AVIS
L’importance des évènements qui se sont passés pendant les six premiers mois de 1846 en Algérie, les tristes catastrophes qui, au sud de Sétit et dans le Maroc, ont ajouté deux pages si lugubres aux annales de celle bi*illante conquête française, nous ont fait un devoir d’ajouter à notre seconde édition un supplément où nous retraçons avec détail ces évènements et ces catastrophes.
Situation de l’Algérie à la fin de novembre 1845. — Proclamation d’Abdel-Kader. — Fanatiques prêchant la guerre sainte. — Interrogatoire de Mohammed-ben-Abdallah. — Les khouans ou ordres religieux d’Algérie. — Légations françaises au Maroc. — Ahd-el-Kader essaye d’organiser l’insurrection dans la province de Tittery ; son expédition à Souaghi. — Le général d’Arbouville chez les Beni-Djaad. — Résumé de la situation en janvier 1846. — Difficultés de joindre Abd-el-Kader. — Troubles dans la province de Constantine. — Expédition du général Levasseur chez les Ouled-si-Moussa. — Tempête de neige. — Grand désastre.
On a déjà vu que, dès l’arrivée du maréchal Bugeaud , les opérations des colonnes françaises avaient été concertées de manière à ôter à l’insurrection tout point d’appui en Algérie, et à arrêter l’émigration des tribus. Douze brigades avaient été échelonnées de manière à pouvoir agir isolément ou simultanément dans les deux provinces du centre et de l’ouest. Cependant, dès le début, rien ne put faire pressentir la cessation prochaine de la guerre et des révoltes. De nouveaux incidents vinrent, au contraire, augmenter les difficultés.
Voici quelle était la situation de l’Algérie vers la fin de novembre 1845.
Autour d’Alger, non pas seulement dans la vaste étendue de la Mitidja, mais encore dans toutes les tribus habitant les montagnes qui en forment la ceinture, les chefs indigènes, qui les gouvernaient sous la surveillance du bureau arabe, con-
tinuèrent à servir avec fidélité. Se sentant appuyés par les forces de la France, ils n’avaient même pas hésité , en maintes circonstances, à recourir à la voie des armes pour faire respecter l’autorité de leur suzeraine.
Pour surveiller Tagalick de Krackena, qui domine la partie orientale de la Mitidja et plus loin les Kabyles de Pisser de l’est, le général Gentil avait été détaché d’Alger, sur la route de Dellys, avec une colonne composée du 31® de ligne, du 5® chasseurs et d’autres troupes nouvellement arrivées de France. Le 51® avait été envoyé en cantonnement à Blidah.
Dans la subdivision de Médeah, où rien d’alarmant ne s’était manifesté encore, le général Marey, campé, depuis plus d’un mois, à peu de distance de Hamza, avec sa colonne et le goum du kaiifa de Sébaou, avait été rejoint par le général d’Arbouville, venu dé Setif dans la province de Constantine. Le mouvement de ces deux colonnes avait pour but de réduire à l’obéissance plusieurs tribus des montagnes de l’Ouen- Nouga et du Djebel-Dira j qui se refusaient à reconnaître l’autorité du kaiifa.
Autour de Milianah, où quelques tribus de la rive gauche du Chélif s’étaient déjà levées et avaient commencé la révolte par exécuter des razzias , l’émotion avait été un peu calmée par l’arrestation du scberif Mohammed-Abdallah , frère de Bou-Maza, que les Beni-Zougzoug avaient livré à l’autorité française.
En avançant vers l’ouest, on avait à constater plus de troubles et de désordres. Le fameux Bou-Maza, ce chef dont nous avons déjà signalé l’activité et l’énergie belliqueuse, avait insurgé encore une fois le pays entre Orléansville et Tenez. Après une attaque avortée contre Tenez, il avait soulevé les Beni- Derjin et les autres tribus kabyles qui habitent entre Tenez et Mazouna, avait fait trancher la tête aux kaïds institués par l’autorité française, et qui en avaient reçu des burnous d’investiture; à son instigation, l’agha de Sbeah avait été assassiné en plein jour, au moment où il rendait la justice. Partout cet audacieux partisan avait inspiré une véritable
terreur. La subdivision d’Orléansville, qui se compose de deux grandes régions montagneuses, séparées par la longue vallée du Chelif, était plus que jamais en proie à ses incursions. A la tête de 300 cavaliers déterminés, il se transportait alternativement sur l’une ou sur l’autre rive du Chelif, faisant marcher avec lui les goums des tribus, jusqu'à ce qu’une colonne française vînt le relancer ; il se jetait alors sur quelque autre point dégarni, et ainsi de suite. On le voyait à la fois incendier la maison et le village du kalifa Larebi ; porter le ravage sous les murs de Mostaganem; assiéger Tenez, menacer Milianah; susciter ou faire susciter des insurrections sur divers points à la fois, et, partout insaisissable, se dérober aux actives poursuites des colonnes françaises.
Le maréchal Bugeaud, après s’être approché de Tiaret, sans y aller avec toute sa colonne, s’était mis en relation avec cette place, par un détachement qu’il y avait envoyé avec un convoi de ravitaillement. Puis, au lieu de continuer sa route vers la province d’Oran, il s’était porté vers le nord, en combinant ses mouvements avec ceux du colonel Saint-Arnaud et du général Bourjolly. Dans l’état de combustion où se trouvait presque toute la vaste vallée montagneuse qui s’étend de la Mina jusqu’à Orléansville, sur les deux rives du Chelif, dans le Darah et dans l’Ouarensenis , avec la rapidité des mouvements de Bou-Maza qui semblait être partout à la fois, il eût été peu prudent de laisser en arrière des insurrections aussi violentes. Aussi, avant de marcher contre Abdel-Kader, le maréchal Bugeaud s’était porté sur l’Oued-Riou, entre les Flittas et les Beni-Ouraghrs, et avait exécuté plusieurs razzia^sans cependant pouvoir obtenir de soumissions. Cette colonne avait tenu la campagne pendant trente-quatre jours, ayant eu à supporter les plus rudes fatigues sans la compensation d’aucun combat éclatant.
Le général Lamoricière rayonnait autour de Mascara avec quatre bataillons. 11 avait détaché en avant le général Gery à Saïda, et le général Korte à Daïa, sur la ligne du désert, pour appuyer dans leur résistance des tribus qui refusaient de suivre Abd-el-Kader.
Le général Cavaignac, qui avait reçu un renfort expédié par mer, d’Oran à Gazhouat, s’efforcait de tenir en respect le kalifa Bou-Hamedi, qui, après avoir pénétré dans l’est des montagnes de Nedroma et de Gazhouat, avait forcé les Trarah et plusieurs fractions des Ghossel et des Beni-Amer, d’émigrer au Maroc, et était arrivé en force chez les Messirda à l’ouest, entre Nedroma et la frontière.
Ainsi, sur tous les points, la tranquillité ne paraissait pas prête à se rétablir. La mobilité d’esprit des Arabes, leur fanatisme, l’habileté d’Ab-del-Kader à faire mouvoir les ressorts qui pourraient agir sur eux, l’imprévu de ses excursions, la rapidité avec laquelle il se transportait d’un point à un autre, lui et tous les prédicateurs qu’il lançait en précurseurs sur les tribus qu’il voulait visiter, rendaient, pour l’armée française, la tâche de plus en plus difficile.
Cette levée de boucliers avait, de la part des Arabes, le caractère d'une véritable croisade. De toutes parts surgissaient des fanatiques prêchant l’extermination des Français. A Abd-el-Kader, à Bou-Maza, s’était joint un autre schérif, nommé Mustapha-Ben-Bassou, qui prêchait la 'guerre sainte chez les Beni-Boudouan, à quinze lieues au sud-est de Milianah.Dans la province de Constantine ordinairement si tranquille, en avait paru un autre qui, échappant à la surveillance de la colonne du lieutenant-général Bedeau, avait pénétré jusqu’à Aïn-Azac, à quinze lieues de Setif. Voici, du reste, la proclamation que les agents d’Ab-del-Kader répandaient avec profusion parmi les Arabes et les Kabyles.
c< O Musulmans! sortez donc enfin de l’aveuglement où « vous a plongé votre commerce avec les infidèles. Recon- « naissez donc leur adresse perfide : jugez-en d’après les « faits.
« Lorsque les Français ont voulu vous engager à vous sou- « mettre à eux , ils vous ont dit : Soumettez-vous à nous , « nous vous garantissons votre religion, vos biens, vos « femmes et vos enfants ; nous ne troublerons en aucune « façon vos coutumes, et nous respecterons vos lois ; nous « nous occuperons seulement de veiller à ce que vous soyez
<r justement gouvernés, et à ce que vous ne soyez pas vic- « times des exactions qui pesaient sur vous lorsque vous « étiez soumis à votre ancien sultan Abd-el-Kader.
« Vous avez cru à ses paroles mensongères, et vous vous flc êtes soumis aux chrétiens.
« Aussitôt que l’impie s’est cru fort, et que, pour quelques « instants, j’ai disparu du milieu de vous, il s’est empressé « de manquer à ses promesses : il a appliqué vos mosquées « à des usages profanes.
c< Il a pris vos meilleures terres pour les donner aux siens.
« Il a payé de ses trésors la vertu de vos femmes.
(( Il a enrôlé vos enfants dans ses abominables cohortes.
« Il a affranchi les esclaves que Dieu permet de posséder.
'< Il a persécuté vos plus nobles familles.
c( Il a changé vos chefs pour les remplacer par d’infâmes « musulmans qu’il a achetés.
« Vos nobles et vos marabouts, qui avaient été assez insen- € sés pour le servir avec fidélité, ont eu pour récompense « une prison éternelle dans le pays des chrétiens.
« Vous êtes maintenant commandés par des roumi, jugés « par des rowme, administrés par des roumi!
« Et, pour vous rendre plus visibles ses perfides intentions, (( voyez-le qui vient compter vos guerriers, vos femmes et (( vos enfants, ainsi qu’un maître compte les moutons qu’il « veut aller vendre au marché.
« Malgré la mission que Dieu m’a donnée de combattre « l’infidèle jusqu’à la dernière goutte de mon sang, je lui ai « laissé quelque repos. Je me suis éloigné du théâtre de la c( guerre, bien certain que le chrétien se perdrait par ses « œuvres.
« Le jour du réveil est arrivé ! Levez-vous tous à ma voix, « ô musulmans. Dieu a remis entre mes mains son épée c( flamboyante, et nous allons fertiliser les plaines de notre « pays avec le sang de l’infidèle. »
Cette proclamation d’ Abd-el-Kader, comme les prédications de Bou-Maza, Mohammed- Abdallah , Mustapha-ben- Orassou et autres fanatiques qui tonnaient contre la conquête
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française, quoique tendant au même but, n’avait cepeudant pas le même mobile. C’était bien toujours l’islamisme qui se dressait contre les infidèles conquérants; mais c’était le principe politique qui dominait dans les uns, et le principe religieux dans les autres. Ces derniers étaient les plus dangereux pour les Français, parce que, en dehors même d’Abd-el- Kader et des principes religieux qui peuvent unir entre eux tous les musulmans , ils formaient une association insaisissable qui ne cessera de protester contre la conquête qu’après une entière extermination.
Ce fait si grave se révéla d'une manière évidente à propos de l’interrogatoire du schérif Mohammed-Abdallah, que les Beni-Zougzoug avaient, comme on l’a vu, livré à l’autorité française. Nous allons donner en entier cette pièce curieuse et instructive, qui jette un nouveau jour sur le sentiment général qui anime le peuple arabe, sur l’opiniâtrelé de sa haine, sur la politique des chefs qui le poussent à la guerre sainte, et sur la plus grande difficulté qu’aura peut-être à surmonter, dans ce pays, la domination française.
C’était le 12 novembre 1845. Mohammed était traduit, à Alger, devant le tribunal chargé de prononcer sur son sort.
« D. Comment vous nommez-vous? demanda le président à cet instigateur de révolte. — iî. Je me nomme Mohammedben-Abdallah.
« D. Ne vous donne-t-on pas le surnom de Bou-Maza ? — R, Non; c’est mon frère que les Arabes ont ainsi nommé.
« D. Pourquoi les Arabes l’ont-ils ainsi nommé ? — R, Mon frère porte le même nom que moi. Mohammed-ben Abdallah, et les Arabes l’ont surnommé Bou-Maza parce qu’ils Font vu souvent suivi d'une gazelle qui lui a été envoyée par Dieu pour l’accompagner dans ses courses.
« D. 11 y a encore beaucoup d’autres Bou-Maza qui , en diverses contrées , cherchent à soulever les populations. Les connaissez-vous? — R. Il n’y a pas d’autres Bou-Mazà que mon frère. Quant à ceux qui prennent ce nom, je ne les connais pas, et je n’en ai même jamais entendu parler.
« D. Quel est votre âge? — R. Je l’ignore; nous autres
musulmans, nous vivons jusqu’à notre mort sans nous inquiéter de notre âge.
« D. De quel pays êtes-vous? — jR. Je suis de Taroudente, village de trois cents maisons, empire de Maroc, province de Sous.
« D. Depuis quand êtes-vous en Algérie? — R, Depuis sept ans à peu près. J’y suis venu envoyé par notre seigneur Moulaye-Thayeub, pour y visiter les Zaoyia, les saints marabouts, et faire des œuvres pieuses.
« D. Depuis quand votre frère est-il en Algérie? — R, Depuis la même époque ; il s’est marié chez les Oulad-Youness, où il s’est acquis une grande réputation de sainteté; les tribus du Dahra venaient le visiter, lui parler du désir de faire la guerre sainte ; il s’est mis à leur tête, et vous savez ce qui est arrivé.
« D. Par qui a-t-il été encouragé ou poussé ? par Abd-el- Rader, sans doute; par celui que vous appelez le sultan? — R. U a commencé la guerre seul; sa réputation s’est bientôt étendue au loin, chez les Flittas, les Sbehha, lés Beni-Tigrin, les Kerayche, et puis seulement alors il a reçu des lettres de MuIey-Abd-er-Rhaman, d’El-Hadj-Abd-el-Kader, et des sultans de Constantinople et de Tunis. Ces lettres lui disaient de continuer, qu’il était bien le maître de l’heure annoncée par les livres saints, et que s’il parvenait à chasser les chrétiens, ils le proclameraient leur sultan, se contentant du titre de ses khalifats.
« D, Avez-vous vu ces lettres, leurs cachets? — R. Je ne sais pas lire ; mais je les ai vues et tenues dans mes mains.
« D. Quelles sont les tribus qui ont donné leur parole à votre frère? —■ R. Les Flittas, lesOulad-Cherif, les Harrarres, les Beni-Ouraghr, les Halouya, les Oulad-Lekrd, les Rerayche, les Beni-Tigrin, les Oulad-Bou-Selyman, les Beni-Bou- Krennous, les Beni-Yndel, les Beni-Bou-Douân, les Choucbaoua, les Oulad-Ghralya, les Sbehha, les Beni-Menna, les Oulad-Younes, les Cher fet-el-Djebel, les Aâchacha, les Beni- Zentes, les Oulad-Krellouf, les Oulad-Riahh, les Medyouna,
lesMazouna, les Oulad-Selama, les Beni-Zeroual, les Ouladel-Abbas, les Mekhalya, les E-Mebhal, les Akherma, les Oulad-Khrouidem, les Ralaa, les Beni-Ghraddou, lesBordjia, les Beni-Chougran.
« D. Sont-elles venues avec leurs anciens chefs, ou bien avec ceux que nous leur avons donnés? — R, Les tribus ne sont pas venues en masse ; elles envoyaient des députations commandées le plus souvent par leurs anciens chefs, quelquefois par les vôtres.
« D. Qu’avaient-elles à reprocher aux Français? des vols, des injustices, des crimes? Dites sans crainte la vérité. — R. Rien de tout cela. Les Arabes vous détestent parce que vous n’avez pas la même religion qu’eux ; parce que vous êtes étrangers, que vous venez vous emparer de leur pays aujourd’hui, et que demain vous leur demanderez leurs vierges et leurs enfants. Ils disaient à mon frère : « Guidezc( nous, recommençons la guerre; chaque jour qui s’écoule « consolide les chrétiens; finissons-en tout de suite. »
« D. Nous avons, quoique vous puissiez dire, beaucoup d’Arabes qui savent nous apprécier et nous sont dévoués. — R. Il n’y a qu’un seul Dieu; ma vie est dans sa main et non dans la vôtre ; je vais donc vous parler franchement. Tous les jours vous voyez des musulmans venir vous dire qu’ils vous aiment et sont vos serviteurs fidèles ; ne les croyez pas, ils vous mentent par peur ou par intérêt. Quand vous donneriez à chaque Arabe, et chaque jour, l’une de ces petites brochettes qu’ils aiment tant, faites avec votre propre chair, ils ne vous en détesteraient pas moins , et toutes les fois qu’il viendra un chérif qu’ils croiront capable de vous vaincre, ils le suivront tous, fût-ce pour vous attaquer dans Alger.
« D, Comment les Arabes peuvent-ils espérer nous vaincre, conduits par des gens qui n’ont ni armée, ni canons, ni trésors? — iJ. La victoire vient de Dieu; il fait, quand il veut, triompher le faible et abat le fort.
c( D. Votre frère prend le titre de sultan, les Arabes doivent en rire? — R. Non, ils n’en rient pas; ils l’aiment, au con-^
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traire, à cause de son courage et de sa générosité ; car il ne songe pas , comme Abd-el-Kader, à bâtir des forts pour y enfouir son argent et ses ressources ; il a mieux compris que lui la guerre qu’il faut vous faire; il ne possède qu’une tente et trois bons chevaux ; aujourd’hui il est ici, demain matin à vingt lieues plus loin ; sa tente est pleine de butin, un instant après elle est vide ; il donne tout, absolument tout, et reste léger pour aller où l’appellent les musulmans en danger.
« jD. Que dira-t-il quand il saura que vous êtes en notre pouvoir? — R. Que voulez-vous qu’il dise? Son cœur saignera d’avoir perdu son frère , et puis il se résignera à la volonté de Dieu. Quant à moi, je sais que la mort est une contribution frappée sur nos têtes par le maître du monde ; il la demande quand il lui plaît; nous devons tous l’acquitter, mais ne l’acquitter qu’une seule fois.
« D. Votre frère a-t-il reçu des lettres des tribus de l’est, des Kabyles du Hamza? — 1?. Il en a reçu beaucoup, et toutes l’encourageaient, lui souhaitaient le triomphe ou l’appelaient dans leur pays.
« D. Je vais vous poser une question à laquelle je vous engage à répondre avec sincérité. Vous êtes en notre pouvoir, le mensonge ne vous servirait à rien, tandis que des aveux francs peuvent intéresser en votre faveur notre roi, qui est humain et généreux. — R. Je vous répondrai avec d’autant plus de franchise que, quoique chargé de fers, je sais que ma vie n'est pas en votre pouvoir ; elle ne dépend que de Dieu.
« D. Eh hien! pouvez-vous me dire quelles sont les relations qui existent entre Muley-Abd-er-Rhaman et Abd-el- Kader? — R, Muley-Abd-er-Rhaman est au plus mal avec Abd-el-Kader; plusieurs fois il lui a dit : « Sors de mon w pays. » Mais Abd-el-Kader lui a toujours répondu : « Je « ne suis pas dans ta main, et je n’ai peur ni de toi, ni des « Français; si tu viens me trouver, je te rassasierai de pou- « dre, et si les Français viennent me trouver, je les rassasierai c( aussi de poudre. »
« D. Savez-vous pourquoi Muîey-Abd-er-Rhaman et Abdel-Kader sont brouillés? — R. C’est parce que le sultan du
Maroc craint de voir les Français entrer chez lui pour y poursuivre Abd-el-Kader.
« D. Comment se fait-il que El-Hadj-Abd-el-Kader puisse se moquer d’un souverain aussi puissant que Muley-Abd-er- Rhaman? — R, Depuis que les Marocains ont appris que Muley-Abd-er-Rhaman avait fait la paix avec les chrétiens, ils se sont presque tous tournés du côté de l’émir, qui a longtemps fait la guerre sainte, et la fait encore. Depuis cette paix, tout le pays compris entre Sous et Rabat s’est insurgé; il en est de même de toutes les tribus, et il ne éommande plus, à bien dire, que dans les villes. Les Oulad-Moulaye-Thayeub même, qui ont un si grand ascendant religieux dans tout l’empire, ne veulent plus l’exercer pour lui, et le sultan a tellement compris la gravité de sa position, qu’il s’occupe de faire petit à petit transporter tous ses trésors et tous ses magasins au Tafilet, où il a ordonné depuis deux ans déjà des constructions considérables.
« D. Ces Moulaye-Thayeub sont donc bien puissants? — R. Aucun sultan ne peut être nommé sans leur assentiment. C’est Sidi-el-Hadj-el-Arby qui est leur chef maintenant, et c’est lui qui envoie dans l’Algérie les sultans qui s’y promènent, après avoir lu sur eux le Fattah.
« D. S’il y a sept ans que vous êtes en Algérie, comment pouvez-vous savoir ce qui se passe dans le Maroc? — R. Je l’ai entendu dire souvent dans le camp de mon frère.
« D. Avez-vous entendu parler du retour de M. le maréchal? — R, Oui ; les uns étaient contents et les autres mécontents: ceux qui voulaient les chérifs s’en chagrinaient, et ceux qui ne les voulaient pas s’en réjouissaient.
« D. Que faisiez-vous chez les Beni-Zougzoug? — R. J'avais été appelé par eux pour les guider dans une attaque sur Milianah.
« D. Cela ne se peut pas, ils vous ont livré aux Français. — R. Ils ont entendu parler du retour d’une colonne et de l’arrivée d'une autre; ils ont eu peur de s’être compromis, et, pour faire leur paix avec vous, ils m’ont arrêté. Que Dieu les maudisse dans ce monde et dans l’autre !
« D. Avez-vous pris part aux diÉfêrentes insurrections? — R. A presque toutes.
« D. Jeune étranger, quels pouvaient être vos désirs, votre but? — R, Je n’avais pas d’autre désir, pas d’autre but que ceux de faire triompher notre sainte religion.
« D. Croyez'vous que les Arabes ne se lasseront pas de mourir pour des entreprises qui n’ont aucune chance de succès? — R. Je suis très-fatigué; je vous prie de me laisser tranquille. Vous m’accablez de questions; on me les posera sans doute dans un autre moment, je ne me souviendrai pas de ce que je vous ai répondu, et puis vous direz que j’ai menti. »
Plus d’un genre d’intérêt ressort de cet interrogatoire : d'abord l’attitude si pleine de caractère, le langage à la fois si pittoresque et si simple de cet Arabe, tranchant d’une manière si remarquable sur la surface polie de nos mœurs ; ensuite cette source inconnue, mais abondante, de résistances contre lesquelles la domination française aura plus d’une fois encore à lutter en Afrique. Dès lors, tout ce qui peut jeter quelque jour sur cette partie de la constitution religieuse des musulmans algériens , d’où sortent tous ces fougueux fanatiques qui se succèdent sans interruption, doit être précieusement recueilli. Voici, à ce sujet, quelques observations fort curieuses sur les ordres religieux qui existent dans le nord de l’Afrique, et que nous empruntons, en partie, à une brochure fort intéressante publiée récemment par un capitaine d’état-major de l’armée d’Afrique, M. de Neveu.
Le mahométisme pur est la base commune de tous les ordres religieux de l’Algérie. Chacun d’eux porte le nom de son fondateur, qui est toujours un marabout [enfant du roseau ardent) auquel Mahomet est apparu en songe. Chacun de ces marabouts a formé des disciples qui prennent le nom de khmian, frère. Chaque ordre est dirigé par un kalifa, qui est considéré comme le chef spirituel. Ce kalifa, ou lieutenant, choisit, dans chaque ville, des chefs appelés mokaddem ou cheikh; qui, à leur tour, sont ses lieutenants. Dans l’ordre du
kalifa, il y a une espèce d’hérédité : le chef existant désigne son successeur.
Les khouans de chaque ordre ont des mosquées particulières, ouvertes cependant à tous les musulmans. Entrer dans une de ces sociétés s’appelle prendre la rose. On s’aborde en se disant : « Quelle rose portes-tu? » Si l’on ne fait partie d’aucun ordre, on répond seulement : « Je ne porte point de rose ; je suis seulement le serviteur de Dieu et je le prie pieusement. »
Six de ces ordres sont un peu plus connus que les autres. Le plus ancien est celui de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djelali. Nous avons donné quelques détails assez curieux sur ce personnage dans la biographie d’Abd-el-Kader, qui descend de ce marabout, et qui doit à cette filiation d’avoir été élu sultan de l’Ouest, où les khouan de cet ordre sont plus nombreux que dans les autres parties de l’Algérie. Nous n’y reviendrons pas.
Le second ordre, le plus important, est celui de Moulaye- Thayeub. Bou-Maza et son frère Mohammed, comme on a pu le voir dans l’interrogatoire de ce dernier, en font partie. Le Maroc est le pays où cet ordre a les plus profondes racines. L’empereur Abd-er-Rhaman est lui-même un khouan de l’ordre de Moulaye-Thayeub. A part un grand nombre de miracles, on connaît peu de choses sur l’histoire de ce marabout. La manière de prier des frères de cet ordre consiste à dire deux cents fois par jour : « O Dieu ! la prière et le salut « sur notre seigneur Mohammed, et sur lui et ses compa- « gnons, et salut 1 » Le kalifa de cet ordre est toujours choisi parmi les chourfa ou schérifs, titre exclusivement revendiqué par les membres de la famille impériale du Maroc. Tous les chourfa, y compris l’empereur actuel, sont des Moulaye- Thayeub ; or, les frères de cet ordre étant répandus partout, on comprend comment l’empereur Abd-er-Rhaman peut disposer, en Algérie même, d’une foule de volontés qui lui sont sincèrement dévouées : le lien religieux unit les deux pays, même quand les intérêts politiques les séparent.
Les Moulaye-Thayeub seront , on doit s’y attendre, en
complot permanent contre la domination française. Une prédiction du grand marabout de leur ordre leur a promis la possession de l’Algérie, mais seulement après que ce pays aurait passé des mains des Turcs dans celles des Enfants du jaune, c’est ainsi qu’étaient désignés les Français. De sorte que la conquête française, loin d’être pour eux un sujet de découragement, est au contraire le commencement de l’exécution des promesses de Moulaye-Thayeub.
Outre les deux ordres de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djelaii et de Moulaye-Thayeub, il y en a un troisième, celui de Sidi- Mohammed-ben-Aïssa. Le fondateur de cet ordre vivait il y a trois siècles environ, à Mecknès, dans le Maroc. L’histoire de ce saint marabout est une légende biblique. Un jour, pendant que Aïssa, pauvre et chargé d’une nombreuse famille, était à prier dans la mosquée. Dieu envoya dans sa maison des vivres en abondance, et tous les jours il en fut ainsi. Après ce miracle, qui avait révélé sa sainteté et la protection particulière de Dieu, Sîdi-Aïssa forma des disciples : il excita la jalousie du sultan de Mecknès et triompha de ses embûches. Comme Moïse frappant de son bâton, non sur un rocher, mais sur un olivier, il en faisait jaillir des sources d’eaux vives. Parmi ses moyens de prosélytisme, on en cite un fort curieux. Par suite d’une convention conclue entre lui et le sultan et les habitants de Mecknès. il avait été stipulé qu’à une certaine époque, pendant une période de sept jours, tous ceux delà ville qui ne seraient pas de son ordre resteraient cloîtrés dans leurs maisons, et que ses frères seuls auraient le droit de sortir et de vaquer à leurs affaires. Il en résulta naturellement que tous les habitants de Mecknès devinrent bientôt et qu’ils sont aujourd’hui encore de l’ordre de Sidi-Aïssa. Les Aïssaoua sont, de tous les ordres religieux de l’Algérie, celui qui a le plus de pratiques et de cérémonies extérieures : ils se distinguent de tous les autres par leurs chants, leurs danses, leur musique instrumentale. Ils sont très-nombreux dans le Maroc et dans la province d’Oran ; ils courent les marchés et sont les principaux colporteurs des nouvelles de l’Algérie.
Sidi-Mohammed-ben-Abd-er-Rhaman , qui vivait sous lô
règne de Moustapha-Pacha, est le fondateur du quatrième ordre. Il était originaire d’Alger. Quelque temps avant sa mort, ayant quitté sa ville natale, il se retira chez les Kabyles, dans la montagne de Djardjira. C’est là que l’enterrèrent ses disciples kabyles, et lui élevèrent un marabout en grande vénération dans le pays. Les sectateurs qu’il avait laissés à Alger parvinrent, à l’aide d’un stratagème, à enlever son corps; mais Dieu, pour consoler les Kabyles, fit un miracle, et le corps du marabout se doubla et se trouva en même temps dans la ville et dans la montagne. Cet ordre, qui sert de lien entre les Arabes et les Kabyles, mérite particulièrement de fixer l’attention. Abd-el-Kader, habile à profiter de toutes les circonstances, s’y est rallié pour avoir un moyen d'action sur deux races. Leskhouan ou sectateurs d’Abd-er-Rbaman, doivent répéter trois mille fois par jour, et plus s’il est possible, une formule composée de cinq à six mots.
Il existe encore deux autres ordres : celui de Sidi-Youssef- Hansali, entièrement localisé dans la province de Constantîne, et sur lequel on a peu de détails, et celui de Sidi-HametrTsidjani, le plus récent de tous les ordres de l’Algérie. Hamet- Tsidjani, mort il y a cinquante ans environ, avait laissé un fils qui lui avait succédé et qui vivait encore en 1844. Bon et bienfaisant, il faisait beaucoup d’aumônes. Pour des motifs purement personnels, il se montra favorable à la domination française : d'abord, parce que les Turcs d’Alger avaient persécuté son père, et qu’en 1838 Abd-el-Kader lui avait fait la guerre à lui-même. La manière de prier de cet ordre consiste, comme celle de tous les autres, dans la répétition multipliée d’une certaine formule.
Tels sont, en Algérie, les divers ordres religieux qui, indépendamment de toute antipathie de race, forment, contre la domination française, une force de résistance dont on n’a pas tenu compte encore, faute de la bien connaître et surtout de l’apprécier. Sans chef reconnu, la nationalité arabe est ainsi reliée par une pensée religieuse ayant tous les caractères d’une vaste et secrète association , et animant toutes les résistances qui, avec des noms et sous des apparences diverses,
86 produisent périodiquement et se produiront longtemps encore. L’interrogatoire de Mohammed-Abdallah, que nous avons donné plus haut et qui a amené ce succinct exposé, n’est que le premier mot des idées et des vœux de ces sectes diverses. L’administration française ne saurait trop se préoccuper et tenir compte de cette force occulte de cohésion et de résistance ; car si tous les Arabes étaient jetés dans le même moule d'où est sorti le fanatique Mohammed-Abdallah, la civilisation serait condamnée à des conquêtes d’autant plus cruelles qu’il serait difficile d’imaginer à la, lutte une autre fin que l’extermination. Nous avons dû entrer à ce sujet dans quelques détails, parce qu’il y a là un aperçu neuf qui s’est révélé tout récemment d’une manière aussi soudaine qu’inattendue.
Une terrible catastrophe et de fâcheux désastres ont déjà prouvé qu’une croyance qui forme des caractères et inspire des sentiments comme ceux dont Mohammed- Abdallah a offert un exemple, n’est pas une force à dédaigner. Les Arabes, sous la trahison desquels sont tombés le colonel Montagnac et son corps de troupes, étaient des frères de Moulaye- Thayeub; le coulouglis qui, après l’affaire de Djemmaa- Ghazouat, livra aux Arabes les deux cents hommes qui allaient renforcer le poste d’Aïn-Temouschen, était un Moulaye- Thayeub (1). La plupart des Arabes qui ont pris part au dernier soulèvement étaient aussi de cette secte.
(1) Lorsque nous avons raconté ce désastre au chap. 16 du tome ii, on n’en connaissait pas encore les détails. Depuis lors nous avons été assez heureux pour nous les procurer. Les voici :
Aussitôt après la reprise des hostilités, le poste d’Aïn-Temouschen ayant paru trop faible au général Cavaignac, il voulut le renforcer par mesure de précaution. A cet effet, il ordonna le départ, pour Aïn-Temouschen, de deux cents hommes, pour la plupart convalescents, et qui ne pouvaient suivre les expéditions entamées après l’affaire de Djemmaa- Ghazouat. Ce détachement fut confié au lieutenant Marin, aussi peu valide que sa troupe. On lui donna pour interprète un coulouglis de la secte deMoulaye-Thayeub, dans lequel, on lui dit, qu’il pouvait avoir toute confiance. Il partit. En route , ils aperçurent , à une portée de fusil, un gros de cavaliers arabes, dont l’attitude ne leur parut pas hostile. Le lieutenant T. H. 27
Pour ces vrais croyants, qui, la plupart, tels que Bou- Maza, par exemple, agissent en dehors de toute l’influence d’Abd-el-Kader, ce dernier n’est qu’un politique rusé et mondain, plus laïque que prêtre, plus préoccupé de l’État que de l’Église. Ils ne le considèrent que comme un instrument de Dieu, tandis que l’émir, plus habile et plus positif qu’eux, les fait servir à son ambition.
Dans cette dernière levée de boucliers, du reste, que nous avons un instant perdue de vue, Abd-el-Kader fit preuve d’une activité incroyable.
Pour bien faire comprendre les audacieuses tentatives de l’ex-émir, nous devons constater d’abord l’impulsion qu’il recevait du dehors, et les facilités qu’il y trouvait.
Le parti anglais d’Abd-el-Kader à Gibraltar avait activement travaillé à l’engager à quitter momentanément le Rif, sauf à y revenir plus tard, et à se jeter dans cette partie du Sahara, qui n’appartient ni à l’Algérie ni au Maroc. Ce conseil était un peu dans l’intérêt d’Abd-el-Rader, et beaucoup dans l’intérêt anglais. Voici en quoi : l’Angleterre, qui prévoit, avec raison, de grands troubles dans le Maroc à la mort d’Abd-er Rhaman, veut, à tout événement, se ménager un point d’où elle pourra protéger, avec quelque efficacité, le commerce qu’elle fait, par le Maroc, avec l’Afrique centrale. Elle convoite à cet effet la province du Riff, qui est en quel-
se mit cependant sur la défensive en cas d’attaque , ne voulant ni ne pouvant attaquer lui-même. Il consulta son interprète , qui lui dit que ces Arabes , au nombre de cinq mille environ, faisaient partie du goum qui allait rejoindre nos colonnes. L’interprète demanda au lieutenant la permission d’aller leur parler pour avoir d’eux des renseignements sur la route. Le lieutenant y consentit. Le coulouglis revint, lui confirma ses premières assertions, et l’engagea à aller lui-même parler aux chefs, qui, dîsait-il, avaient à l’entretenir dans son intérêt. Le malheureux officier, toujours confiant , eut l’imprudence de faire cette démarche à la tête de son détachement. A peine arrivés auprès des Arabes , ils furent entourés tous, au point de ne pouvoir faire usage de leurs armes. Une lutte corps à corps ne pouvait aboutir à rien, et cependant nos soldats malades la tentèrent. Ils furent en un clin d’œil désarmés et garrottés, victimes de l’infâme trahison de l’interprète.
que sorte indépendante de Tempereur. Or, en engageant Abd-el-Kader à s’éloigner de cette contrée insoumise, on ôtait à la France tout prétexte d’y pénétrer, et à l’empereur du Maroc la velléité de vouloir profiter de la présence des Français pour dompter ces tribus et les ranger sous son obéissance.
En effet, à cette époque, Abd-er-Rhaman, débordé par le fanatisme de ses sujets sans cesse excités par les circulaires qu’Abd-el-Kader répandait avec non moins de profusion dans le Maroc qu’en Algérie, commençait à comprendre que la France seule pouvait le tirer de la triste position où ii se trouvait. Aussi eut-il sans peine agi de concert avec elle, si la légation française au Maroc eût été composée de telle sorte à pouvoir amener ce résultat. Malheureusement, il n’en était rien. Quelques détails à ce sujet trouvent ici d’autant plus naturellement leur place, que les complications sérieuses amenées avec le sultan n’ont eu d’autre cause que la composition de cette légation. Qu’on en juge :
A Tanger, la France a un consul général chargé d'affaires, un drogman chancelier, un négociant juif portant le titre de drogman auxiliaire du consulat, un taleb ou écrivain maure :
ATetuan, à Larache, à Darbeïda, àSaffi, à Azimour, un agent consulaire, négociant juif , marocain;
A Rabat, à Salé, un agent consulaire juif anglais;
A Mazagan, un agent consulaire juif anglais ;
A Mogador, un agent consulaire juif marocain, remplacé depuis quelques années par un consul de deuxième classe.
Pour peu qu’on connaisse, d’une part, l’importance des attributions dévolues par les lois françaises aux consuls et aux agents consulaires , et leur influence sur les transactions commerciales; de l’autre, l’administration, les mœurs et l’état des personnnes au Maroc, on comprendra les vices et les graves inconvénients d’une pareille organisation du corps consulaire. Car il en résulte que, par suite des restrictions mises aux communications officielles ou officieuses du consul général, de ses drogmans auxiliaires, des agents consulaires et de leurs drogmans, les paroles ne peuvent être présentées
écrites que par le ministère du taleb, à qui seul est dévolu le droit de rédiger les pièces officielles ; de sorte que, en définitive, les affaires de la France et des Français passent forcément par les mains du taleb ; et ce sujet marocain, négociant brocanteur, est la cheville ouvrière de la légation, le confident obligé du gouvernement français et son principal représentant ; qu’on ajoute à cela les incessantes intrigues de l’Angleterre, et on n’aura pas lieu de s’étonner de ce que la France est si singulièrement représentée au Maroc.
Revenons à Abd-el-Kader. Dès que cet actif partisan avait été certain que, par suite des révoltes des tribus qui bordent le Chélif, le maréchal Bugeaud avait dû transporter une partie de ses forces sur ces divers points et se maintenir lui-même sur le Riou, il avait quitté le sud de Tiaret. Longeant le désert, il s’était avancé jusqu’à Taguine-el-Souagbi-el-Ameur, ancien fort ruiné à vingt-six lieues de Boghar et à quarantecinq de Medeah. Il avait avec lui toute la cavalerie des tribus ramassées sur sa route, particulièrement des Harars, des Amians, des Ouled-Sidi-Cheiks et des Lagouath-Tessaïs ; il avait même fait une pointe sur les Oulad-Caïb, les Bou- Aïcha, les Zenacha qui se trouvaient campés au sud de Souaghi. Il avait ainsi échappé à la poursuite du général Yusuf, que le maréchal Bugeaud avait détaché après lui avec 400 chevaux et 1,100 hommes d’infanterie montés sur des mulets.
A Souaghi, Abd-el-Kader devait trouver dans l’aga français des Ouled-Caïd, une résistance à laquelle il était loin de s’attendre. Rien n’est plus curieux que le mépris qu’exprime Djedid, cet aga noble par noblesse de guerre, sur la noblesse de marabout d’Abd-el-Kader. Voici le détail de cette expédition, tel qu’il a été traduit de l’arabe sur le récit d’un sciaf ou officier des cavaliers réguliers de l’émir, dont s’étaient emparés les Zenachas. Nous conserverons à ce récit la couleur poétique que donne aux faits le narrateur, et où l’on trouve la confirmation de ce que l’expérience de chaque joui nous apprend du caractère d’Abd-el-Kader et des impressions mobiles des Arabes.
« Abd-el-Kader , dit le sciaf, s’est avancé, venant de l’Ouest, avec la cavalerie de plusieurs tribus formant un goum de 3,500 à 4,000 hommes. Il n’avait ni infanterie ni bagages. Ses forces formaient une de ces colonnes légères qu’il sait si bien organiser lorsqu’il veut exécuter de rapides coups de main. Semblable aux bêtes de proie, il ne marchait que la nuit, s’arrêtant le jour dans les endroits convenables pour s’embusquer , et son mouvement se continua ainsi pendant sept nuits consécutives.
« Après être parvenu à dissimuler sa marche, il est tombé, au point du jour et à l’improviste, sur les tribus qui étaient campées dans la plaine de Ben-Teïne, à trois lieues ouest de Souaghi ; il a pillé quatre douars des Zenachas, presque tous ceux des Rhanames et leur a enlevé beaucoup de troupeaux et de nombreux chameaux.
« Heureux jusque là dans sa tentative, Abd-el-Kader veut poursuivre sa fortune et continue sa marche vers l’est, dans l’intention de réduire les Ouled-Chaïb et les Bou-Aïche; mais Djedid est là. Cet aga des Ouled-Chaïb, entendant et les coups de fusil et les bruits qu’entraîne toujours une grande razzia, s’apprête à conjurer l’orage. Il fait monter tout son monde à cheval, désigne des cavaliers pour faire plier les tentes et entraîne au loin toute cette multitude de femmes, d’enfants, de vieillards si nuisibles dans la conduite des actions de vigueur. Il abandonne les assa (troupeaux de 400 moutons) et prend ses mesures pour conserver les jhel (troupeaux de 100 chameaux). Fidèle aux anciennes habitudes du désert, Djedid ordonne que toutes ses femmes , ainsi que celles denses fils et de ses parents, montent sur leurs chameaux de parade dans leurs riches palanquins [atatiche) pour assister au combat ; et, persuadé que ses guerriers ne laisseront jamais prendre les compagnes de leus chefs, il attend de pied ferme.
« Cependant la cavalerie d’Abd-el-Kader gagne du terrain : elle approche du goum de Djedid, et bientôt elle se déploie devant lui. A peine le mouvement est-il achevé que Tayeuhben-Gueuenia, aga de la cavalerie régulière de l’ex-émir, se détachant du groupe qui l’entoure, invective l’agades Ouled-
4<14' ALGËRIEi.
Chaïb et le provoque à un combat singulier : « Esclave, lui « répond Djedid, moi, un djeid (un noble), me mesurer avec « un bomme de ta race, qui a du sang nègre dans les veines ! « Apprends que je ne suis point dégénéré : les beys ou les « hommes de mon rang, voilà mes dignes adversaires. »
« A ces mots, Tayeub-ben-Gueuenia, plein de rage, se précipite sur Djedid, rapide comme l’éclair, et lui envoie son coup de fusil à bout portant. Heureusement que la balle ne fit qu’effleurer la peau après avoir traversé burnous ethaïcks. Son fusil déchargé, Tayeuh-ben-Gueuenia tourne son cheval pour fuir; mais l’agha, à son tour, ajuste son agresseur, l’atteint à la nuque et le renverse sans vie. L’arme de Djedid portait sept balles.
« Pendant que cette scène s’accomplissait, les deux partis , rangés en face, étaient témoins immobiles du combat ; Abdel-Kader lui-même le contemplait du milieu de son goum. « O Djedid, s’écria-t-il quand il vit tomber son agha, tremc( ble ! ce jour est le tien : tu ne pourras échapper à mes « mains. » — « O Abd-el-Kader, répond fièrement Djedid, « jamais un djied comme moi a-t-il redouté un zaoni ( no- « blesse religieuse) de ton espèce ? Ma vie est dans la main « de Dieu : essaie de retenir ce qui est dans la tienne. »
« A cette réplique qui le brave, le fils de Mahi-ed-din, non moins furieux que l’était son malheureux agha, mais plus maître de sa colère, s’élance sur Djedid avec tout son goum, et l’action devient générale. Le valeureux agha des Ouled-Ghaïb aurait probablement succombé avec ses cavaliers, si, par un bonheur extrême, son fils n’avait tué le cheval d’ Abd-el-Kader ; tant il est vrai qu’on ne doit jamais désespérer de la fortune ! Plusieurs victimes tombèrent de part et d’autre. L’ex-émir eut aussitôt un autre cheval ; mais la perte de son agha et l’accident que lui-même venait d’éprouver ralentirent spn ardeur, et la nuit arrivant, Djedid, put sauver toutes ses tribus qu’il installa dans un endroit appelé Meksen, dans le pays des Ouled-Mokhtas.
« Abd-el-Kader de son côté, fit une marche rétrograde et alla coucher à Ben-Teïne. Le lendemain, il écrivit à Djedid
et aux tribus placées sous son commandement, leur donnant trois jours pour se soumettre et amener des gados (chevaux de soumission) : « Passé ce temps, disait-il, vous serez tous « en mon pouvoir, vous implorerez alors les chrétiens, et « vous verrez s’ils pourront vous tirer de mes mains. »
« Les arabes et leurs chefs, profitèrent habilement de ce délai de trois jours, pour le tourner à la perte de l’ennemi ; ils l’amusèrent de protestations amicales et prévinrent les généraux français qui commandaient à Medeah. Ceux-ci s’empressèrent de sortir, et le matin du quatrième jour, lorsqu’ Abd-el-Kader se présenta pour recevoir des gens soumis ou châtier des rebelles, il trouva les Français prêts à combattre ; grandes furent sa surprise et sa déception : ses cavaliers se sauvèrent aussitôt.
Les colonnes françaises se mirent à sa poursuite jusqu’à Goudjilah; là, Abd-el-Kader, dut employer la ruse pour échapper. Il divisa ses forces en deux parties, dont Tune, avec les bagages, eut ordre de s’enfoncer dans le sud, espérant entraîner les Français à sa suite, tandis que, avec l’autre, l’ex-émir se préparait à de nouvelles tentatives. »
Pendant qu’ Abd-el-Kader mettait ainsi en défaut, par cette feinte, les colonnes du lieutenant-général Bedeau et du général Marey, accourus de Medeah au secours de Djedid, ses kalifas, sur d’autres points, vidaient les silos, enlevaient les troupeaux des tribus récalcitrantes et les forçaient d’émigrer dans le Maroc. Bou-Hamedi, surtout, faisait une razzia complète dans le cercle de Tlemcen, dont il était kalifa pour Abb-el-Kader. Il avait avec lui 300 cavaliers réguliers et les goums des tribus qu’il tenait momentanément sous sa loi. Après avoir achevé de vider les silos de la contrée qui s’étend autour du Djebel, ou mont Tessala, à dix-huit lieues d’Oran, il amena une grande caravane de bêtes de somme, chameaux, ânes et mulets, conduisant le tout dans le Maroc, par le pays des Angad et le plateau d’El-gar, du côté de Sebdou. Cet enlevement de grains et leur transport dans le Maroc, exécuté par ordre formel d’ Abd-el-Kader, avait lieu sur le territoire de toutes les tribus qu’il obligeait à émigrer. Il assurait ainsi
la subsistance de cette multitude jusqu’à la récolte prochaine. Il s’occupait en même temps de faire établir les tribus émigrantes sur des terrains inoccupés ou que les Marocains lui cédaient. Pendant que les meilleurs guerriers restaient disponibles autour d’Abd-el-Kader ou de ses kalifas, pour des expéditions contre les Français, les autres devaient labourer et semer. Toutes ces tribus qu’il contraignait d’émigrer amenaient aussi avec elles leur bétail ; par celte mesure, Abd-el- Kader atteignait un double résultat, celui de pourvoir abondamment à la nourriture de tout son monde et celui d’affamer l’Algérie.
L’expédition d’Abd-el-Kader à Souagbi, quoique en dehors de la ligne frontière française et du territoire qu’on nomme le Tell, n’en était pas moins très-préjudiciable aux intérêts français. Sans compter que des tribus nombreuses et fortes en cavalerie, qui, auparavant soumises ou neutres, pouvaient rentrer sous le pouvoir de Tex-émir ; sans compter encore la
cessation des relations commerciales des Français avec leurs
alliés des ksous ou villes fortifiées, El-Aghouat et Aïn-Madhy, la seule apparition d’Abd-el-Kader dans le Titteri, dont la nouvelle allait se propager au loin comme s’il approchait en personne, pouvait donner lieu à des soulèvements ou des trahisons.
En effet, vers la même époque, chez lesBeni-Djaad, le général d’Arbouville faillit être victime d’une de ces trahisons où la perfidie arabe brille dans tout son jour. On y voit le secret de la trahison gardé par une tribu tout entière; une colonne française appelée, accueillie avec des démonstrations fraternelles ; un kaïd de bonne foi ignorant lui-même le complot de ses administrés, et, tout-à-coup, ces indigènes si hospitaliers s’armant de leurs fusils cachés dans les broussailles, pour faire feu sur le camp français. Heureusement, cette perfidie fut rudement punie; en voici, du reste, les détails :
Mahiddin, jusqu’à présent un des plus fidèles kalifats de la France, avait assuré le général d’Arbouville de la soumission des Beni-Djaad. Ce dernier partit vers la fin de novem-
bre de son bivouac de rOued-Kremis, et se rendit au Bordj- Kharoub. Là il trouva le cadi des Beni-Djaad , ainsi que toute la population, qui le reçut avec empressement, lui fournissant en quantité de l’orge, lui donnant des bœufs, apportant la dt/a, et venant vendre dans son camp tout ce dont on pouvait avoir besoin. Le kaïd, plus malhabile que coupable, l’assure qu’il pouvait compter sur tous les siens. Pendant un jour, tout fut tranquille. Le lendemain, dès que la tête de sa colonne se mit en mouvement et se trouva engagée dans une sortie longue et difficile, l’extrême arrière-garde, qui n’avait pas encore quitté ses positions, fut assaillie de coups de fusil * que leur tiraient leurs amis de tout-à-l’ heure, après avoir été chercher leurs armes, qu’ils avaient laissées dans les buissons environnants.
Engagée comme elle l’était dans des chemins d’une difficulté extrême, la tête de la colonne dut continuer sa marche et se rallier sur un plateau très-élevé, d'où elle dominait toutes les positions environnantes. L’arrière-garde ne put l'y joindre qu’après un combat très-vif. Dès que tout son monde fut réuni, le général d’Arbouville, pour punir celte perfidie, lança deux bataillons sur les villages des Beni-Djaab : ils y arrivèrent au pas de course, en passèrent au fil de l’épée tous les défenseurs, et détruisirent plus de trois cents maisons. Le lendemain, il fut attaqué par un rassemblement de plus de trois mille hommes, avec un courage et une ardeur qui firent le plus grand honneur aux assaillants; mais, après trois heures de combat et plusieurs charges à la bayonnetle, où l’ennemi perdit beaucoup des siens, la colonne française put se remettre en route, sans être autrement inquiétée.
Le premier effet de ce juste châtiment des Beni-Djaad fut d’amener la soumission de quelques douars qui, ayant pu échapper à la surveillance des Kabyles, vinrent se mettre à la discrétion du général français. D'un autre côté, le colonel Saint-Arnaud, après avoir tué sept cents personnes aux Medjaja, pris deux mille têtes de bétail, abîmé les Rebta, les Béni- Medoun, la partie montagneuse des Beni-Hidja, et razzié les Hemnis, s’étaient jetésur les populations entre Zisi-Salai, Riffa
et Tifîltites, châtiant les tribus insoumises et maintenant les chancelantes. Les autres colonnes françaises obtenaient, sur d autres points, de semblables succès.
Abd-el-Kader, cependant, qui s’ètait jeté dans la province de Tittery pour y organiser l’insurrection, avait vu son projet avorté par l’énergie, la fidélité de Djedid, et l’activité des généraux Bedeau et Marey. Il s’était retiré précipitamment dans le petit désert vers le nord du Djehet-Ameur, pour gagner les chots ou lacs salés qui sont au midi de Saïda et de Sebdou. Mais, comme on l’a vu, il n’avait dirigé de ce côté qu’une partie de son monde, avec les troupeaux et le butin. Après avoir ainsi trompé les généraux français, il avait exécuté une pointe dans la province d’Orléansville, entre Tenietel-Had et Tiaret, chez les Bou-Selimen, dans le versant sudouest des monts Ouarensenis. Là, quoique Bou-Maza fît la guerre pour son compte, pour le compte de l’Islam (1) bien plus que pour le sultanat d’ Abd-el-Kader, quoiqu'il se fût comme adjugé à lui-même la région de l’Ouarensenis et d’Orléansville, il seconda le mouvement de l’émir, tantôt en se joignant à lui, tantôt en suscitant quelque diversion hostile d’un autre côté. En attendant, les colonnes françaises, qui sillonnaient en tous sens l’Algérie, voyaient partout les effets du passage ou de la présence de ces ennemis singuliers, quelles ne pouvaient joindre nulle part.
On s’est étonné souvent de voir Abd-el-Kader, Bou-Maza ou tout autre, ou bien même une seule tribu, entraîner les généraux français à un déploiement de forces supérieures et très-disproportionnées avec celles d’un ennemi qui même refuse presque toujours le combat. Mais, pourtant, les guerres de la nature de celle-ci, les guerres d’insurrection, ont tou-
(1) Bou-Maza appartient à une secte rigide qui veut que le musulman déploie son courage et ses vertus uniquement en vue de l’islamisme. Comme îl n’y a dans Son fanatisme rien de temporel , les Arabes ont pour sa personne la plus grande considération. Aussi , pour exprimer son désintéressement, ils disent qu’il a vraiment le droit de s’intituler : Coupeur de têtes de chrétiens pour l* amour de c’est-à-dire sans espoir de récompense ici-bas.
jours offert cette singularité généralement trop peu comprise, qu’un actif et habile chef de partisans, à la tête de sept à huit cents cavaliers, favorisé par la nature des localités^, trouvant partout des auxiliaires dans les habitants, peut tenir toute une armée en échec et occuper après lui plusieurs brigades de deux à trois mille hommes chacune, avec la chance de leur échapper toujours, pour recommencer le cours de ses soudaines entreprises, au moment et sur le point qui lui conviennent le mieux. Tout ce qu’on peut faire alors, c’est de le suivre le plus près qu’on peut, pour ne jamais lui laisser le temps d’organiser fortement la révolte dans les pays qu’il traverse, et de faire converger sur lui plusieurs colonnes, pour le forcer à déguerpir en l’inquiétant pour sa retraite par plusieurs côtés à la fois. Tel était aussi le pénible métier auquel, dans cette dernière insurrection, l’armée française s’était dévouée avec une infatigable constance.
Vers la fin de décembre 1845, Abd-el-Kader, cachant toujours ses mouvements, avait fait craindre une irruption dans la vallée du Chélif ; mais, en cela comme en tout ce qui le concernait, on n’avait jamais que des renseignements trèsincertains sur son compte. Ce qui compliquait encore la situation, c’est que, la rapidité de ses mouvements ne se rattachant à aucune combinaison militaire bien déterminée, les colonnes les plus actives étaient toujours mises en défaut. On dut se borner alors à couvrir, contre ses incursions, les points les plus importants de l’intérieur.
Dans ce même mois, la saison des pluies avait commencé et rendu les opérations excessivement pénibles. Dans cette espèce de chasse continuelle, livrée, soit à Abd-el-Kader, soit aux diverses tribus révoltées, les troupes avaient horriblement souffert. Les convois et les transports étaient devenus d’une difficulté souvent impraticable. Par les fatigues excessives, le manque de fourrages pendant des courses de vingt et vingtcinq jours, exécutées dans les montagnes par un temps affreux, on avait perdu des chevaux et des mulets de bât en assez grand nombre. Toutes les brigades avaient besoin d’un ravitaillement presque complet, et les convois n’ayant pu ar-
river à temps à leur destination, plusieurs bataillons manquaient de souliers. Quelques jours de repos dans les villes et les camps retranchés de l’intérieur étaient devenus indispensables, pour mettre la plupart des colonnes en état de reprendre le cours de leurs opérations.
Au reste, l’activité extraordinaire déployée de toutes parts pendant la fin de l’automne par l’armée d’Afrique, n'avait pas été sans résultat. Toute la province d’Alger avait été maintenue dans l’obéissance ; Abd-el-Kader n’avait pas pu ou n’avait pas osé y pénétrer; les tribus du cercle d'Orléansville, soulevées par Bou-Maza, avaient été châtiées, soumises ou comprimées, et, dans la province d’Oran, la moitié la plus importante du cercle de Mascara était rentrée dans le devoir. Mais si la domination française ne courait plus le risque d’être forcée dans ses possessions, elle était encore, sur beaucoup de points, sur la défensive, harcelée par une multitude de petites révoltes et ne pouvant agir avec une rigueur non interrompue contre son principal ennemi. Cette situation, quoique sensiblement améliorée depuis le commencement des opérations, était des plus laborieuses, et il fallait encore du temps pour en sortir. Elle s’aggrava par une nouvelle assez fâcheuse qui arriva de la province de Constantine, et par un grand et déplorable désastre qui la suivit de près.
Vers la mi-novembre, la province de Constantine, ordinairement si paisible, avait été troublée à son tour. Un de ces marabouts turbulents et ambitieux, auxquels on donne improprement le litre de scbérifs (1), avait soulevé une ou
(l) On attribue la qualilité de schérif, on appelle même du même nom de Bou-Maza tous ces fauteurs de révoltes qui surgissent sur tant de points différents. Il serait utile d’éclaircir ce genre de mystère, et de savoir comment l’ex-émir a organisé ce service d’instigation, cette phalange occulte de provocateurs à la révolte. On pourrait alors se mieux prémunir contre eux, et l’on serait plus à même de détromper les populations sur le compte de ces inconnus qui se décorent du titre pompeux de chérif qui veut dire sacré.
C’est ici l’occasion de rappeler ce que Ton doit entendre par ce titre : il jBSt l’apanage des descendants de Mahomet, lequel ne laissa pourtant qu’une fille, Fatime, mariée à Ali. Ce gendre du prophète et ses deux fils,
deux tribus dans la partie de la province qui se trouve entre Selif et le camp de Batna, sur la route deBiscara. Il venait du Hotna, région du petit désert à l’ouest de Biskara et au midi
Hassan et Hassein, furent massacrés tous trois par les Mohavia, dans la guerre civile qui suivit la mort de Mahomet, pour la dignité du kalife suprême.
Les historiens contestent que les fils d’Ali aient laissé des enfants. Toutefois, on vit surgir plus tard une dynastie de Fatimites , sortie de Segelraessa, dans le Tafilet, au Maroc, et fondée par Ohéid, qui se prétendait arrière-petit-fils d’Ali, et qui renversa celle des Aglalites. Aux Fatimites succédèrent d’autres dynasties arabes, et à celles-ci deux dynasties kabyles, les Almoravides et les Almoades. Au xvi« siècle, après de nombreuses révolutions , une nouvelle dynastie de schérifs , prétendus Fatimites, sortit encore du Tafilet, et c’est celle qui règne aujourd’hui sur le Maroc.
La filiation du kalife Ohéid étant contestée par l’histoire, il en résulte que la postérité de Mahomet, par Fatime , s’est trouvée éteinte avec les deux fils d’Ali , et qu’il n’existe réellement pas de descendants du prophète. Cependant on voit dans tout l’Orient un certain nombre de familles qui prennent ce titre, et qui jouissent du privilège de se distinguer des autres musulmans par un turban vert. Voici sur quoi ils se fondent pour se dire les parents de Mahomet : Mahomet , ainsi que sa première femme Kadidjé, appartenait à la tribu des Koraïschites, les plus distingués de La Mecque. Or, à la mort du prophète , tous les individus de sa tribu eurent le droit de s’intituler ses parents, puisque une tribu arabe, dans son origine , est censée avoir pour souche une seule et même famille. Le même titre fut pris encore par tous les parents des autres femmes et des concubines du prophète.
Mais le nombre des véritables schérifs est singulièrement diminué depuis douze siècles, et la plupart des hommes qui portent le turban vert n’y ont aucun droit. C’est, d’ailleurs, en Arabie qu’ils sont encore le plus nombreux. On en voit aussi encore un certain nombre à Constantinople, à Damas, au Caire; il y en a au Tafilet, fort peu dans le reste du Maroc, et presque point ou même aucun en Algérie. Nous sommes donc trèsportés à croire qu’Abd-el-Kader fait usurper par d’obscurs marabouts ou par des aventuriers ambitieux et résolus ce titre sacré de schérif, pour en imposer à nos Arabes et à nos Kabyles de l’Algérie. Ces peuplades ignorantes, se figurant avoir affaire à un descendant du prophète, se précipitent à sa voix dans les funestes chances d’une guerre qui les ruine et les décime cruellement. Il serait donc urgent de travailler par tous les moyens à démasquer un imposteur auprès des tribus.
(Débats^ 4 déc.)
des montagnes des Ouled-Sultan. La première tribu qui se présentait sur la route, celle des Ouled-Deradji, l’avait suivi tout aussitôt : il était parvenu ensuite à entraîner plusieurs fractions des Ouled-Sultan; mais, heureusement, la population de Belezma n’avait pas suivi le mouvement. Ce prétendu schérif avait signalé son apparition au milieu de ces populations, par un hardi coup de main exécuté contre Si-Mocktasben-Deikha , kaïd des Ouled-Ali-ben-Sahor et des Ouled- Sallam. Après cette razzia, il s’était dirigé chez lesBeni-Jefren, et était allé prier dans la mosquée de Mégaouc, qui passe pour posséder le tombeau des Sept-Dormants.
Dès que cette nouvelle fut connue du commandant de la province, il prescrivit immédiatement les mesures les plus énergiques, et, en attendant qu’on pût organiser une colonne mobile, on lança la cavalerie arabe à la poursuite du schérif. Le kaïd des Ouled-Abdelnous se mit en route avec un goum de plus de cinq cents chevaux.
Quoiqu’on ne connût pas le nombre des cavaliers dont le nouveau schérif était suivi, ni à quelle tribu il appartenait, on pouvait croire que la venue de ce rebelle était préparée de longue main, et qu’il avait frappé d’abord Si-Mokbton, fils d’un marabout célèbre, pour intimider les tribus récem ' ment soumises à la France. En effet, Megaour est un village bâti aux pieds du massif des montagnes des Ouled-Sultan ; au nord sont situés les Ouled-Sellam, tribu turbulente et difficile à administrer ; à l’ouest, les Ouled-Ali-ben-Sahor, qui avaient été frappés dans la personne de leur caïd, et qui avaient trop peu de cavalerie pour songer à le venger; au sud sont les Ouled-Deradj, qui s’étaient récemment révoltés contre leur kaïd, et avaient soutenu un engagement contre les spahis ; enfin, à l’est sont les Ouled-Sultan, tribu fière et toujours disposée à secouer le joug.
Megaour commande une des routes qui conduisent du Tell dans le Sahara. Quinze à seize lieues le séparent de Batna, dans la direction de l’est. Sétif est à vingt-deux lieues au nord; Biskara se trouve au sud, à près d’une distance de vingt-cinq lieues. C’étaient les trois points les plus rappro-
chés où les Français eussent des troupes en permanence. Les Ouled-Ali-ben-Sahor et les Ouled-Sultan habitent la chaîne de montagnes qui sépare le Tell du Sahara. Leur pays est difficile; mais les colonnes françaises Lavaient déjà fouillé dans tous les sens en 1844.
Tel est le pays que le schérif avait choisi pour le théâtre d’une insurrection. S’il avait pu pénétrer plus avant dans la contrée, et grossir le faible goum qu’il avait amené, il est probable que le fanatisme et l’esprit belliqueux se seraient exaltés chez quelques montagnards ; mais on ne lui en laissa pas le temps, et, chose remarquable, ce furent les chefs arabes qui se portèrent contre ce schérif, dès la première nouvelle de son apparition, avant qu’aucune colonne française se fût mise en marche. Touami, kaïd des Abd-el-Noua qui cultivent la grande plaine entre les montagnes du sud et la route de Constantine à Sétif; Ouled-el-Bey, kaïd des Bou-Aoum, dans le Belezma; Bou-Djenam, kaïd de la même région, déployèrent le plus de zèle et d’ardeur. Ces chefs et leurs cavaliers se portèrent avec tant de célérité sur le chemin de Megaous, que le schérif, effrayé de leur approche et de l’isolement où le laissaient les populations, s’enfuit dans le désert. Le colonel Herbillon, qui était sorti en même temps de Batna avec une petite colonne, trouva les tribus soumises parfaitement paisibles, occupées à récolter leurs olives et leurs figues. Les tribus insoumises refirent leur soumission.
Cependant, les nomades du petit désert étant toujours disposés à faire des incursions dans le Tell, et à suivre ces chefs de partisans qui prennent maintenant partout le titre de schérifs pour exécuter des razzias contre les kaïds investis par l’autorité française, on avait tout lieu de craindre que ces tentatives d’insurrection ne fussent renouvelées d’un moment à l’autre. Une fois arrivés sur le territoire français avec leur escorte, ces schérifs établissent de nouveaux kaïds, se font suivre par les contingents des tribus qu’ils traversent, et peuvent se former ainsi un goum considérable. Il était urgent de prévenir le retour de toute nouvelle tentative de révolte.
A cet effet, le colonel Herbillon, commandant le cercle de
Batna, était parti de ce point avec deux bataillons du 61®. S étant porté au milieu des Ouled-Sultan, sa présence suffit pour maintenir les tribus dans le respect. Il fît arrêter les principaux meneurs des désordres, et les envoya à Batna. Les Ouled-Salem, voisins des Sultan, ne voulant plus reconnaître la voix du kaïd qui leur avait été imposé par l’autorité française, s’étalent retirés dans leurs montagnes les moins accessibles, croyant être à l’abri de toute poursuite. Le colonel Herbillon se contenta de faire piller leur douar par les goums des tribus soumises, jusqu’à l’arrivée du général Levasseur, commandant la province de Constantine en l’absence du général Bedeau.
Le 13 décembre, le général Levasseur, venant de Con-1 stanline à la tête d’une colonne de 1,200 hommes, composée du 3® bataillon d’Afrique, de deux bataillons du 43® de ligne, trois escadrons de chasseurs et spahis, fit sa jonction avec la colonne du colonel Herbillon ; il fut rejoint en même temps par un bataillon d’élite venant de Sétif, et composé en partie de tirailleurs indigènes de Constantine, et partie de compagnies de grenadiers et voltigeurs des 2® et 31® de ligne. Toutes ces troupes réunies composaient un effectif d’environ 2,500 hommes qui furent organisés en deux régiments de marche, le premier sous les ordres du colonel Herbillon, le deuxième sous ceux du colonel Cornille du 43®; le colonel de spahis Bouscarins commandait la cavalerie.
Le 16 décembre, toutes les troupes sans sacs, à l’exception de quelques compagnies qui restèrent à la garde des bagages, furent lancées à la poursuite des Ouled-Salem, qu’elles atteignirent à midi. A deux heures, les troupeaux et les bagages étaient entre leurs mains; les Arabes, après avoir perdu une centaine d’hommes , s’étaient réfugiés sur les crêtes, laissant une partie de leurs femmes et de leurs enfants. Le succès était complet et le châtiment sévère. On rentra au bivouac sans avoir éprouvé aucune perte ; le len- ^ demain, on renvoya femmes et enfants.
On se dirigea de là sur le Boutaleb, à l’entrée de la plaine de rOued-Na, afin de châtier la population des Ouled-Tcheune,
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