‹ Histoire de l'Algérie française (volume 4)Chapitre 2 sur 23 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Le comte Damremont. — Effet du revers de Constantine en Algérie.— Nou" velles attaques des tribus. — Le général Bugeaud à Cran. — Traité de la Tafna : ses conséquences. — Politique ambiguë du ministère.— Ses négociations avec Ahmed. — Nouvelle expédition de Constantine. — Départ du corps expéditionnaire. — Siège de Constantine. — Mort du général Damremont. — Assaut. — Explosion d’un magasin à poudre. — Défense opiniâtre des assiégés. — Prise de la ville. — Entrée des Français à Constantine. — Arrivée du 12® de ligne , atteint du choléra.— Mortalité dans l’armée.— Retour à Bone.— Effet de la prise de Constantine, en France. — Los anti-colonistes. — La province de Constantine.

Le comte Damremont était né à Chaumont en 1783. Sorti de l’École Militaire de Fontainebleau, il entra, comme souslieutenant, dans le 12® chasseurs à’ cheval en 1804. Nommé colonel en 1813, après avoir fait les campagnes d’Allemagne et d’Espagne en qualité d’aide-de-camp du général Defrance et du maréchal Marmont, il fut appelé , sous la Restauration, au commandement de la légion de la Côte-d’Or. Nommé maréchal de camp en 1821, il fit, en cette qualité, la campagne d’Espagne en 1823 et commanda la F® brigade de la division Loverdo, lors de l’expédition d’Alger en 1830. Nommé lieutenant-général après la révolution de juillet, il reçut le commandement de la 8® division militaire et fut appelé, le février 1837, à remplacer le maréchal Clausel en Afrique,.

La division des pouvoirs, dans le commandement de TaK gérie, avait porté de si tristes fruits sous l’administration du baron Voirol, qu’il était permis d’espérer que cette fatale aberration ne serait pas renouvelée de longtemps. Il n’en fut pas ainsi. Pendant que le général Damremont prenait possession de son gouvernement, le général Bugeaud était envoyé à Oran avec une autorité assez vaguement définie pour le rendre indépendant du gouverneur-général, s’il le jugeait convenable.

Le contre-coup du revers de Constantine s’était fait ressentir dans toute l’Algérie. Abd-el-Kader avait dû naturellement chercher à en tirer parti. Pour accéder aux instances des tribus qui n’avaient cessé de demander l’intervention du gouverneur-général d’Alger dans leurs affaires, le général Clausel avait, le 9 septembre 1835, adopté une nouvelle combinaison d’après laquelle Ben-Omar avait été nommé bey de Milianah et Mohammed-ben-Hussein, bey de^Tittery. Ce dernier choix avait été fort mal accueilli par les tribus du Sahara : d’abord, parce qu’elles avaient, en partie, reconnu l’autorité de Moussa, le même qui avait déjà pris les armes contre Abd-el-Kader, ensuite parce que Hussein était Turc, et que ce nom seul réveillait leurs susceptibilités et leurs craintes. Les Douaïr, les Abid, les Hassan-ben-Ali s’étaient cependant ralliés au nouveau pouvoir ; mais, malgré cette importante adhésion, Hussein n’avait pu parvenir à se faire reconnaître, et quoiqu’il ne manquât ni de résolution ni de courage, il avait été obligé de quitter Médéah et de se réfugier chez les Hassan-ben-AliJ Le 4 avril 1 836, une colonne française était rentrée à Médéah, avait réinstallé Hussein et repris le chemin d’Alger, après avoir laissé des munitions au bey et châtié quelques tribus insoumises. Mais tous les habitants, à l’exception des Koulouglis, avaient abandonné Médéah.

Dès que, par le départ des troupes françaises, Hussein avait été livré à ses propres forces, Mohammed-el-Berkani et El- Hadj-Segheir avaient fait soulever les Soumatha, les Mouzaïa, les Beni-Ménad, les Matmata, les Rhiga, les beni-Zoug-Zoug, les Ouzra et un grand nombre d’autres tiibus qui s’étaient

portées sur Médéah et étaient venues attaquer Ben-Hussein. Le bey s’était préparé à une vigoureuse défense ; mais pendant la nuit, un parti de Hadars s’était rallié à l’ennemi et lui avait ouvert les portes de la ville et livré Hussein.

Les tribus cependant, de plus en plus fatiguées de ces incessantes secousses, s’étaient montrées toujours plus disposées à reconnaître le nouveau pouvoir qui survivait à ces déchirements. Toutes s’étaient soumises à Mohammed- el-Berkani ; celles du Sahara seules étaient restées fidèles à Moussa : bien plus, persistant à entretenir des relations avec les Français, elles avaient continué à leur offrir leurs services pour reconquérir la province.

Dans cet intervalle, le revers de Constantine avait eu lieu. Abd-el-Kader était arrivé subitement à Médéah, parcourant le pays, levant des contributions, nommant son frère El-Hadj- Mustapha, kalifa, en remplacement d’El-Berkani, à qui quelques tribus avaient refusé de payer l’impôt, et soufflant partout le feu de l’insurrection.

Tel était l’état de choses dans les provinces dfÂlger et de Tittery, lorsque le général Damremont en vint prendre le commandement. Il sentit la nécessité d’étouffer l’insurrection avant qu’elle fît de nouveaux progrès. Il se porta sur Blidah pour s’y établir définitivement et en faire le centre des tribus alliées; mais ses ressources étaient si insuffisantes qu’il fut obligé de renoncer à ce projet. Blidah fut de nouveau abandonné.

Ces diverses tentatives avortées portaient un rude coup à l’autorité française. Les tribus, pour sortir de l’état d’anarchie où elles gémissaient, cherchaient une force qui pût rétablir ; et assurer l’ordre, et celle des Français paraissait plus apparente que réelle. Tel était du moins l’effet que produisait sur eux ce système d’occupations successives et d’abandons immédiats. Dans cette persuasion, elles étaient toujours disposées à attaquer dans l’espoir que quelque succès décisif couronnerait leur acharnement et leur opiniâtreté. C’est ainsi qu’ après ce nouvel abandon de Blidah, les Amroua, les Isser se ruèrent sur les fermes françaises, y tuèrent des

y enlevèrent du bétail ; tandis que les Hadjoutes, toujours incorrigibles, ravagèrent le territoire de quelques tribus alliées de la France, et furent massacrer des soldats isolés jusqu’auprès de Boufîarick.

Le général Damremont ne pouvait laisser de telles agressions impunies. Le colonel Schauenbourg reçut l’ordre de se porter en avant avec le 1er régiment de chasseurs d’Afrique et eut quelques engagements successifs où l’ennemi, toujours repoussé, éprouva des pertes sensibles. Pour prévenir de nouvelles excursions des Arabes , le général Damremont fît en même temps occuper, à cinq kilomètres de Regahia, le village de Boudouaou, point défensif assez bon. Neuf cents fantassins et cinquante cavaliers, sous les ordres du chef de bataillon La Torre, furent chargés de s’y maintenir. Ils ne tardèrent pas à y être attaqués. Les Arabes, au nombre de cinq à six mille, s’y portèrent vers la fin de mai et se ruèrent sur les retranchements avec un acharnement incroyable. Le commandant La Torre prit les plus heureuses dispositions, et , après une lutte opiniâtre pendant laquelle, malgré l’infériorité du nombre, les Français ne se démentirent pas un instant, les Arabes furent repoussés après une perte de plus de deux cents morts.

La brigade Perregaux, qui arrivait en toute hâte au secours de cette brave garnison, n’eut qu’à la féliciter. Cette entrée en campagne ne pouvait se borner à la défensive : le général Perregaux fît une terrible razzia sur les ïsser qui demandèrent la paix; d’autres troupes transportées à Dellys (l’ancienne Saldæ des Romains) s’en emparèrent et forcèrent les habitants qui avaient pris part à l’insurrection de déposer les armes et de livrer des otages; le gouverneur-général, de son côté, se porta contre les Hadjoutes, occupa le petit bois de Karesa, repaire ordinaire de ces bandes, les battit en plusieurs engagements partiels, et était prêt à les forcer à une action générale lorsqu’il reçut la nouvelle d’un traité de paix conclu entre le général Bugeaud et Abd-el-Kader.

En effet, le général Bugeaud avait été, comme on l’a vu, envoyé à Oran a\oc des pouvoirs mal définis, mais qqi Pautori-

saient à amener Abd-el-Kader à conclure une paix définitive, sinon de recommencer la guerre.

Sous le ministère précédent, le maréchal Maison, ministre de guerre, appréciant la portée du mal qu’avait fait à la France le traité Desmichels , écrivait au maréchal Clausel :

« Le traité du 26 février 1834 qui a pacifié la province d’Oran « donne à l’Emir un pouvoir qui tend sans cesse à s’accroître :

« nous ne devons plus en laisser subsister aucune trace ; il c( faut chercher à abattre complètement la puissance d’Abd- « el-Kader, ne lui laisser ni paix, ni trêve, et continuer les « hostilités plutôt que de replacer le chef des Arabes dans une « position indépendante. »

C’était là une appréciation rationnelle de l’état des choses. Le général Bugeaud, envoyé à Oran, avait d’abord accompli en partie ce programme, et par la victoire de la Sickak, sinon abattu complètement, du moins singulièrement ébranlé la puissance d’ Abd-el-Kader. Il est malheureux que peu après, sous un ministère dont la mollesse et l’hésitation étaient passées en proverbe, cédant à une vaine forfanterie de popularité parlementaire, il ait conclu une négociation qui portait tous les caractères d’une concession à quelques-uns de ces collègues de la Chambre, à ces hommes si tristement connus pour avoir fait des malheurs de la France en Afrique le piédestal de leur réputation.

Voici quels furent les préliminaires de cette négociation fatale, connue sous le nom de traité de la Tafna,

Le général Bugeaud, fidèle aux instructions du nouveau ministère, songeait plus à la paix qu’à la guerre. Il avait cependant lancé un menaçant manifeste contre les tribus qui resteraient en état d’hostilité contre la France; mais il ouvrit en même temps des négociations avec Abd-el-Kader. Ce dernier afficha des prétentions tellement exorbitantes que le général Bugeaud n’y répondit qu’en sortant à la tête d’une colonne de neuf mille hommes avec laquelle il ravitailla Tlemcen, fit quelques exécutions sur sa route et se posta sur la Tafna, prêt à combattre ou à traiter.

L’Émir, intimidé par ce mouvement agressif, se montra plus

traitable et rabattit de ses prétentions. Cependant, profitant avec son habileté ordinaire de la faute qu'avait commise encore le ministère français en nommant en Afrique deux chefs indépendants, pendant qu'il reprenait les pourparlers avec le général Bugeaud dans la province d'Oran, il faisait directement des ouvertures au comte Damremont dans celle d'Alger. Son but était à la fois de se ménager l'adoption des conditions les plus favorables et de semer la mésintelligence entre les deux généraux. 11 atteignit ce dernier but en partie : il y eut entre le comte Damremont et le général Bugeaud une triste lutte d’amour-propre, une manifestation plus triste encore de conflit d’autorité. Mais enfin ils finirent par s'entendre, et le général Bugeaud resta maître de traiter. Il le fit, et après quelques pourparlers, il conclut, le 30 mai 1837, une de ces conventions à peine acceptables après les plus grands revers.

Par ce traité, Abd-el-Kader commençait par reconnaître la souveraineté de la France en Afrique : clause singulière qui semblait attribuer à l’Émir des droits antérieurs, préexistants aux droits des Français qui recevaient ainsi l'investiture de ces droits d'un homme qui n'en avait aucun avant leur arrivée. Puis, par les divers points que la France se réservait en Algérie et ceux dont elle confiait l'administration à l’émir, sur 15,000 lieues carrées composant le territoire, le traité en abandonnait 14,850. Les possessions territoriales de la France dans les provinces d’Alger et d’Oran se bornaient dès-lors à 150 lieues carrées.

Voici, du reste, ce traité dont l'inexécution, comme on le verra plus tard, a été peut-être plus fatale encore que n’eût été l’exécution.

« Art. 1®*“. — L’Émir reconnaît la souveraineté de la France.

« Art. 2. — La France se réserve,|dans la province d'Oran, Mostaganem, Mazagran et leurs territoires, Oran, Arzeu, plus un territoire ainsi délimité : A l'est, par la rivière de la Macta et le marais d'où elle sort ; au sud, une ligne partant du marais ci-dessus mentionné, passant par le bord sud du lac Sebgha et se prolongeant jusqu'à l'Oued-Malad (RioSalado), dans

la direction de Sidi-Saïd, et de cette rivière jusqu’à la mer; de manière que tout le terrain compris dans ce périmètre soit territoire français.

« Dans la province d’Alger : Alger, le Sahel, la plaine de Métidja, bornée à l’est jusqu’à l’Oued-Khradra et au-delà ; au sud, par la première crête de la première chaîne du Petit- Atlas jusqu’à la Chiffe, en y comprenant Blidah et son territoire ; à l’ouest, par la Chiffa jusqu’au coude de Mazagran, et delà par une ligne droite jusqu’à la mer, renfermant Coléah et son territoire, de manière à ce que tout le terrain compris dans ce périmètre soit territoire français.

« Art. 3. — L’Émir administrera la province d’Oran, celle de Tittery et la partie de celle d’Alger qui n’est pas comprise, à l’ouest, dans les limites indiquées à l’article 2. Il ne pourra pénétrer dans aucune partie de la Régence.

« Art. 4. — L’Émir n’aura aucune autorité sur les musulmans qui voudront habiter sur le territoire réservé à la France ; mais ceux-ci resteront libres d’aller vivre sur le territoire dont l’Émir a l’administration, comme les habitants du territoire de l’Émir pourront venir s’établir sur le territoire français.

« Art. 5. — Les Arabes vivant sur le territoire français exerceront librement leur religion. Ils pourront y bâtir des mosquées et suivre en tout point leur discipline religieuse, sous l’autorité de leurs chefs spirituels.

« Art. 6. — L’Émir donnera à l’armée française trente mille fanègues (d’orient) de froment, trente mille fanègues (d’orient) d’orge, cinq mille bœufs. La livraison de ces denrées se fera à Oran par tiers; la première aura lieu du au 15 septembre 1837, et les deux autres de deux en deux mois.

« Art. 7. — L’Émir achètera en France la poudre, le soufre et les armes dont il aura besoin.

« Art. 8. — Les Koulouglis qui voudront rester à Tlemcen ou ailleurs, y posséderont librement leurs propriétés et y seront traités comme les Radars. Ceux qui voudront se retirer sur le territoire français pourront vendre ou affermer librement leurs propriétés.

a Art. 9.— La France cède à l’émir : Harhsgoun, Tlemcen.

36 ÀÏ^GÉRIE.

le Méchôuâf êt les canons qui étaient anciennement dans cette dernière citadelle. L’Émir s’oblige à faire transporter à Oran tous les effets ainsi que les munitions de guerre et de bouche delà garnison de Tlemcen.

« Art. 10. — Le commerce sera libre entre les Arabes et les Français qui pourront s’établir réciproquement sur l’un ou l’autre territoire.

Art. 11, — Les Français seront respectés chez les Arabes comme les Arabes chez les Français. Les fermes et les propriétés que les sujets français auront acquises ou acquerront sur le territoire arabe leur seront garanties; ils en jouiront librement, et l’Émir s’oblige à leur rembourser les dommages que les Arabes leur feraient éprouver.

Art. 12. — Les criminels des deux territoires seront réciproquement rendus.

Art. 13. • — L’Émir s’engage à ne concéder aucun point du littoral à une puissance quelconque, sans l’autorisation de la Trance.

(( Art. 14. ^ Le commerce de la Régence ne pourra se faire que dans les ports occupés par la France.

« Art. 15. — La France pourra entretenir des agents auprès de l’Émir et dans les villes soumises à son administration, pour servir d’intermédiaire près de lui aux sujets français, pour les contestations commerciales ou autres qu’ils pourraient avoir avec les Arabes. L’Émir jouira des mêmes facultés dans ' les villes et ports français. »

« Tafna. 30 mai 1837.»

Cachet d’ Abd-el-Kader. Cachet du général Bugeaud.

Ce traité fut suivi d’une entrevue entre les contractants. Elle eut lieu sur un mamelon où Abd-el-Kader se fît longtemps attendre. Le général Bugeaud s’y était rendu acccompagné de six bataillons d’infanterie, deux escadrons de cavalerie et quelques pièces de campagne. Après quelques lenteurs qui n’avaient d’autre but, de la part d’ Abd-el-Kader , que de dénaturer, aux yeux des siens, le véritable caractère de cette entrevue, en agissant de manière à leur faire croire que c’était une sorte d'hommage qu’il recevait, il parut enfîn avec dix à

douze mille cavaliers qui s’arrêtèrent à distance, couronnant les hauteurs environnantes. Il s’avança accompagné de deux cents chefs arabes ou kabyles. L’armée française admirait l’aspect tout oriental de ce cortège. Tous ces guerriers étaient enveloppés dans leur haïk [d’étoffe blanche unie ou rayée, retombant jusqu’aux pieds, recouvrant la tête comme une espèce de bonnet, et entouré, en forme de turban, d’un large cordon de poil de chameau ; d’une ceinture serrant ce vêtement autour de la taille, sortaient les crosses des pistolets. Des culottes larges, serrées au genou, des bottines de icuir teint en rouge, armées de longues broches fde fer j comme les éperons des anciens chevaliers; une veste ouverte de couleur éclatante, un burnous de fine laine blanche s’ouvrant par devant sur la poitrine pour donner, dans le combat, son entière liberté au bras, le yatagan attaché au quar- ;tier gauche de la selle au lieu d’être suspendu à des bélières, un coursier ardent, manié avec autant d’aisance que d’habileté, complétaient et l’ajustement et la tenue militaire de ces chefs. Abd-el-Kader les précédait de quelques pas : il était monté sur un magnifique cheval noir dont la selle, chamarrée d’or et d’argent, se terminait, suivant l’usage arabe, par un pommeau recourbé au-devant et une espèce de dossier de fauteuil au derrière. Parmi les domestiques qui suivaient l’Émir, i^un portait, dans un étui de velours écarlate son long fusil incrusté d ivoire et de corail et paré de capucines et d’argent.

Dès qu’ils furent à portée de la voix, les deux chefs s’avancèrent l’un vers l’autre et, après s’être cordialement'pressé la main, descendirent de cheval et s’assirent. Dans la conversation qui s’engagea, Abd-el-Kader protesta de sa fidélité à remplir les engagements qu’il avait contractés par le traité. Mais le général Bugeaud ne put obtenir de lui le rétablissement des relations commerciales, avant la ratification du traité par le roi des Français. Comme c’était là le motif principal de cette entrevue, le général Bugeaud s’était levé pour le rompre, lorsque Abd-el-Kader affecta de continuer à parler assis, ce qui, dans le cérémonial arabe, est un grand indice de supériorité. Le

généra! Bugeaud qui pénétra son intention, le saisit cavalièrement par la main et le fit lever en lui disant : « Parbleu, « quand un général français se lève, J tu peux bien te lever, « toi. »

Ils se séparèrent alors après avoir conclu jusque à l’approbation du traité par la France, une espèce de trêve qui ne remédia à rien pour le présent, mais qui eut des conséquences bien fâcheuses pour l’avenir.

L’occupation restreinte avait été une des premières causes des obstacles contre lesquels les Français avaient eu à lutter en Algérie ; la convention de la Tafna ne devait pas être moins fatale. L’ennemi le plus habile, le plus influent, le plus actif des Français se trouvait bénévolement doté de près des trois provinces sur quatre qui composaient le territoire de l’ancienne Régence. En abandonnant toute l’autorité réelle à Abd-el-Kader on s’était seulement réservé, en termes fort équivoques, une souveraineté nominale. Le traité Desmichels considéré comme désastreux, sous le ministère Thiers, en ce qu’il créait un centre aux tribus jusqu’alors divisées et organisait la nationalité arabe, était non-seulement renouvelé, mais encore dépassé dans ses conséquences parle traité de la Tafna sous le ministère Molé. Dès ce moment, la part faite à l’Émir de la moitié de la Metidja et l’abandon des montagnes qui commandent cette plaine mirent, dans la plus fâcheuses des situations, les établissements coloniaux en-cours d’exécution. Abd-el-Kader qui n’avait compris cette paix que comme une trêve, oii chacun devait chercher à se fortifier et à nuire à son ennemi par tous les moyens cachés, se mit immédiatement à l’œuvre. Les Arabes excités par lui au brigandage, purent s’organiser derrière la Chiffa et sur les montagnes du Petit- Atlas, se ruer sur les fermes isolées, sûrs qu’ils étaient de l’impunité, après avoir gagné le territoire où le traité défendait aux Français de pénétrer. Aussi, la partie de la Metidja soumise à la juridiction française , fut-elle le théâtre de plus de vols et de meurtres que lorsqu’on était en guerre avec toutes les tribus.

Ce traité porta la désolation parmi les colons et fut ac-

cueilli par Tarmée avec un unanime sentiment de réprobation. Voici ce qu’en écrivait au ministère le général Damremont :

« Cette convention, disait-il, rer^ l’Emir souverain de fait de toute l’ancienne Régence d’Alger, moins la province de Constantine et l’espace étroit qu’il lui a plu de nous laisser sur le littoral autour d’Alger et d’Oran. Elle le rend souverain indépendant, puisqu’il est affranchi de tout tribut, que les criminels des deux territoires sont rendus réciproquement, que les droits relatifs à la monnaie et à la prière ne sont pas réservés, et qu’il entretiendra des agents diplomatiques chez nous comme nous en entretiendrons chez lui. Et c’est lorsqu’on a réuni à Oran quinze mille hommes de bonnes troupes, bien commandées, abondamment pourvues de toutes choses, lorsque des dépenses considérables ont été faites, lorsqu’une guerre terrible, une guerre d’extermination a été annoncée avec éclat, que, sans sortir l’épée du fourreau, au moment où tout était prêt pour que la campagne s’ouvrît avec vigueur à Alger comme à Oran, c’est alors, dis-je, que tout-à-coup, on apprend la conclusion d’un traité plus favorable à l’Émir que s’il avait remporté les plus brillants avantages, que si notre armée avait essuyé les plus honteux revers. Il y a peu de jours que l’on ne voulait, sous aucun prétexte, permettre à Ab(i-el- Kader de sortir de la province d’Oran, et voilà que d’un seul trait de plume, on lui cède la province de Tittery, Cherchell, une partie de la Metidja et tout le territoire de la province d’Alger qui se trouve hors des limites qu’il nous a fixées et sur lequel il n’avait encore ni autorité ni prétention. Enfin, on abandonne sans pitié des alliés qui se sont compromis pour nous et qui payeront de leur tête leur dévoûment.

« Si j’examine la délimitation qui résulte de l’article II, je vois que, dans la province d’Oran, Mostaganefti et Mazagran resteront séparés d’Oran et d’Arzeu, c’est-à-dire qu’ils seront en état constant de blocus. Puisqu’on gardait ces deux villes, il était naturel de les lier à la zone que nous conservons ; pour cet effet, au lieu de se borner à la Macta, il fallait garder les montagnes au-dessous de cette rivière, qui s’étendent le long

de la mer et leurs versants dans la plaine, et ne s’arrêter cfu’à l’embouchure du Chéliff. Cette extension valait mieux que le Rio-Salado et ses environs.

« Dans la province d’Alger la délimitation est plus défectueuse encore. Qu’est-ce qu’une limite comme la Ghiffa qui, les trois quarts de l’année, n’a pas d’eau, qu’on peut franchir partout, et dont la rive opposée est peuplée par la population la plus turbulente delà Régence? Pourquoi ne pas garder au moins toute la Metidja? Pourquoi en abandonner une des parties les plus riches, sans avantage et sans nécessité.

« Enfin, quelle est la garantie de ce traité? Quel gage Âbdel-Kader donne-t-il à la France, de son désir d’en observer les conditions, de sa sincérité et de sa bonne foi? Aucun. Le général Bugeaud le dit lui-même : L exécution du traité ne repose que sur le caractère religieux et moral de l'Émir, C’est la première fois sans doute, qu’une pareille garantie fait partie d’une convention diplomatique. Mais alors comment serons-nous à l’abri d’une rupture imprévue, d’une invasion subite et générale qui ruinerait nos colons et coûterait la vie à un grand nombre d’entre eux ? »

Le ministère ne tint aucun compte de ces objections fondées et passa outre. Il était plus que jamais sous l’influence de ces quelques hommes dont l’ambition, à défaut de talents transcendants , avait, comme nous l’avons dit ailleurs, choisi pour piédestal les revers et les désastres de la France en Afrique. Deux d’entre eux étaient déjà même parvenus par ce moyen, au plus haut degré hiérarchique, c’en était assez pour encourager les autres dans leur anti-patriotique système. Aussi l’année de 1837 les vit-elle redoubler d’activité. Discours, journaux, brochures, tout fut mis par eux en œuvre, et jamais nul d’entre eux ne s’était montré si fécond pour faire le moindre bien à son pays qu’il le fut pour attirer, sur cette malheureuse colonie, tant de mal, et sur lui, tant de honte.

^Cependant l’opinion publique en France se prononçait chaque jour de plus en plus hautement en faveur de la conquête. Le traité de la Tafna qui exaltait en secret les anti-co-

lonistes, n’avait été accueilli par elle qu’avec un tel sentiment de répulsion que le ministère se vit forcé de déclarer solennellement que le traité n’était pas ratifié et que, dans ses dispositions principales, il subirait d’importantes modifications.

Mais ce n’était là qu’une de ces concessions que , dans la question d’Afrique, l’opinion publique arrachait au gouvernement. Celle-ci eut l’avantage de démasquer sa politique ambiguë à ce sujet. En effet, le jour même où le ministère fit devant les Chambres cette déclaration, le télégraphe annonça au gouverneur-général que les conventions étaient approuvées. M. Molé, alors président du conseil, appela cela une erreur.

Pendant que dans l’ouest de l’Afrique, le ministère sacrifiait avec tant d’inconséquence et de mauvaise foi tous les intérêts de la France, il ne se montrait guère plus disposé à venger le revers que les armées françaises avaient éprouvé dans l’est. L’expédition contre Constantine était sinon contremandée, du moins ajournée. 11 écrivit au comte Damremont : « Ne perdez pas de vue que la pacification est l’objet « principal que le gouvernement se propose, et qu’il ne con- « sidère la guerre que comme un moyen de l’obtenir aux con- « ditions les plus avantageuses. C’est là un des moyens aux- « quels il ne faudra recourir qu’à la dernière extrémité. En « un mot, jusqu’au dernier moment plutôt la paix que la « guerre. »

Le comte Damremont fut obligé de se conformer à ces instructions. Cependant, après la sévérité avec laquelle le ministère avait puni dans le maréchal Clausel un mauvais succès, on avait lieu de penser qu’il s’occuperait activement de le venger. Mais par la brutale destitution du maréchal, des passions viles et mesquines avaient été satisfaites, la France pouvait attendre pour le reste. Cette politique néanmoins n’était pas sans danger : l’opinion publique se montrait de plus en pins pressante; aussi les ministres, qui tenaient plus à leurs portefeuilles qu’à la dignité de leur pays, l’amusaient en attendant de la tromper. Le Moniteur annonça que l’expédition de Constantine se concentrerait à Guelma comme point de départ plus propice pour une attaque contre cette

ville. L’armée d’Afrique prit au sérieux cette déclaration. Le colonel Duvivier dirigea à Guelma des travaux de campement avec tant d’activité qu’avant peu ce point devint une véritable place de guerre, pouvant loger plus de monde que Bone. Le général Trézel à la tête de deux mille hommes, le bey Youssouf avec ses spahis réguliers l’avaient admirablement secondé. Quelques corvettes de charge apportèrent même du matériel à Bone, débarquèrent même de l’artillerie et du génie, et telle était h foi que cette brave armée, qu’on jouait ainsi, avait dans cette expédition, que Youssouf nommé, comme on a vu, bey de Constantine par le maréchal Clausel, et plus intéressé qu’un autre à être tenu au courant du véritable état de choses, crut arrivé le moment si impatiemment attendu. Pour en témoigner sa joie à ses compagnons d’armes, il les réunit dans un banquet somptueux.

Au mois de mars, tout devait être prêt, et six mois se passèrent pendant que la France étonnée se demandait : que fait-on?

Voici comment ces six mois avaient été employés. L’ex-bey Ahmed n’avait pas perdu son temps. Il avait rassuré les tribus qui flottaient incertaines entre lui et la France; il avait détruit l’influence française chez celles qui penchaient en faveur de ses ennemis, et il avait envoyé des émissaires à Tunis et à Constantinople pour demander du secours. Quant au ministère français, il avait passé ces six mois à négocier la paix avec Ahmed, et ce qui est caractéristique, c’est qu’il avait choisi pour son négociateur M. Busnach, le même qui, en 1834, avait négocié et amené le traité Desmichels.

Ahmed, enhardi par le choix du négociateur et par cette politique peu digne d’un gouvernement qui, ayant des forces considérables à sa disposition, se ravalait à négocier après une défaite, proposa des conditions qui furent refusées. Ce fut dans ce moment que l’opinion publique, enfin éclairée, intervint de tout son poids dans une question où on négociait quand il fallait combattre, où, comme dans l’ouest, le sang des Français n’allait servir qu’à élever une nouvelle puissance rivale. Cette fois encore elle l’emporta sur les conve-

nances ministérielles. L’expédition contre Constantîne fut autorisée.

Le corps expéditionnaire fut porté à dix mille hommes, divisés en quatre brigades, aux ordres du duc de Nemours, des généraux Trézel, Rulhières et du colonel Combes. L’artillerie, commandée par le général Vallée, fut composée de huit pièces de fort calibre, six obusiers et trois mortiers. Le lieutenant-général Rohaut de Fleury commanda les troupes du génie ►

Dès que cette seconde expédition fut résolue, les hommes sensés et prévoyants eurent de la peine à comprendre par quel motif étrange, l’avancement de la saison ayant été la cause principale du désastre de la première expédition, on avait attendu, pour en entreprendre une seconde, les mêmes conditions défavorables. Mais l’armée avait tant de hâte de venger un revers, que son zèle et son activité ne se démentirent même pas devant cette si pénible réflexion.

Le comte Damremont ne négligea rien pour assurer le succès de l’entreprise. Il fit établir des camps retranchés à Drean, à Nechmeya et à Mjez-Ammar. Les deux premiers devaient servir de lieux de station défensifs ; dans le troisième on devait rassembler en sûreté les différents parcs, tout le matériel de l’armée expéditionnaire et rapprocher ainsi son point de départ à environ moitié distance entre Bone et Constantine.

De Bone à Mjez-Ammar, il fut exécuté une route praticable à l’artillerie et qu’on étendit ensuite jusqu’au col du Raz-el- Akba. A Mjez-Ammar, on établit des baraquements pour une manutention, une ambulance et des magasins. A Ghelma, on releva les murailles de l’ancienne ville romaine, et on s’y mit à l’abri de toute espèce d’attaque de la part des Arabes. Un hôpital, une manutention, des magasins et quelques casernes y furent élevés en maçonnerie. Les ruines fournirent pour ces constructions des matériaux peu altérés dans leur forme et prêts à être remis en œuvre. On découvrit des carrières de chaux et de plâtre dans le voisinage de la ville. Un ancien puits fut déblayé et donna de l’eau potable. Enfin on

détourna le courant d’une source abondante, située à un quart de lieue, et on l’amena dans le cours de Tenceinte.

Ces divers travaux furent exécutés avec des peines, des travaux infinis qui, joints à l’influence pernicieuse du climat, donnèrent lieu à des maladies et à des pertes considérables. Commencés à la fin de janvier 1837, ils furent terminés à la fin de septembre de la même année. A cette époque, l’armée et les différents parcs furent réunis à Mjez-Âmmar.

Le 1®^ octobre, l’armée se mit en marche par un beau temps qui ne tarda "pas malheureusement à devenir mauvais; la pluie détrempa le sol des chemins ; les voitures ne purent monter les rampes qu’avec une grande difficulté et en doublant les attelages ; on put cependant aller bivouaquer sur le Razel-Akba après avoir parcouru une distance del 3,200 mètres.

Pour faciliter la marche de l’artillerie, on fut obligé le lendemain d’adoucir des rampes, de consolider des gués, de faire des travaux de réparation aux passages des ravins : on campa devant le marabout de Sidi-Tamtam. Le 3, en arrivant sur le plateau de Baccara, on eut pour la première fois la vue de quelques Arabes d’Ahmet qui, à l’approche de l’armée, mirent le feu aux meules de paille des douars voisins : on parvint cependant à en sauver une partie, et après avoir campé cette nuit à Baccara et le lendemain près du Mehris. Les deuxième et troisième brigades rejoignirent l’avant-garde le 5, atteignirent la montagne de Somba, couronnée à son sommet par les ruines d’un monument romain, et découvrirent Gonstantine entre les hauteurs du Mansourah et du Coudiat-Ati et le camp d’ Ail met, sur la rive gauche du Boumerzoug. Après une halte de deux heures, pour rallier l’armée, on se remit en marche en descendant la vallée d’un affluent du Boumerzoug qu’on passa au moyen de quelques travaux rapides. Là une fusillade insignifiante s’engagea entre les tirailleurs français et les Arabes, et le lendemain 6 octobre, l’armée arriva à 9 heures du matin sur le plateau de Mansourah, après avoir parcouru depuis Mjez-Ammar une distance de 92,000 mètres (1).

il) Cette distane^ résulte de la reconnaissance que les officiers du génie fi* ;

Les généraux d’artillerie et du génie se portèrent en avant pour reconnaître la place et ses abords. Il fut reconnu que le profond encaissement du Rummel rend inabordable la partie de l’enceinte qui fait face au Mansourah , et qu’à part les batteries de la Casbah, au feu de laquelle pouvait se joindre celui d’une seconde batterie voisine de la porte d’El-Cantara, le reste de l’armement de la place était accumulé sur la partie de l’enceinte faisant face au Coudiat-Ati. C’était du reste la seule qui, n’étant pas formée par des rochers infranchissables, était attaquable. Comme en 1836, il fut décidé que l’attaque aurait lieu par ce point. Ce fut par là du reste que, lors de la première expédition, le colonel Duvivier avec trois cents hommes et deux pièces de montagne, avait pénétré jusque sur les retranchements.

Du côté de Mansourah on se prépara à la construction de trois batteries : l’une ayant pour objet de prendre à revers les défenses du front d’attaque et de les ruiner ; l’autre de contrebattre la batterie de la porte d’El-Cantara et de partager l’attention de l’ennemi en lui faisant craindre sur ce point une attaque telle que celle qui avait été tentée l’année précédente ; la troisième, composée de mortiers, devait tirer sur la Casbah et inquiéter la ville en essayant de mettre le feu aux divers quartiers.

A deux heures, le général Rulhière s’empara du Coudiat- Ati après avoir passé en deux colonnes les gués du Boumerzoug et du Rummel vers leur confluent au-dessus duquel on voit encore les restes d’un aqueduc romain. Ahmed-Bey qui, avec la cavalerie arabe, se tenait en observation sur la croupe montueuse qui forme un haut promontoire entre ces deux rivières, ne tenta pas de s’opposer à la marche des Français.

Pour faciliter la garde de Coudiat-Ati, trois compagnies de sapeurs, la légion étrangère et les tirailleurs d’Afrique établi¬

rent, pendant la marche, de la route parcourue par l’armée. Les cliilFres en ont été empruntés, ainsi que tout ce qui se rapporte au siège de la place, au /owrnal particulier de V expédition de Constantine, du lieutenant-général commandant en chef le génie au corps d’armée expéditionnaire, baron Fleury.

rent des retranchements en pierres sèches sur les crêtes le» plus rapprochées de la place et sur la gauche de la position ; quelques maisons qui étaient restées debout furent aussi crénelées, et on put ainsi, sans trop livrer les hommes aux vues de la place, en surveiller les portes et les sorties et contenir Tennemi extérieur. La construction des batteries fut activée sur tous les points, et des routes furent tracées pour y arriver.

La reconnaissance du front d’attaque avait fait voir que depuis la première expédition on avait considérablement ajouté à la défense de la ville. Les maisons qui formaient une espèce de faubourg devant la porte Bah-el-Djedid avaient été rasées. Des talus en terre qui, en formant des rampes sur les rochers du pourtour de la place, permettaient d’y pénétrer, avaient été enlevés de manière à rétablir l’escarpement sur une hauteur telle, qu’il se trouvait partout à l’abri de l’escalade. La muraille de la fortification, qui avait au moins huit mètres de hauteur, avait été couronnée par un chemin de ronde crénelé et à double rang de créneaux en certains endroits. Sur le front d’attaque on reconnaissait des constructions neuves avec bat- ' teries casematées ; on y comptait dix-huit embrasures armées de pièces de bronze, et des créneaux étaient en outre régulièrement percés entre les embrasures. La ville paraissait décidée à une résistance aussi énergique que l’année précédente ; on voyait flotter dans les airs d’immenses pavillons rouges ; les canonniers étaient partout à leur poste , et les officiers-généraux qui faisaient des reconnaissances furent accueillis partout par des bombes ou des boulets : c’est ainsi que fut emporté par un boulet l’aide-de-camp du commandant en chef du génie.

Cependant, du côté du Coudiat-Ati, cette enceinte de la ville, si forte contre les attaques des Arabes, livrait aux batteries françaises son escarpe vue jusqu’au pied, et la partie la plus saillante n’en était ^protégée que par des flanquements dont Faction était faible et facile à détruire. C’est là qu’on se décida à faire brèche, et le soir même de la journée du 7 on commença, à cinq cents mètres, la construction d’une bat^ terie pour les pièces de gros calibre, seules capables, à cette

distance , d^une action puissante contre des maçonneries. Un peu en avant de l’emplacement choisi pour cette batterie, on en dressa une autre pour deux obusiers de 6 pouces sur une terrasse qui dominait à gauche la route de Tunis.

Les épaulements de ces deux batteries , comme ceux de celles du plateau du Mansourah, ne pouvaient se faire sur ce terrain, tout de roc et de pierrailles, qu’avec des sacs à terre que l’on remplissait là où le permettait quelque veine accidentelle de terre : il fallait ensuite les transporter à bras d’hommes aux lieux où ils devaient être mis en place. Une pluie tolTentielle, qui commença à quatre heures, vint rendre ces travaux extrêmement pénibles. A la nuit, trois compagnies de sapeurs, et sept cent cinquante hommes de ligne , furent cependant dirigés sur les lieux du travail. Des détachements s’égarèrent à travers champs : ils eurent ensuite beaucoup de peine à passer les gués, dont l’eau avait rapidement grossi, et ne purent se rallier que fort tard. Vers l’aqueduc , où le travail devait être le plus considérable , on essaya, pendant plusieurs heures, de se mettre à l’œuvre et d’exécuter les terrassements ; mais bientôt , au milieu des torrents de pluie , et d’une obscurité profonde , on reconnut , malgré le zèle le plus opiniâtre, l’impossibilité matérielle de continuer; les travailleurs furent renvoyés à une heure du matin.

Au Mansourah on n’avait pas été plus heureux. L’épaulement d’une des batteries avait été commencé avec les sacs à terre déjà remplis dans la journée par les sapeurs. Mais quand le tas fut épuisé , le travail ne fit plus de progrès. Les sacs qu’on essayait de remplir ne recevaient que des terres détrempées que la toile contenait mal pendant le transport , et qui arrivaient à peu près vides à la batterie. Les travailleurs qui les portaient glissaient , tombaient à chaque pas sur ce terrain difficile ; et, à trois heures du matin, après des efforts inouis , que rendaient inutiles un temps affreux , le terrain devenu impraticable , et l’excessive fatigue des soldats , on fut obligé de cesser le travail. A une autre batterie, l’artillerie avait essayé d’y amener les pièces à force de chevaux; mais Tobscurité, et une pluie épouvantable, ne* permettaient

48 àLGÉRIE,

aux attelages de rester dans la direction précise du chemin qui n’avait que deux mètres et demi de largeur. De plus, ce chemin, tracé en travers d’une pente fort inclinée, n’était taillé qu’en partie dans le terrain naturel, et les terres, ou roches schisteuses et friables du remblai , délayées par l’averse continuelle de cette nuit affreuse, cédaient sous l’action des roues et finissaient même par être enlevées en entier par les nappes d’eau qui descendaient en torrents du haut de la montagne. Plusieurs pièces furent renversées dans les ravins.

La pluie continuant sans interruption pendant la journée du 8, toute communication avec Coudiat-Ati fut interrompue. Pour utiliser le retard forcé de l’établissement de la batterie de brèche , on suspendit tout travail de ce côté , et tous les moyens furent portés sur le Mansourah dans la vue d’obtenir un prompt résultat. Sept compagnies de sapeurs et de mineurs furent , au point du jour, formées en ateliers pour le remplissage des sacs à terre. Deux cents hommes d’infanterie leur furent adjoints pour le transport des sacs , qu’une pluie battante rendait très pénible , et à midi on' eut achevé un épaulement pour cinq bouches à feu qu’on pouvait amener à cette nouvelle batterie, quel que fût le temps. Pendant la nuit, l’artillerie put achever l’armement et l’approvisionnement des batteries du Mansourah. On avait cessé tout travail sur les autres points : la pluie qui tombait sans relâche rendait physiquement impossible tout terrassement. On attendait l’effet des batteries qui devaient ouvrir leur feu dans la matinée du 9.

En effet, au point du jour, les quatre batteries du Mansourah ouvrirent leur feu à la fois et le continuèrent toute la journée. Les pièces qui prenaient de revers et d’écharpe les fronts de Coudiat-Âli, détruisirent une partie des défenses de la place, sans produire cependant aucun effet sur la ville ; on dut recourir à des moyens plus puissants. Constantine avait quatre portes , la moins défendue de l’enceinte était celle d’El-Dgahia ; on proposa de tenter l’attaque sur ce point. Mais la colonne d’attaque aurait eu alors à parcourir à découvert une distance de plus de trois cents mètres^ sur un

terrain en contre-pente, sous les feux d’une artillerie tirant à embrasures et d’une ligne de murailles, et de maisons eréne- Vées de plus de six cents mètres de développement, puis arrivée contre l’enceinte, la colonne devait forcément s’arrêter pour attendre l’effet du pétard sur la première porte ; ce point obtenu et cette première porte enfoncée, la colonne se trouvait dans une petite cour n’ayant d’issue intérieure que par^une seconde porte, plongée de tous côtés par des créneaux qui ne laissant pas un seul point abrité, permettaient à l’ennemi de tirer, à bout touchant, sur tout homme qui ferait la moindre tentative sur cette seconde porte. Cette disposition des localités que l’on apercevait du Goudiat-Ati, ne permit pas de donner suite à cette idée.

La brèche par la mine n’était guère plus praticable ; ce moyen exigeait que le mineur fût amené aux pieds de la muraille par des cheminements à couvert, et que son établissement fût protégé par des places d’armes capables de recevoir une garde de tranchée assez forte pour contenir les sorties de la garnison. Mais tous ces cheminements sous le Goudiat- Ati ne pouvaient être faits que sur un sol nu, presque partout de roc et en contre-pente raide de plus de trois cents mètres. Puis les parapets ne pouvaient qu’être presque uniquement exécutés qu’en sacs de terre, et la plus grande partie de l’approvisionnement amené de Mjez-Ammar avait été employé aux batteries : le temps et les matériaux manquaient dès-lors pour cela.

Il ne restait ainsi d’autre moyen pour s’ouvrir un passage, pour pénétrer dans la place, que de faire brèche au moyen de l’artillerie placée sur le Goudiat-Ati. Mais un premier chemin qu’on avait tracé pour l’artillerie derrière l’aqueduc romain, et qui avait été reconnu exécutable avant les pluies, ne l’était plus depuis : il fallut en choisir un autre qui présentait des difficultés presque insurmontables. En effet, les pièces de gros calibre avaient à suivre d’abord le chemin qui conduisait directement à la ville, en passant le Rummel à un gué distant de 530 mètres seulement de l’angle le plus saillant de l’enceinte. Puis, tournant brusquement à gauche, elles devaient X. U. 4

aller rejoindre la route de Tunis, par une rampe fort raide, sur un terrain rocailleux et inégal. Cette rampe, ce gué, et une partie du chemin de la rive droite avant d’arriver au gué, étaient entièrenment exposés aux feux de la place.

Cette manœuvre était hardie, mais c’était la seule qui permettait d’armer les batteries de Coudiat-Ati et de battre en brèche. On procéda à son exécution ; une compagnie de sapeurs fut envoyée en avant de l’artillerie pour faire les réparations les plus urgentes au chemin que celle-ci avait à parcourir. Deux autres compagnies avec de l’infanterie, pour protéger le transport des pièces au-delà du Rummel et se préparer un couvert qui servira de point de départ et d’appui aux cheminements à pousser en avant, sont chargées d’occuper les ruines duBardo (écurie du bey) et celles d’un marabout : les unes et les autres sont situées à droite et à gauche de la route de Tunis.

Toutes ces dispositions inquiétaient singulièrement les Arabes qui essayèrent à plusieurs reprises des sorties, soit pour interrompre les travaux, soit pour venir assaillir les troupes qui se retranchaient sur divers points ; mais les Français qui étaient déjà exaspérés par l’horrible temps et les incroyables fatigues qu’ils avaient à supporter, se précipitèrent chaque fois sur eux à la baïonnette avec tant d’intrépidité, qu’ils n’en furent bientôt plus inquiétés.

Dans la nuit du 9 au 10, l’artillerie descendit les pentes du Mansourah. Elle eut de grandes difficultés à surmonter ; de plus grandes l’attendaient. Arrivée tard sur le bord du Rummel, elle trouva, par suite de la crue des eaux, le gué fort large et embarrassé de roches roulées qu’il fallut écarter pour le passage des pièces. Pour exécuter ce travail si pénible, les canonniers, les sapeurs se mirent dans l’eau jusqu’à la ceinture pour déblayer le gué, pousser aux roues les diverses voitures, dont les attelages étaient doublés et triplés. Enfin, après des efforts inouis, les pièces purent traverser le Rummel ; mais pour gravir les pentes si rapides du Coudiat-Ati, les soldats furent obligés d’atteler plus de quarante chevaux à chaque pièce. Le jour qui parut alors vint ajouter encore à

tant de difficultés : rennemi s’étant aperçu de ce travail, 4’inquiéta de ses feux. Les pièces cependant arrivèrent au sommet de la rampe et de là furent portées à couvert sur des emplacements rapprochés des batteries.

Toutes les difficultés n’étaient pas encore vaincues. Il fallait achever les batteries et surtout la place d’armes pour mettre à couvert la garde et les travailleurs. Dès la mit le travail marcha d’abord avec rapidité en sape volante et sans être inquiété. Mais sur les neuf heures du soir l’ennemi s’en aperçut et une vive fusillade partit de la place avec quelques coups de canon à boulet et à mitraille. Les postes d’observation qui avaient été mis en avant pour couvrir les sapes, se retirèrent à couvert suivant l’ordre donné : les travailleurs s’arrêtèrent et s’abritèrent ainsi que la garde de tranchée dans la partie déjà faite de la sape et dans le ravin. Tous attendirent immobiles et en silence que l’ennemi ralentît la vivacité de son feu. Au bout d’une demi-heure le feu diminua et le travail fut repris; mais à une heure du matin il fut interrompu par une sortie des Arabes. Les travailleurs furent obligés de quitter leurs outils pour prendre leur fusil, et, comme les autres, cette sortie fut vivement repoussée à la baïonnette. Ce ne fut que dans la journée du 11 que les batteries de Coudiat- Ati purent battre en brèche.

Dès neuf heures du matin, une batterie de trois pièces de 24 et d’une pièce de 1 6 ouvrit son feu pour battre la partie de l’enceinte la plus saillante qui n’était pas flanquée ; deux autres batteries armées l’une de deux obusiers de 6 pouces, l’autre d’une pièce de 16 et de deux obusiers de 8 pouces, contrebattirent les embrasures de l’ennemi qui avaient vue sur les attaques ; une, quatrième prenait à revers les défenses du front attaqué et une cinquième enfin jeta des bombes autour de la brèche commencée. Tous ces feux convergèrent ainsi pour hâter Téboulement et détruire les défenses et les obstacles que l’ennemi pouvait essayer d’exécuter en arrière.

Vers le soir, la brèche commença à se dessiner, mais ellô présentait encore un talus raide et escarpé dans quelques parties, La maçonnerie en forts matériaux était plqs liée et meil-

leiire qu’on ne l’avait d’abord présumé. On craignit alors qu’à cette distance de cinq cents mètres, quatre pièces seulement, vu le petit nombre de coups qu’on avait à tirer, fussent insuffisantes pour faire une brèche praticable : il fut décidé que la nuit suivante les pièces seraient transportées en avant dans la place d’armes, dont une partie serait transformée en épaulement de batterie, tandis qu’on continuerait à pousser la sape de manière à se rapprocher le plus possible de la brèche.

Pendant que ces nouveaux travaux se préparaient, le général Damremont jugea à propos de sommer les assiégés de se rendre. II leur fit dire que le lendemain la brèche serait praticable, et qu’avant de lancer ses colonnes d’attaque, il voulait les éclairer sur leur danger. Voici la réponse que lui envoya Ben-Aïssa qui commandait pour Ahmed à Constantine : c( Il y a à Constantine beaucoup de munitions de guerre et de « de bouche : si tu en manques nous t’en enverrons. Tu nous parles de brèche, de capitulation : nous ne savons ce que a c’est : nous défendrons à outrance notre ville et nos mai- « sons. Tu ne seras maître de Constantine qu’après avoir « égorgé jusqu’au dernier de ses défenseurs. »

— « A la bonne heure, s’écria le général Damremont en « lisant cette lettre : ce sont des gens de cœur : tant mieux : k l’affaire en sera plus glorieuse pour nous. » Et il envoya l’ordre au Coudiat-Ati de presser vivement les travaux qui devaient rapprocher la batterie de brèche.

On y travailla pendant toute la nuit du 11 au 12. L’ennemi occupé lui-même à retrancher sa brèche, inquiéta peu les Français qui purent travailler à découvert la plupart du temps. A trois heures du matin l’épaulementae la batterie fut achevé : il restait cependant encore à faire la plate-forme qui offrait quelques difficultés à cause de l’inégalité et de l’inclinaison du terrain. Au moment oii on commençait ce travail, une fusillade des plus vives partit des créneaux de l’enceinte et des maisons de la ville. Les pièces étaient alors en marche et suivaient un chemin entièrement vu de la place. Heureusement l’obscurité rendait les coups incertains, et on eut peu de pertes à déplorer. En même tea^ps, surviat une

ALGÉRIE. ü3

pluie violente qui rendit impossible la continuation du travail à des hommes écrasés par des fatigues excessives, prolongées, et parles maladies qui n’avaient épargné personne. Tous ces nouveaux travaux ne purent être entièrement terminés que dans la matinée du 12.

A neuf heures, le gouverneur-général descendait avec le duc de Nemours et le général Perregaux pour arriver à cette nouvelle batterie, lorsqu’un boulet parti d’un des angles saillantsde la porte Bah-el-Djedi ^, l’étendit sans vie. Le général Perregaux courait à lui pour le soutenir lorsque, atteint d’une balle entre les deux yeux, il tomba à ses côtés grièvement blessé. La nouvelle de la mort du général Damremont se répandit bientôt parmi les troupes qui ne demandèrent que le signal de l’attaque pour le venger. Le général Valée, le plus ancien des généraux présents, prit le commandement en chef de l’armée.

Quatre heures après ce triste incident, la nouvelle batterie ouvrit son feu dont l’effet fut prompt sur la brèche. Pendant ce temps, les obus tirés des autres batteries adoucissant le talus, vont ruiner les maisons en arrière et empêchent l’ennemi de s’y établir avec sécurité. A six heures, la brèche parut dans un état tel qu’on jugea que l’assaut pourrait avoir lieu le lendemain. Au milieu de la nuit, le capitaine du génie Boutault et le capitaine de zouaves Garderons furent la reconnaître et la trouvèrent praticable. L’assaut fut fixé au lendemain 13, à neuf heures du matin. On choisit ce moment après quelqi^s heures de jour afin que les batteries eussent le temps de détruire les travaux de défense que l’ennemi aurait probablement élevés sur la brèche et en arrière.

Les troupes désignées pour l’assaut se rendirent avant le OLir dans la tranchée souf les ordres du duc de Nemours. Elles étaient divisées en trois colonnes.

La première, commandée par le lieutenant-colonel de Lamoricière, était formée d’un détachement de 40 sapeurs et mineurs dirigés par quatre officiers du génie, de 300 zouaves et des deux compagnies d’élite du bataillon du 2* de ligne. Elle se réunit dans îa place d’arme, derrière la batterie;

La seconde, commandée par le colonel Combes, était composée de la compagnie franche du 2^ bataillon d’Afrique, de 80 sapeurs dirigés par cinq officiers du génie, et de 500 hommes, savoir: 100 du 3® bataillon d’Afrique, 100 de la légion étrangère, et 300 du 47^ de ligne. Elle était réunie dans le ravin.

Le colonel Corbier commandait la 3^ colonne, composée de deux bataillons pris dans tous les régiments et réunis dans le bardo. Les officiers et soldats du génie non désignés pour Tassaut et disponibles se tinrent en réserve dans la place d’armes prêts à marcher, suivant les circonstances et les besoins de l’attaque.

Le signal donné , la première colonne fut lancée sur la brèche. Franchissant rapidement le glacis sous les feux de la mousqueterie qui ne blessèrent que deux hommes, le lieutenant-colonel de Lamoricière et le chef de bataillon du génie Vieux, en tête de la colonne, gravirent le talus de la brèche et arrivèrent les premiers sur le sommet. Ils voient toutes les défenses détruites, les pièces de flanc ensevelies sous les débris des voûtes, les parapets en sacs de laine bouleversés; et, par un heureux hasard , un mur très élevé, masse inerte de vieille maçonnerie d’une épaisseur de trois mètres, était resté debout et protégeait la brèche contre le feu des maisons, et d’une caserne de janissaires où les Arabes s’étaient retranchés en grand nombre. Le talus de la brèche offrit ainsi un lieu de rassemblement abrité, une sorte de place d’armes pour les assaillants. Mais quand ils voulurent pénétrer au-delà, sur la masse des décombres amoncelés, formant une contrepente vers la ville, ils furent accueillis par un feu meurtrier de mousqueterie partant des maisons environnantes. Ils se précipitèrent cependant en avant et parvinrent à se loger en s’étendant dans deux ruelles à droite et à gauche. Là ils éprouvèrent une terrible résistance ; dans ce labyrinthe de maisons à moitié détruites, de murs crénelés, de barricades, les officiers et les soldats eurent à se frayer un passage, combattant souvent corps à corps, renversant les obstacles, s’engageant dans des entrées sans issue, et ayant partout à braver des fusillades à bout

touchant. Un combat s’engagea de maison en maison, acharné, terrible : partout des attaques partielles à repousser, des luttes à soutenir, des assauts à livrer, non seulement de maison en maison, mais encore d’étage en étage. Au plus fort de la mêlée, dans ces couloirs obstrués de décombres, à l’attaque de gauche, l’ennemi parvint à renverser une muraille qui, en s’écroulant, écrasa sous ses débris de nombreuses victimes. ^

Cependant dix minutes après l’arrivée de la première colonne sur la brèche, le colonel Combes était parti pour la soutenir à la tête d’une partie de la deuxième. D’autres détachements le suivirent séparément et à mesure des besoins. Ce système d’attaque par renforts successifs de troupes fraîches prévint l’encombrement, le désordre, et le succès ne fut pas exposé à être compromis par un accident.

L’attaque de droite marchait lentement ; on ne s’avançait dans les ruelles qu’avec de grandes pertes. Plusieurs officiers, un grand nombre de soldats étaient déjà ou tués ou grièvement blessés ; enfin, les Arabes abandonnèrent l’espace qu’ils défendaient avec tant d’acharnement ; mais au même instant, un magasin à poudre prend feu, et, dans son explosion, engloutit ou brûle horriblement la masse des assaillants qui se précipitaient sur les pas de l’ennemi en retraite. Les deux chefs de la première colonne d’attaque, le lieutenant-colonel de Lamoricière et le chef de bataillon Vieux furent enveloppés par les flammes. L’effet de cette explosion fut le plus terrible et le plus fatal incident de l’assaut, et d’autant plus déplorable qu’il ne fut dû qu’au hasard (1).

De nouveaux renforts arrivent et rétablissent l’ordre troublé par le terrible effet de l’explosion. Le combat devient plus acharné. Les sapeurs, après avoir pénétré avec de grandes difficultés dans une cour, avaient trouvé à l’issue une rue tor-

(1) Ben- Aïssa, interrogé à Bone sur ce point, répondit :«Les bombes tom» « baient partout : je m’étais décidé à faire transporter les poudres en cet endroit « où elles devaient être plus à l’abri. Le transport avait été fait avec précipita- « tion. Pendant le combat de la ville on se battit près de là et un de vos coups « de fusil y mit le feu. » Siège de Constantine, baron de Fleury.

tueuse déboucliant dans la rue du Marché, fortethent tenue par l’ennemi. Le colonel Combes s’y engage avec son détachement et enlève la première barricade ; mais il tombe bientôt, mortellement frappé de deux coups de feu. Ses soldats se précipitent en avant pour venger la mort de leur chef, et les Arabes sont refoulés; mais les Français, plongés de toutes parts, perdent beaucoup d’hommes sans pouvoir gagner du terrain. L’attaque par cette rue devint de plus en plus sanglante, et les assaillants, malgré toute leur vigueur, n’avançaient qu’avec une lenteur qui excitait encore les résistances de l’ennemi et semblait permettre peu d’espoir d’en triompher. Les Français massés dans cette fatale rue tombaient sous les balles des Arabes qui tiraient des créneaux, des fenêtres et des toits de toutes les maisons environnantes

Ils parvinrent enfin à rétablir l’équilibre dans le combat en s’emparant de quelques-unes des maisons les plus élevées pour contrebattre le feu de celles qui étaient occupées par l’ennemi et en y perçant des créneaux. Les assaillants se trouvèrent ainsi couverts à leur tour, et leurs feux ralentirent ceux des Arabes.

Deux têtes d’attaque, l’une à droite, du côté de la porte d’El-Dgahia , l’autre à gauche, vers la porte d’El-Djedid, marchèrent ainsi méthodiquement par une espèce de sape ou de galerie couverte à travers les maisons qu’elles crénelaient successivement ; la base de l’attaque générale et le développement de ses feux se trouvaient ainsi élargis ; les têtes des colonnes étaient seules exposées ; on perdait moins d’hommes, mais malheureusement les plus intrépides. On parvint enfin aux deux portes. Alors l’ennemi fatigué, affaibli, absorbé par l’attaque du centre qui progressait lentement, mais qui cependant progressait, se voyant débordé, craignit de voir sa retraite compromise et se hâta de l’exécuter en désordre.

Une partie de la population, voyant fuir les défenseurs de la ville, avait tenté aussi d’échapper au vainqueur. Mais la porte d’El-Cantara était battue par les feux du Mansourah ; les autres étaient au pouvoir des Français; il ne restait alors

que les côtés de la ville non exposés aux coups des assaillants, mais bordés d’abîmes et de rochers escarpés. Ces malheureux, ne pouvant y descendre qu’au moyen de longues cordes qui rompaient souvent sous leur poids, se brisaient sur les rochers et tombaient mutilés au fond de l’abîme. Ce fut pour les Français un spectacle effroyable que cette multitude d’hommes, de femmes, d’enfants, se débattant entassés dans les angoisses d’une horrible agonie. On put en sauver quelques-unes, mais les autres n’étaient que des cadavres mutilés.

Toutes les autorités de Constantine étaient mortes, blessées ou en fuite. Ben-Aïssa était du nombre de ces derniers. On y trouva cependant un vieux scheick, El-Belad, dont le fils Sidi-Hamouda organisa une espèce de municipalité, chargée momentanément de faire connaître les ressources que pouvait offrir la ville.

L’armée y fit son entrée dans la journée du 13, occupa la Casbah et les forts ; le duc de Nemours et le général Valée prirent possession du palais d’ Ahmed. L’attitude calme du vainqueur encouragea les habitants qui peu à peu rentrèrent clans la ville et revinrent occuper celles de leurs maisons qui n’avaient pas été affectées à des services publics. L’administration de Sidi-Hamouda, nommé kaïd de la ville, contribua puissamment à dissiper leurs craintes ; les transactions s’établirent ; quelques tribus voisines vinrent faire leur soumission et approvisionner le marché, et les soldats purent, après tant de fatigues et de dangers, jouir d’un peu d’abondance et de repos. Ahmed-Bey, abandonné de ses troupes, s’était réfugié dans les monts Aurès.

Dans ces circonstances arriva à Constantine le 1 2® régiment de ligne qui, ayant apporté avec lui de France le choléra, lors de son arrivée à Bone, y avait été laissé en quarantaine. 11 avait à sa tête le prince de Joinville qui, ayant appris, dans une de ses relâches à Bone, l’ouverture de la campagne, avait voulu y prendre part. Cette arrivée jeta dans l’armée une panique fatale qui hâta le développement du fléau qu’on soupçonnait le régiment d’apporter. Dans les hôpitaux, la moriaiité s'accrut avec tant de rapidité et dans une si effrayante

progression que le général Valée résolut d'évacuer Constantine plutôt qu’il n’en avait le projet. Le 20 octobre, la première colonne se mit en marche, escortant les dépouilles mortelles du général Damremont; une deuxième colonne suivit avec un convoi de malades. Le général Valée partit lui-même le 29 avec le troisième. A son arrivée à Bone, il reçut le bâton de maréchal et le titre de gouverneur-général de l’Algérie. Une garnison de deux mille cinq cents hommes, sous les ordres du général Bernelle, avait été laissée à Constantine.

La prise de Constantine fut une joie pour la France et un embarras pour le ministère. La politique du gouvernement français , dans la question d’Afrique , se dessinait à chaque fait nouveau d’une manière plus nette et plus correcte. Elle présentait le singulier spectacle d’un gouvernement se traînant à la remorque de l’opinion publique , conquérant malgré lui, et forcé de garder ses conquêtes encore malgré lui. A chacune des crises où sa puissance s’agrandissait en Afrique, — et c’était réellement pour lui une crise — l’opinion publique s’alarmait du parti qu’il allait prendre, et ses alarmes étaient toujours fondées. La question se représentait , dès lors, toutes les fois dans les mêmes termes : Que veut-on faire de l’Algérie? Veut-on l’abandonner, veut-on la conserver ! Les Chambres, la presse, la France entière, s’en occupaient, elle gouvernement n’osait pas dire non : mais il osait moins encore dire oui. A chacune de ces crises , on voyait surgir ces ambitions qui , dans leurs systématiques attaques contre la conquête d’Alger, ne tenant compte ni de l’honneur ni de la dignité de la France, sacrifiant l’un et l’autre à un froid calcul d’égoïsme et de vanité, venaient étayer le ministère de leur fatale influence. C’étaient toujours les mêmes prévisions funestes, les mêmes récriminations sans fondement , les mêmes exagérations dans les appréciations, les mêmes craintes simulées, les mêmes dangers signalés : mais d’honneur national, de dignité nationale, pas un mot. Le ministère approuvait, la France s’indignait, et ces hommes, plus fiers de l’approbation de l’un que soucieux de l'indignation de l’autre, persistaient dans leurs

déplorables attaques systématiques sans s’inquiéter si leur patrie n’aurait pas un jour à leur demander compte de tant de sang versé, de tant de trésors sacrifiés en pure perte (1).

Heureusement pendant ce triste débat , où l’honneur et la dignité d’un pays étaient mis en question par ceux-là mêmes qui étaient chargés de le représenter, de nobles et dignes paroles retentissaient dans la France entière : « Je vous « somme , disait M. Mérilhou aux ministres et à la chambre « des Pairs, je vous somme de conserver l’Algérie, et je de- « mande une loi qui déclare cette province définitivement « acquise à la France. » D’autre part, le duc d’Orléans écrivait au roi Louis-Philippe , son père : « La conversion « de la Barbarie en province européenne marquera votre « règne d’un des grands évènements du siècle. »

Ce qui donnait, en cette circonstance, plus d’importance encore à la question d’ Afrique , c’est que le débat avait été soulevé parla prise de Constantine, et que la province, dont cette ville était le chef-lieu, passait pour la partie de la Régence où la civilisation pouvait le plus facilement s’implanter. Des hommes graves et sérieux , qui s’étaient donné la peine d’étudier ce dont ils parlaient, avaient constaté que, sous toutes les dominations, ses populations s’étaient montrées moins rebelles à toute autorité que celle des autres provinces; que pendant que , dans l’Ouest, les dominateurs conservaient toujours à l’autorité un caractère purement militaire, ils établissaient dans l’Est un ordre civil rarement troublé ; et qu enfin chez les anciens écrivains, les mots, rappelant la fertilité de la terre et la soumission des indigènes, s’appliquaient presque exclusivement à l’Est, tandis que, au contraire, ceux appliqués à l’Ouest ne rappelaient que la rigueur du climat , la stérilité du sol et la férocité des mœurs de ses habitants. Quelques années après , un économiste consciencieux et profond (2) résumait toutes ces idées dans un court

(1) Parmi ces hommes, dont le systématique acharnement dans la question d’Afrique a été plus fatal à la France que dix batailles perdues, étaient le comte Jaubert, Desjobert, Duvergier de Hauranne, Gasparin, Passy, de Sade, etc.

(2) Enfantin. Colonisation de l’Algérie,

précis historique que nous mettrons sous les yeux des lecteurs, quoiqu’il nous paraisse pris d’un point de vue trop exclusif.

« Les données de Thistoire qui nous raconte la vie des peuples, dit Fauteur, doivent être appuyées de considérations géographiques et économiques qui confirment qu’en effet , là où étaient fixés les sociétés les plus civilisées , là aussi , la configuration du sol et la nature du climat se prêtaient à leur développement. Là aussi , la fertilité de la terre favorisait leur richesse; car des circonstances politiques pourraient avoir gêné leurs dispositions naturelles dans le choix de leur habitation,

« Depuis l’occupation romaine, l’Afrique carthaginoise nous est assez connue, nous savons la forme générale que cette conquête lui a donnée ; et depuis lors, deux grands évènements, l’invasion arabe et l’établissement du gouvernement des Turcs sont encore venus nous révéler clairement les principales conditions de sa vie.

« Une circonstance commune à ces trois phases de Fliistoire de l’Afrique septentrionale, circonstance qui tient, il est vrai, en grande partie à la position des contrées d’où venaient les conquérants, mais qui ne tient pas seulement à cette cause, ainsi que nous le montrerons tout-à l’heure, c’est que la conquête, l’occupation et je dirai même la colonisation, se sont faites de l’est à l’ouest. Non seulement, les conquérants marchaient dans cette direction avec leurs armées, mais ils suivaient la même route pour organiser et civiliser progressivement le pays conquis.

Si bien que Rome, par exemple, pendant sa longue domination d’Afrique, a toujours conservé (depuis Gibraltar jusqu’à l’Océan) son caractère purement mUllaire dans l’ouest, tandis qu’elle avait porté tout son ordre civil dans l’est. De même les Arabes, après avoir fondé passagèrement leur capitale d’invasion à Kairouan, à mi-chemin d’Égypte en Espagne, n’organisèrent solidement leur gouvernement qu’en Espagne même, tandis qu’ils étaient harcelés en Afrique à Fex, à Maroc, à Tlemcen, par les révoltes continuelles des

tribus indigènes. Et enfin les Turcs, qui ont successivement étendu leur empire sur toute la côte de la Méditérannée, depuis FAsie-Mineure jusqu’à Oran, se sont arrêtés à ce dernier point, et le sultan de Constantinople a trouvé dans Maroc un sultan rival, de race indigène, qui a limité l’empire, soi-disant universel, du successeur du prophète.

« J’ai dit que cette marche des conquérants n’était pas due seulement à ce que ceux-ci partaient des contrées orientales et s’éloignaient par conséquent de la mère-patrie à mesure qu’ils marchaient vers l’ouest : la preuve en est dans l’établissement brillant des Arabes en Espagne. Certes, si l’Algérie avait semblé aussi favorable que l’Espagne à leur établissement, ils l’auraient préférée, puisqu’elle était moins éloignée des villes saintes; tandis que, au contraire, sur toute la ligne qui joint le Caire à Cordoue, leurs Califes n’ont posé, qu’en passant, leur tente à Kairouan et les Arabes n’ont pas laissé, sur cette longue route, un seul monument qui annonçât la volonté de s’y fixer pour des siècles. C’est donc par d’autres considérations que celle de l’éloignement de la mèrepatrie, que se forment les établissements fixes d’une conquête.

« Quant aux Romains, si Carthage est le point de l’Afrique le plus rapproché de Rome, Saldæ n’était guère plus loin de Rome qu’Adrumette; Cœsarée n’en était pas plus éloignée que Gabes, et enfin Lambesa était plus difficile à atteindre qu’Oran; et pourtant nous voyons les Romains former leur première province du territoire qui est aujourd’hui une partie de la Régence de Tunis ; puis organiser la Numidie, ensuite coloniser la Mauritanie de Sétif, mais rester en armes dans la Mauritanie Cæsarienne et dans la Tingitane. Le christianisme lui-même confirme, par l’histoire de l’église d’Afrique, cette marche de la civilisation de l’est à l’ouest ; après Carthage, Hippone, Cirtha et Mila, quelles sont les villes dont l’église a rendu le nom célèbre? Dans un mémoire sur la Division territoriale établie en Afrique par les Romains , mon collègue et ami, M. Canette, a fait remarqner que le nombre des évêchés diminuait dans une progression très rapide en allant de lest

à l’ouest; que le nombre des villes portant le nom de colonîa diminuait également dans cette direction, à mesure que croissait, au contraire, le nombre de noms indicateurs de camps, de forteresses, d’établissement militaire ; que l’est renfermait plusieurs lieux désignés par le nom à^horrea (magasins, dépôts de céréales), tandis que l’ouest n’en renfermait aucun : enfin que les révoltes principales contre les Romains partaient toujours de l’ouest.

« Et quant aux Turcs , outre ce que j’ai déjà dit de leur envahissement successif des côtes orientales et méridionales delà Méditérannée jusqu’à Oran, si nous limitons même la question à leur établissement dans la Régence d’Alger, toujours bien moins soumise à la Porte que celle de Tunis et de Tripoli, et infiniment moins que le pachalick d’Égypte et celui de Syrie, nous reconnaîtrons qq’indépendamment de l’importance du port d’Alger, comme capitale d’un gouvernement dont la piraterie était une des principales ressources, les trois grandes divisions de la Régence, Constantine, Tittery et Oran étaient entre elles dans un rapport conforme à la thèse que je soutiens;

a Le beylick de Constantine était un vrai royaume dans le royaume ; sa nombreuse population, l’étendue et la richesse de son territoire, ses relations faciles avec la fertile régence de Tunis, sa profondeur dans l’intérieur des terres, l’élévation et par conséquent la température de la plus grande partie des terres cultivables, enfin la douceur d’une population qui se laissait gouverner par quelques centaines de Turcs, faisant chaque année une promenade de perception d’impôts, rendaient cette province et son bey incomparablement supérieurs aux beyliks et aux beys de Tittery et d’Oran. Et ajoutons aussi, ce qui a été souvent signalé à propos d’Âbd-el- Kader et de son père Mohhi-ed-Din, que c’est toujours dans l’ouest qu’ont eu lieu les protestations de tribus indépendantes et belliqueuses et des tentatives de révolte contre la domination des Turcs.'

« Si ces considérations générales sur les trois grandes conquêtes de ce pays que nouspossédons aujourd’hui sont vraies^

ne devons-nous pas profiter pour nous-mêmes d’un pareil enseignement. »

Ces motifs qui, sans avoir été définis en 1839 d’une manière si précise, étaient généralement pressentis dans leurs conséquences incontestables, donnaient à la nouvelle conquête une importance majeure ; aussi l’opinion publique s’était-elie plus que jamais sérieusement alarmée de voir toujours remettre en question ce qu’elle avait lieu de croire définitivement jugé depuis longtemps. Mais il était dit qu’après avoir lutté pendant sept ans contre les fautes et le mauvais vouloir du gouvernement, elle aurait à supporter longtemps encore les conséquences des unes et de l’autre.

CHAPITHE XI.

Le comte Vaîée. — Résultat de la politique du ministère français. — And-el- Kader après le traité de la Tafiia : il organise la province de Tittery : sa politique à l’égard des tribus du désert. -- Convention supplémentaire au traité de la Tafna. — Camps de Blidah. — Organisation de la province de Constantine : son résultat.— Reconnaissance sur Stora.— Fondation de Philippeville.— Djidgeli. — Beau fait d’armes de Djmmilah.— Embarras d’Abdel-Kader : ses menées. — Résultat de l’inexécution du traité de la Tafna. — Passage des Portes-de-Fer. — Marche sur Hamza. — Nouveau soulèvement général.— Envoi de renforts en Afrique.— Les Français prennent l’offensive. — Héroïque défense de Mazagran : son effet moral. — Le tombeau de la chrétienne. — Nouveau passage du Téniah de Mouzaïa. — Milianah. — Résultat fâcheux du système suivi en Afrique. — Le maréchal Yalée demande son rappel..

Le lieutenant-général d’artillerie comte Valée, était né dans l’Aube, à Brienne-le-Château, en 1773. En 1792, il entra au service, comme sous-lieutenant, à l’école d’artillerie de Châlons. Promu au grade de lieutenant, en 1793, il assista aux sièges de Charleroi, de Landrecies, du Quesnoy, de Valenciennes, de Condé, de Maëstricht, au passage du Rhin à Neuwied, à la bataille de Wurtzbourg, à celles de Mœskirclie et de Hohenîinden. La manière particulière dont il se distingua dans ces diverses affaires lui fit rapidement franchir les premiers grades, et, en 1804, l’Empereur le nomma lieutenant-colonel d’artillerie et chevalier de la Légion-d’Hon-

ALGÉRIE. Ci

neur. Sa belle conduite aux batailles d’Iéna, Eylau, Friedland, et pendant la campagne de 1808, le firent successivement nommer colonel du 1®’^ régiment d’artillerie, commandant de l’artillerie du troisième corps de l’armée d’Afrique, et officier de la Légion-d’Honneur. Nommé général de division en 1811, il se fit remarquer pendant toute la campagne de 1812, et, dans les Cent Jours l’Elmpereur lui confia le commandement de l’artillerie du cinquième corps. Sous la Restauration, il fut successivement nommé inspecteur-général, rapporteur, puis président du comité central d’artillerie. La Révolution de Juillet l’avait maintenu aux premiers grades dans l’arme spéciale où il s’était toujours montré homme de courage, de science et de progrès.

Pendant que la victoire inaugurait la puissance française dans la province de Constantine, et que le gouvernement de France se montrait indécis, irrésolu à en recueillir les fruits, dans les autres provinces, les difficultés s’accroissaient. La politique tortueuse des ministres français et le traité de la Tafna allaient susciter des obstacles tels qu’il ne devait bientôt plus être possible d’y remédier sans un grand déploiement de forces et une occupation permanente. Ainsi, par un heureux hasard, le ministère allait se trouver amené, par les conséquences mêmes de son mauvais vouloir, à faire ce qu’on aurait dû effectuer depuis longtemps pour consolider d’abord et ensuite assurer la domination française en Afrique.

En effet, depuis le traité de la Tafna, Abd-el-Kader avait grandi de puissance et d’autorité : pendant que les ministres français discutaient la lettre du traité, lui agissait. Son premier soin avait été de régulariser l’administration de la province de Tittery, qui lui avait été concédée par la convention du 30 mai. El-Berkani fut replacé à' la tête de la province avec le titre de kalifa : il eut le gouvernement des tribus et celui de Médéah où fut fixée sa résidence. Le pays fut divisé en trois aghaliks ou circonscriptions administratives, confiée!? chacune au commandement d’un agha. Les tribus, selon leur position géographique, et en respectant, autant que possible, les liens que la fréquentation des mêmes marchés avaient T. ii.^ 5

étalDÜs entre elles, furent réparties dans ces divers aghaliks. Il y eut Faghalik du Tell qui comprit les sept Outhans qui environnaient Médéah : celui du Gherk (de Test), comprenant le grand Outhan du Djehel-Dira et d’autres tribus : et enfin Faghalik du Kebla (du sud), renfermant les tribus du sud.

L’organisation adoptée par x\bd-el-Kader eut, sur l’organisation établie antérieurement par les Turcs, l’avantage de soumettre tout le pays à une autorité unique, à une administration uniforme. Elle fut ensuite constituée de telle sorte que les relations des tribus avec l’autorité nouvelle, n’eurent rien de plus onéreux pour elles que sous les Turcs, et, qu’en payant d’abord un faible impôt, elles croyaient plutôt fournir un subside au chef d’une famille de Marabouts qu’ils vénéraient, qu’acquitter une contribution à un gouvernement reconnu. Ainsi, pendant que l’autorité française persistait à reconnaître officiellement à Abd-el-Kader le titre d’Émir, celui-ci, dans ses rapports avec les tribus s’appliquait autant que possible à le dissimuler. Ce fait prouve, plus que tout, Fignorance, l’inconséquence et la légèreté avec lesquelles les affaires d’Afrique ont été, pendant longtemps, conduites.

Cette organisation nouvelle de la province de Tittery, par Abd-el-Kader, aurait pu fournir encore au gouvernement français un autre enseignement, si ce gouvernement avait jamais été disposé, en ce qui concerne du moins l’Algérie, à tenir compte de l’expérience et des faits ; c’est qu’au milieu de tous ces changements de régime, de toutes ces modifications de procédés administratifs qu’y introduisit Abd-el-Kader, la tribu resta la base inaltérable de cette société : elle fut toujours commandée par un kaïd nommé par le chef de la province, et ayant sous ses ordres des scheicks ; de même que la tribu {arch) était décomposée en fractions (ferka) et la fraction en douars de plusieurs tentes. Cette base d’organisation, fondée sur l’état normal de la société arabe, tend journellement à être dénaturée par la bureaucratie française, qui en est encore à comprendre la différence qui existe entre la France et l’Algérie, c’est-à-dire un pays où il n’y a pas de famille, et où son action est annulée, et un peuple chez qui la

famille est fortement constituée, et dont Taction existe dans toute sa forcé primitive.

Âbd-el-Kader pe borna pas ses réformes à Faction administrative : il changea entièrement les bases des institutions politiques adoptées par les Turcs. Aux tribus du Makhzen, il substitua des troupes régulières : une division territoriale et une organisation administrative mieux entendues remplacèrent Faction des postes militaires situés au milieu des tribus. Sous l’administration turque, le pouvoir du Kaïd, ou pouvoir exécutif, avait envahi et paralysé le pouvoir judiciaire du Kadhi : les justiciables avaient alors perdu la plus grande garantie ; Abd-el-Kader rendant au Livre de la Loi une partie de son ancienne autorité, substitua la discussion appuyée sur des textes, au caprice du chef. Revivifiant ainsi les sentiments religieux, cherchant sa principale force dans la création de l’unité entre les tribus, il posait la révolution politique comme le premier jalon de la rénovation sociale. Les Arabes, exaltés à la fois d’indignation et de fureur contre des étrangers infidèles et animés d’une vive ardeur pour une nationalité si longtemps comprimée, se livraient à lui sans s’apercevoir que leur indépendance s’enserrait dans les liens d’un pouvoir oppresseur et avide. Pour dessiller leurs yeux, il fallait que les malheurs de la guerre eussent lassé le fanatisme. Mais en attendant, ils étaient de toutes parts ou soulevés ou prêts à l’être. Dans la province d’Alger, les troubles avaient recommencé, et le général Négrier qui y commandait en l’absence du gouverneur-général, n’avait que quinze cents hommes en état de tenir la campagne : il fit des représentations à un des lieutenants de l’Émir et n’en obtint que cette ironique réponse : « Il est un moyen bien simple d’assurer la tranquil- « lité du pays ; c’est d’en confier la police à mon maître ; si « les Français veulent que ces troubles n’aient plus lieu, ils

n’ont qu’à se borner à occuper Alger. »

Cette insultante réponse n’ouvrit pas les yeux au ministère français ; pour le convaincre des véritables projets d’ Abd-el- Kader, il fallut que ce dernier pénétrât au-delà des montagnes ^ui bornent les provinces d’Alger et de Tittery et qu’il vînt

poursuivre, ]us(Jiie sur le territoire français, des tribus qui refusaient de reconnaître son autorité. Le maréchal Valée fut alors renvoyé à Alger, et ramena avec lui quelques troupes : il y arriva dans les premiers jours de novembre.

Au lieu d’étouffer dans son germe une insurrection qui menaçait de toutes parts d’éclater, on négocia, on discuta sur quelques clauses du traité de la Tafna : l’article 2 surtout qui présentait une clause fort équivoque au sujet des limites à l’est d’Alger, fut le texte de ces discussions. Abd-el-Kader envoya même à Paris son secrétaire intime, Sidi-Mouloud-ben-Arraclî, pour obtenir une interprétation favorable, et le ministère eut cette fois l’heureuse inspiration de se récuser : il eût été à désirer qu’en toute circonstance il en eût fait autant. Sidi-Mouloud-ben-Arrach reçut l’invitation de s’entendre à Alger avec le gouverneur-général, et le 4 juillet 1838, fut signée la convention suivante, annexe supplémentaire ou interprétative de quelques articles du traité de la Tafna.

« Art. 1". — Dans la province d’Alger, les limites du territoire que la France s’est réservé au-delà de l’Oued-Kaddara, sont fixées de la manière suivante : le cours de l’Oued- Kaddara jusqu’à sa source au mont Thibiarin; de ce point jusqu’à Tisser ; au-dessus du pont de Ben-Hini, la ligne actuelle de délimitation entre TOuthan de Khachna et celui de Beni-Djaah ; et au-delà de Tisser, jusqu’au Biban, la route d’Alger à Constantine, de manière à ce que le fort de Hamza, la route royale et tout le territoire au nord et à Test des limites indiquées, restent à la France, et que la partie du territoire de Beni-Djaah, de THamza et de TOuannougha, au sud et à l’ouest de ces mêmes limites, soit adminjstx’ée par l’Émir.

« Dans la province d’Oran, la France conserve le droit de passage sur la route qui conduit actuellement du territoire d’Arzeu à celui de Mostaganem : elle pourra, si elle le juge convenable, réparer et entretenir la partie de cette route à Test dç la Macta, qui n’est pas sur le territoire de Mostaganem ; mais les réparations seront faites à ses frais et sans préjudice des droits de l’Émir sur le pays.

« Art. 2. — L’Émir, en remplacement des trente mille fanègues de blé et des trente mille fanègues d’orge qu’il aurait dû donner à la France avant le 15 janvier 1838, versera, chaque année, pendant dix ans, deux mille fanègues de blé et deux mille fanègues d’orge. Ces denrées seront livrées à Oran, le l®** janvier de chaque année, à dater de 1839. Toutefois, dans le cas où la récolte aurait été mauvaise, l’époque de la fourniture serait retardée.

« Art. 3. — Les armes, la poudre, le soufre et le plomb, dont l’Émir aura besoin, seront demandés par lui au gouverneur-général qui les lui fera livrer à Alger, au prix de fabrication, et sans aucune augmentation pour le transport par mer de Toulon en Afrique.

« Art. 4. — Toutes les dispositions du 30 mai 1837 qui ne sont pas modifiées dans la présente convention continueront à recevoir pleine et entière exécution, tant dans l’Est que dans l’Ouest. »

Cette convention supplémentaire n’arrêta pas x4bd-el-Kader dans ses projets d’agrandissement, soit de territoire, soit d’autorité. Il laissa son agent Ben-Arrach négocier pour les délimitations nouvelles et, pendant ce temps, il-prenait possession de quelques uns des points qui étaient en discussion, et envoyait des agents jusque dans les tribus soumises à la France, pour les détacher de cette alliance. C’est ainsi, qu’en décembre 1837, après avoir porté son camp dans l’Outhan d’Ouanougha près de Hamza, il avait reçu la soumission des tribus situées de l’autre côté des montagnes de l’Est; il avait fait quelques tentatives, jusque dans celles des extrémités orientales de la Metidja soumise.

Le maréchal Valée,homme d’un grand talent pour la grande guerre, était peu propre à cette guerre de surprises, de razzias, de positions qui seules pouvait intimider les tribus ébranlées, déjouer les menées de l’Émir et faire cesser un état qui n’était ni la paix ni la guerre, et laissait planer surtout et partout une incertitude qui ne pouvait en définitive que tourner contre la France; Abd-eî-Kader le savait, et il ne négligeait rien de tout ce qui pouvait la prolonger. Aussi, le maréchal Valée ayant

envoyé sur le haut Khamis deux mille cinq cents hommes pour y établir un camp et surveiller les mouvements d’Abdel-Kader, celui-ci s’était retiré sur Médéah, et de là à Tekdempt dont il avait fait le siège principal de son autorité et où li préparait alors une expédition contre les tribus du désert, et principalement contre la puissante trihu d’El-Arbâ, au sud du Djehel-Amour.

On a déjà vu que la cause principale qui maintenait ces tribus en hostilité contre Abd-el-Kader, était leur vénération pour le djouat ou chef de race. L’Émir, dès sa première organisation de la province de Tittery, avait appelé aux premiers emplois de la hiérarchie politique et administrative, les marabouts les plus vénérés : il avait pensé ainsi s’assurer un concours efficace et trouver, dans les marabouts, des auxiliaires intelligents et fanatiques. C’était donner à sa politique le cachet religieux tout spécial, que la destination de son pouvoir avait donné à son œuvre. En effet, la guerre sainte l’ayant engendré, ayant favorisé son agrandissement, il devait autant que possible tout ramener à cette première origine religieuse.

Mais, avec les tribus du désert, il s’était vu dans la nécessité de transiger sur ce point. Parmi ces derniers, il en était deux surtout, les Ouled-Mokhtar et les El-Arbà qui se montraient intraitables. Les Ouled-Mokhtar étaient les djouat ( chefs aristocratiques) des Rhaman, des Ouled-Mâref, des Dëimat, des Souari, des Abaziz,des Emfata, etc. ; lesEl-Arbâ étaient ceux des El-Mâmmera, des Ouled-Salan, des El-Hadjadj, des El- Moukalif, des Ouled-Sidi et autres tribus. L’attitude hostile de ces deux tribus puissantes, était une menace permanente contre l’autorité d’ Abd-el-Kader et pouvait devenir le noyau d’autres mécontents. L’Émir pouvait se trouver ainsi entre les français maîtres du littoral et à qui il voulait faire une guerre à outrance, et les tribus du désert qui refusaient de se soumettre à l’organisation qu’il voulait leur imposer.

De tous les chefs des tribus aristocratiques de la province de Tittery, le scheikh des Ouled-Mokhtar, seul, recevait des beys turcs, lors de son investiture, un bournous rouge richement

brodé. Son pouvoir sur ces contrées était si solidement établi, que les beys de Tittery voyaient plutôt en lui un allié qu’un sujet. C’était lui qui était chargé de préparer l’exécution de la razzia lorsqu’une tribu du Sud avait mérité un châtiment ; tout se préparait secrètement, on endormait la défiance des rebelles, on reconnaissait leur campement : un exprès envoyé à Médéah par le chef du désert, fixait un rendez-vous où les troupes du bey et la cavalerie de Ouled-Mokhtar devaient se rencontrer. On marchait rapidement de nuit, on tombait à l’improviste sur les coupables, on les cernait et on saisissait leurs troupeaux; le puissant scheikh des Ouled-Mokhtar était alors traité avec les plus grands honneurs et avait une forte part dans la répartition du butin.

En organisant la province de Tittery en aghaliks, Abd-el- ,Kader pour se montrer conséquent avec son système politique, eût bien voulu ne confier les hauts emplois qu’à des marabouts; mais il fut obligé de faire une concession au chef des Ouled- Mokhtar et de l’investir d’une fonction éminente : il le nomma, pour se l’attacher, agha du Kebla. Les tribus qui faisaient partie, sous l’administration turque, de l’apanage des grands dignitaires du Divan, se trouvèrent ainsi réunies sous le commandement du scheikh des Ouled-Mokhtar. Cette extension d’autorité exigeait une compensation ; l’Émir tacha alors de diminuer l’action de cette tribu sur les plus fortes tribus nomades du désert, en leur ouvrant des marchés nouveaux au sud de la province d’Oran et principalement à Takdempt. Ce fut pour atteindre ce résultat qu’il avait résolu une expédition contre la puissante tribu d’El-Arbâ.

Cette tribu comptait environ trente mille âmes : elle pouvait mettre à cheval pour le combat quinze à dix-huit cents hommes. Elle avait pour scheikh Tedjini, et avait refusé de reconnaître l’Émir et d’acquitter le tribut : ses dépôts étaie:>t dans les petites villes de Lagho'uat, de Tadjmout, et surtout d’Aïn-Madhi, spécialement gouvernée par la famille Tedjini. Ce fut devant cette dernière ville que, pendant que se négociait la convention supplémentaire du 4 juillet, Abd-el-Kader avait été mettre le siège. Ses forces régulières se montaient alors à

quatre »iîîle cinq cefits hommes d’infanterie, rnilîe cavaliers, cent cinquante canonniers, douze pièces de campagne et vingt-cinq pièces de siège. Mais la ville d’Aïn-Madhi était défendue par les difficultés naturelles de ses approches et le siège menaçait de traîner en longueur.

Pendant ce temps les lieutenants de l’Émir levaient partout des impôts, des soldats, des vivres, des munitions : la convention supplémentaire du 4 juillet avait été signée mais non pas ratifiée par Abd-el-Kader qui , campé à cent lieues des côtes, dans une région à peu près inconnue, ne laissait accorder ni escorte ni guide pour arriver jusqu’à lui, et connaître ses véritables intentions au sujet de cette convention. Tout cela annonçait des dispositions très peu favorables. *

Le ministère français, prévenu de ces faits par le maréchal Valée, lui prescrivait de patienter, d’attendre, ce qui, dans la situation des choses, pouvait se traduire par ces mots : « Attendez qu’Abd-ed-Kadder ait soulevé toute l’Algérie contre nous, puis nous verrons ce que nous avons à faire. » Ainsi, même après la prise de Constantine, et malgré la tranquillité dont jouissait cette province, c’étaient toujours les mêmes inconséquences, les mêmes indécisions, les mêmes mauvais vouloirs. Dans cette question de l’Algérie, le gouvernement français n’avait jamais su prendre un parti de lui-même, et cependant cette question exigeait impérieusement l’adoption d’un système. Mais demander à un ministère français quelque chose qui sorte de la routine habituelle de sa sphère, c’est demander l’impossible; c’est triste pour la vanité nationale, mais c’est vrai.

Cependant le maréchal Valée, sur qui pesait la responsabilité nominale de l’administration de l’Algérie , ne crut pas devoir se résigner à cette singulière politique qui consistait à laisser s’agraver le mal, quitte ensuite à y opposer un énergique remède; il comparait avec raison le ministère à un médecin qui, ayant à traiter le membre gangréné d’un malade, voudrait attendre, pour opérer, que la gangrène eut gagné le corps. Sans tenir compte des injonctions ministérielles, il se porta sur Blidah et Goleah qu’il occupa, aux termes du traité

ALGËRIL.

delà Tafna. fl coiwit Blidah de deux camps relrantliés, Tim entre Blidah et la Chiffa, l’autre à l’ouest de Blidah, de manière à couvrir la route qui conduisait au camp de l’ouest et à s’assurer ainsi, dans toutes les directions, les chemins qui conduisaient à l’est et à l’ouest de la plaine.

Dans la province de Constantine, il fît plus encore : il régularisa les diverses branches de l’administration ; il s’occupa des divisions territoriales en tenant compte des traditions locales, en consultant les intérêts des indigènes, en ménageant les influences acquises ; bien plus, il conserva même avec soin certaines dignités consacrées par le respect des populations arabes , mais qui étaient en contradiction flagrante avec la hiérarchie civile et militaire française. Le ministère trouva ce dernier fait surtout très hardi ; aussi se hâta-t-il de dire que ce n’était qu’à titre d’essai, sans soupçonner qu’en doutant de l’efficacité de ce moyen, il faisait preuve en cela d’une ignorance peu pardonnable. Mais la question de l’Algérie avait toujours paru trop peu importante pour que les ministres consacrassent un peu de leur temps à l’étudier. A chaque discussion du budget chacun d’eux demandait ce qu’il avait à demander et, l’allocation obienue, ne s’en occupait plus si quelque incident imprévu ne venait, dans l’intervalle d’un budget à l’autre, troubler sa quiétude à ce sujet. Voilà comment avait été jusqu’alors régie l’Algérie par la plupart des nombreux ministères qui s’étaient succédés depuis 1830. Le peu de bien qui s’était fait était l’œuvre des gouverneurs ou des généraux qui n’avaient pas attendu des instructions ; mais l’exemple du maréchal Clausel était là pour leur apprendre qu’ils eussent toujours à se borner dans les plus étroites limites. On comprend alors tous les embarras, toutes les difficultés qu’a présentés longtemps cette conquête , et si l’on faisait la part des circonstances malheureuses et des causes qui les ont amenés, on serait étonné de voir qu’en tout et pour tout, c’est au gouvernement de France qu’il faut les imputer.

Cependant l’organisation établie par le maréchal Valée dans la province de Constantine avait porté d’heureux fruits ; partout régnait la tranquillité, partout les impôts se perce-

vaient sans difficulté, et chaque jour de nouveaux chefs de tribus venaient faire leur soumission.

A douze lieues de Constantine, sur la route du port de Djidgelli, est bâtie la petite ville de Milah qui pouvait devenir une base importante d’opérations dans toutes les circonstances où l’intervention française deviendrait nécessaire, soit du côté de Stora, soit dans la direction des Portes-de-Fer. Le kaïd de cette petite ville était venu faire sa soumission , et le maréchal Valée lui en avait confirmé l’investiture. D’autres kaïds soumis avaient été aussi maintenus dans leur autorité, et le maréchal Valée n’avait eu qu’à se louer d’une politique qui ménageait les susceptibilités des Arabes, qui flattait leurs sympathies et qui était toute naturelle dans l’état de leurs mœurs et de leurs usages. Aussi, ayant résolu de compléter la recherche d’une plus courte voie de Constantine à la mer, et ayant chargé le général Négrier d’une reconnaissance sur Stora à travers un pays totalement inconnu et où les Turcs eux-mêmes n’avaient pas osé s’aventurer, il se présenta une circonstance fort singulière : c’est que la colonne française, ayant franchi les montagnes qui séparent le Rummel du bassin de Stora, put s’avancer jusqu’aux ruines de Rusicada sans être inquiétée ; au retour seulement, quelques Kabyles tentèrent une attaque, et les nouveaux auxiliaires demandèrent à les combattre et se battirent, en faveur des Français, avec une vigueur remarquable. Peu après, quelques meurtres furent commis, dans la même province, sur des Français isolés. Il fut ordonné à Ben-Aïssa, kalifa du Sahel, de découvrir et de punir les coupables. Huit Arabes furent arrêtés : un conseil de guerre indigène s’institua de lui-même, composé du kalifa du Sahel, des kalifas de la Medjanah et de Ferdjiona, du scheik El-Arab et du kaïd des Haractas. Les prévenus furent entendus, jugés et condamnés à mort. Le lieutenant-général ifut appelé à sanctionner ce jugement. Ainsi des Arabes avaient été arrêtés, jugés, condamnés et exécutés par des Arabes pour assassinat commis sur des chrétiens. Tel était, dès son début, dans l’ordre militaire et dans l’ordre judiciaire et administratif, le résultat du maintien des pouvoirs indigènes que, maigre

ccîd, le ministère français persistait toujours à ne vouloir considérer que comme un essai.

La reconnaissance sur Stora avait déterminé l’ouverture d’une route passant par le camp de Smendou et celui de l’Arrouch et en trois marches, conduisant de Constantine à son port naturel. Cette route fut poussée avec vigueur, et clans les premiers jours d’octobre, quatre mille hommes partis du camp de l’Arrouch purent camper, sans éprouver de la i résistance, sur les ruines de Russicada^ dont les vestiges oc^ cupent une grande étendue et attestent les larges proportions et la solidité que les Romains donnaient à leurs constructions. Plusieurs citernes immenses étaient encore intactes et ne demandaient qu’à être nettoyées pour servir dè réservoir, comme au temps de l’occupation romaine. Sur cet emplacement, dans une gorge fermée par les versants de deux petites montagnes, on jeta les fondements d’une ville qui reçut le nom de Philippevitle, On ne s’occupa d’abord que de fortifier cette position importante et de couronner par des ouvrages de défense les crêtes des collines. Quelques cantiniers y bâtirent des baraques. Les ruines romaines qui jonchaient le sol fournirent les premiers matériaux : de nouvelles murailles s’élevèrent, formées de pierres taillées depuis plus de vingt siècles. La ville a depuis lors pris une grande extension, et elle sera sous peu une des plus importantes de l’Algérie. Il est fâcheux cependant que pour Philippeville, comme pour les autres villes d’Afrique, on ait cru devoir adopter le système des constructions françaises, c’est-à-dire des rues larges, des bâtiments percés aux quatre faces de larges fenêtres. Les architectes français ont cru naïvement que le peu de largeur des villes d’Orient provenait ou d’un manque de goût ou d’ignorance, que ces maisons à cours intérieures, ces ouvertures exclusivement pratiquées dans les cours n’étaient qu’une forme adoptée par les Orientaux pour cacher leurs femmes : ils n’ont rien vu au-delà et n’ont pas même soupçonné qu’en Afrique, comme dans toutes les chaudes températures, le soleil est un Vival des plus redoutables. Voici cependant ce qu’écrivait Tacite à propos de la restauration de Rome après l’inççndie de

Néron (1): «Quelques-uns croyaient ranciennc forme plus « convenable pour la salubrité. Ces rues étroites ne faisaient « pas à beaucoup près un passage aussi libre aux rayons du « soleil, au lieu que maintenant toute cette largeur qui reste « à découvert, sans aucune ombre qui la défende, est en butte « à tous les traits d’une chaleur brûlante. »

Ces pacifiques succès obtenus dans la province de Constantine engageaient le maréchal Valée à en poursuivre d’autres. Il fit occuper définitivement Miîah, ouvrit par Djimmilah et Setif une voie de communication avec les auxiliaires qu’il comptait dans la plaine de la Medjana, prépara l’occupation de Djidgelli et se disposa à aller prendre possession du fort de Hamza.

Cette extension de territoire et d’autorité résultait de la convention supplémentaire du 4 juillet qu’Abd-el-Kader n’avait cependant pas encore ratifiée. Toujours retenu à Aïn- Madhi dont le siège traînait en longueur, il laissait le champ libre aux troupes françaises, restait impénétrable à toute communication et entretenait seulement de nombreux agents dans les provinces pour faire de nombreuses levées d’hommes et d’impôts, intimider ou menacer les tribus soumises et maintenir en hostilité les tribus rebelles.

Par cette conduite, où se révélait toute la subtile politique arabe, il avait déjà amassé contre lui de nombreux griefs dans les trois provinces d’Alger, de Constantine et d’Oran. Instruit de tous les faits, le ministère français prescrivait cependant impérieusement au maréchal Valée de ne pas prendre l’initiative d’une rupture contraire, disait-il, aux véritables intérêts de la France, et de se contenter de rappeler à l’Émir les griefs de la France contre lui. L’Émir ne daignait pas même répondre à ces représentations, et il avait raison. Quant au maréchal Valée, tout en tenant compte de ces prescriptions singulières, il ne négligeait aucun des moyens qui pouvaient, dans le cas d’une conflagration imminente, assurer à la France quelques bonnes positions. C’est ainsi qu’il projeta deux petites

1) Tacite. Ann. xv,

expéditions, Vme sur Djidgelli, l’autre sur Djîmmilah, pour occuper le fort de Hamza.

Djidgelli, le Gigel des Arabes et l’ancienne Igilgilis des Romains, est bâtie sur une langue de terre qui s’avance dans la mer. Le double mouillage de cette localité serait complètement couvert de la mer du large par une chaîne de rochers qui courent vers le nord-est, si ces rochers formaient une ligne continue ; mais séparés par des intervalles assez considérables, ils donnent libre passage aux vagues qui rendent ce mouillage un des plus mauvais de la côte de l’Algérie, surtout pendant l’hiver. L’ancienne Igilgilis, élevée par l’empereur Auguste au rang de colonie romaine, paraît cependant avoir eu de l’importance : elle était traversée par plusieurs grandes voies conduisant à Cirtha et à Hippone. A l’avènement du christianisme en Afrique, elle fut ville épiscopale. Lors de l’invasion arabe, elle résista énergiquement aux conquérants et, plus tard, elle se défendit avec succès contre les conquérants de Tunis et de Bougie. Du XIP au XVR siècle, elle eut des relations commerciales très étendues avec les navigateurs de l’Italie septentrionale qui fréquentaient tous les ports du Maghreb. En 1514, elle se donna à l’aîné des Barberousse qui prit le titre de sultan de Gigel et en fît le dépôt de ses prises. Sous Louis XIV l’amiral Duquesne s’en empara, mais l’abandonna peu après. Depuis lors, Gigel ruinée , détruite, exposée aux excursions périodiques des Kabyles, n’a été qu’une misérable bourgade où s’élevait à peine, lors de l’expédition de 1839, une cinquantaine de barraques en pissé ou en pierre. Son occupation cependant avait quelqu’importance pour les Français qui, au moment de s’engager dans l’intérieur, ne pouvaient laisser sur leurs flancs, entre eux et [la mer, une population insoumise.

La ville devait être attaquée par terre et par mer ; mais dès que la flottille expéditionnaire montée par le premier bataillon de la légion étrangère, cinquante sapeurs du génie et quatre pièces de campagne, parut sur la plage, les habitants se réfujgièrent sans se défendre chez les tribus voisines. La partie du corps expéditionnaire, qui suivait la voie de terre, fut dirigé

sur Djimmilah où les Français avaient un petit échec à venger. Déjà, quelques mois auparavant, un double mouvement avait été dirigé d’Alger et de Constantine pour aller ravitailler la garnison de Djimmilah et aller prendre possession du fort de Hamza. Le corps expéditionnaire, parti d’Alger, devait suivre la route dite soltania , traverser le défilé des Bibans et atteindre Hamzà par une voie qu’aucune armée européenne n’avait parcourue depuis les Romains. Des pluies . torrentielles qui survinrent, ne permirent pas à cette colonne d’entrer en campagne. Le général fGallois cependant, parti de Constantine, avait atteint Setif, l’ancienne capitale de la Mauritanie sitifîenne et alors un amas de ruines. Il s’attendait, d’après le plan convenu, à voir le gouverneur-général s’avancer jusqu’aux limites des deux provinces ; mais la persistance du mauvais temps n’avait même pu permettre de prévenir le général Gallois des difficultés qui avaient arrêté la marche de la colonne partie d’Alger. Les Kabyles ne tardèrent pas à attaquer ce corps isolé : ils commencèrent à le harceler dans sa marche, à s’embusquer à tous les défilés où des accidents de terrain, nombreux dans ces parages, favorisaient l’attaque ; mais ils ne purent parvenir à l’entamer, et la colonne arriva saine et sauve à Milah. Les Kabyles se rejetèrent alors sur la petite garnison de Djimmmilah qui ne comptait qu’un bataillon, deux obusiers de montagne et quelques cavaliers. Les assaillants étaient au nombre de quatre ou cinq mille. Pendant six jours consécutifs, la petite garnison eut à repousser les attaques continuelles des Kabyles, qui firent preuve, en cette circonstance, d’un acharnement peu commun. Abritée seulement par cette ruine romaine qui n’avait pour bastions, courtine, fossés et remparts que quelques pierres placées les unes contre les autres sous le feu même des Arabes, sa résistance fut héroïque. Enfin, le septième jour, découragés par la valeur de cette poignée de braves, décimés par les feiv.; nourris de son artillerie et de sa mousqueterie, les Kabyles se retirèrent après avoir éprouvé de grandes pertes : ce fait d’armes, dont on a peu parlé, est un des plus beaux et des plus glorieux de la guerre de l’Algérie. Mais la situation de ces

braves pouvait devenir périlleuse : la saison où Ton entrait rendant les communications difficiles, ils pouvaient être exposés, non seulement à de nouvelles attaques de Kabyles, mais encore à des privations cruelles. Le général Gallois se décida à les rappeler, et Djimmilah fut momentanément abandonné.

Cétait pour aller venger ce léger échec que la colonne qui se dirigeait par la voie de terre sur Djijeli, se porta sur Djimmilah après la prise de cette première ville. Elle n’éprouva aucune difficulté sur sa route, les tribus des environs, les Beni- Mehenna, les Elias, les Badjettas demandèrent et obtinrent l’aman , et , sur le seul avis de l’arrivée d’une colonne française, les habitants de la fertile plaine de la Medjanah attaquèrent les gens de l’Émir, tuèrent un de leurs principaux chefs et leur firent un grand nombre de prisonniers. Djimmilah fut définitivement occupé.

Abd-el-Kader n’était étranger à aucun des mouvements hostiles qui se déclaraient de temps à autre contre les Français : cependant ses absences prolongées devant Aïn-Madhi avaient nui à ses intérêts. Dans l’est il n’avait que des alliés très chanceux, et le système du maréchal Valée de maintenir l’autorité des chefs indigènes influents, avait, comme par enchantement, substitué l’esprit d’ordre et de paix à l’esprit de rapine et d’anarchie dans la province la plus nouvellement conquise. Abd-el-Kader avait peu à espérer de ce côté-là. Dans l’ouest qui avait été le berceau de sa puissance, son influence avait diminué, les tribus qui avaient été jusqu’alors ses plus fermes appuis, s’irritaient de voir le centre du pouvoir se déplacer , et la tendance de l’Émir à le porter vers l’est. Puis les embarras d’Ab-el-Kader se multipliaient à mesure que s’étendait sa puissance. De nouveaux besoins l’entraînaient sans cesse à de nouvelles exactions. Indépendamment des diverses espèces d’impôts dont il avait grevé les tribus, il frappait sur elles un impôt extraordinaire nommé Mâouna, toutes les fois qu’il voulait se créer des ressources en dehors de? contributions régulières : et cela arrivait soii^ent. Contrairement aux impôts qui pouvaient être acquittés en nature, le Mâouna devait être acquitté en espècçsmonnayées. La somme

demandée par FÉmir était répartie par kalifa, puis par agliai lik, ensuite par tribu, enfin par douar. Cet impôt était le plus lourd pour les tribus et celui qui aidait le plus Abd-el-Kader à subvenir aux dépenses^ considérables, qu’avaient nécessités la formation et l’entretien des troupes régulières. Mais le renouvellement fréquent de ces demandes de contributions exceptionnelles commençait alors à fatiguer les tribus, et à user les élans de leur fanatisme.

Ce n’étaient pas là les seuls embarras du moment d’Ab-el- Kader. En voulant s’assurer, par la force, des appuis parmi des populations, où, comme dans la province d’Oran, la renommée de sa famille ne le recommandait pas, l’Émir avait bien pu soumettre quelques tribus, mais il s’était créé autant d’ennemis qui, au premier échec, ne manqueraient pas de se tourner contre lui. D’autres n’attendaient même pas ce moment : ainsi, par exemple, Tedjini,scheik de la puissante tribu d’El-Arbâ, chassé d’Ain-Madhi, avait entraîné les Beni-Mzah et d’autres tribus dans sa querelle et armait contre Abd-el- Kader : un autre chef de partisans, Mohammed-ben-Ahmed, interceptait à la frontière les secours d’armes , de munitions et d’argent que l’empereur de Maroc lui faisait passer. Le moment était dès lors favorable pour exiger énergiquement l’exécution du traité de la ïafna, auquel Abd-el-Kader avait déjà fait tant d’infractions que, malgré le système de tolérance qui lui était prescrit, le maréchal Valée avait refusé de lui livrer de la poudre et des armes : et en cela nous ne jurerions pas qu’il eût outrepassé ses instructions.

Abd-el-Kader sentait tout ce qu’il y avait de critique dans sa situation momentanée ; aussi renouvelait-il à tout propos l’assurance de ses bonnes intentions, et de son désir de conserver la paix. Les ministres français, habitués à payer avec des mots, s’accommodaient assez de cette monnaie ; mais pendant ce temps, l’astucieux Émir, sous prétexte de faire une visite à de saints marabouts de la Zouaoua (est), poussait une pointe jusqu’à Bougie; et s’il ne parvint pas à entraîner dans sa cause les tribus du groupe de montagne qu’on appelle le pâté de Èoiigie^W. constata au moins l’influence dont il y jouissait*

ALGÉRIE. Si

Toutes les démarches d’Abd-el-Kader, toutes ses mesures, tous ses actes trahissaient le désir, la volonté de recommencer la guerre. Non seulement il n’avait exécuté aucune des clauses du traité de la Tafna, mais encore il avait refusé de ratifier la convention supplémentaire du 4 juillet. Dans les provinces d’Alger, d’Oran, partout il entretenait de l’agitation, excitait les Arabes à la guerre, les empêchait de se rendre sur les marchés français, saisissait ou frappait de taxes exorbitantes les produits destinés au gouvernement d’Alger; il ne reconnaissait aucun des passe-ports délivrés par les autorités françaises ; il refusait d’acquitter la légère contribution qui lui avait été imposée ; il excitait ouvertement les indigènes à se joindre à lui, et enfin il briguait ou recevait la soumission des tribus dépendantes de la France. A tous ces faits, le ministère français recommandait de protester. Le rouge en montait au front de tous les généraux qui commandaient alors en Afrique ; il est vrai qu’ils n’étaient pas ministres. Le traité de la Tafna a soulevé bien des récriminations, il a été attaqué avec bien d’amertume et cependant nous n’hésitons pas à dire que ce n’est pas son exécution mais bien son inexécution qui a amené tous les désastres qui vont suivre. Tout désavantageux pour la France qu’était ce traité, il réglait quelque chose ; bien ou mal, il le réglait, et on a peine à croire qu’il se soit trouvé à la tête du gouvernement français des hommes assez peu soucieux de l’honneur, de la dignité et des intérêts delà France pour laisser s’écouler plus de dix-huit mois avant de forcer Abd-el-Kader ou de se battre ou de remplir les conditions du traité. Ils attendaient sans doute qu’il fût assez fort pour opposer une résistance énergique : ils n’eurent plus longtemps à attendre.

Cependant cette brave armée d’Afrique était moins impassible que le ministère. Elle voyait le fruit de ses fatigues, de ses sueurs, de son sang sinon méconnus, mais du moins dépensés en pure perte. C’était toujours la même guerre et toujours amenée par la même cause ; ses efforts héroïques repoussaient l’ennemi, le battaient, le réduisaient aux abois : un mauvais génie lui redonnait des bras et des forces ; ce mauvais génie, c’était le ministère français : l’Algérie restait toujours

Page 1