Histoire de l'Algérie française
Le maréchal Clausel à Paris.— Le ministère Thiers.— Projet d’une expéaiiion contre Constantine. — Retour du maréchal à Alger. — Expédition de Con stantine. — Attaque échouée. — Retraite. — M. Baude. — Le maréchal Clau sel est remplacé par le cdmte Damrémont.— Énergique protestation du maréchal ClauseL.
Pendant que le général Bugeaud battait Abd-el-Kader sur la Sickak, le maréchal Clausel, toujours à Paris, avait plaidé chaudement k cause de l’Algérie. Le ministère Thiers, comme on l’a vu, était assez disposé à adopter à ce sujet une politique plus franche et surtout à ne reculer, ni devant les conséquences de la conquête, ni devant ses résultats. « Non « seulement, avait dit, le président du conseil au maréchal, « nous vous donnerons en hommes et en matériel tout ce « qui vous manque ; mais si, lorsque vous serez à l’œuvre, « dix mille soldats vous étaient nécessaires pour tiioaipher T. IL i
« plus rapidement et plus complètement, demandez-les et « nous vous les enverrons. »
Mais ce n’était encore là qu’une partie des difficultés vaincues, et il restait au maréchal Clausel un plus grand obstacle à surmonter. C était, dit-il, le bon vouloir des bureaux de la guerre, et Dieu sait, ajoute-t-il, si jamais les Arabes ont si bien défendu leur pays, que certains Français le font pour eux.
Cependant cette fois, d’après les promesses positives du président du conseil, le maréchal ne trouva pas, dans les bureaux de la guerre, la résistance que lui ou d’autres gouverneurs y ont trouvée plus tard. Et cela se conçoit. Le ministère Thiers avait pris cette affaire à cœur. D’abord il trouvait sur ce point, dans l’opinion publique, un appui, un secours dont il avait grandement besoin pour paralyser l’influence de quelques hommes de plus en plus acharnés contre la conquête ; d’autre part, il avait avec le maréchal Clausel un gouverneurgénéral tout dévoué à cette cause et plus disposé à faire trop que trop peu. C’était plus qu’il n’en fallait pour vaincre ces résistances systématiques si fatales jusqu’alors à la colonie africaine. Le débat fut porté devant les Chambres ; le maréchal Clausel fut écouté avec intérêt, et malgré les exagérations, les feintes terreurs et le mielleux sentimentalisme des ennemis des établissements d’Afrique, il y réveilla un de ces sentiments d’honneur national qui peuvent sommeiller dans des cœurs français, mais qui ne s’y éteignent jamais. La question d’Afrique fut gagnée devant les Chambres, comme elle l’était depuis longtemps dans l’opinion publique.
Le ministère s’en occupa activement ; un plan de campagne fut dressé. Il consistait à envahir la province de Constantine et à s’établir militairement dans les capitales des deux provinces de l’est et de l’ouest. Ensuite on devait faire la conquête de la province de Tittery, en occuper tous les points stratégiques et de ce centre étendre progressivement l’autorité française à la circonférence par une simple guerre de position.
Ce plan était très rationnel : c’est celui qui a été suivi plus tard avec succès par le maréchal Bugeaud. Il est vrai que ce
dernier a eu besoin pour cela d’une armée permanente de quatre-vingt mille hommes, tandis que le maréchal Clausel n’en demandait que quarante mille. Mais ce qu’il était facile de faire avec quarante mille hommes en 1836, était à peine praticable avec quatre-vingt mille en 1840. Un gouvernement ne commet pas impunément fautes sur fautes. Le ministère adopta ce plan dans toutes ses parties, et, sous la date du 2 août 1836, le maréchal Clausel put écrire au général Rapatel, commandant supérieur de l’armée d’Alger, la lettre suivante :
« Général , un système de domination absolue de l’ex-ré- « gence est, sur ma proposition, définitivement arrêté par le « gouvernement. Pour le mettre à exécution , je disposerai « de 30,000 hommes de troupes françaises, en y comprenant « les zouaves et les spahis réguliers; de 5,000 hommes de « troupes indigènes régulières; enfin de 4,000 auxiliaires « soldés pendant la durée des opérations sur Constantine. « Des ordres vont, en outre, être' donnés par M. le maréchal « ministre de la guerre, pour diriger, sur Bone, une seconde a* batterie de campagne , quatre pièces de 12, huit pièces « de 16, des effets de campement pour 10,000 hommes, des « moyens de transport pour les vivres et les blessés. Enfin , « à défaut du nombre nécessaire de chevaux, qu’il serait « trop dispendieux ou trop difficile d’envoyer de France, c( le gouvernement autorisera l’acquisition de bêtes de « somme qui seront indispensables pour assurer le service « des transports.
c( Les opérations qui devront avoir lieu dans chaque pro- « vince se feront simultanément, et de manière que la cam- « pagne qui va s’ouvrir atteigne le but définitif qu’on se pro- « pose : occuper toutes les villes importantes du pays , y « placer des garnisons ; établir des camps et postes retran- 0 chés au centre de chaque province, ainsi qu’aux divers « points militaires qui doivent être occupés d’une manière « permanente ; masser sur un point central , dans chaque « province, des troupes destinées à former une colonne e mobile, qui pourra toujours, et instantanément, se porter
« d’un point à un autre, en deux ou trois marches au « plus, sans bagages considérables, et par conséquent avec « une grande célérité , etc. »
Cette expédition de Constantine était en quelque sorte une nécessité de position. En effet, depuis cinq ans que les Français s’étaient emparé de l’ ex-régence, le pouvoir d’Âhmed, bey de Constantine , qui aurait dû tomber avec celui du dey d’Alger, subsistait toujours. Bien plus, prévoyant que tôt ou tard il serait attaqué et détrôné ,| Ahmed exerçait les exactions les plus odieuses sur les tribus de son beylik. Ces tribus, écrasées d’impôts , exaspérées par des cruautés , tournaient , en désespoir de cause, leurs espérances du côté des Français; plusieurs même , comme on l’a vu, avaient offert, à plusieurs reprises , de concourir au renversement du bey. On avait , il est vrai, impolitiquement rejeté leurs offres, mais c’était un motif de plus pour ne pas laisser subsister plus longtemps un état de choses qui , en définitive, n’était, de la part de la France, qu’un aveu d’impuissance. C’était là, du moins, l’idée que se faisaient tes indigènes de la tolérance des Français à l’égard d’ Ahmed , et s’il avait été dangereux de la faire naître , il l’était plus encore de la laisser s’accréditer. La prise de Constantine était donc un de ces faits complémentaires indispensables au développement de la puissance française en Algérie et qu’il était , sous tous les rapports , impolitique d^ajourner.
Le maréchal Clausel , avant son départ d’Alger, avait déjà préparé les voies. Il avait nommé le mameluck Youssouf bey de Constantine, dans l’espoir que les tribus mécontentes pourraient se grouper autour de lui et former un précieux noyau d’auxiliaires. Le nouveau bey avait été installé à Bone. Ce choix ne fut pas heureux : d’abord parce que Youssouf était Turc, et que c’était là une fort mauvaise recommandation aux yeux des Arabes et des Kabyles, ensuite parce que c’était blesser toutes les susceptibilités des tribus de l’Est, qui comptent , parmi leurs chefs , des hommes qui , à une immense influence, réunissent cette aristocratie de race dont l’Arabe est si lier. Si le maréchal eût choisi, parmi eux, un
concurrent à Ahmed, il aurait probablement obtenu des résultats plus satisfaisants.
La mission de Youssouf ne fut pas cependant sans utilité : Toccupation de Dréan , à six lieues au sud de Bone , rallia quelques tribus , et les Arabes des environs de la Galle , centre des anciennes possessions françaises, reconnurent l’autorité du nouveau bey qui , lors de l’expédition de Constantine , put mettre, à la disposition du gouverneur, des rno LUS de transport et des vivres.
La province que les Français allaient tenter de soumettre est la plus étendue de l’ex-régence : elle est bornée au nord par la mc]^ à l’est par les limites du royaume de Tunis, par le désert de Sahara au sud, et par le beylik de Tittery a l’ouest. Une chaîne de montagnes, dominant à l’ouest la plaine de Suderatah, sépare ce dernier beylik de celui de Gonstantine. Traversant ensuite la vallée de l’Adou^e, la ligne de démarcation franchit le sommet du Petit-Atlas , et suivant un cours d’eau peu considérable , vient se terminer à quatorze lieues d’Alger, près du cap Tedelles. Son étendue est d’environ six mille sept cents lieues carrées : son sol est fertile , boisé, et couvert de montagnes riches de mines de divers métaux. Sa température se rapproche beaucoup de celle du midi de la France. Dans les parties les plus éloignées de la côte, dont la hauteur varie de deux cents à mille mètres au-dessus du niveau de la mer, tous les genres de culture européenne réussiraient. Dans les vallées abritées du nord, le coton , l’indigo, la canne à sucre, pourraient donner de beaux produits. Les chevaux , et* principalement les juments de la province de Gonstantine , sont fort estimés : on obtient des sujets d’une taille fort élevée, ayant tous les caractères du cheval arabe , en donnant pour étalons aux juments de Gonstantine , des chevaux d’Oran.
La ville de Gonstantine, l’ancienne Girtha des Romains, est bâtie sur un plateau en forme de trapèze que dominent les hauteurs du Mansourah et du Sidi-Meeid. Elle est à soixantetrois lieues d’Alger , et à quatorze lieues de la mer. La base du plateausurlequei elle est bâtie est contournée par le Rummel,
coulant dans un ravin très profond, qui sert de fossé naturel à la ville, et en fait une presqu’île. Le cours duRummel est interrompu, soit par des pertes souterraines où il disparaît entièrement, soit par des cascades dont une, la cascade des Tortues, est fort remarquable par ses belles nappes et ses nombreux ressauts. Ses berges sont parfois cultivées en jardins, et d’autres fois ombragées d’arbres d’une grosseur prodigieuse. La position occupée par Constantin e est naturellement forte et facile à défendre ; elle est en outre entourée d’un mur d’enceinte flanqué de tours. La ville n’a rien de remarquable que sa Casbah qui, assise au haut d’un rocher à une de ses extrémités, fait dire aux Arabes que Constantine ressemble à un burnous déployé, dont le capuchon figure la Casbah.
Ahmed, qui s’y était maintenu depuis l’occupation française, était un homme brave, entreprenant, mais ombrageux et sanguinaire. Il avait un amour excessif pour les femmes, pour l’argent et pour la domination [absolue : ce fut à ces trois causes qu’il dut son élévation et son maintien au pouvoir.
Mohammed son père, Turc et kalifa du bey de Constantine, était mort étranglé ; sa mère était de la tribu de Ben-Gannah. Ahmed était dès lors Koulougli. A l’âge de vingt-et-un ans, il prit du service dans les troupes du Dey d’Alger ; à vingtcinq ans il était kalifa. Un jour, dans un des jardins des environs d’Alger attenant à un verger dont il était possesseur, il vit une jeune Mauresque d’une beauté remarquable. Elle était assise près d’un élégant kiosque assemblant en guirlandes des fleurs qu’elle venait de cueillir. Profitant du moment où la négresse qui accompagnait la jeune fille était éloignée, Ahmed se glissa sans bruit près d’elle, en passant à travers la haie de Cactus qui séparait les deux jardins, l’entraîna dans le kiosque et la viola.
Le viol est un des crimes que la loi musulmane punit le plus sévèrement. Le père de la jeune fille se plaignit au pacha, alors Hussein-Dey, qui attaché à son kalifa qui lui ^vait tendu de grands services, lui fit grâce de la vie mais l’exila de 6a province. Ahmed partit pour la Mecque. A son retour, la
caravane dont iî avait été? élu chef, se trouvait sur le territoire ! d’une tribu kabyle, située au sud-est d’Alger : c’étaient les jBeni-Djenad contre qui Hussein avait envoyé quelques troujpes pour lever l’impôt. Hamet proposa au chef de la troupe turque de lui laisser le soin de cette expédition pour le réhabiliter aux yeux du Pacha. Son offre fut acceptée : à la faveur de sa caravane, il fut camper jusqu’au douar du Beni-Djenad, et, au milieu de la nuit, il s’empara du scheik et des principaux chefs qu’il amena prisonniers au camp des Turcs. Hussein instruit de ce fait , voulut voir l’audacieux Hadji (pèlerin), et reconnaissant en lui le kalifa dont il avait refusé, deux années avant, de signer l’arrêt de mort , il le prit en faveur et le nomma peu à près bey de Gonstantme.
En 1830, pendant qu’Ahmet était à Alger avec son contingent, un Turc nommé Kuchuck-Ali avait été nommé bey à sa place par la milice turque ; mais Ahmet qui avait amassé de grands trésors eut peu de peine à se ménager des intelligences dans Constantine et à y faire étrangler Kuchuck-Ali. Puis pour prévenir toute tentative pareille de la milice turque, il l’envoya successivement, par petits détachements, contre des Kabyles insoumis et les fît tous ainsi massacrer peu-à-peu. Alors n’ayant plus, rien à redouter de ce côté, il se livra à tant d’exactions pour amasser des trésors, qu’il finit par s’aliéner les principales tribus kabyles.
Tel était l’homme contre qui était dirigée l’expédition de Constantine. Ses troupes étaient une espèce de Margzen composée des cavaliers de tribus du désert et principalement des Beni-Fergan et des Benni-Gannah dont il était issu par sa mère. Ces tribus ennemies de la plupart de celles de l’est par ces grandes et fréquentes animosités de races qui, pendant des siècles encore, s’opposeront à toute unité de la nationalité arabe, traitaient celles de la province de Constantine en étrangères, ce qui explique les offres réitérées de concours contre Ahmed. Il est regrettable qu’on n’ait pas mis à profit, en temps utile, de tels éléments.
Le maréchal Clausel fut de retour à Alger le 25 août. Son projet avait été mûri, son plan arrêté. La concentration des
troupes devait avoir lieu à Bone, 4^i n’est qu’à quarante lieues de Gonstantine. Alger devait fournir ce qu’il avait de disponible de troupes et de matériel. Le général Rapatel n’avait rien négligé de ce qui pouvait faciliter l’expédition, et il avait fait tout ou presque tout ce qu’il était humainement possible de faire dans la situation précaire où il se trouvait. On n’at-' tendait que les renforts qui devaient arriver, lorsque, dans les*^ premiers jours de septembre, on apprit la chute du ministère| Thiers.
Alors se produisit, comme toujours, cet invariable travers de ministres qui ne se croient pas obligés de poursuivre les œuvres de leurs prédécesseurs, même lorsque ces œuvres tou-' client aux plus grands intérêts de l’État. Comme la vanité et' l’amour-propre sont alors généralement en jeu, nul ne veut partager la gloire d’un acte avec un autre ; chacun la veut entière ou préfère n’en pas avoir, ce qui arrive le plus souvent ; nul ne veut finir ce qu’un autre a commencé, d’où il résulte que la France est le pays de l’Europe où il se commence le plus de choses et où il s’en finit le moins. C’est là un de ces petits travers qu’il est bon de rappeler de temps à autre ; il y a assez de gens qui flagornant à tout propos, la nation française, portent même l’optimisme jusqu’à’ l’exalter pour ses ridicules et ses vices. Ils devraient savoir cependant que la flatterie est la pâture des sots et que la France est un des pays où il y en a le moins, quoiqu’il y en ait un assez bon nombre.
En cette circonstance, le nouveau ministère ne contremanda pas l’expédition : l’opinion publique s’était déjà trop fortement prononcée en faveur de la question d’Afrique ; mais ce qu’il devait faire, il le fit mal. D’abord les arrivages, après s’être longtemps fait attendre, ne se firent que dans les derniers jours d’octobre, saison fort avancée pour opérer dans la province de Gonstantine généralement fort pluvieuse ; ensuite on lésina sur le chiffre des troupes ; le matériel fut insuffisant, les approvisionnements peu assurés ; on fit tant, en un mot, que, par suite de nouveaux embarras survenus dans le pays, cette expédition eut lieu dans les circonstances les plus défavorables
En effet, du moment que l’ancien ministère avait prévu sa chute, il avait déclaré ne pouvoir plus engager sa responsabilité, vis-à-vis des Chambres, pour une expédition qui pouvait dépasser les crédits votés par elles ; l’envoi des troupes destinées à Bone fut dès-lors suspendu. Ce premier contretemps ayant enlevé aux Français la possibilité de s’établir à Guelma, les empêchait ainsi de se concentrer à dix-huit lieues de Coiistantine et arrêtait la soumission de tout le pays entre Guelma et le camp de Drean. Près d’un mois s’écoula alors dans cet état d’incertitude et d’hésitation; le découragement gagna l’armée qui ne sut plus ce qu’on voulait faire d’elle, et l’espoir renaquit dans le cœur des Arabes. Tandis que les Français avaient perdu du temps, le bey Ahmet l’avait mis à profit. Marchant sur Bone, attaquant le camp de Drean, châtiant les tribus qui s’étaient compromises pour les Français, il leur apprit qu’il n’y avait aucun fonds à faire sur leurs promesses. Ainsi déconsidérés dans un pays où l’action de combattre suit immédiatement la menace qu’on en fait, les Français perdirent à la fois leur position militaire et leur position morale. Ce commencement dè revers ne pouvait être imputé au ma- . réchal Clausel, qui était général pour commander les troupes qu’on lui donnait, mais non pas pour faire des opérations sans troupes.
Ce ne fut que le 1®^ novembre que le maréchal Clausel arriva à Bone pour prendre le commandement général de l’armée expéditionnaire. Le duc de Nemours y était arrivé quelques jours auparavant.
Avant d’entrer en campagne, l’armée comptait déjà deux mille malades. Il fallut organiser le service des ambulances et des hôpitaux : cela prit encore quelques jours. Enfin, le 8 novembre, l’armée se mit en marche. Elle était composée de neuf mille hommes environ, y compris quinze cents Turcs ou indigènes, six pièces de campagne de 8 et dix obusiers de montagne.
Elle fut divisée en cinq brigades. Le bataillon d’infanterie de Youssouf avec quatre obusiers de montagne, le 3® régiment de chasseurs d’Afrique, les spahis auxiliaires et réguliers, le
1®" bataillon d’Afrique ; deux compagnies de sapeurs du génie et deux pièces de 8 composaient la première, sous les ordres du maréchal-de-camp de Rigny. Le 17® léger et un bataillon du 2® composaient la seconde, aux ordres du colonel Corbin. Les 62®, 63® et 59® de ligne formaient les trois autres, commandés par les colonels Levesque, Hecquet et Petit d’Hauterive ; quatre pièces de 8 et six obusiers de montagne étaient répartis entre les quatre dernières brigades. L’intendant-militaire Melcion d’Ârc dirigeait l’administration.
Pour aller assiéger une \ille située dans une position de défense aussi avantageuse que l’était Constantine, le matériel de l’armée était évidemment insuffisant; mais les arrivages s’étaient si longtemps fait attendre, la saison était déjà si avancée et les chemins si peu praticables, que le maréchal ne put utiliser des pièces de 12 qu’il avait dans le parc de Bone.
Le 8 novembre, la première brigade atteignit le camp de Drean que le maréchal avait eu la précaution de faire occuper quelque temps auparavant. Les autres effectuèrent successivement leur mouvement. L’armée mit dix jours pour arriver à Constantine. Les chemins rompus par les pluies étaient défoncés et de vrais cloaques ; les ruisseaux les plus faibles étaient devenus des torrents ; à la chaleur si douce de ces contrées avait succédé un froid vif et pénétrant ; l’atmosphère était humide et refroidie. Ce changement subit de température, joint aux incroyables fatigues d’une marche des plus pénibles, affaiblit le personnel de l’armée d’un grand nombre de malades, diminua le matériel et avaria les approvisionnements. Pour surcroît de malheur, on s’était attendu, non sans fondement, à la soumission de quelques tribus ; mais l’état désastreux, où l’inclémence du temps mit l’armée française, changea toutes les bonnes dispositions des tribus que le bey Youssouf avait assez habilement ménagées, et chaque jour dissipa toute illusion à ce sujet. Ce fut ainsi que, réduite à ses seules forces et affaiblie déjà par un grand nombre de malades, l’armée arriva sous les murs de Constantine le 21 novembre»
ALGÉRIE. ri
Constantine, qui s’appelait anciennement Cirtha (en phé-i nicien, ville par excellence), était la résidence des rois de Numidie. Les Romains l’appelèrent colonia Sittianorum, du nom d’un partisan nommé Sittius qui, dans la guerre d’Afrique, rendit de grands services à César. Suivant Appien , elle fut donnée en dotation à Sittius ; suivant Strabon , Micipsa y mena une peuplade grecque et la rendit tellement puissante, qu’elle pouvait mettre sur pied vingt mille fantassins et dix mille cavaliers. Ptolémée l’appelle Cirtha-Jutia comme ayant été conquise par César; dans l’histoire d’Antonin, elle est nommée Civtha-^Colonia, Suivant Aurélius Victor, Constantin l’ayant embellie sous le Bas-Empire, elle prit le nom de Cowstantine, quelesArabes appellent Cossamtoa. Voici comment la décrit Procope. « La muraille d’enceinte était si basse qu’elle était aisée à escalader : elle était si faible qu’il semblait que ceux qui l’avaient bâtie n’avaient pas eu dessein qu’elle servît à la défense. Les tours étaient si éloignées les unes des autres, que ceux qui attaquaient pouvaient se tenir hors de la portée du trait; enfin le temps l’avait entièrement ruinée : il semblait que la muraille du dehors n’avait été faite que pour servir aux assiégeants; elle n’avait que trois pieds de ' large et n’était liée qu’avec de la boue ; le pied était de pierres dures, mais le haut n’était que de pierres tendres. L’empereur Justinien en fit réparer toutes les ruines du côté du septentrion et du côté de l’occident ; il doubla le nombre des tours qu’il fit rehausser ainsi que les murs. Située sur une éminence, la ville manquait d’eau : Justinien y fit conduire, par un grand acqueduc, celle de quelques sources qui arrosaient un bois à un mille de la ville : ce qui lui valut le nom de second fondateur de cette cité. »
Constantine, comme on l’a 'déjà vu, est située au-delà du Petit- Atlas sur l’Oued-Rummel. Elle est placée en amphithéâtre s’élevant vers le nord-ouest, dans une presqu’île contournée par la rivière et dominée par la montagne El-Mansourah qui, située au nord-est, s’étend dans la direction du sud-est au nord-ouest. Sur le plateau deMansourah, deux mamelons s’élèvent vis-à-vis de Constantine. L’un, celui de l’est, cou-
ronné par deux marabouts en maçonnerie appelés Sidi-Mabroug, domine la ville à grande portée de canon ; TautrOy au nord-est, porte le nom des tombeaux de Sidi-Meeid. Ces deux appendices d’où on peut aussi battre la ville sont couverts de tombeaux israëlites.
Au sud-ouest de Constantine , à quinze cents mètres du faubourg, sont les hauteurs du Coudiat-Ati, couvertes de tombeaux musulmans.
De ce côté, le plateau sur lequel est bâti Constantine se rattache aux berges gauches du Rummel par l’isthme de Coudiat- Ati qui domine la porte deBah-el-Djedidà laquelle on arrive de plain pied. Au nord-est est un pont à arches superposées, gigantesque ouvrage des Romains qui joint la ville au plateau de Mansourah et débouche à une des portes de la ville, dite El-Cantara. Cesdeux points sont les seuls par où l’on puisse attaquer la ville avec quelque avantage. Par celui de Coudiat-Ati on prend la ville par le haut, dont l’enceinte en cet endroit n’est pas formée par des roches infranchissables; par le plateau de Mansourah onia prend par le bas : la partie de l’enceinte qui y fait face n’a pas, il est vrai, de remparts, mais elle est inabordable par le profond encaissement du Rummel. On fit choix du premier point.
Lorsque l’armée déboucha sur le plateau de Mansourah, la ville tout entière se présenta en amphithéâtre sur la rive gauche du Rummel. Le plus profond silence y régnait; mais bientôt des milliers de voix chantèrent en chœur le cantique de guerre; un drapeau rouge fut hissé sur la Casbah et appuyé de deux coi^ps de canons. Peu après les remparts se couvrirent de combattants, les terrasses des maisons de curieux. On put distinguer les Turcs et les Koulouglis à leur éclatant costumes ; les Kabyles à leur haïk flottant. La défense de la ville avait été confiée à Ben-Aïssa , le plus brave des lieutenants du bey; il avait sous ses ordres les Turcs, les Koulouglis et les Kabyles du désert, dont Ahmed avait fait sa milice. Les contingents des tribus et les Arabes qui se battent peu derrière les murailles, tenaient la campagne sous les ordres du Bey en personne.
Cette position offensive de la ville n’était due qu’à l’inclémence du temps qui avait assailli l’armée française. Si elle fut arrivée saine et sauve, la reddition de Constantine était assurée, car même en présence de l’armée fatiguée, on avait délibéré trois fois si l’on ne se rendrait pas. Tous les ennemis d’ Ahmed, et ils étaient nombreux, ne demandaient qu’à se livrer aux Français; mais quelques Kabyles s’étant introduits dans la place avec des têtes de^Français qu’on avait déterrées, purent persuader aux habitants que les Français étaient battus, anéantis, et qu’ils étaient prêts à se rendre : alors les portes furent fermées et le drapeau rouge fut hissé. Les prévisions, les chances avaient été jusqu’alors pour les Français, excepté celles qui dépendaient du temps, et celles-là leur furent contraires. Il fallut attaquer la place.
Dès qu’ü fut décidé qu’on commencerait l’attaque par Coudiat-Ati, le maréchal envoya la première brigade pour s’en emparer. Elle s’avança pleine d’ardeur et de courage sous les ordres du maréchal-de-camp de Rigny, à travers des chemins presque impraticables : le passage du Rummel vint encore accroître les difficultés ; l’escarpement de ses berges ne permit pas de transporter à Goudiat-Ati les pièces de 8, et au moment d’aborder le plateau, l’avant-garde fut assaillie par un feu vif de mousqueterie ; les Arabes mêmes qui le gardaient la chargèrent vigoureusement et la repoussèrent. Mais cet échec ne fut que momentané; les chasseurs d’Afrique se ruèrent sur eux à la baïonnette, et toute la brigade put s’installer sur le plateau. Là commença une nouvelle difficulté sérieuse et grave. La brigade se trouvait réduite à ses obusiers de montagne pour battre les remparts et la porte : c’était évidemment insuffisant ; on fit là une grande consommation de projectiles sans résultat.
Le maréchal Clausel, manquant de grosse artillerie pour une attaque régulière, se décida alors à emporter laville d’un coup de main. Il fît établir à quatre cents mètres une batterie pour canonner la porte d’El-Cantara. Vers le soir la galerie crénelée, les pieds droits de la porte étaient détruits ; les troupes du génie reçurent l’ordre d’aller au miüeu de la nuit
abattre ce qui restait debout. Cette mission dangereuse fut confiée au capitaine Racket qui, prenant avec lui quelques ^hommes d’élite, parvint à se glisser, à la faveur des ténèbres, 'jusque sur les décombres de la porte. Là il put reconnaître que la porte était à demi-abattue, mais qu’à vingt pas en arrière, il en existait une autre intacte et qui nécessitait l’emploi du pétard. Cette découverte fit ajourner l’attaque au lendemain.
Cependant Ahmed qui campait avec ses Arabes, hors de la ville, avait projeté une attaque simultanée sur Coudiat-Ati et Mansourah. Le 23, vers le milieu du jour, il se rua sur ces deux points avec toutes ses forces. Partout il fut vigoureusement repoussé ; un feu bien dirigé d’obusiers et quelques charges de cavalerie achevèrent de le disperser. La canonnade contre la porte d’El-Cantara fut reprise, et les sapeurs du génie préparèrent des fougasses pour faire sauter la deuxième porte pendant la nuit. Le succès de celte opération était d’autant plus important que, par suite des pertes de quelques fourgons pendant la marche si pénible de l’armée de Bone à Constantine, les vivres et les munitions commençaient à être épuisés.
Dans la nuit du 23 au 24, les sapeurs du génie reçurent dès lors l’ordre d’aller faire sauter les deux portes. La lune, qui éclairait alors en plein, était peu favorable à cette manœuvre; cependant ils s’avancèrent avec précaution sur le pont. Le général Trézel, avec des détachements des 59e et 63® de ligne, était chargé de les soutenir.
En même temps pour partager l’attention de l’ennemi, une contre-attaque fut dirigée sur la porte Bah-el-Djedid par les troupes qui occupaient Coudiat-Ali. Le lieutenant-colonel Duvivier était chargé de cette opération ; mais ni l’un ni l’autre n’eurent le succès qu’on en attendait.
A la porte El-Cantara, les sapeurs du génie et les détachements qui les soutenaient, n’avaient pu parvenir à franchir le pont ; accueillis par une vigoureuse fusillade, entassés sur un espace étroit et découvert où aucune des balles de l’ennemi n’était perdue, leur position était critique ; le général Trézel
tombe grièvement blessé. A Thésitation des troupes devant le feu si meurtrier de Tennemi, succéda un peu de désordre : les deux armes, les sapeurs du génie et la ligne se mêlent et se confondent ; les mineurs chargés des fougasses, ceux qui portaient les divers intruments de sape ne se retrouvent plus. Le colonel Hecquet qui a pris le commandement des troupes, tente envain de les rallier et de rétablir un peu d’ordre : il en reconnut bientôt l’impossibilité. Vouloir s’acharner impru- . demment après une attaque que le désordre occasionné par le feu de l’ennemi avait rendue impraticable, c’était ajouter, sans compensation, des pertes nouvelles aux pertes si sensibles qu’on avait déjà faites : il ordonna la retraite.
A Coudiat-Ati, le résultat ne fut pas plus satisfaisant : assaillis par un feu aussi vif et aussi meurtrier que celui de la porte El-Gantara, les mineurs tombaient sous les balles de l’ennemi. Les chasseurs d’Afrique qui les soutenaient s’élancent au pas de course jusqu’aux pieds des remparts. Là, au milieu d’une grêle de balles, ils essayent d’enfoncer la porte ; on comptait sur des haches et des sacs à poudre à défaut de canons; mais au moment décisif on n’eut que les baïonnettes et des crosses de fusil : la porte était bardée de fer, le courage impuissant des Français s’y brisa. L’ennemi cependant abrité derrière ses murs, fait par les meurtrières un feu soutenu et terrible; les rangs des assaillants s’éclaircissaient, tandis que les assaillis n’ont encore fait aucune perte. Ce n’était pas la valeur qui manquait à ces braves, mais les moyens d’attaque. Leur acharnement était increvable, officiers et soldats rivalisaient d’audace et d’ardeur. Là, fut tué le capitaine de génie Grand, essayant de faire enfoncer la porte en présence d’un ennemi qui tirait sur eux à bout portant ; là, périt le commandant Richepanse qui faisait la campagne en qualité de volontaire, et qui était fils de l’illustre général républicain de ce nom. Après plusieurs heures d’une lutte d’autant plus méritoire que l’ennemi ne se montrait nulle part, et qu’il ne si-» gnalait sa présence que par les ravages que ses feux de mousqueterie et de mitraille portaient dans les rangs français, le lieutenant-colonel Duvivier, voyant qu’il perdait inutilement
beaucoup de monde, fit retirer ses troupes. Pendant toute cette attaque il n’avait été appuyé par aucun coup de fusil, ni aucun coup de canon du camp de Coudiat-Ati où commandait le général de Rigny; cette circonstance fut malheureuse, car une diversion sur le feu de la batterie et des créneaux eût évité aux Français des pertes cruelles et eût peut-être assuré le succès de cette héroïque coup de main.
Ces deux tentatives infructueuses décidèrent la retraite ; les vivres manquaient, l’artillerie était réduite à quelques kilogrammes de poudre : l’inclémence du temps avait encombré les ambulances de malades. Le feu de l’ennemi y avait ajouté un grand nombre de blessés; si l’armée eût pu rester un jour de plus devant les murs de Constantine, la ville eût peutêtre ouvert ses portes. Un fort parti s’y était prononcé contre Ahmed et organisait la députation chargée de traiter de la capitulation ; mais c’était là un secret ignoré du maréchal Clausel, et trop de responsabilité pesait sur lui pour rester plus longtemps sans vivres et sans munitions devant une ville bien défendue et qui était appuyée au dehors par une armée plus nombreuse que celle qui l’assiégeait : il ordonna la retraite. La brigade qui occupait le plateau de Coudiat-Ati reçut l’ordre de se concentrer sur celui de Mansourah.
Le 24 novembre, à cinq heures du matin, le bataillon du colonel Duvivier fut prévenu de faire ses dispositions pour partir immédiatement après l’évacuation des blessés. Le soleil était déjà levé et l’on enlevait encore des blessés de l’ambulance, lorsqu’un officier, envoyé parle commandant Changarnier du 2e léger, au colonel Duvivier, lui demanda pourquoi il différait tant à partir et lui apprit que depuis bien longtemps le 1 7e léger, la cavalerie et le général de Rigny étaient partis, ce qu’il ignorait entièrement. Le colonel sentit combien cette inconcevable précipitation du général de brigade rendait sa position périlleuse : il allait avoir devant lui toutes les troupes sortant de Constantine. Il apercevait déjà une très nombreuse cavalerie dans l’angle des deux rivières, et il fallait passer, soit ces deux cours d’eau, soit leur réunion au dessous de leuv coaHuent, dans des terrains difficiles et vis à vis de forces
considérables. Il fit charger les blessés qui restaient encore, et avec un bataillon qui n’avait pas dormi de la nuit et qui se trouvait affaibli, tant par ses pertes récentes, que par le grand nombre d’hommes qu’il avait fournis pour porter les blessés, il se mit en marche. Il fut suivi par la section d’artillerie de montagne qui devenait, dans cette position critique, une responsabilité de plus, et par les deux cents hommes du 2î«e léger qui formèrent l’arrièrergarde sous les ordres du commandant Changarnier.
Alors commença pour ces braves une série de dangers et de fatigues; mais il était donné à ces hommes, après leurs immenses pertes devant la porte, sans avoir goûté un seul instant de sommeil pendant toute la nuit, de ne pas montrer la moindre hésitation, la moindre crainte dans leur retraite du plateau de Coudiat-Âti , contre les troupes de Constantine d’une part, et la nombreuse cavalerie d’Ahmed-bey de l’autre : surtout lorsque s’y joignait l’idée fatale qu’ils avaient été abandonnés par tous les autres troupes de leur brigade.
En effet, ils furent bientôt harcelés de toutes parts ; mais ce fut surtout contre la faible colonne d’arrière-g^rde que se portèrent les efforts de l’ennemi.
Le bataillon du léger qui la composait était dans une situation d’autant plus critique qu’il était réduit à deux cent vingt hommes, et qu’il escortait de nombreuses prolonges encombrées de blessés qui n’avaient pas eu le temps de rejoindre le convoi du centre. Il était entouré , il est vrai, par une ligne de tirailleurs, mais si distancés entre eux , que leur défense ne pouvait être guère efficace. En effet, les Arabes n’eurent pas de peine à l’enfoncer. Le commandant Changarnier, ainsi découvert , forme sa petite troupe en carré , place au milieu les prolonges, et, parcourant le front de sa ligne, il dit aux soldats, en leur montrant les cavaliers arabes qui se précipitaient sur eux par une charge à fond : « Soldats du « 2«ie , ils sont six mille , vous êtes trois cents : la partie est « donc égale. Regardez-les en face et visez juste. » A ce moment les Arabes étaient arrivés à portée de pistolet. « Feu! » s’éçrie l’intrépide commandant. Cette première décharge, . ï, U. 2
presque à bout portant /ralentit le choc des Arabes, maïs ne les repousse pas entièrement : un feu bien nourri de deux rangs les tient cependant quelque temps à distance ; mais honteux d’être ainsi arrêtés par une poignée de soldats, ils se précipitent à toute bride, et le sabre au poing, sur cette brave troupe , et sont cette fois reçus à la baïonnette. Alors on put voir ce que peuvent le courage calme et la tactique contre une attaque tumultueuse et désordonnée , faite même par des hommes d’une incontestable intrépidité. Cette troupe d’Arabes, vingt fois plus nombreuse que ce faible corps qu’elle attaquait , se précipitant sur lui avec tant de furie que quelques uns venaient expirer sur les baïonnettes, ou bien, retournant leur cheval , se ruant à reculons sur le carré, essayaient de faire brèche , vit enfin , après une longue lutte , l’impossibilité de l’entamer. Elle y renonça et reprit son système d’escarmouche. L’intrépidité de cette héroïque phalange sauva peut-être l’armée d’un grand désastre.
Après ce premier moment d’alerte et de danger inséparable de tout mouvement de retraite à son début en présence de l’enneAii , la marche s’opéra , sinon avec facilité , du moins avec sécurité. La colonne parvint, sans grandes pertes, au plateau de Sidi-Mabrouck, sur lequel s’étaient concentrées les autres troupes dont elle forma l’arrière-garde.
Pendant tout le temps de la retraite , l’armée eut à souffrir du manque de vivres , par suite du pillage des quelques fourgons qui restaient ; elle eut à supporter de grandes fatigues, de grandes souffrances même , dérivant de circonstances indépendantes de toute prévision ; mais l’ennemi fut partout contenu. Avec une sollicitude qui honore le maréchal Clausel, toujours parmi les troupes les plus avancées, il régla tous les mouvements de l’armée de telle sorte que l’ennemi ne put ni l’entamer, ni même l’attaquer avec avantage. Une ligne de tirailleurs, appuyés par des réserves toujours prêtes à les recueillir, contenaient au loin les Arabes. Avant d’abandonner une position, il avait toujours le soin d’en faire occuper une autre qui la commandait ou de front ou d’écharpe. Il fut dignement et noblement secondé par la plupart des géné-»
raux. Objet des soins les plus minutieux, les malades, les blessés furent à Tabri, non-seulement de toute atteinte, mais encore de toute alerte. Les moyens de transport des ambubulances étaient insuffisants, quelques officiers supérieurs abandonnèrent leurs cantines pour les augmenter, et l’on en vit plus d’un d’entre eux conduisant par la bride leurs propres chevaux abandonnés à quelque soldat blessé , ou à tout autre que sa faiblesse empêchait de suivre l’armée. La tente même du maréchal servit plus d’une fois d’abri momentané à des morts en attendant qu’on pût leur en donner un éternel.
Au milieu des transes et des privations de cette terrible retraite, les soldats trouvaient encore de ces mots pittoresques qui, à toutes les époques, et au milieu des plus grands dangers, ont toujours été un des traits caractéristiques du soldat français. Ainsi, par exemple , depuis le départ de l’expédition, à la vue du mauvais temps qui n’avait cessé de régner, et qui seul avait amené le désastre de cette campagne : « Mahomet est de semaine ! » disaient-ils. Puis, après le premier jour de marche , pendant la retraite , le soleil s’était levé brillant et radieux : «Bon, dirent-ils, Mahomet n’est plus de semaine, « c’est maintenant le tour de Jésus-Christ ! »
L’armée, après avoir bivouaqué le 24 à Souma, où l’on voit les vestiges d’un monument romain , que les archéologues, qui ont la prétention de tout, expliquer, assurent, sur de très contestables indices , avoir été élevé en l’honneur de Constantin, atteignit le 25 l’Oued-Talaga, passa le 26 le défilé de Bou-Bada où Ahmed parut vouloir l’attaquer ; arriva enfin à Guelma, Mou-Elfa, Dréan et rentra le 1er décembre à Bone.
Telle fut cette retraite de Constantine. La campagne avait duré dix-sept jours. La perte avait été de 454 hommes dont 164 morts à la suite de blessures, ou enlevés parle froid, la faim et les fatigues, 216 tués, 74 égarés : il y avait en outre 288 blessés. L’influence délétère des pluies, des gelées, d’un climat où, d’après les rapports des vieux officiers, on retrouvait les glaces de Moscou et les boues de Varsovie, plus
encore que le plomb des Arabes, ayait enlevé environ le vingtième du corps expéditionnaire.
Il est peu de combats où la proportion ne soit plus grande entre la perte et le nombre d’hommes engagés, et ce résultat fut principalement dû à la prudence minutieuse avec laquelle les mouvements de la marche étaient réglés par le maréchal et exécutés par ses officiers supérieurs. Au courage, à la valeur, qui étaient des qualités communes à lui et à son armée, il unit la présence d’esprit et le sang-froid qu’enseigne la longue expérience et la guerre. Un seul d’entre ses officiers supérieurs ne le seconda pas. Ce fut le maréchal-de-camp de Rigny qui, s’exagérant des dangers à la colonne qu’il commandait, donna non seulement une fausse alerte à l’armée entière, mais proféra meme, envers le général en chef, des paroles inconvenantes que la circonstance critique où on se trouvait, rendait coupables, et qui étaient d’autant plus déplacées qu’elles attentaient à l’honneur d’un homme qui avait conquis tous ses grades sur le champ de bataille de la République et de l’Empire, c’est-à-dire à une époque où il fallait plus que l’influence et la faveur pour les obtenir. Le maréchal Clausel fut tenté de lui ôter son commandement ; il se contenta cependant de flétrir, par l’ordre du jour suivant, la conduite de ce général.
« Au bivouac du marabout de Sidi-Tamtam sur l’Oued-
Zenati.
« Honneur it rendu à votre courage , soldats ! vous avez « supporté avec une admirable constance les souffrances les « plus cruelles de la guerre. Un seul a montré de la faiblesse ; « mais on a eu le bon esprit de faire justice des propos im- « prudents ou coupables qui n’auraient jamais dû sortir de « sa bouche. Soldats, dans quelque position que nous nous <( trouvions ensemble, je vous en tirerai toujours avec honc( neur, recevez-en l’assurance de votre général en chef.
« Soldats, souvenez-vous que vous avez la gloire de votre a pays, votre belle réputation et un fils de France à défen- « dre. »
La dissolution du corns expéditionnaire suivit son arrivcç
à Bone : elle eut lieu le 4 décembre ; les régiments qui le composaient reçurent ordre, les uns de regagner leurs divisions respectives, les autres de s’embarquer pour la France. Là, devait se terminer la carrière militaire du maréchal Clausel, qui vit clore par un échec une vie de victoires, et par les accusations les plus viles et les plus lâches une vie d’honneur.
Parmi ceux des accusateurs qui se montrèrent des plus acharnés contre lui, on doit citer M. Baude qui, suivant l’expédition, on ne sait à quel titre, conseillait pendant la retraite au maréchal , Je s'échapper pendant la nuit, au lieu de se maintenir jour par jour, pas par pas devant les Arabes, qui lui conseillait encore d’abandonner le matériel et les bagages pour alléger l'armée. Arrivé à Paris, M. Baude ne pouvant pardonner au maréchal les lâches frayeurs qu’il avait éprouvées, répétant sans cesse sous l’influence du danger : « Dieu est ‘ miséricordieux : il nous sauvera ! » se hâta de colporter partout qu’il savait des choses très graves sur cette expédition, et surtout sur cette retraite. Or, voici comment jugea cette retraite un homme plus compétent que M. Baude, et dont la peur n’avait pas troublé les idées: « Comme art militaire, disait le général Pelet, il était plus difficile de ramener l’armée de Constantine que de prendre Constantine ; et, quant à moi, à part les résultats, j’aimerais mieux avoir fait cette retraite ique d’avoir emporté la ville. »
Les succès de tout genre obtenus avant cette expédition; par le maréchal Clausel en Afrique, lui avaient fait en France trop d’ennemis personnels ; la question d’Afrique elle-même avait toujours été attaquée avec trop d’acharnement par quelques ambitieux qui n’avaient dû leur influence qu’à leurs déclamations systématiques contre elle, pour que tant de malveillance ne cherchât pas à tirer parti d’un évènement malheureux. L’expédition de Constantine fut commentée , discutée, jugée avec passion, et les résultats en furent singulièrement assombris. Les ennemis de l’occupation eurent un texte tout trouvé pour déclamer contre elle, s’apitoyer sur tant de sacrifices sans résultats, et comme l’intérêt et Thon-
neur de la France étaient ce qui les touchaient le moins en cette occasion, ils auraient fait sans peine bon marché de Tun et de l’autre, et consenti à un abandon immédiat, sans même tenter de réparer l’échec que venaient de subir les drapeaux français. Le nouveau ministère lui-même, rentré en plein dans cette politique pusillanime et tortueuse, qui ne voyait dans l’Algérie qu’un embarras sans compensation, accordait aux conseils de ces hommes un crédit et une considération -qu’ils n’auraieni jamais dû avoir. Mais heureusement l’opinion publique avait été plus juste et mieux avisée. Pour le maréchal Clause! elle avait eu toute la sympathie qne mérite le courage malheureux : pour l’Algérie , elle avait déclaré l’honneur français intéressé à réparer cet échec, et avait su faire avec discernement dans cet évènement malheureux, la part du général dont la fortune avait trahi les espérances et celle d’un ministère qui, pour pallier l’insuffisance des moyens accordés au général en chef, s’était retranché derrière de misérables arguües.
En effet, l’opinion publique ne fut pas ingrate envers le maréchal. Elle sut découvrir tout ce que sa seconde administration avait eu de résultats avantageux ; le moral des troupes affaibli sous les administrations précédentes s’était relevé ; la domination française avait été étendue ou fortifiée sur plusieurs points; la garde nationale avait été définitivement organisée, comprenant dans ses cadres non seulemeiA tous les Européens de dix-huit à soixante ans, mais encore certaines catégories d’indigènes; au port d’Alger, on avait entrepris les premiers travaux d’agrandissement ; la ville ellemême avait été dotée de quelques établissements intéressant la salubrité publique ; les aqueducs entre autres, qui, comblés ou en ruines, ne laissaient aucun écoulement aux eaux ménagères dont les miasmes pestilentiels viciaient l’air, avaient été réparés. Tous ces travaux et d’autres engageaient, malgré lui, le gouvernement dans une voie où il se montrait peu disposé d’entrer, et l’opinion publique savait gré au comte Clause! de comprendre mieux que lui l’honneur et l’intérêt de la France, Puis le maréchal avait fait faire un grand pas à la
colonisation. Il avait établi une correspondance active avec les divers foyers d’émigration de l’Europe ; il avait fait un appel aux capitaux et aux cultivateurs. Les premiers essais n’avaient pas été heureux cependant ; on avait cru devoir donner la préférence aux établissements de grande culture ; de grandes concessions de terres avaient été faites, et on ne s’était pas assez scrupuleusement enquis des moyens d’exploitation des titulaires ; la foule des spéculateurs s’était ruée sur cette proie facile ; les lots adjugés étaient passés par les mains de l’agiotage, et les véritables colons n’avaient pu atteindre aux prix “ fictifs et exagérés qu’il leur avait imprimés. Le maréchal Clausel n’avait pas tardé à voir qu’on était dans une fausse voie : il revint à des procédés plus rationnels ; on ouvrit à la colonisation les voies de la petite culture ; on diminua l’importance des lots et on inaugura le système qui, dans les conditions exceptionnelles où se trouve l’Algérie, peut donner à la fois le plus de bras à la terre et à la défense. Poser ainsi la question, c’était la résoudre, et la France, qui en suivait toutes les phases avec intérêt, n’avait pas tardé à se convaincre que le maréchal Clausel voulait fermement l’occupation définitive et que le gouvernement hésitait à la subir. On comprend dès-lors sans peine comment ce qui en lui était un titre de sympathie pour la France, était au contraire un motif d’exclusion pour les nainistres. Aussi, ne pouvant reculer devant une expédition nouvelle, ce fut à un autre qu’à lui qu’on la confia. Les ministres qui gouvernaient alors considéraient le maréchal Clausel comme un homme imposé en quelque sorte par l’opinion publique ; et comme rien en eux, en ce qui concernait du moins l’Algérie, ne sympathisait avec cette même opinion, ils se hâtèrent de saisir la première occasion qui se présenta pour se délivrer, avec quelques apparences de motifs, d’une sujétion qui leur pesait. Le 12 février 1837, le lieutenant-général Damremont fut nommé gouverneur de l’Algérie, en remplacement du maréchal Clausel. En même temps, pour ajouter l’humiliation à la disgrâce, le ministère fit publiquement annoncer qu’il était dans l’intention de tirer une prompte vengeance de l’affront subi par les armes françaises devant
Constantine. Cé fut pour répondre à cette espece de défi et aux \iles allégations de quelques hommes dont, en cette circonstance, le caractère public n’a jamais été bien délîni (1), qu’aigri par tant d’injustice, le maréchal Clausel écrivit les nobles et hères paroles qui suivent et qu’on ne peut lire sans être ému. L’histoire doit les recueillir comme la dernièreprotestation d’un général qui, le premier, avait voulu faire et ' avait fait quelque chose pour assurer la conquête d’Alger à sai patrie. Les voici : :
« Après avoir repoussé les calomnies et les accusations ' « dont j’ai été l’objet, n’ai-je pas aussi quelques accusations « à élever?
a Agent du gouvernement, ai-je trouvé dans le pouvoir « cet appui qu’il prête à tous les employés qui sont sous ses <( ordres? Le dernier de ceux-ci leur tient à cœur s’il agit « dans la voie de leurs volontés; mais moi, maréchal de « France, j’ai été désavoué par lui. Sans doute cela vient de « ce que je n’agissais pas dans cette voie. Je faisais toujours « ce qui me paraissait juste et convenable pour le maintien « de notre puissance en Afrique, la conservation et le déve- « loppement de la colonie. Mais la conservation de la colonie « n’était pas dans la volonté du pouvoir, et voilà ce qui ex- « plique ces désaveux incessants et perhdes.
« Mon tour est venu de dire ma pensée.
« Oui, je vous accuse de ne pas vouloir garder Alger, et, « jusqu’à ce que vous soyez venu le jurer de manière à ce « (|ue personne n’en puisse douter, même les puissances « étrangères, je dirai que vous travaillez secrètement à cet
(1) De ce nombre était M. Bande. Voici ce qu’a écrit à son sujet, le maréchal Clausel. « Qu’il cesse ce métier de surveillance occulte et de dénonciation oc- « cuite qu’il a déjà commencé par rapport à l’expédition de Tlemcen. Sachons « ce qu’il est comme employé du gouvernement et comme homme. Envoyé à « Alger pour une mission ostensible, qui consistait à liquider les indemnités « dues aux indigènes expropriés, je le rencontre deux fois sur ma route : la « première, suscitant des dénonciations contre moi ; la seconde, s’en char- « géant lui-même. Qu’est-il donc ? S’il agit pour son compte, qu’il dise dans « quel but : s’il agit pour le compte du gouvernement, qu’il dise à quel titre.»
(Explications du maréchal Clausel.) ^
a abandon. C^est une volonté secréte mais tellement en- « gagée, que vous faites tout pour y arriver. Rien ne vous c( en détourne .
« D’un autre côté, ai-je trouvé dans la presse, dans l’opi- « nion, l’impartialité qu’on devait au moins à un homme « qui a servi (^arante-quaire ans son pays avec loyauté? « Non. Il n’est si basse accusation, il n’est supposition si ah- « surde qu’on ne l’ait accueillie et propagée. S’il s’est élevé « une contestation entre moi et des hommes ennemis de la « France, c’est pour ces hommes qu’on a pris parti ; s’il « s’est élevé des réclamations portées par des gens notoire- « ment connus pour faire commerce de vol et de calomnies, « c’est pour ces hommes qu’on a pris parti ; s’il s’est trouvé « un coupable parmi mes soldats, et si j’ai osé le dire, c’est « contre moi qu’on a pris parti ; s’il s’est commis quelques <i abus dans un pays où rien n’était organisé, c’est moi qui les « ai ordonnés ; c’est moi qui ai introduit l’usage des présents « parmi les Arabes, moi qui ai importé la bastonnade d’Eu- « rope en Afrique, moi qui ai fait tout ce qu’on trouve mal ; « et en vérité est-il quelque chose qu’on ne trouve mal? « Triste récompense d’une longue et honorable carrière ! « Effrayant avenir offert à ceux qui se voueront au service « de leur pays!
« Aussi je puis vous le dire, à vous, jeunes généraux, qui « rêvez la reconnaissance de votre pays, pour avoir joué « votre vie en toute circonstance pour lui. Voici ce qui vous « attend , si jamais les circonstances vous offrent l’occasion « de faire ce que j’ai fait.
« Si la patrie appelle tous ses enfants, vous partirez comme « soldats , vous gagnerez tous vos grades à la pointe de l’épée. « Dans l’espace d’une campagne , vous assisterez à cinq ba- « tailles et à soixante combats ; vous obtiendrez la reddition « de plusieurs villes en enseignant par où et comment on « peut les prendre. Après avoir apporté au pouvoir cent dra- « peaux pris à l’ennemi, dont quelques-uns l’ont été de votre « fait ; vous refuserez le grade de général pour retourner là « où l’on peut combattre j vous irez faire k guerre partout
« où on vous appellera ; vous serez chargé de l’abdication « d’un roi ; et, quand ce roi vous donne un tableau dont un « empereur vous offre un million , vous donnerez ce tableau « au musée national (1). Vous négocierez la réunion d’un « royaume à la France , et vous arriverez au but. Vous gar- « derez des villes avec des garnisons inférieures; vous sau- « verez les restes d’une armée en combattant , presque seul « et durant tout un jour, à la tête d’un pont ; vous assiste- « rez à tous les combats et vous y ferez distinguer les troupes « qui vous seront confiées. Quand les dangers fuient la c( France, vous irez les chercher au loin; là vous combattrez c( et vous vaincrez, vous pacifierez les populations, vous réta- « blirez l’ordre, vous vous ferez bénir par les ennemis. c( Quand on vous aura éloigné de cette noble mission , on « vous donnera une province à gouverner, vous la ferez « sillonner de routes, et vous fonderez des établissements (( qui vivront longtemps. Si votre souverain vous appelle « pour prendre part à une bataille , vous lui amènerez votre c( corps d’armée à travers deux cents lieues de pays , et vous « arriverez à jour fixe comme un régiment parti d’une « caserne qui va à un champ de revue ; vous irez prendre le c< commandement en second d’une armée ; et lorsque le chef « qui en répondait avant vous, blessé, mis hors de combat, « vous la laissera cernée de toutes parts, presque perdue; « blessés vous-même , vous la rétablirez, vous la sauverez, « vous la ramènerez intacte et forte devant une armée plus f< que double en soldats; chargés d’un commandement en ^ chef, vous combattrez incessamment un ennemi vainqueur, t( et vous retarderez sa marche de manière à mériter ses (( éloges et son estime. Puis , parce que vous serez du parti « de la gloire française , on vous fera condamner à mort, et « vous vivrez dans l’exil ; de retour dans votre patrie , vous « vous asssocierez à la résistance de l’opinion contre le pouce voir; plus tard, et sous un nouveau gouvernement, vous a serez chargés du soin d’une colonie nouvelle; là, vous ferez
il) La femme hydropique, d6 Gerardo^.
« partout votre devoir, plus que votre devoir; vous etisei- « gnerez aux soldats à combattre , vous donnerez tous vos « soins à la grandeur et à la puissance de ce pays ; et au bout « de tout cela, qu’attendez-vous?
« Une brutale destitution pour un non-succès que le pouvoir « a amené autant qu’il l’a pu. Restés pauvres , vous serez a accusés de concussion et de vol; on vous dira riches de dé- « prédations , tandis que vous serez obligés de vendre le pa- « trimoine reçu de votre père , pour payer des dettes con- « tractées pendant que vous donniez des services à l’État ; on « demandera votre tête par journaux et par pétitions ; on vous c( insultera en paroles et «en écrits , on vous avilira sous tous c( les rapports.
« Allez donc, jeunes généraux, allez, risquez votre vie; « consumez toutes vos belles années dans les fatigues et les « privations; donnez votre sang sans calcul et sans mesure; « espérez la gloire , le nom, la fortune ; allez , allez, voilà ce « qui vous attend : car voilà ce qu’on m’a donné.
c( Oh ! je l’avoue, quand je suis revenu en France d’Alger, « j’ai été affreusement blessé de tout ce que j’ai appris. Voir c( qu’on n’a reculé devant aucune calomnie ; que personne a n’a attendu ma présence pour commencer l’attaque ; sentir « que j’avais vainement derrière moi quarante-quatre ans de « service , et que cela n’avait pas un moment arrêté ceux qui « m’accusaient ; comprendre qu’une vie irréprochable ne me « valait pas mieux qu’une vie de trahisons ; qu’une pauvreté « patente me comptait moins qu’une fortune volée ; regarder « autour de moi et n’y trouver personne qui m’ait défendu , « personne qui ait seulement dit : Attendez ! qui ai crié : tt Doutez! Oh! ça été pour moi une épouvantable désola- « tion.
« J’ai été triste, mais je n’étais pas désespéré.
« J’avais encore mon épée : on me l’a ôtée, autant du « moins qu’on pouvait me l’ôter ; on a laissé une carrière de « victoires trébucher sur un revers sans vouloir lui laisser « prendre un dernier laurier; on a pensé sans doute que « j’étais assez tombé pour m’empêcher de me relever. Non ;
« non : je me relève, moi; je me relève pour rentrer la tête « haute dans mes foyers ! Je me relève et, sur le seuil de cette « maison paternelle où je retourne, je poserai entre moi et ,c( la calomnie ma vieille épée de combat.
« Regardez-la bien : elle n’a ni or, ni diamants à sa mon- « ture : elle n’a que du sang sur sa lame : c’est le sang des « ennemis de la France.
« Maréchal Clausel. »
La France entière comprit ces nobles paroles : elle crut lire une de ces lugubres pages de l’histoire des peuples antiques, où le courage , le désintéressement, la vertu, tombaient sous les coups de la lâcheté , de la corruption , de l’envie , de la calomnie. Aussi, sa sympathie fut pour le maréchal Clausel, son mépris pour ses accusateurs. Quelques-uns d’entre eux n’ont pu même s’eu relever depuis.