L’EMPIRE DU MAROC
Sitiiatîoa du Maroé. — Mam^^a, point favorable pour un établissement expéditionnaire. — Ports et villes du Maroc. — Commerce. — Tribut payé par les puissances chrétiennes.— Anciens rapports de la France avec le Maroc. — Populations : mœurs : coutumes. — Guerres civiles du Maroc. — Abder-Rahman. — Gouvernement politique. — Impôts : revenus : supplices : police : serment : organisation militaire. — Caravanes dans Je Grand- Déserte
L’empire du Maroc, que les Arabes nommèrent Maghrebel-Aksa (occident ca;ireme), ‘comprend une partie considérable de l’ancienne Mauritanie. Il est formé de la réunion de plusieurs petits royaumes, anciennement bornés à une seule province, et alors continuellement en guerre les -uns avec les autres. En 1512, à la suite des longues guerres civiles qui désolèrent l’empire sous les règnes des ‘derniers Mérinites, ces royaumes furent soumis et réunis sous un seul souverain, dans la famille de§ shérifs Muley-Âsun, qui se disait issue de
Mahomet. Diagonalenient coüpé d’un bouta l’autre par l’immense cordillère de l’Atlas, dont les ramifications enlacent tout le territoire de l’empire, sur une surface de deux cent \ingts lieues de longueur sur cent-cinquante de largeur, le Maroc a trois cents lieues de côtes, deux cents sur l’Océan, et cent sur la Méditerrannée. Ses ports principaux sont Tétuan, Tanger, Arzilla, Larache, qu’on peut appeler ports excentriques de l’empire à cause de leur éloignement des capitales, et Mogador, Salé, Rabat et Mamora, qui sont beaucoup plus rapprochés des résidences impériales de Fex, Méquinez et Maroc. Mamora surtout n’est qu’à vingt-cinq lieues de Méquinez, où est le dépôt des trésors du Sultan et à trente-cinq de Fex. Pour un corps expéditionnaire qui voudrait menacer l’intérieur du pays ou pousser une pointe jusqu’à Méquinez et Fex, Mamora serait le lieu d’établissement le plus favorable. Mamora, il est vrai, grâce à l’apathie musulmane, n’est plus maintenant ni port, ni ville, parce que les Maures ont laissé s’accumuler les sables dans le chenal d’un magnifique bassin qui débouchait dans le Sebou, et qui ne communique aujourd’hui à la mer qu’à la marée haute.
A l’angle que formait le bassin et le fleuve en se réunissant, était bâtie la ville, dominée par une colline, dont un fort peu dégradé, mais désarmé, couronne le sommet : ce fort n’est occupé que par une garnison de deux cents nègres. Pour empêcher le commerce ou la contrebande sur ce point, la ville inhabitée conserve encore du côté du port une batterie circulaire de trente-cinq embrasures, et, du côté de terre, une très forte muraille. Peu de travaux suffiraient pour faire de ce point une forte place de ravitaillement pour une armée expéditionnaire, qui pourrait être facilement approvisionnée par mer au moyen de bateaux d’un faible tirant propre à franchir la barre du bassin à la marée haute. Une expédition qui menacerait de ce point les villes et les province situées sur le versant nord de l’Atlas, obtiendrait bientôt du gouvernement marocain toutes les satisfactions qu’il pourrait réclamer. Mais il ne faudrait pas perdre de vue que ce qui fait la grande force des places maritimes barbaresques les moins considéra-
bles, c’est le difficile accès des côtes, la mauvaise qualité des mouillages, le danger toujours imminent du naufrage le plus cruel, dans des parages tempétueux bordés de rochers, où, pendant les deux tiers de Tannée les courants portent à la côte, où, en tout temps, des populations féroces égorgent sans pitié, les malheureux naufragés qu’ont épargnés la tempête et les vagues. Il faudrait aussi tenir compte de la difficulté des communications dans l’intérieur du pays. Là, point de routes carrossables, pas même de chemins, si ce n’est d’affreux sentiers entièrement défoncés et absolument impraticables en temps de pluie, même pour des voyageurs isolés. Point de ponts sur les fleuves, sur les ruisseaux nombreux qui, avec les pluies deviennent des torrents, sur des torrents qui se convertissent en rivières : point de chars ni de voitures de transport. Quant aux bêtes de somme, Taccès des plaines est souvent si difficile pour elles, qu’on y a généralement substitué les femmes qui, chargées de lourds fardeaux, cheminent partout où les chameaux, les chevaux, les ânes et les mulets ne pourraient cheminer.
Tanger est le port le plus éloigné des villes impériales, où le sultan fait alternativement sa résidence. Cette place importante par sa position et par le nombre de ses batteries, appartenait aux Portugais, qui s’en étaient emparés en 1471. En 1662, elle fut donnée pour dot au roi d’Angleterre, Charles II, lors de son mariage avec Catherine de Portugal. Pen-* dant vingt-deux ans, les Maures en disputèrent la possession aux Anglais avec un tel acharnement, que ceux-ci qui n’étaient pas encore maîtres de Gibraltar, furent obligés de l’abandonner : on était alors en 1684. Avant de l’évacuer ils en firent sauter les fortifications et principalement le môle, dont les ruinés obstruent encore une partie du port et que l’insouciance maure n’a pas même depuis lors rétabli.
Tanger, aujourd’hui, n’a d’importance que par le séjour des consuls européens ; le commerce y est inférieur à celui de tous les autres ports du Maroc, et si ce n’étaient les approvisionnements en bœufs, moutons, fruits, légumes, que les Anglais en tirent pour Gibraltar, jl se réduirait à fort peu de
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chose. La campagne de Tanger est peu fertile, et pourrait bien avant peu ne plus l’être par l’amoncèlement des sables qui, poussés par le vent d’est vers le sud de la ville, gagnent chaque jour du terrain dans la campagne. Déjà on ne voit que le sommet des ruines de ï’ancienne Tingis, capitale de la Mauritanie Tingitane, qui forme aujourd’hui l’empire du Maroc : avant peu tout aura disparu sous les sables. La rivière Adis elle-même qui servait de port à Tingis, est tellement encombrée par les attérissements de sable qu’elle peut à peine recevoir des barques de pêcheurs; tandis que, au Moyen-Age encore, les galères mauresques et portugaises la remontaient à pleines voiles. Mais telle est l’apathie des musulmans, qu’entre leurs mains tout devient ruine ou disparaît. Cette apathie s’étend jusqu’à négliger l’entretien des magnifiques monuments dont la civilisation arabe avait,au Moyen-Âge, doté ce pays. A part Fex, qui conserve encore des vestiges de son ancienne splendeur, les autres villes et même les deux capitales, Maroc et Méquinez, n’ont rien de remarquable.
Maroc est situé dans une belle vallée formée par la granae chaîne et un des contreforts de l’Atlas. Elle est entourée de fortes murailles, flanquées de tours carrées et défendues par un fossé large et profond. Sa circonférence est d’environ trois lieues. Ses rues, comme toutes celles des villes barbaresques, sont étroites, sales, irrégulières : la plupart des maisons sont inhabitées, tombent en ruines et offrent le spectacle de la plus profonde misère : leur construction est la même que celle des maisons des villes algériennes ; il y a une cour intérieure à galerie ; les appartements prennent jour sur la cour ; les toits sont formés en terrasses où les femmes vont respirer la brise du soir. Le palais de l’empereur, situé au sud de la ville, est vaste et entouré de magnifiques jardins, mais son architecture n’a rien de bien remarquable. Ce qui frappe le plus à Maroc, c’est l’énorme et majestueuse tour de Koutoubia, qui n’a de rivale au monde que la célèbre Giralda de Séville, et qui, comme elle, date du règne glorieux des Almoravides. Malgré son étendue, Maroc ne contient pas plus de 25,000 habitants. Les juifs y occupent une ville séparée et fermée, sous
la surveillance d’un officier préposé par l’empereur. Ce sont eux qui font presque tout le commerce du Maroc; il y a cependant, dans la ville Mauresque, quelques fabriques de beaux tapis, de belles nattes faites de palmiers nains, de mauvais papier, de poudre et de longs canons de fusil. En 1755, le même tremblement de terre qui engloutit Lisbonne, renversa la plus grande partie de la ville. Il y a péri plus de 20,000 personnes. A huit lieues de Maroc, la terre s’entr’ouvrit, engloutit une peuplade entière d’Arabes avec leurs tentes, leurs bestiaux et 6,000 cavaliers qui gardaient un fort autour duquel les Arabes étaient campés.
Mequinez, qui est aussi une ville impériale, n’offre de remarquable que le Beitulmel (palais des richesses), dont le nom seul indique la destination, comme on verra plus loin. A quelque distance est une autre ville fort spacieuse, uniquement habitée par des nègres, parmi lesquels l’empereur recrute sa garde noire (les Abid-el-Bokaris), et où se forment à l’équitation et aux manœuvres marocaines les noirs que les caravanes amènent du Soudan, et que l’empereur achète.
Quant à Fex, la troisième ville impériale, c’est la plus ancienne, la plus forte, la plus belle et la plus considérable de tout le Maroc. Elle est composée de trois villes appelées Belida, le vieux Fex et le nouveau Fex. Dans le vieux Fex, la plus grande des trois et contenant près de 80,000 habitants, on a un reflet de la splendeur de l’ancienne civilisation arabe et mauresque. On y voit cinq cents mosquées, dont cinquante remarquables par le marbre et les ciselures qui les décorent, et une entre autres ayant près d’une demi-lieue de circonférence, et dont r architecture, toute mauresque, forme le plus gracieux et le plus magnifique monument de l’art arabe qui soit venu jusqu’à nous. On y remarque plus de cent bains publics d’une structure élégante et variée, deux hôpitaux, choses si rares dans les villes barbaresques , deux collèges pour les ta/ebs, bâtis en marbre, ornés de peintures; l’un des deux a plus de cent appartements donnant sur une cour intérieure, dont tout le pourtour est formé par des piliers de marbre de différentes couleurs et dont les chapitaux sont incrustés d’or,
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d’azur el de pourpre. Les palais y sont nombreux et splendi» des à l’intérieur comme à l’extérieur. Les maisons bâties en briques et en pierres enrichies de mosaïques, les beaux bassins de marbre qui les décorent à l’intérieur, les magnifiques jardins qui les entourent contrastent avec l’esprit misérable et dégradé des autres villes du Maroc. Les négociants habitent un quartier séparé de la ville qui est la plus commerçante de l’empire ; de là partent des caravanes pour l’intérieur de l’Afrique; là on voit un immense bazar aussi grand qu’une petite ville et rempli de toutes sortes de marchandises, soit en productions indigènes, soit en produits étrangers.
Dans un espace formant une circonférence de plusieurs lieues autour de Fex, comme autour des priiicipaies villes du Maroc, sont des terrains clos en vigoureuses haies de lentisques et de cactus, où sont cultivés avec soin les arbres à fruit, les plantes légumineuses. Dans ces jardins croissent des bosquets d’orangers, de citronniers qui donnent des fruits gros, savoureux et d’un arôme pénétrant, des arbres fruitiers de toute espèce, des treilles appuyées à l’érable, des fleurs aux couleurs splendides, des mûriers sur lesquels le ver-à-soie tisse de lui-même son brillant cocon. La fraîcheur y est ménagée par cet ingénieux système d’irrigation particulier aux Barbaresqties, et les canaux y sont entretenus avec d’autant plus de soin que le Coran en fait l’objet d’un chapitre spécial.
Malheureusement, au-delà de ces enceintes, dans ce pays où la nature a tout fait pour l’homme, la culture est livrée au hasard; point d’engrais, point d’aménagement de terrains; on y sème le blé, l’avoine ; les autres céréales qui germent, croissent et mûrissent si elles peuvent, au milieu des mauves, des coquelicots, des orties blanches et rouges, des scabieuses, de toutes les vigoureuses filles de la flore sauvage. Malgré cela le Maroc produit une immense quantité de blé , mais dont les indigènes ne peuvent tirer parti par suite des droits presque prohibitifs qui les frappent à l’exportation.
Au bord des grandes rivières, dans des plaines toujours vertes, la nature prodigue en vains ses plus riches trésors ; par le défaut de culture, elles deviennentd’arides pelouses, des hal-
liers épineux ; les taureaux à demi-sauvages, les chevaux indomptés paissent où l’herbe croît; les forêts, on les brûle, pour en chasser plus vite quelque tribu révoltée quand elles’y réfugie; des républiques de lézards et de couleuvres rampent, bavent et sifflent, des nuées de cigales poussent leur cri monotone et strident, tout vit et prospère, en un mot, excepté l’homme dans ces fertiles campagnes dont un peu de travail et d’industrie retirerait de si riches produits.
Presque tout le Maroc offre ainsi l’aspect d’une terre abandonnée à elle-même ; à part les villes , quelques villages et quelques douars qui ont une ceinture de cultures, tout le reste est inculte et presque abandonné ; on ne trouve un peu de mouvement, un peu de vie que sur le littoral, sur ces côtes si battues par la tempête. Après Tanger, vient au sud-est Tetuan, ancienne ville située dans une belle plaine fertile et commandée par une citadelle antique ; c’est de là que les Anglais tirent aussi leurs provisions pour Gibraltar. Vient ensuite Arzilla sur l’Océan, jolie petite ville commerçante, avec un bon port qui a longtemps appartenu aux Portugais, et dont les habitants s’appliquent à la pêche et à la culture du tabac. Puis Larache, située à l’emboucliure du Lucos que les Espagnols ont bâtie et qu’ils ont perdue en 1681. Quittant le Lucos, on trouve à vingt-deux lieues au sud l’embouchure de Sebou où s’élevait Mamora ou Medehia, ville aussi portugaise. A six lieues encore de là, toujours au sud, on trouve l’embouchure du Bouregreb; là se présentent deux villes, Rabat et Salé^ s’élevant pittoresquement sur les deux côtés du fleuve avec leurs dômes et les minarets de leurs mosquées , leurs tours, leurs créneaux, leurs citadelles ; leur population est de près de • 40,000 habitants, mais elles étaient bien plus peuplées au temps où leurs intrépides pirates pouvaient impunément aller écumer les mers, porter la désolation sur les côtes d’Espagne, enlever ces belles et aventureuses Andalouses qui, surprises au bord de la mer par les felouques barbaresques, s’écriaient de leur voix la plus perçante : ïos Moros! los Moros! et se laissaient cheoir pour être prises plutôt, afin d’avoir une idée précise de ce qu’était le sérail d’un riche Musulman. Mais
depuis que la piraterie a été réprimée et châtiée, Rabat et Salé, comme les autres villes maritimes, sont frappées de décadence, et la nation marocaine elle-même, comme s’il avait été dans sa nature de ne pouvoir vivre que de brigandage, s’affaisse, décroît et voit tomber en ruines les monuments de sa grandeur passée, sans essayer même d’en arrêter la destruction.
Ces deux villes jouissent de quelques privilèges et d’un certain degré de liberté relative, qu’on ne voit pas dans les autres villes du Maroc. Elles doivent cette situation exceptionnelle aux longues guerres civiles qui ont désolé l’Empire avant l’établissement de la dynastie actuelle et pendant lesquelles elles s’étaient rendues indépendantes. L’une et l’autre sont bâties sur le penchant d’une montagne, et ressemblent de loin à un vaste carré de pierres blanches, appliqué contre le flanc d’une large colline parsemée de jardins, et d’où s’élèvent en quantité de hauts et frêles minarets comme autant de colonnes percées à jour à leur sommet. Leurs rues, leurs maisons ont le caractère particulier des villes barbaresques : mais leur aspect par mer est des plus imposants. Salé avec son enceinte quadrangulaire, dont les embrasures sont percées pour trois cents pièces de canon, sa forte Casbah, les tours carrées qui la flanquent, celles énormes et bastionnées qui sont aux quatre angles de l’enceinte ; Rabat, avec ses tours carrées du Château-Neuf, ses créneaux , ses six immenses arceaux d’un aqueduc qui amène l’eau jusqu’au sommet de la ville, d’où elle se distribue ensuite dans tous les quartiers, la magnifique tour d’Hassan, surmontée d’un élégant minaret et haute de cent cinquante pieds : ces deux villes assises sur le flanc d’une montagne à l’embouchure du Bouregreb, comme deux sentinelles de pierre, l’une et l’autre si célèbres et si redoutables jadis par leurs corsaires, offrent l’aspect de la force et de la splendeur. Mais quand on les voit de près, le prestige disparaît. Salé n’a plus de port et en est séparée par une plage de 800 mètres : le port de Rabat lui-même ne vaut rien ; à la marée basse il a six pieds d’eau à peine, et dix à douze au plus à la marée haute : les murailles de l’enceinte, les tours
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elles-mêmes tombent de vétusté, et, malgré cette belle position militaire d’une double place forte, dont les parties se soutiennent mutuellement, et exigent 'une double attaque simultanée, Rabat et Salé ne tiendraient pas huit jours contre un siège régulier.
Au delà du port de Rabat, sur les bords du Bouregreb, s’élève l’élégante mosquée d’Em-Salla, où est le tombeau de l’Almanzor du moyen-âge, le kalife d’occident Yacoub-el-Manzour et où fut une grande ville carthaginoise. On y voit aussi un palais qui porte le nom de la mosquée. Sur le penchant d’une colline, à travers des plantations de figuiers, de palmiers, d’orangers, serpente un chemin longeant des rochers, dans les sinuosités desquels on a tracé un lit aux eaux de l’aqueduc qui s’y précipitent en cascades. Ces eaux vont arroser les jardins de la mosquée et du palais d’Em-Salla, lieu sacré d’où les juifs ni les chrétiens ne peuvent approcher. C’est là où les musulmans viennent célébrer une de leurs pâques, le Kourban-Beïram, et ce jour seulement ce lieu semble s’animer. Les autres jours de l’année tout y est mystère et silence.
En longeant la plage toujours vers le sud, la côte se relève : tantôt ce sont de hautes dunes de sable que les flots amoncèlent, d’autres fois des masses rocheuses contre lesquelles l’Océan se brise en tout temps avec fureur et avec un fracas épouvantable. Malheur aux navires chrétiens (gui, surpris par le mauvais temps, veulent chercher un refuge dans les petits ports nombreux, mais sans profondeur et mal abrités qui la bordent : ils deviennent la proie des vagues, et ce que la mer épargne, les habitants pillards et féroces de ces parages ne l’épargnent jamais. Plus loin on trouve Dar-Beïda, que les Portugais avaient nommé Casa Blanca, et dont les ruines intérieures prouvent seules qu’elle fut jadis une ville florissante. A quatorze lieues plus loin est la vaste embouchure de la Morbeïa (Ummerbik), le plus grand fleuve du Maroc, dont le cours, depuis les sommets neigeux du Grand-Atlas dans la province de Tedla, est de plus de quatre-vingt dix lieues. Sur ses bords est bâtie l’ancienne ville portugaise d’Azamor, autrefois florissante comme Üar-Beïda, aujourd’hui ruipée
comme elle. Son port fermé par une anse du fleuve où se voit encore un débarcadère fort bien construit, est très abrité, très profond ; mais il est à peine praticable pour des petits bâtiments à cause d’une barre très dangereuse que l’insouciance musulmane a laissé se former à l’embouchure du Morbeïa. Azamor, bâtie à trois quarts de lieue dans l’intérieur, sur la berge gauche du fleuve en cet endroit haute et escarpée , est défendue, sur tout son pourtour, par un fossé large etprofond, à l’ouest par une vaste citadelle et à l’est par le fleuve.
Deux lieues plus loin on trouve Mazagan que les Portugais fondèrent en 1520 sous le nom de Castillo i?eu/, et qui fut la dernière ville qu’ils aient occupée sur les côtes du Maroc. Ils l’abandonnèrent en 1670. Son port n’est ni abrité, ni tenable dans la mauvaise saison ; cependant comme son débarcadère est formé par une plage facilement abordable , des navires européens le fréquentent pour y charger des laines et principalement le blé de la province de Dukalia, surnommée le grenier du royaume du Maroc. Ce fut à Mazagan que le 25 janvier 1844, le malheureux Yictor Darmon, agent consulaire d’Espagne et même à ce qu’on assure d’Angleterre, fut mis à mort par ordre du sultan.
Voici quelques détails sur cet odieux évènement qui fut la première cause du conflit élevé entre l’Espagne et le Maroc et dont le contrecoup, par la tortueuse politique britannique, frappa la France aux frontières de l’Algérie.
Yictor Darmon, né à Marseille, d’un père tunisien israélite, ne s’était pas fait naturaliser Français pour échapper au recrutement. Établi à Mazagan comme commerçant, il avait été commissionné par l’Espagne et l’Angleterre en qualité d’agent consulaire. Par sa figure et ses manières avenantes, il avait obtenu quelque succès auprès des femmes musulmanes, soit veuves, soit courtisanes ; mais ayant osé signaler les exactions et les escroqueries en matière de douanes que commettait Hadji-Moussa, gouverneur d’Azamor et de Mazagan, il s’était attiré sa haine. Le vindicatif gouverneur avait juré de s’en venger : peu après, eu effet, il dénonça Darmon au sultan comme un juif turbiiient et de mauvaises mœurs. Les juifs
sont traités au Maroc avec une brutalité de formes inouie et assujettis aux plus humiliantes avanies. Cependant, ayant égard à la cjualité consulaire de Darmon, le sultan se contenta de l’exiler à Mogador. Quelques jours après la réception de cet ordre, avant de quitter Mazagan, Darmon était sorti à cheval pour aller à Azamor solliciter d’Hadji-Moussa un délai de quelques jours, lorsque deux cavaliers envoyés à sa poursuite, comme s’il eût tenté de s’échapper, le joignent, le renversent à bas de son cheval et veulent s’emparer d’un fusil à deux coups qu’il portait : dans la lutte qui s’engage, le fusil part : un des cavaliers tombe blessé, l’autre prend la fuite.
Cet accident aggrava la situation de Darmon : il parvint à se réfugier dans la maison du vice-consul de Sardaigne ; mais sans tenir compte des privilèges consulaires, l’autorité musulmane l’en fit arracher et jeter en prison. Peu après, l’empereur le condamna à mort pour avoir tiré deux coups de fusil sur des musulmans. Pour éluder les protestations du co]*ps consulaire, Hadji-Moussa tint dans le plus profond secret Parrivée de l’ordre et l’exécution. On fit sortir Darmon de la ville, sous prétexte de le conduire à Mogador. Deux soldats nègres l’escortaient. Arrivés sur le lieu même où il avait blessé le musulman, ils le mirent à mort: sa tête fut portée à Hadji- Moussa ; son corps abandonné aux chacals.
Lorsqu’on apprit à Madrid l’odieux assassinat d’un viceconsul espagnol, tout le vieil honneur castillan se réveilla, et malgré la pénurie du trésor et de la marine, une expédition fut préparée contre l’empereur de Maroc. En Angleterre où tout est calcul, cet assassinat d’un vice-consul anglais passa inaperçu, au moment même où on prenait si chaudement la cause du brouillon missionnaire Pritchard. L’avenir se chargera d’expliquer sans doute cette plus qu’étrange indifférence de l’Angleterre à l’égard de l’insuite qu’elle avait reçue à Mazagan dans la personne d’un vice-consul commissionné par elle, mais il est vrai, non avoué.
En poursuivant le cours de notre exploration maritime, interrompue par le récit de la catastrophe du malheureux Victor Darmon, nous trouvons au cap Blaneo, à six lieues eu
sud de Mazagan, une ancienne \ille carÜiaginoise dont on voit encore les ruines près du village de Tit; neuf lieues plus loin, la belle rade abandonnée de Yoladia qui pourrait offrir une bonne relâche et un abri à une flotte qui voudrait opérer sur ces parages; puis, en doublant le cap Cantin (Ras-el-Hadik), la pointe la plus avancée de ces côtes, on trouve la capitale de la province d’Abda, Saffi, dont l’aspect extérieur offre l’ensemble le plus pittoresque, mais dont l’intérieur est d’une saleté repoussante ; son port est défendu des vents du nord par la projection du Ras-el-Iludek, mais le mouillage n’en est pas sûr pour le peu de bâtiments qui le fréquentent. Le port le plus important de cette côte est Mogador dont nous avons parlé ailleurs.
Les exportations de ces divers ports consistent en laine en suint, peaux brutes de chèvre, de veau et de bœuf, huile d’olive, cire jaune, gomme de Barbarie et du Désert, dents d’éléphant, plumes d’autruche, amandes, absinthe en poudre, anis, écorce d’orange, drogues médicinales, etc. On y charge aussi pour le Levant ou les côtes de Guinée des haiks, des étoffes légères en laine ou en coton de fabrique marocaine à l’usage des noirs, des burnous et des babouches en maroquin. Pour beaucoup d’autres denrées et principalement pour les grains, l’exporiatioîi par les vendeurs du pays est prohibée : ce sont les kaïds qui vendent pour le compte de l’empereur le blé qu’il achète prescpue pom rien à ses sujets et dont il taxe 1(3, prix à sou gré, soit lors de rachat, soit lo]*s de la vente.
Les importaiioiis consistent en barres de fer et d’acier, soie ecFiie, coutellerie, quincaillerie de tout genre, ambre jaune, corail, perles, gros bijoux d’or, draps et cotoimades, étoffes et mouchoirs de soie. Tout le commerce maritime du Maroc ne dépasse guère cinquante millions : par Gibraltar, l’ikngleterre en fait les deux tiers : Marseille y est représentée pour cinq à six millions : le reste se répartit inégalement entre les autres puissances.
L’ejupereur du Maroc, ]îOur gagner an commerce de tontes manières, s’est lail le givuid exploitateur du peuple et des négociants: et pour tenir les derniers dans sa dépendance, il les
crédite sur les droits d’entrée et de sortie pour des sommes très considérables. La douane ensuite est un des bons revenus de son empire, et Mogador seul lui rapporte un million par an. Il est vrai qu’aucun autre port n’atteint ce chiffre : Rabat et Salé, les plus importants après Mogador, ne rapportent que 380,000 fr., Mazagan 90,000, Azamor 60,000, Saffî 50,000; les autres restent au-dessous de ce chiffre.
Indépendamment de ce revenu, il en était un autre fort productif, mais qui était tari ou à peu près : c’est le tribut que lui payaient les puissances européennes. Depuis le 16® siècle, toutes l’ont payé, à l’exception cependant de la France, de la Russie et de la Prusse.
L’Angleterre n’a jamais ouvertement accepté le tribut, mais son consul à Tanger, paye, chaque année, 10,000 duros distribués en présents pour les ministres de l’empereur, et d’après le tableau des subsides payés à l’étranger et publié en 1815 par le parlement, le Maroc y figurait, pour les années de 1797 à 1814, pour la somme de 16,177 livres sterling (2,022,100 fr.); l’Espagne payait 1,000 duros en présents annuels et 12,000 à chaque changement de consul; l’Autriche 10,000 sequins par an, la Hollande 15,000 duros, le Danemark 25,000, la Suède 20,000, les États-Unis 15,000 dollars en présents, la Toscane, la Sardaigne, les Deux-Siciles apportaient aussi leur contingent au trésor impérial ; mais depuis l’expédition française de 1844 contre Tanger, la plupart de ces états notifièrent au sultan qu’ils ne voulaient plus acquitter le moindre tribut ; d’autres s’en étaient déchargés depuis quelques années. L’Angleterre seule a persisté à payé le tribut sous des formes diverses et, en 1844, pendant la dernière guerre de la France contre le Maroc, elle fournissait gratis à ce dernier, de la poudre et des munitions de guerre. L’avenir se chargera probablement d’expliquer les motifs d’une générosité dont les annales britanniques offrent fort peu d’exemples.
Les rapports diplomatiques de la France avec le Maroc datent de 1 555 sous François Ri*. Ce ne fut cependant que sous Henri lY que commencèrent des relations suivies entre les deux États. Un agent diplomatique fut envoyé, à demeure, au
Maroc avec le titre de consul de Fex et de Maroc. En 1629, sous Louis Xin, le cardinal Richelieu força l’empereur du Maroc à remettre, sans rançon, tous les prisonniers Français retenus dans ses Etats. Unefloitille armée àRhé ^owv aller protéger, dans le Maroc, le pavillon elles intérêts du commerce de la France, obtint ce résultat. A la première sommation de la flottille française, les esclaves avaient été dirigés vers le port de Saffi, escortés par des Abids-Bokaris aux ordres d’un officier de l’empereur, qui portait, pour le roi de France, une lettre pleine de solennelles protestations d’amitié.
Jusqu’en 1666, où les Anglais s’étaient rendus maîtres de Tanger, les meilleurs rapports existèrent entre la France et le Maroc; mais, pour s’assurer de plus grands avantages encore que ceux qu’elle retirait de l’occupation de Tanger, l’Angleterre mit tout en œuvre pour les altérer : bien plus, pour acquérir, en attendant mieux, une grande prépondérance dans les affaires du Maroc, elle adopta la même politique qu’elle a depuis suivie avec succès dans l’Inde. Le Maroc était alors en proie à des déchirements intérieurs, et l’Angleterre prit parti pour un des lieutenants révoltés de l’empereur qui, fort de cet appui, s’empara de Fex et l’occupa. Muiey-Ismaël, le plus grand des princes de la famille d’Asun, régnait alors au Maroc et Louis XIV en France.
Pour contrebalancer l’influence anglaise, Louis XIV envoya au Maroc un chargé d’affaires dont l’arrivée donna un grand ascendant moral au parti de l’empereur ; en effet, peu après, le lieutenant insurgé lut battu, chassé de Fex et les Anglais eux-mêmes furent forcés d’abandonner Tanger en 1684. Muley-Ismaël ne fut pas ingrat : il accorda quelques avantages au commerce français par un traité qui avait été conclu en 1767. Ce fut ce traité dont les clauses, comme on l’a vu, avaient été renouvelées en 1 844 par la convention de Tanger. Ce fut à celte époque que, pour resserrer les liens entre le Maroc et la France, Muley-Ismaël fit demander en mariage la main de la jeune princesse de Conti, fille naturelle de Louis XIV et de mademoiselle de La Val hère. « Notre roi, dit son ambassafi deur, la prendra pour femme selon la loi de Dieu et de Ma-
« homet son prophète; elle pourra rester dans sa religion, c( intention et manière de vivre ordinaire ; elle trouvera à la n cour de notre grand roi tout ce qui pourra lui faire plaisir « selon Dieu et justice. » Louis XIY prétexta la différence de religion pour écarter cette demande et les bons rapports entre les deux Etats se maintinrent. Mais, à la paix d’Utrecht, les Anglais ayant été définitivement maîtres de Gibraltar, ces rapports devinrent, peu à peu, moins fréquents et moins intimes. Cependant, en 1789, pendant que les esprits, dans toute leur effervescence, discutaient, à l’intérieur, la grande question de liberté, l’extérieur était un peu livré au hasard. Le Dey d’Alger en profita pour proposer à l’empereur du Maroc, Sidi-Mohammed, de se liguer pour courir sur les bâtiments français. Sidi-Mohammed refusa, s’opposa même à ce que les prises fussent conduites dans ses ports. La défaite de Trafalgar, la déclaration de guerre de la Porte, par suite de l’expédition d’Egypte, le blocus continental, altérèrent sensiblement, pendant toute la durée de l’Empire , les rapports du Maroc avec la la France. Sous la Restauration, ils se rétablirent et, en 1818, pendant cette cruelle année de disette, Muley-Soliman, qui régnait alors, ouvrit à la France les ports du Maroc pour s’y approvisionner de blé sans meme payer les droits d’exportation. A ces sentiments de sympathie du Maroc pour la France, pendant les trois derniers siècles, ont succédé, depuis l’occupation d’Alger par les Français, de sourdes menées, des tentatives audacieuses qui, sans être en général ouvertement hostiles, n’en avaient pas moins eu, à toutes les époques, un caractère évident d’hostilité, qui avait abouti aux journées d’Isly, de Tanger et de Mogador.
La population du Maroc est de huit à neuf millions d’âmes. Elle peut se diviser en deux classes bien distinctes : la population indépendante et la population dépendante : la première est formée par deux races, la race Berbère ou Amazirga et la race arabe ou maure ; la seconde se subdivise en trois classses, qui n’y vivent que par tolérance et sous le bon plaisir des deux premières races, ce sont les esclaves nègres ou blancs, les juifs et les renégats.
La race arabe, qui se divise en deux branches, les Arabes purs ou Bédouins et les Arabes mêlés ou Maures, ne diffère en rien de celles de l’Algérie. Le Maure habite les villes, l’Arabe est nomade ; l’un et l’autre vivent au Maroc dans les mêmes conditions que dans les autres parties des Etats barbaresques : leurs mœurs, leurs usages n’y varient qu’ exceptionnellement et pour des causes purement locales.
La race Amazirga se subdivise elle-même en deux branches : les Amazirgas-Berbères et les Amazirgas-Shilogs. Les premiers habitent la province du Riff, voisine des possessions françaises, à l’est de la partie septentrionale de l’Atlas : c’est parmi cette population dont on a déjà vu un aperçu qu’Abd-el-Kader avait trouvé un refuge. Les Amazirgas-Shilogs occupent les contreforts de la chaîne occidentale de l’Atlas, le long des vastes plaines d’Ummerrebick et de Temsift : c’est à une de leurs tribus, les Filelies, qu’appartient la famille des Muley- Asun, dynastie régnante. Quelques savants ont, par des conjectures fort arbitraires, donné à ces populations des origines diverses, plus arbitraires encore : nous ne les rappellerons pas, parce qu’elles n’offrent à nos yeux d’autre caractère que celui d’avoir amusé les loisirs de l’Académie des Inscriptions : nous préférons le témoignage des Shilogs eux-mêmes qui reconnaissent les Berbères pour frères de race.
Les Shilogs vivent à l’état à peu près sauvage et n’ont emprunté à la civilisation qu’une avarice excessive, enfouissant dans leurs misérables huttes l’or qu’ils peuvent rapporter de leurs incessants pillages. Leur nourriture se borne aux aliments les plus simples : des racines, des légumes, des fruits, du fromage, du lait ; leur costume est plus simple encore : même au combat, ils sont presqu’ entièrement nus, n’ayant pour armes qu’un poignard et une escopette qu’à l’aide d’une corde de feuilles de palmier ils portent en bandoulière sur leurs épaules. Ils combattent à cheval, leurs femmes en croupe , armées comme eux du poignard , plus qu’eux acharnées au carnage et n’ayant pour tout vêtement que le pagne. La bravoure implacable et féroce a seule droit aux faveurs et aux préférences des femmes Shilogs : après le combat, elles im-
priment sur le dos des poltrons et des fuyards une sorte de stygmate avec une ocre rouge qu’elles conservent dans un petit vase dont elles ont toujours soin de se munir en temps de guerre. Le Shilog est d’une haute taille, il porte la barbe longue, épaisse, hérissée, son teint est basané, sa peau comme tannée par les rayons du soleil, son regard est fixe et scintillant; il est robuste, adroit, intrépide, superstitieux, voleur et féroce. Leurs femmes, qui portent jusqu’à l’exagération tous ces traits caractéristiques, ont les traits doux et réguliers, la physionomie ouverte, les yeux noirs et expressifs, et les cheveux les plus beaux du monde, quand elles ne les teignent pas en rouge.
Les Amazirgas Berbères ou Shilogs doivent être classés dans le Maroc comme population de race conquérante ou du moins indépendante. Au-dessous d’eux, il y a trois classes de parias : les esclaves nègres qui sont chargés des soins domestiques et des travaux de l’agriculture, mais dont la position n’est pas aussi misérable qu’aux colonies; les renégats qui sont les plus opprimés, les plus méprisés, les plus avilis, que, sous le moindre prétexte, le sultan, le pacha ou même les kaïds dépouillent de leurs biens, et qu’en cas de guerre civile ou étrangère, on enrôle par force sous les bannières impériales, et enfin les juifs.
Ces derniers s’y divisent en deux branches : les juifs qui se nomment encore Palestins, dont la mystérieuse émigration remonte aux temps les plus reculés, aux persécutions assyriennes peut-être, et qui paraissent avoir peuplé en partie les hautes vallées de l’Atlas, bien longtemps avant l’invasion arabe : ceux-là vivent sur un pied d’égalité parfaite avec les Amazirgas Berbères ou Shilogs et sont considérés par eux comme frères de race. Mais il n’en est pas de même de ceux habitant les villes et la plaine, qui ont pour ascendants directs les juifs chassés d’Europe aux 14" et 15^ siècles et dont la seule différence d’origine et de religion a fait de tout temps des parias. Ces derniers sont tenus dans l’état le plus odieux d’abjection et d’oppression. En butte aux mauvais traitements, aux avanies, aux injures, ils ne sont pas même maîtres
de la fortune qu’ils s’amassent par .le négoce ou l’usure et dont le sultan ou les pachas les dépouillent sans scrupule sous le plus léger prétexte. Quand ils passent devant une mosquée, devant un lieu réputé saint ou devant la personne et même la maison d’un des dignitaires de la ville , on les oblige à prendre leurs sandales à la main et à marcher nu-pieds. Quoiqu’ainsi avilis, ainsi méprisés, ils n’en sont pas moins, dans tout le Maroc, les maîtres du commerce intérieur et extérieur. Par leur astuce, leur persévérance, leur souplesse, leur activité, leur cupidité, leurs qualités bonnes et mauvaises, ils sont ainsi parvenus à exercer une sorte de domination, étrange si l’on veut, mais réelle, sur l’orgueil, la brutalité, la tyrannie et l’apathie de leurs oppresseurs.
Les miisiilmaiis du Maroc appartiennent à la secte sunnite et considèrent comme hérétiques les Turcs, les Égyptiens, les Arabes de l’Algérie et toutes les populations musulmanes qui suivent le rite d’une autre secte que la leur. On a déjà vu ailleurs que les différences des diverses sectes islamiques ne portent pas sur le dogme, mais seulement sur des pratiques ou des formules. L’islamisme n’a pas de plus superstitieux fanatiques que les musulmans marocains. Deux familles ou tribus puissantes de shérifs ou de saints ^ descendant l’une de Mahomet, l’autre d’îsmaël, sont établies dans chaque province. Leur maison est un lieu d’asile que les officiers de l’empereur même n’oseraient violer. Ces familles ont le monopole des sortilèges, le privilège des enchantements, et la crédulité qu’elles obtiennent ne peut se comparer qu’à la vénération qu’on leur porte. Le sultan lui-même n’est pas plus obéi et respecté. Les incroyables préjugés des populations assurent à leurs membres l’impunité pour les excès de toutes sortes qu’ils peuvent commettre dans les cités, les villages et les douars : ils se montrent ordinairement aux jours de fêtes religieuses, parcourant les localités aux cris furieux de Allah! Allah! Ces jours-là ils boivent un philtre, espèce de breuvage composé d’herbes sauvages qui les enivre et les exalte jusqu’à la fureur. Alors, au lieu de paroles humaines, sortent de leur bouche des rugissements de bêles féroces, des cris d’oiseaux de proie
qu’ils imitent en attendant d’imiter leurs cruels instincts. Peu aprèSj ils se répandent partout, et malheur à qiii se trouve sur leur passage : hommes, femmes, enfants, animaux, tout est renversé et souvent égorgé.
Mais c’est surtout pendant la première pâque du Rhamàdan que cette épouvantable saturnale prend son caractère le plus hideux et le plus effrayant. Ce ne sont plus seulement les familles de shérifs et de saints qui se livrent à leurs atroces fureurs, mais toute la population musulmane du Maroc à qui cette saturnale est particulière, se vautre dans des excès de tout genre.
Le rhamadan, qui estle carême des musulmans, est un jeûne de trente jours, pendant lequel on ne peut prendre, entre autres choses, ni opium, ni tabac. Au lever du soleil une salve d’artillerie, des bannières blanches hissées sur les minarets des mosquées au bruit des fanfares, annoncent le commencement du jeûne : au crépuscule du soir seulement on peut prendre quelques aliments. La saturnale se célèbre le vingt-cinquième jour du rhamadan ; les mosquées s’illuminent avec pompe, toute la population s’agite dans les rues, s’embrassant, criant, chantant, se livrant à tous les excès de l’intempérance et de la luxure : on ne voit partout que des hommes ivres et de sales prostituées. Ces bandes repoussantes sortent de la ville par la porte principale, à la suite d’un cortège où figurent le pacha, le cadi, les desservants des mosquées, les troupes de la garnison, précédées de trompettes et de tamtamsqui exécutent d’assourdissantes fanfares ; cette multitude se rend en pleins champs à un lieu fixé d’avance. Là, est un grand échafaudage à deux tribunes ; l’une au levant, l’autre au couchant : le cadi monte à la première, le pacha à la seconde ; le cadi prononce une homélie de circonstance. En descendant de la tribune, il trouve sur la dernière marche un mouton et un poignard; il saisit vivement le mouton, et sans regarder oii il frappe, le poignarde. Deux hommes apostés placent immédiatement le mouton fortement attaché sur un cheval qui, fouetté vivement, prend au galop le chemin de la maison du cadi. Toute cette population le suit en poussant de grands cris; si à l’arrivée
du cheval devant la porte du cadi, le mouton est mort, c’est indice de disette pour rannée : chacun se sépare en poussant des cris lamentables. S’il est vivant, c’est indice d’abondance ; alors recommencent la saturnale du matin, et, pendant toute la nuit, ce ne sont que clameurs de plaisir ou d’ivresse, cris atroces de mort contre les chrétiens et les juifs qui s’enferment chez eux, s’y barricadent et ont, du reste, cette nuit-là seulement, l’autorisation de repousser la force par la force en cas de violation de domicile.
A part ces jours de fêtes où les passions se donnent librement carrière, où la haine contre les étrangers est exaltée par les excès de la débauche, le Maroc est la contrée musulmane où les juifs et les chrétiens ont le moins à craindre les avanies et les exactions de la population : ils peuvent même y acquérir des terrres et des maisons, mais ils s’en abstiennent pour ne pas tenter la cupidité du sultan et des pachas.
Les demeures des Marocains ne diffèrent en rien de celles des populations de l’Algérie; les Maures et les Arabes riches des villes ont des habitations élégantes, quelques-unes même somptueuses. Les Arabes nomades ont leurs tentes, les Amazirgas-Berbères et Shilogs ont, ou des villages ou des douars, comme les Kabyles algériens.
Le costume des grands du Maroc est le même que celui des anciens Maures de Grenade, c’est la jaquette fermée comme une cotte d’armes, le caftan serré par une ceinture rouge à glands d’or, le burnous à l’élégant capuchon, le turban retenu aux tempes par des bandelettes de laine, des bottines de ce fameux cuir lustré qui a pris son nom du Maroc et qui a commencé à Cordoue. Le bonnet rond, les sandales, la veste à manches, la culotte large et le kaïk, forment le costume de la partie de la population, qui ne porte autre chose que le caleçon ou le pagne. Quant au costume des Marocains, il ne diffère en rien de celui des femmes de l’Algérie, suivant les diverses classes : il faut excepter cependant celles des Shilogs qui s’en tiennent à une simplicité toute primitive. Pour habituer leur enfants à se passer au besoin de vêtements, ces derniers les exposent dès leur naissance, au soleil, dans des pa-
niers d’osiers, jiisqu’à ce que leur peau soit halée et durcie. Un usage général parmi elles, et qui leur est particulier, consiste, indépendamment du tatouage, à se teindre avec des substances corrosives les cheveux en des couleurs rougeâtres, et les dents et les lèvres en jaune, avec le brou de noix vertes. Leur éducation, leur position sociale y est la même qu’en Algérie ; seulement, comme contrairement à l’usage des pays musulmans, la prostitution est non-seulement tolérée au Maroc, mais encore autorisée moyennant tribut : comme encore, le Marocain des classes inférieures n’a guère qu’une femme légitime, mais beaucoup de concubines : ces dernières abandonnées, rebutées dès les premiers jours de leur précoce vieillesse, ou se livrent sans réserve à un luxurieux cynisme qui ne se peut nommer, ou augmentent la classe des prostituées. Du reste, elles sont généralement fort éprises des manières européennes ; mais il y a pour les Européens bien des dangers à courir avec elles, nous n’en signalerons qu’un : c’est celui d’être attiré dans des repaires où ces perfides sirènes les font dévaliser et égorger.
Enfin, sauf quelques parties de détail, les mœurs, les usages, les coutumes des populations marocaines, diffèrent peu de ceux des populations indigènes de l’Algérie. Aussi, les mêmes similitudes qui se rencontrent sur ce point, se retrouvent dans la constitution politique du Maroc et celle de l’ancienne Régence.
La couronne du Maroc est élective comme l’était le pachalik d’Alger. La loi du Prophète règle ce point d’une manière invariable ; mais, malgré son injonction sévère à ce sujet, cette loi est toujours éludée, et au Maroc comme dans tous les pays musulmans, l’élection est purement fictive. En effet, au Maroc, comme à Constantinople, comme en Égypte, comme à Tunis, comme en Algérie avant l’occupation française, le prince régnant désigne son successeur ou quelques olygarques le nomment après ou avant sa mort. Seulement au Maroc; comme à Constantinople, le sceptre est fixé dans une seule famille. Au Maroc, il est toujours choisi dans la dynastie des Muley-Asun. L’Empereur y est absolu, sa volonté est T. U. 22
iaioi, rien ne peut la miiiger : ni divan, comme dans rancieiine régence d’Alger, ni collège des Ulémas comme à Gonstaiilinople. Cette autorité a beaucoup de rapport avec celle des anciens kalifes sarrasins ; aussi tente-t-elle beaucoup de compétiteurs et, à chaque vacance du trône, l’empire du Maroc est déchiré par des commotions intérieures qui font des annales marocaines, une des pages les plus hideuses et les plus sanguinaires de rhistoire du monde. Notre ioieoüoo n’est pas de les dérouler; nous nous bornerons à donner quelques détails sur la dernière guerre civile d’oii est sorti l’empereur actuellement régnant, Abd-er-Rahman. Nous erapriintons ce passage à un auteur moderne ( 1 ) qui a lui-même puisé aux sources les plus pures.
c( La dernière crise a duré huit ans : c’est celle d*oü Abder-Rahman est sorti empereur. ïl n’y en a jamais eu peutêtre qui ait fait mieux ressortir les perfides et féroces instincts dont se compose le caractère des Arabes du Maroc. Las de régner, et désirant prévenir les catastrophes qiie^ tout changement de règne appelle sur le pays, le sultan Muley-Soliman abdiqua en faveur du plus âgé de ses fils, Muiey-Ibrahim. A peine raonié sur le trône, le nouveau sultan vit la tribu des Shiiogs lever contre lui l’étendard de la révolte ; à la première campagne qu’il entreprit pour châtier les Shiiogs, ceux-ci le prirent et le mirent à mort. On était alors vers le milieu de 1817. Muley-Soliman lui-même aurait subi le même sort, si, au péril de leurs jours, des serviteurs dévoués n’étaient parvenus à le soustraire aux coups de ses ennemis. Accablé sous les maux réunis du corps et de l’âme, Muley-Soliman se réfugia dans un de ses palais, ou, pour mieux dire, dans un de ses châteaux forts, â quelques lieues de Mequinez. Il y passa deux ans ne s’occupant que de sa sûreté personnelle, défendu par ses esclaves et par les vieux soldats de sa garde, et abahdomiant l’empire aux convulsions qui le déchiraient. Vingt
('!) M. Xavier Diirneu, qui a publié dans la Revue des Deux-Mondes un travail fort ciirieiis sur le Maroc, d’après d’intéressants documents espagnols et entr’aiitres le cicadro géografico. estadistico, histovico, poliiico del imperio de Marruecos par do}i Séraphin Calderon.
fois il faSîlil tomber entre les mains des rebelles, qui, avant de le tuer, lui auraient fait subir les plus affreux supplices. Un jour enfin, son château fut pris par les meurtriers de son fils, qui, de toutes parts, le poursuivirent et le traquèrent avec l’ardeur particulière à la race arabe. Il dut son salut à une femme du peuple qui lui ouvrit sa cabane , l’affubla de ses vêtements, et lui barbouillant la figure de cette substance avec laquelle les marocaines se teignent en jaune les ongles et les dents, le fit passer pour sa propre mère en proie au dernier marasme de la peste. Les ennemis de Muley-Soliman qui, jusqu’à la hutte , avaient suivi sa trace , n’eurent rien de plus pressé que de prendre la fuite pour échapper à la contagion.
« Ainsi délaissées par leur sultan, les principales familles de Fex et de Maroc demandèrent grâce aux Shilogs. Un arrangement se conclut dans la première de ces deux villes; Maley-Soliman fut déposé et un autre , Muley-Ibrahim , son neveu et son gendre, fut proclamé empereur. Miiley-Ibrahiin accepta la couronne et se mit en devoir de pacifier les provinces; mais les Shilogs voyant qu’il se refusait à subir leurs caprices, reprirent de nouveau les armes. Muley-Ibrahim les aurait réduits, peut-être, si, dans une bataille qu’il était allé leur offrir, il n’avait reçu, à la jambe, une blessure dont il mourut quelques jours après à Tetuan. Pendant une semaine environ, jusqu’à ce qu’il fut en état de se saisir de la souveraine puissance, son frère, Muley-Isahid ou Jézid, dont il avait fait son premier ministre, réussit à cacher sa mort à farinée et au peuple. Quand il eut bien pris toutes ses dispositions , îsahid convoqua au palais les grands de la ville, les chefs de l’armée ; ceux-là dont il avait le plus à craindre les antipathies ou les ambitions, et, leur annonçant la mort de son frère, il leur signifia sans détour qu’ils eussent à le reconnaître immédiatement comme sultan, s’ils tenaient à ne pas avoir, à f heure même, la tête coupée. Muley-Isahid était homme à exécuter sa menace : c’est assez dire que, d’une voix unanime, il fut salué empereur. Ce ne fut pas tout: pour subvenir aux frais de la guerre, Isahid leur extorqua , ains
qu’aux riches Juifs du pays, des sommes énormes en duros et en doublons. Les plus récalcitrants furenfemprisomiés ; quelques-uns décapités pour rexempio. Si jamais règne a pu se promettre, au Maroc, une certaine durée, c’était assurément celui d’un tel prince qui faisait un si énergique usage de la force brutale, ce droit dixin des musulmans.
« Quinze jours après son avènement, Muley-Isahid sortit de Tetuan et, par d’exécrables chemins de traverse, se porta inopinément sur la ville de Fex, qui, prise à l’improviste, se vit obligée de capituler. Il était loin pour cela d’avoir consolidé sa domination : Tetuan, Mequinez, et Fex exceptées, le Maroc entier se prononça contre lui. Cette fois enfin, le vieux Muley-Soliman se résolut à quitter sa retraite : il reparut à la tête d’une armée nombreuse, et c’est à ce moment qu’il se donna pour auxiliaire son neveu Abd-er-Rahman aujourd’hui empereur , alors pacha de Mogador et de Tafilet. En moins d’un an Muley- Abd-er-Rahman dompta les tribus rebelles et réduisit les deux villes de Fex et de Mequinez. Tetuan fut la dernière à se soumettre ; c’est d’elle-même qu’elle ouvrit ses portes, après un siège que lui firent subir les deux princes victorieux, et quand la nouvelle lui parvint que le sultan vaincu avait pour jamais quitté le Maroc. Quarante cavaliers maures des plus riches et des plus considérés de la ville, se rendirent à Fex, précédés de leur pacha, pour jurer fidélité à Soliman. On était en 1822; mais jusqu’en 1825 les soulèvements et les convulsions publiques se prolongèrent encore ; comme nous l’avons dit, c’est après une crise de huit ans qu’ Abd-er-Rahman a été proclamé empereur.
« On ne sait si la mort d’Isahid suivit de près sa défaite. La bizarre histoire du Maroc n’a jamais offert de plus poétiques ni de plus étranges aventures, que les vicissitudes dernières de ce prince cruel et vaillant. Traqué dans sa fuite par des ennemis sans nombre, défendu avec un dévoûment héroïque par une poignée de serviteurs, qui se firent tuer un à un, Isahid, après des alarmes, des périls auxquels on ne peut comprendre qu’il ait échappé, se réfugia chez un de ces saints^ dont la maison est considérée comme un asyle inviolable.
Longtemps, dit-on, Isahid vécut ainsi au milieu de populations exaspérées , de soldats à demi-sauvages acharnés à sa perte, de cadis et de pachas qui avaient à venger de mortelles injures. La demeure du s/icn/ ayant cessé d’être une retraite sûre, le proscrit se cacha quelques jours encore dans un caveau consacré à la sépulture des saints, La haine implacable dont il était l’objet l’aurait emporté sans doute sur la superstitieuse croyance qui l’avait jusque là protégé, si, déguisé en mendiant, seul, le corps affaibli par les jeûnes forcés et les privations de toute espèce, il n’était parvenu à gagner le Grand- Désert où se perdirent les traces de ses pas. La destinée d’Isahid n’est point sans quelqu’analogie , ce nous semble , avec celle de ces violents et intrépides princes de l’Europe féodale, tout-à-coup disparus dans les batailles ou les convulsions politiques, redoutés et maudits de leur vivant comme la famine ou la peste, et, dont pourtant, quand les années ont effacé le souvenir de leurs crimes, les populations opprimées et crédules, invoquent le nom comme un nom de vengeur. Il n’est pas de pays au monde où la légende se forme et s’exalte aussi vite que dans cette Afrique barbare et enthousiaste. A l’heure qu’il est déjà, c’est une mémoire populaire au Maure que la mémoire du sultan Muley-Isahid. Depuis vingt ans le pauvre peuple a vainement demandé au désert ce qu’il sait de l’impérial fugitif : si le désert n’a rien répondu est-ce une raison pour croire que le fugitif a péri ? Depuis vingt ans le peuple a souffert assez pour avoir besoin qu’une main providentielle le vienne relever delà misère. Peu lui importe que le désert se soit obstiné à se taire : qui peut assurer qu’un jour la voix de ses houles de sable ne lui annoncera pas le retour triomphal du brillant et malheureux sultan Isahid? »
Tel est l’aperçu de la dernière guerre civile qui porta Abder-Rhaman au trône du Maroc. Son oncle Muley-Soliman, parvenu à une extrême vieillesse, le désigna pour son successeur, quoiqu’il eut alors vingt-sept fils, dont trois vivent encore. Mais comme ces enfants étaient tous issus de négresses, et, à ce titre, exclus de la succession au trône par une coutume marocaine qui date d’un temps immémorial, ils furent les
premiers à venir jurer obéissance au nouvel Empereur.
Abd-er-Rhaman dont le nom exact est Muley-Abul-Fald- Abd-en-Raliamen et le titre officiel Émir-el-Moumenin et Califa^el-Kaligiii, c’est-à-dire prince des fidèles et vicaire de Dieu sur la terre, est âgé maintenant de soixante-sept ans. Son intérieur est plutôt doux et alfable qu’imposant et sévère ; son attitude est pleine de dignité. Sa mise est si simple qu’on le distingue à peine de ses officiers : son esprit ne manque ni de culture, ni d’élévation. Comparativement à ces prédécesseurs, il traite ses femmes avec douceur, et ses sujets avec une sorte de justice. Du reste, élu comme on l’a vu à la suite des circonstances politiques les plus difficiles , il est parvenu à se faire plutôt aimer que craindre. Mais telle est la turbulence des populations qu’il gouverne et du joug écrasant sous lequel elles vivent, moins encore par la faute du prince que par celle des institutions, que la moindre étincelle partie d’un point quelconque, suffirait pour raviver ce foyer de révolte où l’on ne tient compte à un empereur que d’une seule qualité, la force triomphante.
Âbd-er-Rahman a beaucoup d’enfants. L’aîné d’entre eux, Sidi-Mohammed, qui se fit battre si rudement à Isly, est né en 1806. Il est gouverneur de Maroc ou de Fex , suivant celle de ces deux villes où réside l’empereur. Un de ses frères est pacha de Rabat ; les autres sont dispersés dans l’empire chez des riches maures chargés de leur éducation qui se borne, du reste, à savoir lire le Coran, monter à cheval et tirer au galop l’escopette.
Dans les lieux où le sultan séjourne, il y a audience publique quatre fois par semaine. Assis à cheval à l’ombre d’un parasol vert porté par un de ses écuyers et signe distinctif de pouvoir suprême dans le Maroc, entouré de ses principaux officiers et de sa garde noire, il reçoit quiconque a une requête à lui adresser, ou une plainte à lui faire. Gomme sa volonté est fexpression même du droit, partout où il réside, il prononce son arrêt toujours sans appel. xV ces mêmes audiences, il reçoit aussi les visites des nnnistres étrangei‘s, des consuls, des marchands : toutes les afùdres y soûl la iraitées piibiif|iie-
ment ; mais mil ne peut s’y présenter sans apporter son tribut : les uns de l’argent, ondes esclavéi, les autres des cavales, des chameaux, des étoffes, des denrées, des produits ; les plus pauvres offrent une chèvre, une poule et jusqu’à une douzaine d’œufs.
Dans les provinces, la justice est rendue par des kadis secondés par des scribes qui, moyennant un léger salaire, remplissent aussi l’office des notaires et garantissent la sûreté des propriétés. Les formes de la justice ne diffèrent pas de celles de l’ex-Régence d’Alger ; les axiomes du Coran et les sentences prononcées en diverses occasions, y sont leur seul code. Dans certains cas spécifiés, les jugements rendus par les kadis sont susceptibles d’appel aux audiences de l’empereur, et les punitions ordonnées [dans ces circonstances sont souvent terribles et d’une cruauté raffinée. Les soldats noirs de l’empereur ou les satellites des gouverneurs, sont chargés d’infliger les châtiments corporels aux hommes : c’est communément la bastonnade, mais administrée plus humainement qu’en Russie, l’amputation d’une main, d’un pied, des oreilles, d’un sein, si c’est une femme; la décollation, le supplice du pal : pour les condamnés politiques, il y a des supplices plus raffinés : le supplice du mur que nous avons décrit, l’exposiiion des criminels, enchamés dos à dos et frottés de miel, aux piqûres venimeuses des insectes; la noyade du patient cousu dans un sac. Comme il n’est pas permis aux hommes de toucher au corps d’une femme, c’est une femme qui remplit à leur égard l’office de bourreau. Le Marocain, du reste, comme tous les peuples à demi-sauvages, fait si peu de cas de la vie, redoute si peu les tortures, qu’il n’est pas rare d’en voir narguer leurs bourreaux, soit en fumant tranquillement leur pipe pendant qu’on les attache au pilori, soit en ramassant, d’un air insouciant, leur main ou leur oreille, quand on les laisse libres après la mutilation.
Le gouvernement politique du Maroc se résume dans l’empereur qui est représenté, dans les provinces, par des pachas qui ont pour lieulenants des kalilas, de qui dépendent des kaïdsliéréditaires. Justice, finance, administration civile. po~
lice, tout ressort de là, tout aboutit là. Les pachas ni les kalifas ne reçoivent ni de traitement ni d’honoraires, mais, par leurs exactions et leurs rapines, iis ne tardent pas às’ enrichir ; lorsque ces exactions sont trop criantes, il arrive souvent que l’empereur les dépouille de leurs richesses. Les impôts qui se prélèvent en son nom sont de plusieurs sortes. C’est d’abord la dîme, impôt religieux comme l’achour algérien, qui se perçoit en nature et ne s’élève qu’à la quatorzième partie des récoltes : le produit peut en être évalué à 450,000 piastres (2,750,000 fr.) Il y a ensuite les impôts directs que des sortes de marghzen perçoivent dans les provinces souvent avec de grandes difficultés, environ 280,000 piastres: l’impôt des juifs 30,000 piastres, les patentes ou licences 950,000, le droit d’argent monnoyé 50,000, le produit de douanes 400,000, le tribu de quelques puissances chrétiennes : en tout 2,600,000 piastres (13 millions environ).
Les dépenses de l’empire ne s’élèvent pas à plus de 990,000 piastres, tant pour la maison de l’empereur que pour l’armée de terre et de la marine. Reste chaque année un excédent de 1,600,000 piastres environ qui sont enfouies à Mequinez, dépôt du trésor impérial, dans une forteresse à triple rempart et qu’on nomme Beitulmel {le pdÀRÏs des richesses); la garde en est confiée à un corps spécial de douze mille nègres. Dans ce formidable palais, tout est mystérieux ; les gardes eux-mêmes ne peuvent y pénétrer; ils veillent, en se relayant, nuit et jour, dans un espèce de chemin de ronde, pratiqué entre le rempart et le bâtiment, et où on ne peut arriver que par une ouverture excessivement étroite ; chaque cellule intérieure où sont entassées les monnaies d’or et d’argent, sont séparées l’une de l’autre par plusieurs portes bardées de fer, dont le sultan garde seul les clés ; pendant longtemps, avant l’avènement de l’empereur actuel, les condamnés à mort étaient obligés, avant de subir leur peine, d’y venir déposer eux-mêmes leurs richesses. Ce trésor, du reste, par suite des troubles civils du règne de Muley-Soliman et d’une guerre intérieure de quatre ans que, depuis son règne, Abd-er-Rahman a été obligé de soutenir, nV&f pas évahjé à plus de 50 millions.
La répartition des contributions et leur recouvrement, ont lieu comme dans l’ex-Régence d’Alger, où lesbeys répartissaient arbitrairement et percevaient de même à la seule charge de verser au trésor une somme convenue. Au Maroc ce sont les pachas qui en sont chargés. En dehors des impôts ordinaires, il y a, dans les temps de crise, un prélèvement d’impositions qu’on peut appeler extraordinaires et volontaires. Pour les premières, chaque ville est divisée en divers quartiers dans chacune desquelles un notable est chargé de répartir l’impôt sur les chefs de famille suivant leurs ressources. Pour les secondes, la somme n’est pas fixée : chaque contribuable s’impose lui-même selon l’impulsion de sa conscience. Au jour fixé, après un appel patriotique du pacha, on apporte plusieurs grands vases de terre à moitié remplis d’eau et chacun est invité à y mettre la somme dont il peut disposer pour subvenir aux charges de l’État; chaque imposé alors s’approche des vases et trempant dans l’eau sa main fermée, laisse tomber au fond son offrande. Cette espèce de contribution est une concession à la loi musulmane qui interdit à l’autorité politique de frapper d’impôts les vrais croyants. Du reste, tous ces impôts, soit légaux, soit illégaux, sont combinés de manière à ce qu’il ne reste aux administrés que le moins d’argent possible ; quand on ne peut l’obtenir de bon gré on l’obtient par la violence.
Sans recourir à un système incessant d’exactions et de rapine pour remplir son trésor, l’empereur pourrait aisément doubler et tripler ses revenus, non pas même en favorisant l’agriculture-, le commerce et l’industrie, mais seulement en les laissant se développer. Malheureusement par principe de religion et, en outre, par politique, les sultans du Maroc en sont les ennemis secrets. En maintenant la nation dans sa pauvreté, ils se mettent à l’abri des révoltes de leurs sujets. Four fomenter une rébellion, pour la soutenir, il faut dans ce payslà, plus qu’ailleurs, de l’argent ; pour y tenir une armée révoltée en campagne, il faut la payer largement, lui montrer l’espoir d’un riche pillage, et le gouvernemeni a moins à redouter d’un peuple où nul n’est assez riche pour se faire un
parti. Si, au contraire, l’agriculture était encouragée, si la libre exportation des laines et des grains dont le pays abonde, était autorisée, si les transactions commerciales étaient étendues , il pourrait se créer des grandes fortunes , des centres d’activité et de puissance qu’un gouvernement naturellement inquiet et soupçonneux ne pourrait voir sans ombrage. Pour n’avoir à redouter aucun de ces résultats, il laisse languir l’agriculture, prohibe l’exportation du peu de produits qu’elle donne presque naturellement : laine , froment , huile , miel, cire, etc. ; il frappe de droits d’exportation énormes les produits industriels du pays, et il prohibe entièrement les principaux, tels que les cuirs maroquinés. Contrai rement à tout ce qui se pratique partout ailleurs en matière de douane, il ne grève les importations que d’un droit de dix pour cent, et frappe de prohibition ou d’un droit de cinquante pour cent les exportations des denrées du pays ; puis quand ce singulier système d’économie sociale fait murmurer le peuple des villes et pousse à la révolte celui des campagnes, qui ne trouvent plus ni l’un ni l’autre à écouler leurs produits , le gouvernement leur répond que c’est un crime de commercer avec les infidèles, que ce coupable trafic est rigoureusement interdit par la loi du Prophète , et que les relations avec les ennemis de l’islam ne peuvent que corrompre les mœurs des vrais croyants et les souiller aux yeux de Dieu. Les murmures s’apaisent et le peuple reste misérable. Voilà le seul but de la politique intérieure de l’empereur du Maroc.
Au milieu de ces déplorables conceptions d’un gouvernement tyrannique et oppresseur, on voit cependant, çà et là, quelques institutions qui ont un caractère d’originalité assez curieuse ou de moralité assez sévère. Nous citerons entr’ autres la police. Dans chaque quartier d’une ville, l’empereur charge un des habitants des plus riches et des plus considérés de veiller au maintien de l’ordre public et des mœurs. Celui à qui est dévolue cette mission est obligé, en se faisant assister par ses parents, ses voisins ou ses amis, de faire des patrouilles toutes les nuits et de remplir sa charge avec zèle. Ses fonctions sont purement gratuites et ne lui accordent pour tout dédom-
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magement que le privilège de porter la bannière de son quartier dans les fêtes publiques. Nous citerons encore la solennité du serment, terrible épreuve que tout musulman redoute. Le serment n’est guère exigé que dans les transactions purement civiles, soit quand il s’agit d’une dette ou d’une convention pour laquelle il n’existe ni témoins ni pièces écrites. Le kadi se borne, dans ce cas, à le déférer au défendeur. La terrible formalité s’accomplit en présence du peuple, dans la mosquée principale, le visage tourné vers la Mecque. La province entière est en émotion : des familles puissantes s’interposent, et si elles ne peuvent parvenir à concilier les parties, il arrive souvent que, pour ne pas subir cette ^formidable épreuve, celui à qui le serment est déféré se résigne parfois à reconnaître des prétentions même mal fondées, il y a loin de cette profonde terreur qu’inspire le serment à ces populations à demi-sauvages, à cette facilité avec laquelle, chez les peuples les plus civilisés, on le prête et on le rompt.
A l’abri, depuis longtemps, de toute agression extérieure, le sultan du Maroc n’avait une armée que pour se faire obéir, maintenir la paix publique et lever les impôts. La formation et la tactique des armées marocaines diffèrent peu de celles des tribus algériennes. Cependant, comme ces dernières sont restées sous la longue domination turque, isolées, sans lien commun d’intérêt et de nationalité, que le Maroc, au contraire, a, depuis plusieurs siècles, un gouvernement, une hiérarchie, un système de guerre et de politique, il y a, sous ce rapport, en lui plus d’ensemble et d’unité. Les divisions existant entre les races du Maroc, les fréquentes révoltes qui en sont la suite, seraient d’un faible secours à une armée d’invasion : l’exaltation du sentiment religieux, plus caractérisé au Maroc que dans aucune autre contrée musulmane, assurera toujours au gouvernement, dans toute querelle avec la chrétienté, le concours unanime de toutes les forces de l’empire et la régularisation de leur action d’après le plan conçu par la volonté impériale.
L’armée est formée de contingents irréguliers et de corps réguliers. îl ^ diWAlmagasen. troupes de rempereur, se mon-
tant à quinze mille hommes environ, soldés, toujours prêts à marcher en expédition. Il y a ensuite les milices des pachas payées par les villes et leurs districts. Ces derniers sont commandés par les pachas ou gouverneurs de provinces sous les ordres du commandant en chef de Tarmée qui est toujours ou le sultan lui-même, ou un membre de sa famille.
Dès que, dans quelque province, s’élève une révolte, le sultan mande le goum ou contingent des provinces paisibles : il y joint mille à deux mille hommes de sa garde, suivant l’importance de l’insurrection. Les provinces traversées par l’armée, sont tenues, de gré ou de force, de lui fournir des vivres : elle vit de razzias dans les provinces révoltées.
Les troupes formant la garde du sultan se composent d’Oudaïas et d’Abid-el-Bokaris (cavaliers nègres) : ils sont équipés, armés aux frais de l’empereur, reçoivent une paye fort modique, (88 fr. par an environ) ; mais d’abord chaque soldat qui n’est pas requis pour une expédition, peut exercer un métier. Ensuite, comme les neuf dixièmes des terres appartiennent au sultan en sa qualité de chef de la communauté musulmane, et qu’il a dès-iors le droit d’en distribuer l’usufruit à qui bon lui semble, chaque soldat régulier jouit d’une portion de terre qu’il fait cultiver pour son compte par les fellahs ou paysans. Aussi l’empereur peut-il, en général, compter sur la fidélité des soldats de sa garde noire.
Cefie garde est divisée par centuries commandées chacune par un kaïd-el-Mia, espèce de capitaine ayant quatre lieutenants sous ses ordres. Jadis cette garde, comme les prétoriens et les janissaires, fit la loi aux empereurs du Maroc et en était la terreur. Mais, depuis plus d’un siècle, elle a perdu son omnipotence et n’est maintenant que la principale force de l’empire.
Le soldat marocain est intrépide, plein d’ardeur et de bonne volonté; mais les armées sont toujours embarrassées d’une foule de non-combattants : ce sont des muletiers, des chameliers, des vieillards, d’enfants conduisant les tentes, les bagages, les vivres de chaque goum, ou bien encore des marchands de toute sorte, de négiesses pour préparer le couscoussou,
mets national au Maroc comme en Algérie, d'esclaves, de gens de suite pour dresser et replier les tentes. Le gouvernement n'a aucun service organisé de vivres et de transports et chaque goum est obligé de se munir d’une provision d’orge ou de blé pour dix jours : chaque tente doit se pourvoir de moulins portatifs pour écraser le blé. Quand ces provisions sont achevées, on vit de réquisitions, puis de razzias; puis enfin, quand les ressources de la contrée oii l’on campe sont épuisées, l’armée est obligée de se transporter ailleurs ou de se dissoudre. Aussi une armée marocaine ne peut-elle tenir plus de trente à quarante jours en campagne.
Comme tout musulman est soldat et exercé à la guerre dès l’enfance, l’empire du Maroc pourrait disposer pour sa défense de 300,000 hommes environ dispersés sur une vaste étendue de pays coupée par des déserts, des hautes chaînes de montagnes qui rendent pour une armée les communications fort difficiles et le ralliement à un point indiqué presqu’impossible : aussi l’empereur de Maroc ne peut-il compter sur plus de 60 à 80,000 hommes qui ne pourraient même rester longtemps réunis, faute d’un service organisé de subsistances.
Un camp marocain n’a ni front de bandière, ni ligne de bataille jalonnée, comme ceux des troupes européennes. La proximité de l’eau et des pâturages en déterminent l’emplacement plutôt qu’une position militaire. La tente du sultan ou du général en chef se dresse sur un point donné : celles de ses serviteurs ou de sa garde se groupent autour, et en agrandissant le cercle ou en prolongeant la ligne, chaque goum dresse arbitrairement les siennes , formant un carré ou un rond dont les chevaux et les bêtes de somme occupent la nuit le milieu.
Excepté en pays de montagnes, l’infanterie n’est comptée pour rien. La principale force de l’armée consiste dès-lors en cavalerie dont la supériorité numérique décide toujours la victoire lorsqu’ils se battent entre eux. Aussi ont-ils beaucoup de peine à comprendre que l’on attaque quand on n’est pas le plus fort en nombre, et encore plus que l’on résiste quand on n’est pas d’égale force. Cela explique leur manœuvre uni-
forme dans leur tactique, dans les batailles. Elles consistent, comme celles des tribus algériennes, à se former en croissant en étendant les ailes aux extrémités du demi-cercle, de manière à envelopper rennemi et à le couvrir de feux : les troupes d’élite, rartillerie, les forces principales tiennent le centre, derrière lequel viennent se reformer les ailes en cas d’attaque supérieure.
Formés sans ordre sur plusieurs rangs de cent hommes chacun, les cavaliers des divers goums en bataille sur la même ligne circulaire suivent avec beaucoup d’entente l’ensemble du mouvement qui s’opère, de manière à le seconder mutuellement. Des tirailleurs sont lancés en avant : la rapidité de leurs évolutions individuelles n’a d’autre but que d’occuper l’ennemi et de le distraire. En effet, dès qu’un des corps de la ligne de bataille est arrivé à deux portées de fusil de l’ennemi, les tirailleiirs se replient et le premier rang de la cavalerie se détache et se lance en avant à bride abattue. De la main droite, chaque cavalier, soutenant son fusil par son centre de gravité, le tient en joue ; il avance ainsi jusqu’à demi-portée, lâche la détente avec le doigt de la main gauche sans abandonner les rênes, fait volte-face et repart au galop pour aller recharger son arme ; les divers autres rangs lui succèdent l’un après l’autre, exécutent la même manœuvre et la recommencent jusqu’à ce que l’adversaire soit en déroute.
Une pareille tactique entre deux armées composées d’hommes qui se valent les uns les autres, qui ont la même manière de tirer et de recharger l’arme (1), doit nécessairement donner tout l’avantage au nombre, d’autant plus qu’ils se servent fort peu et mal de rartillerie (2). Mais devant une infanterie européenne, se maintenant compacte, ajustant de pied ferme mieux qu’un cavalier au galop, tirant trois ou quatre coups à
t i) Les Marocains ne se servent pas de cartouches, de sorte qu’il faut trois ou quatre minutes à un cavalier pour recharger son arme.
(2) Leur ignorance dans la manœuvre du canon est telle que quelques renégats qui forment le noyau du corps des canonniers ayant essayé de les instruire, ils se moquèrent d’eux en disant qu’il ne fallait pas tant de cérémonies pour mettre un boulet dans un canon.
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la minute, ayant la ressource de la baïonnette, s’avançant dans la plaine comme un seul homme, si elle est en carre, ou restant inébranlable comme une tour hérissée de fer ou de feu, tout le désavantage est pour la cavalerie africaine. Puis les cavaliers africains, intrépides à la fusillade, chargent rarement à fond, excepté dans une déroute, et malgré leur bravoure furieuse, sont déconcertés et taillés en pièces, dès que les cavaliers eurdpéens les chargeant, le sabre en main, les abordent avec impétuosité et résolution.
Nous ne terminerons pas cette notice sans donner un aperçu du commerce avec le continent africain qui se fait au Maroc par caravanes. Ce point essentiel a même pour l’Afrique française un intérêt d’avenir qu’il importe de constater.
Plusieurs caravanes qui partent de points divers traversent chaque année le Sahara, portant du littoral aux pays lointains de l’intérieur de l’Afrique les produits européens et en reportant les produits indigènes. Ces caravanes emploient d’ordinaire deux mille à trois mille chameaux. Les deux plus nombreuses partent du Maroc. L’une a pour point de départ Fex. Côtoyant l’Océan jusqu’au Sénégal, elle gagne le royaume de Sennaar, de là la mer Rouge qu’elle contourne ou qu’elle traverse pour se rendre en Arabie. L’autre part de Maroc même : avant l’occupation française de l’Algérie, elle côtoyait de l’ouest à l’est les versants de l’Atlas et les frontières du désert ; elle aboutissait à Constantine par l’Ouarenseris, la vallée du Sétif et les Portes-de-Fer; elle touchait à Tunis, à Tripoli, et par les sables de Barca, pénétrait dans les immenses déserts de la Lybie. Il y avait en outre des caravanes transversales, spécialement commerciales, partant des régions intérieures, mettant en rapport les grandes caravanes et s’y ralliant dans ces mêmes déserts de la Lybie. Les routes que suivaient celles qui partaient de l’Algérie sont aujourd’hui connues : elles présentent certains gites d’étapes ou d’entrepôts qui semblaient s’avancer de front vers le désert. Ainsi, par exemple, à partir de la mer, Constantine, Médéah, Mascara, Tlemcen formaient la première ligne de marchés pour les produits européens : il y avait ensuite trois autres lignes.
se présentant toujours sur un front parallèle : d'abord Tebessa^ Biscara^ Boucâada. Laghouat^ Stetten; ensuite TOued-Souf, Tiiggurth, Ouerghela, Mettili, et enfin El-Sedamir, El-Coléah, El-Arib. En se dirigeant vers le sud ensuite, elles trouvaient la grande oasis de Thouat qui était un point de concentration et un important marché, partageant la traversée du désert.
Les tribus habitant cette oasis de Thouat, les Thouariks, ont eu de temps immémorial le privilège de fournir les escortes qui protègent le passage des caravanes exposées aux attaques des nomades du désert et dont elles se gardent en achetant la protection de la puissante tribu des Thouariks. Cette protection est du reste généralement assez efficace, et il y a peu d’exemples que l’escorte ait pillé ou aidé à piller la caravane : cela arrive cependant quelquefois.
Ces Thouariks sont de race berbère : ils ont le teint blanc ; leurs femmes blanches aussi ont les yeux bleus mais ardents : elles sont passionnées jusqu’à l’exaltation , fument beaucoup et cultivent la poésie. Le Thouarick lui-même est poète : ses trois grandes passions sont l’orgueil, la bravacherie et l’amour. Quand il traverse le désert, escortant les caravanes, il n’est pas rare de le voir tracer sur des pierres des inscriptions le plus souvent en vers : tantôt il y raconte ses hauts faits ; d’autres fois il provoque un ennemi ; le plus souvent il loue son amante préférée. îi arrive parfois aussi qu’il adresse des vers à une beauté imaginaire ou inconnue, dans l’espoir de fléchir quelque belle Thouaricke qui les lira. Si, en effet, quelque jeune fille éprise du poète à la lecture de ses vers, veut se rendre à son amour, elle répond à la première inscription et écrit audessous son nom et sa demeure. De telles correspondances amoureuses ne sont pas rares : elles sont écrites en langue berbère et leurs caractères ne ressemblent en rien aux caractères arabes : on les dit empruntés à l’écriture phénicienne.
De Thouat les caravanes arrivent à Querguela, où l’on voit des puits artésiens creusés dans la pierre et dont la tradition du pays attribue le percement à Alexandre. Elles atteignent ensuite Thuggurth, s’y reposent et se dirigent de là vers Tombouctou où elles arrivent après trente-sept jours de marche.
Le Lieutenant Général Lamoricière,
Arrivées sur les bords du Niger, elles trouvent trois marchés principaux du Soudan, Tombouctou, Kanou et Noufî. Voici commenf s’opère l’échange des marchandises : lorsque les Arabes ont fait connaître leur arrivée aux noirs qui habitent la rive droite du fleuve, ils déposent sur une colline de la rive gauche les marchandises qu’ils désirent vendre et se retirent. Les nègres viennent ensuite dans leurs canots, placent à côté la poudre d’or, les plumes d’autruche, les dents d’éléphant , les noix de garou, du séné, de l’encens, des diamants, les divers produits enfin qu’ils veulent donner en échange et rentrent dans leurs canots. Si le prix en paraît convenable aux Arabes, ils emportent les produits rais en échange par les nègres. Si non ils reprennent leurs marchandises, et reviennent les reporter le lendemain où le même manège continue jusqu’à ce que les parties soient tombées d’accord.
Ce commerce parles caravanes avec l’intérieur de l’Afrique a pour mobile chez les populations musulmanes autant les idées religieuses que les habitudes commerciales. Tout musulman devant au moins une fois, dans le cours de sa vie, visiter la Mecque et le tombeau du Prophète, les voyages isolés étant impraticables dans ce pays, les vrais croyants ont avec les caravanes leur pèlerinage organisé : le commerce n’est, en quelque sorte, que secondaire, et la France abdiquerait son rôle de missionnaire de la civilisation, si elle n’appréciait enfin, sous ce rapport, tout ce qu’elle doit â son honneur et à la prospérité future de l’Algérie. Cette route d’Égypte par ou passent les caravanes du Maroc à la Mecque, a un puissant intérêt pour l’Algérie française. On ne doit pas oublier que, bien des siècles avant la découverte du passage aux Indes par le Cap, bien des siècles aussi avant que le commerce eût pris la route des Indes par la Syrie, Alep, Bir, l’Euphrate et le golfe Persique, il existait, entre le Nil et la mer Rouge, un canal de jonction entrepris par le roi de Thèbes qu’on appelait le canal de Rliamscs, et qui fut achevé par le kalife Omar en 644. Pendant plus d’un siècle, la navigation entre le Nil et la mer Rouge resta ouverte et ne fut fermée que par le kalife Motasse’n qui fit combler le canal pour que les Arabes révoltés, qui ' T. U. n
nu
avaient pris possession de la Mecque, ne pussent recevoir aucun secours. On ne doit pas oublier non plus que, dès le XIV^ sièele, il existait entre certains États européens et les Arabes, soit de la côte d’Afrique, soit de l’intérieur, des bons rapports qu’aucune difficulté insurmontable n’est venue compliquer depuis ; en effet, nous lisons dans un ouvrage publié par le ministère de la guerre les faits qui suivent. (1).
« Les Vénitiens et les Pisans avaient enfin obtenu de faire des caravanes en Afrique, et il était même passé d’abord dans les usages du pays, et ensuite dans les traités, qu’en toutes les stations de leur route, ils auraient le droit de faire paître au moins pendant trois jours lesanimaux qu’ils conduisaient. Les traités datés du 12 mai 1317, 22 décembre 1320, 16 mai 1354, 7 avril 1358, conclus par les républiques de Venise et de Pise, avec les différents princes du Maghreb du milieu, assurèrent ces privilèges aux commerçants de leurs États et à leurs protégés, en renouvelant les dispositions des anciens pactes.
« Cette liberté laissée et garantie au commerce des chrétiens qui nous reporte à un état de choses si différent de celui qui existait encore il y a peu d’années, en Afrique, permettait aux Pisans et aux Vénitiens de s’avancer dans l’intérieur du pays, de communiquer avec les caravanes musulmanes qui, partant du Maroc, traversaient le Maghreb et se rendaient en Égypte, en Abyssinie, à la Mecque ; ou quittant la route de l’Est, pénétraient dans le pays desNègres de l’Afrique centrale. Les marchands italiens suivaient-ils les caravanes dans toutes ces directions? Quels étaient les pays jusqu’où ils s’avancaient? allaient-ils acheter la poudre d’or, les plumes d’autruche, l’ivoire et les esclaves du Soudan? où cherchaient-ils de préférence les gommes, les parfums, l’ambre, et les autres productions venant des régions du Nil? On ne peut faire que des conjectures à ce sujet. Mais le droit de former ainsi des caravanes dans le Maghreb ou de s’adjoindre à celles des indigènes, est l’indice le plus certain du rapprochement que les relations commerciales avaient amené entre les Européens et les Sarra-
(1) Tableau de la situation des établissements français dans V Algérie. 1844.
zins d’Afrique. Il est, en outre, un fait non moins frappant qui nous montre jusqu’à quel point l’alliance et les coînmunications avec les chrétiens étaient entrées dans les idées des Arabes, avant la conquête des Turcs, et combien l’on doit espérer de surmonter, avec le temps, les difficultés rencontrées de nos jours avec les préjugés des indigènes : c’est l’admission dans les rangs de la milice et des officiers de la cour des rois du Maghreb, d’hommes d’armes et de seigneurs européens. Cette circonstance est attestée par les témoignages les plus certains, et entr’autres par un bref inédit de Nicolas IV qui existe aux archives du Vatican. »
A cela nous ajouterons que, du moment où les préventions de l’Arabe ou du Maure fléchissent, du moment qu’il se décide à se plier à une civilisation étrangère, il n’y a pas de peuple au monde qui s’y assimile plus facilement ; d’où nous conclurons que, par le seul vice de son principe, au Maroc comme en Algérie, rislamisme complètement abandonné à lui-méme s’étant perdu par ses propres excès, en relâchant tous lesliens sociaux, en énervant les volontés, en comprimant et affaiblissant les intelligences, en brisant l’unité sociale fondée par le génie de Mahomet, en divisant en mille individualités les rangs que la loi du Prophète avait réunis dans un même symbole, en bouleversant, en un mot, les notions les plus normales du droit humanitaire, le temps est venu pour la civilisation européenne, d’attirer à elle ces petites sociétés maures et arabes, de les pénétrer d’abord, de raviver peu à peu leur souche pourrie et de substituer enfin sa sève jeune et active à la sève vieille et morbide qui ne circule plus dans les branches que comme un dissolvant. Missionnaire de la civilisation, c’est à la France à activer cette œuvre si elle ne veut être prévenue par l’Angleterre qui, prévoyant le temps prochain peut-être où l’Inde lui échappera, envie plus quejamais le littoral africain.
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