qu’il est difficile de préciser et à l’occasion do quelques évènements dont on connaît peu le caractère, les plaintes réciproques
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des marchands pisans et arabes étaient devenues plus vives, et me rupture entre les deux peuples était presque imminente. Il paraît même qu’il y eut de part et d’autre un commencement d’hostilité; mais les relations commerciales ne furent pas suspendues, et l’on ignorerait quelles eussent été un moment compromises, si la procuration donnée en 1379 par les syndics de la république de Pise à un chevalier pisan, chargé de se rendre à Bougie, à Bone et à Tunis pour traiter de la paix avec les émirs musulmans, n’existait encore aux archives de Florence. L’alliance fut renouvelée, et la nation pisane réintégrée ou confirmée dans la jouissance des privilèges commerciaux qu’elle avait depuis trois siècles en Afrique.
Cependant l’aflaiblissement de Pise mettait partout en présence les intérêts et les forces de Gênes cl de Venise. Les deux républiques, dans tout le développement de leur puissance, luttaient encore à forces égales et se partageaient les succès et les revers. Gênes eut même quelque temps l’avantage, quand, maîtresse du commerce de la mer Noire et de l’île de Chypre, elle envoya ses escadres bloquer les lagunes de Venise. Mais le traité signé à Turin, en 1381, pour mettre fin à la guerre de Chiozza, en rouvrant le Bosphore aux Vénitiens, assura la longue prospérité de leur commerce sur la Méditerranée, pendant que Gênes, déchirée par les factions, vit chaque jour décliner sa fortune et sa puissance. Les Vénitiens usèrent alors avec plus de suite et. de bonheur contre les Génois, de la même tactique que ceux-ci avaient employée contre les Pisans. Établis à Beyrouth, d’où ils neutralisaient l’importance commerciale de leur colonie de Famagouste ; maîtres de l’île de Crète et des meilleures positions de la Morée, qui nuisaient aux établissements génois de Chio et de l’Archipel, jouissant en Egypte et sur toute la côte d’Afrique de privilèges extrêmement avantageux, ils dominèrent bientôt sur tous les points le commerce des Génois.
La rareté des documents historiques sur le commerce de l’Afrique ne permet pas de savoir d’une manière certaine quel fut l’effet des menées secrètes des Vénitiens auprès des émirs musulmans du Maghreb, mais on ne peut douter que la faveur et l’influence marquée des Vénitiens à Tunis et à Bougie n’ait eu pour résultat de diminuer sensiblement le crédit et le commerce des Génoi3 en Afrique. Il est difficile de croire que la république Ligurienne ait alors conservé le privilège de 5 p. cent que lui avaient donné les anciens traités et qu elle n'ait vu élever au moins au droit de 10 p. cent, payé par les Pisans et les Vénitiens, les tarifs des douanes arabes. D’autres mesures durent marquer encore les nouvelles dispositions des princes sarrazins à l’égard des Génois, et la république, qui veillait toujours à la prospérité de son commerce maritime, malgré ses dissensions, en fut réduite à faire la guerre aux émirs du Maghreb. Scs galères tirent quelques prises heureuses sur leurs bâtiments ; l’île de Djerra ou de Gerbah, dépendant tour-à-tour du royaume de Tunis et du royaume de Tripoli, fut prise et pillée en 1388, comme Tripoli l’avait été en 1355; mais Gênes ne put conserver aucun avantage durable de ces diverses expéditions.
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Les incursions des Maghrébins sur ses navires marchands et sur les villes de ses rivières, quelle ne put toujours défendre, lui firent même éprouver des perles considérables que ne balançaient pas ses succès. N’osant entreprendre seule une attaque contre le royaume de Tunis, elle demanda et obtint l’assistance d’un corps de seigneurs français, dont le duc de Bourbon, oncle du roi Charles VI, prit le commandement. Cette fédération, à laquelle les Génois voulurent donner le caractère d’une croisade nouvelle, ne fut pas plus heureuse que la tentative de saint Louis. L’armée, espérant se rendre d’abord maîtresse d'une position considérée comme la clef du royaume de Tunis, sur îa côte orientale, vint mettre le siège devant la forte cité d’ Africa, ville encore importante de nos jours sous le nom d'Al-Madhya , et d’où partaient, suivant les expressions d’un auteur du temps, « de nombreux vaisseaux pour tous les pays du monde. » Mais la place, défendue par les Arabes de Bougie, de Bone, de Constantine et des autres pays du Maghreb, venus au secours des Tunisiens, résista à toutes les attaques, et les alliés, que les mésintelligences n’avaient pas tardé à diviser, furent obligés de reprendre la mer après soixante-et-un jours de combats infructueux.
La république de Gênes obtint cependant un traité qui rétablit ses relations avec les princes sarrasins; rouvrit les ports de leurs états à son commerce, et obligea même le roi de Tunis à payer dix mille besants d’or pour les frais de la guerre.
Les républiques italiennes entretenaient cependant des galères armées sur les côtes de l’Italie et sur les côtes d’Afrique, pour veiller à la sûreté du commerce ; ces croisières se faisaient souvent de concert avec les princes du Maghreb, comme on le voit dans le traité de 1250, conclu par le roi de Tunis avec les Génois. Ces faits expliquent comment les villes marititime de l’Europe méridionale ont pu, malgré les dangers de la navigation, ouvrir et conserver des relations actives et régulières avec les ports des États musulmans. L’usage de naviguer en conserve permettait aux marchands les moins riches et aux plus petits navires de faire le voyage d’Afrique; les galères qui les accompagnaient les protégeaient durant la traversée, et, rendus dans le Maghreb, ils trouvaient dans les stipulations des traités, fidèlement exécutés, une protection suffisante.
Quand la paix était rompue par la faute ou l’agression de l’une des parties, la course se confondait avec les autres circonstances de la guerre, et devenait légitime comme elle. L’expédition de 1 390 , ne fut donc pas une croisade destinée à venger la chrétienté de la piraterie des Africains. Les Génois ont couru sur nos navires , nous avons couru sur les leurs y voilà comment, au rapport de Froissart, qui a très bien connu les détails de cette campagne, le roi de Tunis expliqua l’origine de la guerre qu’il avait avec la république. Aussi les musulmans ne pouvaient comprendre comment les Français avec lesquels ils se trouvaient en paix, étaient venus se joindre aux Génois.
Ces faits nous montrent que les Arabes de Tunis et de l’Algérie observaient
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fidèlement les traités au moyen-âge. On peut donc croire, quoique leur civilisation fût bien déchue depuis les siècles littéraires d’Avicenne et d’Averrhoës, quoique déjà au xv® siècle une tendance plus prononcée vers la piraterie se fût manifestée dans la marine d’Alger, de Bougie, de Tunis, d’Africa, et de Suse; on peut croire que les émirs auraient fini par rétablir complètement la sécurité du commerce et à consacrer les principes dont l’Europe assura le triomphe entre les nations chrétiennes, si leur caractère n’eut été corrompu par l’esprit barbare et orgueilleux du peuple qui soumit le Maghreb à sa puissance au xvie siècle. Mais avec les Turcs s’établirent sur les côtes d’Afrique de nouveaux principes de mauvaise foi, de férocité et de fanatisme qui , surexcitant les haines religieuses, et aiguillonnant, parla protection assurée aux corsaires, la nature belliqueuse et rapace des indigènes, produisirent cet épouvantable gouvernement dont l’Europe chrétienne n’a que trop longtemps connu les brigandages.
La république de Pise avait cependant réparé ses désastres sous le sage gouvernement des Gambacurti ; à la faveur des guerres de Venise contre les Génois, elle avait étendu son commerce dans le Bouîonois, dans la Romagne et jusqu’aux Alpes lombardes. Les manufactures , qui avaient etc ruinées par suite des guerres du xme siècle, s’étaient relevées ; l’industrie nationale s’était enrichie de l’art de préparer les étoffes de soie, et do confectionner une espèce de drap, dit drappisan, que ses fabriques expédiaient en grande quantité dans les ports de la Morée, de l’Asie mineure et de l’Afrique. L’activité des manufactures de Pise fut favorable à son commerce maritime, qui balançait encoro avec avantage la prospérité de Telamone, où les négociants de Sienne, de Florence et de Pérouse envoyaient leurs marchandises, et la fortune de Livourne, que protégeait l’autorité de Gênes.
La république fit confirmer ses franchises et ses possessions en Afrique dans le traité du 14 décembre 1398, arrêté par Michel de Campo, son ambassadeur, et Muley Bufferii, qualifié de roi de Tunis et de toute la Barbarie. Ce traité renouvelle les principales dispositions des anciens accords pour la répression de la piraterie, la liberté du commerce des Pisans et des Arabes, en Italie ou en Afrique ; mais quelques-uns de ses articles attestent l’infériorité politique à laquelle leur nation était tombée.
Les Pisans , plus exposés qu’aucun autre peuple à la jalousie des villes commerçantes de l’Italie, qu’excitait le souvenir de leur alliance avec les empereurs d’Allemagne et leur longue prospérité, craignaient toujours de se voir attaquer par les navigateurs chrétiens dans les ports étrangers, et surtout en Afrique, où ils avaient de grands privilèges; aussi Michel de Campo profita du renouvellement des capitulations pour former une alliance défensive avec Io prince arabe, dont les navires durent prendre partout la défense des Pisans s’ils venaient à être inquiétés. Quoique les marchands de la république fussent encore dans le Maghreb au rang des nations les plus favorisées, on voit quo les Arabes, soit sentiment de la faiblesse de leurs alliés, soit désir de faire pas-
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ser insensiblement leurs privilèges aux Vénitiens, ne tenaient plus aussi scrupuleusement à assurer les franchises de leur commerce. Ils stipulèrent, dans le traité de 1398, que si un Pisan occasionait quelque dommage à un sujet du roi, le consul de la république serait responsable du délit, et la nation ne paraît avoir clevé aucune p.ainte sur cette mesure, qui contrevenait ouvertement aux faveurs garanties par les anciens traités. Les marchands chréliéns acceptaient ces conditions en Syrie et en Egypte, où les consuls étaient considérés comme des otages; mais elle ne leur avaient pas été imposées dans le Maghreb; et, dans le temps même où le roi de Tunis les exigeait des Pisans, on ne voit pas qu’il lésait étendues aux autres nations italiennes. Il y a plus, les Florentins parvinrent, à ce qu’il paraît, à les faire révoquer, quand ils succédèrent complètement aux droits des Pisans en Afrique.
Celte révolution eut lieu au commencement du xv° siècle, lorsque Florence, après un demi-siècle de guerre pour ctendre sa domination jusqu’à la mer , fut parvenue à assujélir la république de Piseà sa domination (1406) et à déterminer les Génois, dont le trésor public s’était appauvri au milieu des dissensions civiles, à lui vendre la ville et le port de Livourne (1421).
Florence, qui exerçait déjà la plus grande influence sur la politique intérieure de l’Italie, devenue alors une puissance maritime, domina le commerce des Génois sur la Méditerranée, et donna quelque temps de sérieuses inquiétudes à la république de Venise. Elle traita avec les empereurs grecs, avec les rois de Chypre, avec les sultans d’Égypte et les autres princes arabes de l’Afrique ; elle obtint d’eux l’attribution des consulats et des comptoirs que les Pisans avaient établis autrefois dans leurs Étals, cl donna tous ses soins à développer son commerce extérieur, dont un proverbe, longtemps populaire en Europe, rappelle encore les innombrables et lointaines ramifications du xv au xvn® siècle.
Les premières capitulations connues qui renouvelèrent en sa faveur, dans le Maghreb , les privilèges des Pisans sont du 7 de xucal, 827 de l’hégire (octobre 1424). Le traité fut négocié par Barthélemy de Galeo, citoyen de Florence, au nom et dans l’intérêt delà république; mais comme il importait aux Florentins, bien assurés par d’énergiques mesures de la soumission des Pisans, de ne point ruiner entièrement le commerce d’une ville qui leur appartenait désormais, l’ambassadeur, se conformant à ses instructions, étendit expressément la faveur du traité sur les Pisans, qui devinrent, par un retour de fortune, les sujets protégés de ceux qu’ils avaient patronés dans les siècles précédents. Les anciennes stipulations relatives à la sûreté du commerce, à la protection des naufragés; à la vente des navires, aux droits et aux obligations des courtiers interprètes, aux ventes à l’enchère sous la garantie des olîicicrs de la douane, furent maintenues par le nouveau traité. 11 fut déclaré que les Florentins et les Pisans seraient libres d’apporter toutes marchandises en Afrique sous le droit ordinaire de 10 pour 100, et dé o pour 100 sur l’argent, l’or et les pierres précieuses ; il fut dit qu’ils pourraient les transporter à leur gré
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dans toutes les villes du pays, et qu’ils ne seraient tenus de payer les droits d’entrée que six mois après la sortie des marchandises des magasins de la douane.
Il fut reconnu que les Florentins, les Pisans et les sujets de la seigneurie de Piombino, admis aussi parla république de Florence au bénéfice du traité, pourraient avoir des fondoucks dans les villes du royaume d’Afrique. Il fut stipulé cependant que les marchands, chrétiens ou musulmans, quel que fût leur payrs, ne pourraient y déposer leurs marchandises sans le consentement des Florentins, et que les consuls résidants dans le Maghreb pour protéger le commerce des villes ci-dessus désignées seraient à la nomiualion de la république de Florence, ainsi qu’il se pratiquait dans tous les pays où les Florentins avaient recueilli l’héritage ;des Pisans. Les articles du traité qui établissent ces principes, prévoyant le cas où un homme des seigneuries de Florence ou de Piombino viendrait à causer quelque tort à un Arabe, obligent le consul de Florence à faire justice au marchand lésé, mais ne rendent pas ce magistrat passible des djmmages, comme le traité de 1398 l’avait imposé aux consuls pisans, au mépris des anciennes franchises de la nation.
Les Florentins obtinrent encore le renouvellement des dispositions les plus favorables des premiers traités conclus avec la république de Pise , et notamment des articles qui avaient assuré longtemps à ses armateurs les profits considérables du fret et delà commission, en stipulant que leurs privilèges protégeraient aussi les hommes et les marchandises des pays étrangers venant en Afrique sur navires florentins. Seulement il fut convenu que les marchandises payeraient les tarifs de douane, comme importations étrangères non privilégiées, ce qui indique peut-être que les provenances directes de Florence, de Pise et de Piombino avaient obtenu une réduction sur le droit ordinaire de 1 0 pour 100. Il fut convenu en outre que les sujets ou protégés de la république de Florence jouiraienfdes avantages stipulés dans le présent trai té, lors même qu’ils viendraient en Afrique avec leurs marchandises sur un navire étranger.
En retour de si grandes concessions, la république toscane promit liberté et défense à tous les marchands arabes du royaume de Tunis et ses dépendances, qui venaient commercer en Italie ; elle s’engagea à s’unir aux musulmans pour combattre leurs ennemis ou les oorsaires, car le traité consacrait une alliance offensives et défensives entre les deux États.
Le pacte de 1424 est le dernier accord connu de nous qui ait été arrêté entre les princes arabes de l’Afrique septentrionale et les Etats du nord de l’Italie pour régler leurs relations et leur commerce. 11 paraît avoir été regardé toujours comme le fondement des privilèges de la république de Florence et de ses nouveaux sujets, non-seulement dans le royaume de Tunis, où il avait été conclu, mais dans le royaume de Bougie et dans la partie occidentale de l’Algérie dépendant du Maroc, où l’esprit de ses dispositions fut généralement adopté.
Venise, parvenue au plus haut degré de sa prospérité, avait facilement con-
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serve ses privilèges en Afrique. Affermie en Italie par la chute de Pise, par la décadence de Gênes, par ses conquêtes de terre ferme ; riche d’une innombrable marine marchande qui n’occupait pas moins de 25,000 matelots, et dont les gros navires portaient jusqu’à un million de livres en poids ; disposant dé*grandes flottes armées qui protégeaient partout les intérêts de ses nationaux, Venise, par ses relations continues avec le Maghreb, qui lui donnait les productions de l’Afrique centrale; avec l’Égypte, qui lui fournissait en quantités* immenses les épiceries de l’Inde, les gommes et les parfums de l’Arabie; avec l’île de Chypre, d’où elle retirait du sel, du blé, du sucre, des plantes aromatiques, du cuivre et des étoffes ; avec la Syrie, l’Asie-Mineure et Constantinople, où elle allait chercher les productions et les tissus variés d’Alep, de Damas, de Smyrne, de Trébizonde, de Sivas, de Broussa, de Moussoul et de la Perse ; avec les ports de la mer Noire et de la mer d’Azov, où elle trouvait les pelleteries et les métaux que ne lui donnaient pas ses rapports avec l’Europe par les routes de terre ; Venise était devenue l’immense entrepôt des marchandises de l’Afrique et de l’Asie, le véritable centre des affaires commerciales de l’Europe.
Gênes, malgré les révolutions qui la firent passer tour-à-tour sous la domination de différents princes étrangers, malgré la perte de ses colonies de Famagouste et de Caffa, prit toujours une part active au commerce d’Afrique. La Lombardie et le Piémont versaient dans son port les marchandises destinées à l’exportation, et parmi celles que les Génois dirigeaient sur l’Afrique, on remarque des futaiues, des draps de qualité inférieure, en partie confectionnés à Gênes, en partie provenant des autres villes de l’Italie septentrionale ; des toiles, des bonnets de laine teints en rouge, article dont la seule ville de Gênes expédie encore annuellement plus de 15,000 douzaines en Afrique et dans le Levant. Gênes faisait un grand commerce de cuirs et de cire avec Collo ; ses marchands étaient fixés à Bougie et à Bone, et peut-être est-ce à celte époque qu’il faut faire remonter l’origine de l’établissement et du fort qui porte encore aujourd’hui le nom de fort génois , au nord-ouest de Bone.
L’île de Corse, enlevée aux Florentins par les Génois, en 1481, la Sardaigne, la Sicile et l’Italie méridionale, où régnait la maison d’Aragon, étaient toujours en rapport avec l’Afrique ; Ancône, quoique privée de l’exportation des marchandises de Florence depuis la conquête de Pise, n’avait pas cessé d’y envoyer ses navires, dont les propriétaires ajoutaient à leurs cargaisons les expéditions particulières de Bologne, de Ravenne et de plusieurs petites villes de l’Adriatique.
Les ports de l’Algérie où les commerçants italiens se rendaient le plus habituellement, au xve siècle, étaient ceux de Tabarque, de Bone, de Bougie, d’Alger, de Cherchel, de Tenès, de Mazagran, d’Arzeu et d’Oran. Ils y apportaient, comme dans les temps anciens, des étoffes, des draps, de la verroterie, des ustensiles et autres objets fabriqués ; ils en rapportaient des grains, des fruits secs, de l’huile, du fenouil, des poissons salés, des cuirs, des chevaux,
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des laines, delà cire, des écorces tanniques, du bois d’aloës et des ouvrages de sparterie, principalement des corbeilles, des cabas et des nattes confectionnés avec les joncs d’Afrique et les dépouilles du palmier dans les provinces orientales.
Malgré la continuité des rapports de l’Italie avec l’Afrique septentrionale ait xve siècle, que les documents attestent suffisamment, il est impossible de croire que le commerce des deux pays ne se soit ressenti des grands évènements survenus à la fin de ce siècle et que la somme des produits échangés par les Italiens et les Maghrébins ne fût alors moindre quelle n’avait été au xm* et au xive siècles.
Sans parler de la découverte de l’Amérique, qui opéra une révolution dans le commerce du monde, l’extension des conquêtes du Portugal sur la côte occidentale d’Afrique et la découverte du cap de Bonne-Espérance, en attirant bientôt dans ces nouvelles voies une grande partie de la marine marchande de la Méditerranée et transportant de Venise à Lisbonne l’entrepôt des marchandises de l’Asie et de l’Afrique centrale, dut nuire au Maghreb du milieu, où l’Italie et l’Europe venaient chercher une partie de ces productions. Néanmoins les relations des deux pays furent toujours considérables, actives, régulières ; les princes arabes les favorisèrent toujours ; ils respectèrent les propriétés, les personnes, les franchises et les consuls des nations étrangères, et particulièrement de l’Italie, car la France n’était pas encore la nation la plus favorisée dans l’Afrique septentrionale. Ils accordèrent une protection réelle aux commerçants italiens sur leurs côtes et dans l’intérieur du pays ; ils leur garantirent et respectèrent le libre exercice du culte catholique ; ils leur permirent de construire des maisons, des couvents et des églises ; ils sévirent contre la piraterie ; ils ne donnèrent pas lieu de se plaindre de leur mauvaise foi dans l’exécution des traités : c’est là ce qu’il importe surtout de remarquer, parce que ces circonstances nous signalent au xve siècle, comme nous l’avons observé au xme, dans le fond de la population arabe de l’Afrique septentrionale, surtout dans la partie orientale de l’Algérie et dans la province de Tunis, si ce n’est une disposition à la bienveillance et à la liaison avec les Européens, du moins, pour ne rien exagérer, des sentiments infiniment moins hostiles que ceux qui s’y développèrent plus tard.
Mais quand l’Algérie eut passé sous la domination des Turcs, par suite d’évènements dont il a été parlé ailleurs, qu’y voit-on au contraire? Un pays opprimé par les exactions ; l’industrie et le commerce renfermés dans quelques villes, les relations des Européens avec les Musulmans gênés par les mesures arbitraires et frauduleuses de la cupidité insatiable des deys ; les plus affreuses déprédations contre les marchands chrétiens sur terre et sur mer, encouragées et protégées par les dépositaires de l’autorité souveraine, qui prélevaient uno dîme sur toutes les prises; la traite des blancs organisée; les privilèges religieux remplacés par la faculté donnée aux Pères de la Rédemption d’apporter le tribut que les Turcs prélevaient annuellement sur la chrétienté pour le
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rachat des esclaves chrétiens ; la violation des traités, la trahison envers les consuls, la confiscation des propriétés des Européens, et souvent l’arrestation des personnes en cas de rupture, devenus des faits habituels, prévus, périodiques, et restés le plus souvent impunis : tels sont les résultats les plus manifestes de la domination ottomane en Algérie.
La France, qui a rétabli par ses armes la sécurité sur ces côtes si longtemps inhospitalières, pourra-t-elle, par sa sagesse et sa persévérance, y ranimer la civilisation et le commerce qui faisaient encore la fortune de la population indigène au xiv° et au xve siècles? Oui, sans doute (1).
L’importance qu’est appelée U prendre la colonisation de l’Algérie, nous fait un devoir de reproduire tout ce qui, dans le commerce ou la culture algérienne, nous parait mériter l’attention publique, soit par la lucidité des détails, soit par la précision des aperçus. A cet effet, b l’aperçu des anciennes relations commerciales de l'Italie septentrionale avec les États musulmans, nous allons joindre quelques précieuses indications sur les cultures, que nous empruntons b Y Aperçu sur la cutlun et la colonisation de V Algérie, par MM. E. Rameau et L. Bineh