FOURRAGES ET BESTIAUX
Avantages de la culture du foin. — Ce n’est pas sans raison que nous plaçons le foin en tête et comme le premier de tous les produits : c’est qu’il est en effet le plus précieux et le plus convenable de tous pour la situation actuelle. C’est lui qui demande le moins de main-d’œuvre, qualité précieuse dans un pays où elle est si chère ; il n’exige, pour ainsi dire, pas de déboursé jusqu’à sa récolte, avantage considérable là où les récoltes peuvent être pillées ou brûlées sur pied ; il vient naturellement, et sans gros frais, presque partout ; il donne des produits de suite, et ainsi fait attendre patiemment les revenus si longs à arriver des plantations ; il permet d’établir immédiatement la meilleure des méthodes agricoles, qui consiste à produire surtout des fourrages ; enfin, malgré la baisse de prix qui l’a frappé ces dernières années, vu la grande abondance de la production, c’est encore, surtout en le considérant au point de vué de la certitude, le plus fructueux des produits.
Culture du foin. •— La culture du foin, en Afrique, ne ressemble ni à celle de nos prairies naturelles ni à celle de nos prairies artificielles : elle tient des deux. La plupart du temps, sans doute, si on laisse la terre livrée à ellemême, elle porte naturellement une assez abondante récolte d’herbe ; mais ces herbes sont mélangées et d’inégale venue. Il est nécessaire que le travail de
(*) Mas-lalri§. Tableau da la sit. des Ét. franç. en Atg. 18*0.
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l’homme intervienne pour obtenir des foins plus propres, plus longs et mieux fournis ; on façonne donc la terre à la charrue, quand le défrichement peut s’opérer ainsi ; sinon on fait un défrichement préalable, puis une année de céréales bien fumées, après quoi on herse et on laisse à elle-même la terre, qui, sans autres dépenses, fournit, dès l’année suivante, une abondante récolte de fourrages. Telle est la simple méthode employée pour préparer et obtenir en Afrique de bonnes prairies.
Prix du fumier. — Quelques-uns fument encore après les céréales avant de herser : c’est fort bon sans doute, mais ce n’est guère faisable que dans le moment actuel, où le fumier ne coûte que la peine du charroi (à Alger seulement il vaut 50 c. par voiture) ; d’autres ne fument ni les céréales ni le foin : c’est une négligence impardonnable, aussi leur récolte s’en ressent-elle. La prairie reste ainsi quelques années, après quoi l’herbe faiblit et se mélange de mauvaises plantes, surtout dans le voisinage des friches incultes qui y envoient leurs graines. Les uns se contentent de raviver l’herbe en y faisant répandre du fumier ; d’autres retournent de nouveau leurs terres à la charrue, et font une nouvelle année de céréales ; c’est, nous croyons, le meilleur parti. La durée de ces prairies est fort variable ; dans les vais, dans les terrains argileux et profonds, elles persistent beaucoup plus longtemps, et souvent, dans ce cas, il suffit d’y mettre de temps en temps du fumier; dans quelques endroits elles dégénèrent promptement. La quantité du produit suit les mêmes variations.
Nature de l’herbe. — - La nature de l’herbe est fort diversifiée, mais toujours savoureuse, très nourrissante et saine. Communément, c’est un mélange d’herbes ordinaires de prairie, d’alpiste, de trèfle, luzerne bâtarde et minette. Dans les endroits humides, on trouve en abondance le trèfle blanc, qui se tient couché, mais qui atteint ainsi 4 à 5 pieds de long. Dans les coteaux de Delhi-Ibrahim, et généralement dans les terrains glaiseux, vient une espèce de sainfoin connu sous le nom de grand-sainfoin, très rouge de fleur, très gros et charnu. Il ne donne ses belles et pleines récoltes que tous les deux ans ; il pousse et fleurit néanmoins tous les ans : c’est un des fourrages les plus parfaits que l’on puisse trouver. Enfin, les plus beaux foins que nous ayons jamais vus étaient dans une prairie de la Milidja, non loin de i’Oued- Djemma, près d’une tribu dont le nom nous échappe. C’était à peu près uniquement de grande et belle luzerne d’une espèce particulière ; les troupeaux y avaient pacagé librement comme partout ailleurs ; néanmoins la récolte, achetée par un colon, montait uniformément, et presque sans parties faibles, jusqu’au poitrail de nos chevaux. On espérait y cueillir par hectare 50 quintaux métriques (1) de foin.
Rendement. — Reste maintenant à établir le rendement et le produit pécu-
(i) Le quintal métrique est de ICO kilogr., U en faut cinq pour faire les cent Loties le millier pesant de France.
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maire du foin. Il est des fonds de terre qui donnent jusqu’à dix milliers de foin par hectare ou 50 quintaux métriques, et il n’est pas de prairie convenablement entretenue qui descende au-dessous de six milliers ou 30 quintaux métriques. D’après tout ce que nous avons vu des récoltes de l’Algérie, nous sommes convaincus que la moyenne est au moins de 40 quintaux par hectare ; cependant nous ne calculerons que 35 quintaux de produit moyen.
Prix du foin. — Les prix du foin sont déterminés tous les ans par le gouvernement, qui en est le principal acheteur pour sa cavalerie ; ils étaient en baisse, cette année à, 9 fr. le quintal métrique ; mais pour nous placer au niveau de toutes les éventualités, nous ne supposerons qu’un prix de 7 fr. par quintal. Or, 35 quintaux à 7 fr., font pour le produit d’un hectare, 245 fr.. sur quoi nous allons déduire les frais de récolte et autres.
Frais de récolte. — La récolte des foins se fait à l’entreprise, dans les petites exploitations des environs d’Alger, à raison de 2 francs par quintal au plus, y compris le fauchage, fanage et bottelage. Dans les grandes exploitations, ces opérations se font séparément : les faucheurs sont à la tâche à raison de 1 fr. par quintal ; les faneurs sont des Kabyles payés à la journée, que le maître ou un maître-ouvrier dirige et stimule : le quintal de foin, fané et emmerdé de cette manière, revient à peu près à 65 c. ; enfin, le bottelage s’exécute plus tard, au moment de livrer le foin, à raison de 25 c. par quintal ; en tout, cela fait 90 c. Mais on doit dire que nous avons vu des cultivateurs, notamment MM. de Franclieu et M. Caminade, à qui leurs foins n’étaient revenus qu’à 1 fr. 50 c. le quintal.
Lorsque vous êtes près du lieu de livraison, vos frais se bornent à peu près là ; car vous faites conduire votre foin par vos bœufs que l’on nourrit dans les friches et pacages et qui sont ainsi fort peu dispendieux. Si vous êtes un peu éloignés, il faut recourir à un mode supplémentaire de transport, qui est fourni ordinairement par les chameaux des Arabes. On en a transporté ainsi, cette année, du fond de la plaine à Alger (environ cinq à six lieues, ce qui est la plus lointaine distance), pour 1 fr. le quintal ; mais ces prix ne purent être obtenus que par ceux qui avaient de longue main la pratique des Arabes et qui s’y prirent d’avance ; les autres durent passer à 1 fr. 50 c. ; il y en eut même qui payèrent 2 fr.
Produit net. — On voit par là que, dans un rayon de deux ou trois lieues autour d’Alger ou de tout autre centre de livraison, comme Blidah, Bouffarik, etc., il reste net au propriétaire 5 fr. environ par quintal, ou 175 fr. par hectare. Dans un rayon plus éloigné, il lui reste de 3 fr. 50 c. à 4 fr. par quintal, ou 122 fr. 50 c. à 140 fr. par hectare, le tout calculé sur la plus basse échelle. Du reste, quand la terre a été dépouillée de la récolte de foin, il ne faut compter sur aucun regain ; les tronçons d’herbe sont immédiatement bridés par le soleil, et la terre est frappée de stérilité jusqu’à l’hiver, à moins quelle ne soit dans un fond humide ou susceptible d’arrosement.
Des bestiaux. — Comme les cultivateurs disposent de moyens fort restreints,
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il existe sur foutes les propriétés d’immenses friches couvertes de broussailles, que le défrichement n’atteint que lentement, et qu’il ne peut même pas atteindre du tout maintenant, quand elles sont couvertes de palmiers nains ; dans ces grands terrains, la faux ne peut courir librement, et cependant sous ces broussailles l’herbe vient abondamment, et même s’y conserve plus longtemps -fraîche que dans les lieux découverts; on recueille cette herbe au moyen du pâturage des bestiaux, que l’on vend ensuite avec bénéfice en bon état de graisse.
Des bœufs. — Il en est qui se contentent du simple pâturage, sans rien leur donner à l’étable ; d’autres ajoutent pour les bœufs, avant de les vendre, un peu d’orge et de féveroles. Les Arabes les laissaient toujours dehors; pour nous, nous les rentrons le soir par prudence dans une enceinte de murs ; on pense de plus qu’il est utile de ménager autour de cette cour des hangars où ils puissent se mettre à l’abri. La seule dépense importante est celle des pâtres; ce sont des Kabyles, très propres et très exercés à cette occupation, que l’on paie 1 fr. par jour, plus un pain de munition de 30 c. qui forme leur nourriture, soit 40 fr. environ par mois. Pour un troupeau de 100 bœufs, il en faudrait 2, ce serait donc 80 fr. par mois. Ces bœufs s’achètent maigres en août ou septembre, alors que la rareté des pacages fait tomber les bestiaux aux plus bas prix; puis on les revend en bon état en mars ou avril, les prix se relevant à la pousse de l’herbe. La paire de bœufs valait en août 80 fr., et on les revendait en mars depuis 150 jusqu’à 200 fr., les moutons s’achetaient 11 fr. pièce et se vendaient 20 fr. ; mais les prix d’achat ont beaucoup augmenté celte année, surtout pour les bœufs, et on ne peut guère prévoir sur quelle échelle s’établira désormais la proportion des bénéfices, mais ils ne peuvent descendre au-dessous de 1 5 à 20 pour cent tous frais déduits, autrement ils ne vaudraient plus la peine que l’on s’en occupât, et ils ne tarderaient pas ainsi à se relever.
Frais et profits. — La mise de fonds, pour un troupeau de 1 00 bœufs, doit être évaluée à 10,000 fr., car la paire de bœufs vaut bien maintenant 200 fr. La garde du troupeau coûtera, pour 6 à 7 mois qu’on le conserve, à 80 fr. par mois, 560 fr. Supposons en outre, pour faire la part des maladies ordinaires et des accidents, que nous ayons perdu 4 paires de bœufs, tant pour les pertes réellement éprouvées que pour la dépréciation des bœufs inférieurs qui peuvent rester en rebut, il ne resterait donc plus à vendre que 46 paires de bœufs; en les plaçant à 260 fr., c’est très probablement se placer au-dessous de ce qui aura lieu, ils produiraient ainsi 11 ,960 fr. Nous avions dépensé 10,560 fr. Il reste donc en bénéfice 1 ,460 fr., plus leur travail et leur fumier.
Jusqu’à présent l’élève des bœufs avait été abandonné aux Arabes, mais depuis que les bêtes maigres ont si fort augmenté de prix, il serait peut-être fructueux aussi pour les Européens de s’en occuper.
Des moutons. — Quant aux moutons, la meilleure et la plus sûre manière d’en profiter est de les élever. La dépense s’élève environ à 2,000 fr. pour
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l’achat de 150 brebis et d’un bélier; plus 480 fr. pour le payement et l’entretien d’un pâtre kabyle, en tout 2,480 fr. Les valeurs produites au bout do l’année sont : 1° le lot de brebis que nous n’évaluerons qu’au même prix, soit 2.000 fr. ; 2° la laine : avec un minimum de 2 livres par bêle, il y aurait, 300 livres de laine; elle vaut en Afrique 55 à 60 centimes par livre, ce qui produirait 160 fr. au moins; 3° 100 à 130 agneaux, qui, à 6 fr. pièce, prix minime, donnent de 6 à 800 fr. Total au bout de l’année 2,960 fr. Il reste donc; un bénéfice de 480 fr.
Des chevaux. — Enfin, nous terminerons la question des bestiaux par un produit, qui est sans doute appelé à jouer un rôle important dans l’avenir de l’Afrique, et qui, dans le moment actuel, malgré le défaut de haras et le manque plus grand encore de bonnes poulinières du pays, n’a pas laissé d’offrir de beaux bénéfices à quelques colons, en tête desquels nous citons M. Frutié: c’est l’élève des poulains. Fort restreinte maintenant, nous croyons que cette branche de l’industrie agricole doit arriver un jour aux honneurs do l’exportation. L’excellence de la race arabe et ses précieuses qualités en sont les garants ; et du moment que la pacification plus intime encore du pays aura fourni au gouvernement les moyens de s’occuper davantage de cette question, on devra y trouver de grands et légitimes bénéfices. Dès maintenant cependant, plusieurs cultivateurs, comme nous l’avons dit, nous ont assuré avoir avantageusement élevé et vendu à plusieurs reprises de jeunes poulains.
Par ces quelques considérations sur le pacage et i éducation des bestiaux, on voit de suite tout le parti que l’on peut tirer des grands espaces de terre que le défrichement ne peut immédiatement atteindre, le tout indépendamment des produits résultant de la culture et du travail dans les terrains nettoyés et en exploitation.
DU BLÊ.
Culture des Indigènes . — Les Arabes, avan! nous, cultivaient le blé fort en grand, et en faisaient même un commerce étendu avec l’Europe, ainsi qu’en font foi nos anciennes relations commerciales avec les États-Barbaresques. Aujourd’hui encore ils continuent cette culture, et nous tenons à la décrira ici telle qu’ils la pratiquent, afin qu’on juge par là quels devront être nos bénéfices futurs, si avec de pareils moyens ils en réalisaient eux-mêmes autrefois de fort considérables.
Les anciens propriétaires louaient leurs fermes à portion à un fermier arabe, qui s’adjoignait, quand les terres étaient étendues, d’autres laboureurs dits khammas (laboureurs au cinquième). Les bœufs et les outils étaient fournis par le maître, et les locataires, après avoir mis le feu aux mauvaises plantes,
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donnaient une façon à la terre avec une petite charrue de bols, effleurant à peine le sol, le tout sans fumier ; puis le maître donnait ce qu’il pensait devoir être nécessaire de semence à son fermier, et celui-ci la transmettait, chacun pour sa portion, aux autres laboureurs; mais celte semence n’arrivait à la terre qu’après avoir subi de notables réductions de la part du fermier et de la part des laboureurs ; outre ce salaire, sous forme d’escroquerie autorisée par l’usage, le maître faisait à tous par paire de bœufs une avance en argent do 70 francs, et une avance de deux mesures de froment et deux mesures d’orge.
Cependant, après avoir été couverte par un nouveau coup de charrue et quelquefois par un fagot d’épines, la semence fort clair-semée poussait comme elle pouvait sur celte terre mal préparée et non fumée. Quand approchait l’époque de la maturité de l epi, il fallait pendant plusieurs jours avoir du monde pour battre les buissons voisins, afin d’empêcher les nombreux oiseaux qui arrivent à celte époque, d’y établir leurs quartiers et de là de dévaster le champ; c’était encore le maître qui payait. Puis arrivait la récolte que le maître faisait exécuter, mais sur laquelle enfin il prélevait les quatre cinquièmes, plus les avances de grains et d’argent faites aux laboureurs. El qu’on ne s’extasie pas devant celte proportion de quatre cinquièmes ; que l’on songe que le maître a tout fourni, tout payé, et que, de plus, sa semence ayant été consommé à moitié, il n’a guère que le tiers du produit légitime de ses avances; car sans plus de frais il eût eu une récolte bien plus considérable ; et pourtant, malgré ces défavorables circonstances , non-seulement il couvrait ses déboursés, mais encore il vendait avec profit de grandes masses de blé sur le marché des côtes.
Avantages occasioneis de cette culture. — Du reste, avec ces cultivateurs indigènes il n’est besoin de bâtiments d’aucune espèce, ni de frais de défrichement ou autres analogues ; ce mode économique d’exploitation a engagé plusieurs Européens qui ne disposaient point de ressources suffisantes, à se servir de cette vieille méthode ; et il est hors de doute qu’il pourrait être souvent à propos de l’employer pour les terres encore en dehors de l’exploitation ou pour les acquisitions postérieures que l’on n’exploiterait pas immédiatement.
Examen critique de cette méthode. — A côté de cette triste culture, montrons ce qu’on pourrait faire et ce qu’on pourrait obtenir : d’abord nous dirons quelques mots d’une opinion bien souvent réfutée, à savoir, que ces labours superficiels et sans fumier, cette méthode des Arabes, était véritablement la méthode qui convenait au pays. La terre d’Afrique, pas plus qu’aucune autre, ne repôusse les labours profonds et les fumures énergiques ; quel est donc lo champ qui peut perdre à avoir une couche plus profonde, pénétrée d’air, do chaleur et de sucs azotés? Mais, comme la terre est naturellement moins froide que celle que nous cultivons ici en France ; comme la moindre atteinte donnée à la racine des mauvaises plantes les expose à la chaleur qui les brûle ; comme enfin la terre était neuve de cultures épuisantes, on a senti un besoin moins urgent des puissantes charrues qui renversent le sol et du fumier qui lo
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répare en réchauffant : voilà la cause de l’erreur. Et cette observation est utile, en nous montrant qu’on peut provisoirement, du moins, conserver encore la petite charrue mahonaise, sans se causer un trop grand préjudice, et en s’adjugeant des avantages très importants dans les circonstances présentes . 4° celte charrue n’exige qu’un homme; 2° c’est celle à laquelle sont habitués les Espagnols, qui, sans contredit, sont les meilleurs ouvriers agricoles du pays; 3° elle est peu coûteuse, et si simple, que ses réparations peuvent être faites aisément et sans dépens par le cultivateur même, évitant ainsi le recours trop fréquent aux charrons, qui peuvent être éloignés et qui coûtent de 5 à 6 francs par jour. Dans les circonstances présentes, tout étant donc balancé, nous croyons qu’il y a avantage à conserver cette charrue, sans préjudice pour l’avenir, et sans préjudice aussi des perfectionnements que l’on peut avec elle seule apporter aux labours.
Du fumier. — Ce serait apporter de la négligence que de ne pas fumer ses terres convenablement par ses nombreux troupeaux, quand on a si aisément du fumier chez soi ; qu’en outre, sans autres dépens que le charroi, on peut en prendre autant que l’on veut près des camps de cavalerie, qui le jettent; le fumier ne se vend que dans la seule ville d’Alger, et encore à raison de 50 c. par tombereau, ce qui est à peu près pour rien.
Moisson. — Quand les blés sont presque mûrs, il est bon d’avoir comme les Arabes des batteurs de buissons pour écarter les oiseaux ; quelques Kabyles, à 1 fr. 25 c. par jour, préservent un bien grand espace ; et il est remarquable que, lorsque ces oiseaux ont été effarouchés ainsi pendant quelques jours à leur arrivée, ils ne reviennent point. La moisson se fait par des Kabyles, qui descendent alors des montagnes par troupes ; on bat immédiatement le blé , dehors au dépiquage, c’est-à-dire avec les pieds des chevaux. Quand on veut obtenir de la paille longue, on bat à la planche, et la différence du prix de la paille compense amplement la différence des prix du battage. La récolte battue s’emmagasine rarement, on la vend de suite ; dans le cas contraire, on fait des trous en terre en manière de silos, et on couvre de paille, puis de terre ; la la paille se conserve en meulons. On voit ainsi qu’on n’a pas besoin de granges.
Rendement du blé. — Le rendement du blé n’a nulle part été observé moindre dans les années communes , de 8 pour 1 , et dans la Métidja souvent il s’élève à 18 pour 1 . Cependant nous prendrons le minimum de 8 pour 1 pour baser nos évaluations de bénéfices.
Frais de culture et de récolte. — Les dépenses se composent des façons à donner avec les accessoires, du prix des semences, des batteurs de buissons, de la récolte et frais subséquents. Les façons étant données avec les bestiaux de l’exploitation, ne peuvent être portées en dépenses que pour l’homme qui tient la charrue; en mettant ses journées à 2 fr. 50 c., cela fait, pour les deux façons d’un hectare, à deux journées l’une, la somme de 10 fr. ; plus pour le hersage et pour semer deux journées, 5 fr.; plus pour porter les fumiers > 5 fr.;
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a semence, à raison de deux hectolitres par hectare, fait, à 1 5 fr. l’hectolitre, 30 fr. ; en mettant cinq batteurs de buissons pour douze hectares pendant cinq jours, c’est une dépense de 2 fr. 55 c. par hectare; enfin, la récolte et ses accessoires ne peuvent être évalués à plus de 30 fr. par hectare ; car le battage se faisant par le pied des chevaux est peu coûteux.
Nous avons donc pour la totalité des dépenses, 82 fr. 55 c. ; nous mettrons 83 fr.
Produits et bénéfices. — Passons maintenant aux recettes. D’après la basé moyenne que nous avons prise de 8 pour 1, nous récolterons par hectare 16 hectolitres; nous placerons l’hectolitre, en calculant proportionnellement aux mesures du pays, au prix moyen fort bas de 13 fr. On peut espérer qu’un jour le gouvernement protégera plus efficacement les producteurs indigènes, et qu’alors s’amélioreront ces prix, si inférieurs à ceux de France. Mais quoi qu’il en soit, et en prenant les prix tels qu’ils sont, nous avons 16 hectolitres, qui, à 13 fr. l’un, donnent 208 fr.; de plus, vu la grande facilité de se procurer des engrais, il est d’usage de vendre au moins la moitié de sa paille; or, en évaluant à 20 quintaux métriques la récolte de paille sur un hectare, nous aurions à vendre 10 quintaux; la paille brisée vaut 6 fr. le quintal, ce serait donc un produit de 60 fr. Nous avons donc 208 fr. de blé et 60 fr. de paille, soit 268 fr. de recettes. Nous avons, d’autre part, dépensé 83 fr.; il reste donc 185 fr. de bénéfice, que nous réduirons, pour faire un compte plus rond , à 180 fr., qui forment le produit net delà culture du blé par hectare.
De l'orge. — La culture de l’orge donne lieu à peu près aux mêmes observations; seulement, comme on ne donne qu’une façon, et que les semences sont moins chères, les frais ne montent pas au-delà de 60 fr. Quant à la récolte, elle rend peut-être une proportion un peu plus forte; mais comme l’orge ne vaut guère que 5 fr. la mesure ou 6 fr. 25 c. l’hectolitre, le produit, avec la paille, ne peut guère s’évaluer à plus de 160 fr. par hectare; il reste donc un bénéfice net de 100 fr.
Ces deux céréales sont à peu près les seules qui soient cultivées en Afrique. Il y a bien encore le maïs, mais il est peu répandu ; et comme d’ailleurs ses usages sont fort restreints, nous n’en dirons rien, si ce n’est qu’il a la réputation d’avoir un rendement remarquable par son abondance.