‹ Histoire de l'Algérie française (volume 4)Chapitre 16 sur 23 · IS · texte numérisé non relu

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qui s’était soulevée à la voix de son schérif Si-Saad. On tua quelques révoltés, on pilla les villages, on vida les silos. Les Arabes, après quelque résistance, s’étaient postés sur quelques crêtes des montagnes, en avant du seul village qui restait encore debout, celui-là même qu’habitait le schérif Si-Saad. Le l®*" janvier, les bataillons sans sacs furent lancés en avant des villages brûlés, les positions occupées par les Kabyles enlevées à la baïonnette, et le village de Si-Saad rasé de fond en comble : on ne laissa debout aucun arbre fruitier ; la ruine des Ouled-Tcheune fut complète.

La mission de la colonne se trouvait dès lors terminée par cette dernière journée, qui était la première de 1846. Jusque là, les pertes des Français s’étaient bornées à quelques blessés et nul ne prévoyait les malheurs qui devaient les accabler deux jours après. Comme en Russie, les éléments allaient être leurs plus grands ennemis.

Voici le récit de ce lamentable désastre. Les Ouled-Si- Moussa, montagnards dépendant du Kaïd des Rhigas du sud, avaientdonnéasyleauxpartisansduscherif Si-Saad. Le général Levasseur voulut terminer cette courte campagne, en leur infligeant un châtiment mérité. Le 2 janvier, la colonne française aborda la montagne des Ouled-Si-Moussa. Le temps qui, jusque là, avait été très-favorable, devint tout-à-coup menaçant. Un vent violent et très-froid s’éleva, et, vers la pointe du jour, il commença à tomber un peu de neige. Ces symptômes n’étaient cependant pas alarmants au point de faire suspendre le mouvement en avant : on poursuivit la marche. Les Arabes qui servaient de guides promettaient de conduire la colonne française dans une vallée abritée peu éloignée, et où les troupes, à couvert du vent, trouveraient du bois en abondance pour se réchauffer. Mais, au lieu d’arriver à un bivouac tel qu’on l’avait annoncé, la colonne s’arrêta dans le fond d’une vallée aride et totalement dépourvue de bois. Le camp fut établi à Aïn-Hellat.

Alors commença une série de souffrances et de tortures.

Le ciel d’Afrique ordinairement si lumineux et si tiède, se voila plus que jamais d’une teinte sombre et grise : de froides T. II. 28

vapeurs enveloppèrent la colonnô française. Durant toute la nuit du 2 au 3 mai, la neige tomba par flocons, et recouvrit presque entièrement les petites tentes de la troupe. Malgré l’intensité du froid et la privation de nourriture, le moral des soldats resta cependant encore énergique. Mais, le 3 au matin, le froid devint excessif : un vent glacial, s’étant levé, poussait la neige sous les pieds et le visage des soldats. Le général Levasseur, renonçant à marcher contre les Ouled-Si-Moussa, donna le signal de la retraite.

Mais alors, déjà la terre avait disparu aux regards: quelques buissons, seuls, chargés de frimats s’en détachaient. Le soldat marchait au hazard, sans routes frayées, s’engouffrant souvent dans des profondeurs que la neige dérobait sous les pas.

Pour surcroît de malheur, au lieu de couper court pour arriver à la plaine dont un faible intervalle séparait les troupes françaises; on s’engagea dans un affreux défilé dont le passage ne dura pas moins de six heures. Pendant ce temps l’arrièregarde s’égara. Pour éviter la perte des mulets, qui s’abattaient à chaque pas ou roulaient dans les précipices, on se hâta de jeter les charges et de continuer la route. Dans cette journée tous les bagages de la colonne furent perdus, quinze jours de vivres abandonnés.

Le défilé franchi, le général, voyant qu’aucun ennemi ne s'était montré, pensa qu’il y aurait avantage à prendre les devants avec la cavalerie pour reconnaître le gîte du soir. Mais, là encore, de perfides renseignements promirent que l’infanterie arriverait avant la nuit dans la smala du sheick des Rhigas, et, après de vaines et pénibles recherches, on ne trouva que quelques tentes appartenant à la tribu des Ouled- Metaa. La nuit était venue : toutes les tentes de la colonne avaient été abandonnées sur le bivouac d’Aïn-Hellat ou dans le défilé, et la majeure partie des hommes dut subir, sans abri, un froid atroce. Le ciel se montrait de plus en plus terrible ; l’air était chargé de molécules glacées. Les hommes tombaient d’inanition et de froid ; depuis la veille, ils n’avaient pu prendre de nourriture, et le convoi des vivres avait été abandonné, perdu. La désolation était dans tous les cœurs,

le désordre au comble. Trois ou quatre cents hommes, officiers ou soldats, cherchaient, sans distinction de rang, une espèce d’abri dans les dix ou douze tentes des Ouled-Metaa, les seules dont on pût disposer ; plusieurs furent étouffés par leurs camarades. Ceux qui ne purent y trouver place bivouaquèrent en plein air, obligés, pour ne pas geler sur place, de piétiner toute la nuit sans pouvoir cependant parvenir à se réchauffer, et entendant les cris, les gémissements, les lamentations, les imprécations mêmes des malheureux qui mouraient à chaque instant.

Le 4, on se remit en marche ; ce tableau, déjà si lugubre, se rembrunit encore. Ceux des soldats jusque là les plus persévérants se rebutèrent. Tantôt la neige s’ouvrait sous leurs pieds, d’autres fois sa surface miroitée ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas, marchaient de chute en chute comme si ce sol eût refusé de les porter. L’ahsence des ennemis contribua encore à abattre leur courage. Dans une lutte contre des hommes ils se seraient roidis peut-être contre tous les dangers ; dans cette lutte contre les éléments, ils ne savaient que se désespérer et mourir. En effet, rien ne rappelant l’importance de l’ordre et de la discipline, chacun ne songeait qu’à s’éloigner au plus vite des ces champs maudits. La colonne, fractionnée d’abord en huit ou dix fragments, se subdivisa encore, s’éparpilla, et on ne rencontra plus que des groupes de quinze , vingt et même de huit ou dix hommes. Tout soldat qui s’arrête, tout muletier qui prend le temps d’assujétir la charge de son mulet, tout officier qui reste quelques minutes à encourager un homme engourdi que le froid empêche de marcher, sont distancés, abandonnés. La nuit survient, et avec elle le complément de ce grand désastre. Depuis près de vingt heures, les soldats n’avaient pas pris de nourriture. Si l’un d entre eux s’arrêtait épuisé d’inanition, l’hiver, appesantissant sur lui sa main de glace, se saisissait de cette proie. On les voyait essayer de se relever, engourdis déjà, sans voix, plongés dans une espèce de stupeur, faire machinalement quelques pas en avant; tout-àcoup ils chancelaient comme dans un état d’ivresse; de pro-

fonds soupirs s’échappaient de leur poitrine; de véritables larmes de sang sortaient de leurs yeux ; leur regard consterné, fixe, hagard, se portait indistinctement ou sur le ciel, ou sur la terre, ou sur leurs camarades qui passaient, comme un reproche à cette nature barbare qui les torturait. Toutà-coup ils s'affaissaient sur leurs genoux, puis sur leurs mains ; leur tête vaguait un instant à droite et à gauche ; leur bouche béante laissait échapper quelques sons agonisants, et leurs souffrances avaient cessé. Un sang livide qui rougissait la neige en annonçait le terme.

Ceux moins heureux qui résistèrent à cette horrible souffrance, errant à l’aventure dans un pays inconnu, cherchaient en vain un signe qui leur indiquât la direction de la marche, et n’en trouvaient d’autre que les cadavres de leurs camarades : les leurs, jalonnant la route à leur tour, servaient ensuite d’indication à ceux qui, sans être morts, n’avaient été que distancés.

Lorsque la cavalerie, qui avait pris les devants, arriva à Setif, et apprit aux habitants les tristes évènements qui se passaient dans la plaine, chacun d’eux s’empressa aussitôt, ainsi que toutes les troupes de la garnison, de voler au secours des infortunés soldats qui arrivaient mourants. Les habitants mirent toutes leurs voitures et bêtes de somme en route pour aller chercher ceux qui étaient restés en arrière, et à chaque instant, on vit passer de malheureux soldats, sans chaussure, couverts de neige, exténués de faim et de fatigues; et ceux-là n’étaient pas les plus malheureux, ils étaient sauvés : mais leurs camarades étaient restés derrière : c’était encore une ou plusieurs nuits à passer dehors : des cavaliers se dirigèrent de tous côtés, et conduisirent dans les tentes des Arabes les malheureux qui n’avaient pu atteindre Setif.

A la date du 8 janvier, un tiers de l’infanterie environ, 800 hommes n’avaient pas rallié Setif. D’affreux, d'irréparables malheurs avaient été la suite de cette expédition funeste.

Tel fut le triste résultat de ce froid excessif, de cette tempête de neige, qu’on ne croyait pas avoir à craindre sous le 36^ degré de latitude. Sur les hauteurs, la neige formait une

couche de deux mètres ; dans les bas-fonds, de quatre. De mémoire d’homme, aucun indigène ne se rappelait avoir vu pareille chose. On avait cependant entendu souvent parler aux Arabes de semblables tempêtes de neige, qui avaient englouti des caravanes du Djerid. On taxait ces récits d’exagération orientale ; mais l’ouragan de la nuit du 2 au 3 janvier, dans les défilés du Bou-Taleb, ne démontre que trop la possibilité de pareilles catastrophes et le danger de s’engager, en hiver, dans les hautes montagnes de l’Algérie.

A une autre époque déjà, un bey de Constantine, dans la même saison et à peu près dans la même circonstance, avait eu affaire aux mêmes tribus, et le même sort avait atteint ses troupes.

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