CHAPITRE ffl
Combat de Temda. — Incursion d’Abd-el-Kader dans la province de Tittery et chez les Kabyles du Jurjura. — Brillant coup de main du général Gentil. — Combat de Borgi-el-Bokna. — Abd-el-Kader sort de la Kabylie. — Brillante affaire du colonel Camou. — Rencontre de Gouija. — Surprise du camp d’Abd-el-Kader. — Rentrée du maréchal Bugeaud à Alger. — Retour d’Abd-el-Kader dans la Kabylie. — Rentrée en campagne du maréchal Bugeaud. — Soumission des tribus. — Fuite d’Abd-ei-Kader vers l’ouest. — Arrêté contre les tribus émigrées. — Appréciation de cette campagne d’hiver. — Effectif de l’armée française en Algérie. — Deïra d’Abd-el-Kader. — Effet de l’ambassade marocaine sur les tribus arabes. — Sid-Abd-el-Kader-Achache. — Expédition du général Cavaignac sur la Moulouïa, — Derniers hommages rendus aux restes de la colonne du colonel Montagnac, à Sidi-Brahim. — Les Ouled-el-Narh et Sid-el-Fedel. — Lettre de Sid-el-Fedel au général Cavaignac. — État de la deïra d’Abd-el-Kader après l’expédition, sur la Moulouïa, du général Cavaignac. — Prisonniers français dans la deïra; tristes détails à leur sujet; leur massacre. — Massacre d’un convoi de malades français dans la province de Constantine. — Vengeance éclatante qu’en tire le général Randon. — Situation de TAlgérie au 1er juillet i846.
Le désastre de la colonne du général Levasseur, au sud de Selif, servit un moment à Abd-el-Kader pour relever le courage de ses partisans. Mais alors, déjà traqué de toutes parts avec une incessante opiniâtreté par le général Jusuf, le lieutenant-général Lamoricière et le maréchal Bugeaud lui-même, il n’avait le temps de planter ses tentes nulle part, et moins encore d’y organiser des moyens offensifs ou défensifs.
Jusque alors, et à part la ruine de quelques tribus, c’était le seul résultat que les colonnes françaises avaient obtenu pour prix de fatigues et de peines inouïes. Mais, vers la fin de décembre (le 23), le maréchal Bugeaud, qui, depuis plusieurs jours, manœuvrait au nord-est de Tiaret, dans le double but d’atteindre l’ex-émir et de couvrir le pays contre ses incursions, apprit d’une manière certaine qu’il venait de camper à une journée de marche. Il détacha le soir même le général Jusuf avec la cavalerie de la colonne, avec ordre de chercher l’émir et de l’atteindre pour le combattre. Le maréchal, de son côté, se portait avec l’infanterie vers une gorge où l’on pouvait supposer au’Abd-el-Kader se dirigerait, en cas de déroute.
Arrivé dans la vallée de l’Oued-Temda , un des torrents qui, au nord de Tiaret, forment l’Oued-Riou, l’un des affluents du Chélif , le général Jusuf rencontra deux traces : à droite , celle des bagages, à gauche, celle d’une nombreuse cavalerie. Il préféra prendre la première, pour forcer l’ex-émir à venir défendre sa suite et son convoi. Pour dérober sa marche aux éclaireurs d’Abd-el-Kader et aux douars arabes de la contrée, il fut obligé de prendre un long circuit , et sa cavalerie se trouva tellement harrassée par une marche de nuit et sous une pluie battante, que plusieurs chevaux moururent de fatigue, au moment où l’on atteignit la queue des bagages. Les Français en avaient déjà pris une partie, lorsque, sur le flanc gauche, Abd-el-Kader parut avec 7 à 800 cavaliers en fort bon ordre. La colonne du général Jusuf n’était que de 450 sabres. Elle forma ses escadrons, fit face à gauche et marcha aux Arabes, qui s’avançaient toujours avec une grande résolution.
A cinquante pas de distance, la cavalerie arabe fit une décharge meurtrière ; la cavalerie française se précipita sur elle à fond de train, et la mêlée devint générale. Comprenant toute la valeur politique de ce combat, les cavaliers arabes, tous hommes d’élite ayant suivi Abd-el-Kader dans sa mauvaise fortune, firent une vigoureuse résistance. Mais, forcés de céder devant la solidité des chasseurs, spahis et gendarmes
français, ils se retirèrent en désordre, sur une colline voisine, où Abd-el-Kader rallia sa troupe autour de son drapeau blanc. Il y fut bientôt attaqué de nouveau. Une résistance, tout aussi opiniâtre que la première, eut les mêmes résultats. Abd-el-Kader, qui payait de sa personne, eut, dans cette seconde charge, son cbeval tué sous lui : des cavaliers arabes, s’empressant autour de lui, le remontèrent aussitôt. Il prit alors une troisième position, d’où il fut débusqué avec la même intrépidité. Voyant l’inutilité d’une plus grande résistance, il quitta le champ de bataille, se mit en pleine retraite et prit la direction de la Mina, à l’ouest de Tagdempt, abandonnant quelques morts et quelques bagages. L état de fatigue où se trouvaient les chevaux de la cavalerie française en présence d’une cavalerie toute fraîche, ne permit pas d’obtenir un de ces résultats brillants qui ont souvent signalé les chasseurs et spahis. Mais le combat de Temda n’en prouva pas moins leur supériorité sur la meilleure cavalerie arabe. La retraite de l’ex-émir, malgré les chances favorables que lui présentaient le nombre presque double et le bon état de ses chevaux, est un nouveau fait concluant à ajouter à tous les précédents de ce genre.
Ce succès, cependant, n’était pas de nature à empêcher Abd-el-Kader d 'entraver énergiquement l’œuvre pénible et sans cesse renaissante des nombreuses colonnes françaises. Par la rapidité de ses mouvements et la soudaineté de ses coups, l’exémir semblait se jouer des meilleures combinaisons stratégiques, ranimant, comme toujours, chez les Arabes, le fanatisme prêt à se courber devant la force, instituant des kalifats pour organiser, contre les Français, la guerre, et enfin épouvantant, par des exécutions et par des razzias impitoyables, les tribus qui n’avaient pas encore pris part à la révolte.
Deux fois déjà, il avait pu pénétrer dans l’intérieur du pays cultivé ; quoique fuyant toujours devant les colonnes françaises, il avait pu le parcourir sans obstacle. Une troisième fois, sortant du désert par une retraite feinte, il était venu menacer la province de Tittery, qui confine à celle d’Alger.
Le désastre de la colonne de Constantine avait puissamment influé sur cette nouvelle entreprise de l’ex-émir. La mise hors de combat d’une colonne qui avait fait des pertes énormes, et qui comptait la moitié de ses hommes dans les hôpitaux, |avait forcé de dégarnir Medeah, et Abd-el-Kader avait jugé le moment favorable pour menacer les Français dans le centre de leurs possessions.
i Toutes ces tentatives contre l’intérieur avaient évidemment pour but de pénétrer, en arrière de Milianab ou de Medeah, jusque dans la province d’Alger, d’y exécuter une invasion soudaine et rapide, non pas sans doute avec l’espoir de s’y maintenir, mais en vue du grand effet moral qu’un pareil évènement produirait en France et dans toute l’Algérie Il avait échoué du côté d’Orléansville. Successivement chassé de rOuarensenis par les colonnes du gouverneur général et par celle du lieutenant-général Lamoricière, il s’était retiré chez les Harras-Gharrabas , y avait formé un rassemblement de cavaliers appartenant aux tribus du sud et s’était dirigé vers l’est avec plus de chances de succès. Toutes les colonnes se mirent en mouvement pour parer aux éventualités de la présence de cet infatigable ennemi dans ces parages.
Abd-el-Kader, cependant, ne continua pas sa route vers l’est. Après être arrivé près de Bouçada, ville de l’aghalik des Ouled-Nails, craignant de trouver une vive résistance de la part des tribus du kalifa Si-Mokrani, fidèle allié delà France, il remonta rapidement par le nord-ouest ; puis, tournant le Djebel-Dira, il traversa la plaine d’Hamza, et se porta sur le versant occidental du Jurjura, chez les Flittas, tribus kabyles du cercle de Dellys, à trente lieues seulement d’Alger. Son but était de franchir l isser où l’avait précédé son kalifa Ben- Salem, et d’exécuter une subite incursion dans la Metidja, par le Krekena et le Beni-Moussa.
Le voisinage d’ Abd-el-Kader chez les Kabyles du Jurjura jeta l’alarme dans la province d’Alger. On craignît un moment de voir se renouveler ces grands désastres qui avaient signalé les premières années de l’occupation française. On parla de mobiliser les bataillons de la milice : on mit en ré-
quisition tous les mulets et les chevaux de bât pour porter des vivres aux colonnes d’opérations qui se rapprochaient à marches forcées, et on prit toutes les mesures nécessaires, pour paralyser cette tentative audacieuse dé l’ex-émir.
Ce qui s’était passé jusqu’alors justifiait assez toutes ces craintes. Tout récemment encore, pendant la course d’Abdel-Kader dans la direction de l’est , les colonnes du maréchal-gouverneur, du général Bedeau , du général Marey et du général d’Arbouville , s’étaient portées , toutes les quatre, sur différents points, à la limite du désert, pour fermer à l’ex-émir les principaux passages de l’intérieur, où il avait cependant pénétré sans obstacle. Cet évènement, et tous les autres du même genre , qui avaient signalé le cours de cette pénible campagne d’hiver, démontraient assez que les meilleures combinaisons et la plus rude activité ne pouvaient empêcher cet insaisissable ennemi de passer partout et de harceler les Français, à l’improviste, sur tous les points à la fois. C’en était assez pour motiver les alarmes que faisait naître son voisinage.
Heureusement un hardi coup de main du général Gentil rendit la sécurité aux colons de la province d’Alger.
Voici dans quelles circonstances il eut lieu. Pendant qu’ Abd-el-Kader était au Djebel-Sahari , chez les Ouled-Naïls, il y fut visité par l’ex-kalifa Ben-Salem qui lui amenait plusieurs chefs dissidents venant protester avec lui de leur dévouement. Tous lui peignirent l’envahissement de la Metidja comme très-facile par la partie orientale et lui garantirent le succès le plus complet , si , confiant dans leur parole , il voulait les suivre. Ben-Salem lui ayant fait observer que les Français n’avaient pas dans l’est de point occupé d’une manière permanente , et l’ayant assuré que la colonne du général Gentil qui se trouvait sur le Corso n’était qu’un composé de malades et de convalescents incapables de rien tenter de sérieux , Abd-el-Kader se décida à tenter l’entreprise. Il se mit en marche avec une nombreuse cavalerie composée de ses réguliers des Ouled-Dris, Adaoura, Arihs du Plamza, monta par les Ouled-el-Azig , gagna Bordj-el-Boghni , descendit
entre les Plissas et les Beni-Kelfoun , et vint sortir dans la plaine des Issers à Tamdighet où il fut rallié par Bel-Kassemou-Kassi à la tête des Amraoua, et par un certain nombre de chefs kabyles montés.
Sans perdre de temps, il lança sa cavalerie dans toutes les directions , repoussa les postes kabyles qui observaient la montagne , et arriva en même temps qu’eux sur les douars et les villages des Issers , qu’il trouva disséminés sur une trèsgrande étendue de terrain : le pillage et la dévastation commencèrent aussitôt , les Issers se défendant et Abd-el-Kader gagnant toujours du terrain.
Vers le milieu du jour les cavaliers envoyés en toute hâte par les chefs de cette tribu au général Gentil campé sur l’Oued- Corso l’instruisirent de ce qui se passait. Ils étaient sous une impression d’effroi telle , et ils représentaient l’ennemi avec tant d’exagération, qu’on ne put ajouter sérieusement foi qu’à une partie de leur rapport. Toutefois le général Gentil partit, sans balancer, avec deux bataillons , un escadron de cavalerie et deux obusiers de montagne , pour se porter en avant du col de Beni-Aïcha , protéger les populations et rallier un bataillon du 58®, commandé par le colonel Blaiigini et qui revenait de Dellys en suivant le bord de la mer.
Après avoir marché toute la nuit, et ayant opéré sa jonction avec ce bataillon à Maouïa, il apprit que l’ennemi, harrassé de fatigue après sa longue course, campait le soir même à Cherrag-el-Tehoul ( déchirement des tambours ), sur les pentes nord des Flissas, dans la fraction des Beni-Mokla, lieu célèbre chez les Kabyles par la défaite d’une armée turque. On lui dit encore que les montagnards, attirés par l’espoir du butin, commençaient à le rejoindre, ce qui faisait présager de nouveaux malheurs pour le lendemain. Bien convaincu alors de la nécessité de frapper un coup décisif, tant pour dissiper ce rassemblement qui ne pouvait que s’accroître, que pour remonter le moral de nos tribus encore fidèles, mais pourtant chancelantes , le général Gentil, prit la belle résolution de partir la nuit même, pour tomber sur le camp ennemi à la pointe du jour.
Guidé par un Arabe, il quitta son bivouac à minuit, et so mit en mouvement avec deux bataillons seulement, une pièce de montagne et son escadron de cavalerie. Il laissa le restant de ses troupes à la garde du col de Ben-Aïcha. Cette nuit fut pleine d’émotions, toutes difficiles à rendre ; un de ces chiens qui suivent toujours les colonnes pouvait aboyer, un cheval hennir, donner ainsi l’éveil aux postes ennemis, qu’on prenait tant de peine à éviter : l’opération se trouvait ainsi manquée. Heureusement rien de tout cela n’eut lieu ; le plus grand silence fut observé, comme si, dans ce moment décisif, chacun en eût compris l’importance. A cinq heures du matin, la colonne arriva sans avoir été découverte en face du camp d’Abd-el-Kader. Les feux du bivouac se rallumaient de toutes paris : le muezzin appelait les Arabes à la prière, et, à l’agitation, qui régnait partout on se crut dénoncé. Les compagnies d’avant-garde, commandées par le chef de bataillon Neigre, enlevées par un vigoureux élan, avaient dans un instant envahi le camp, tombant à la baïonnette sur les Arabes, dont on ne peut décrire le trouble et l’effroi. Le corps de la colonne, l’escadron de cavalerie les suivit de près, sabrant tout ce qui se présentait. Surpris à leur réveil, les Arabes se dispersèrent de tous côtés, laissant au pouvoir des Français, outre leurs bagages , une grande partie du butin qu’ils avaient fait la veille.
Après cet échec qui arrêtait l’exécution de ses projets, Abd-el-Kader s’était retiré entre les Maâthas et les Flissas, cherchant à soulever les populations kabyles. Mais peu se rendirent à son appel; celles de la rive droite de l’Oued-Sebaou refusèrent généralement de l’écouter ; les Beni-Rathem de la rive gauche imitèrent leur exemple ; les autres étaient chancelantes, et la présence du maréchal Bugeaud, qu’elles apprirent alors être sur l isser supérieur, ne fit qu’augmenter leur hésitation. Dans cette affaire, quelques chefs indigènes
suivirent les Français avec fidélité et se battirent avec achar-
nement. De ce nombre fut le caïd Ben-Guennaa de la tribu des Issers, qui, ayant eu, dans cette journée, deux enfants tués, répondit au général Gentil qui lui en témoignait son
chagrin, ses paroles remarquables : « J’ai donné ma parole « aux Français, je les servirai tant qu’il me restera un souffle « de vie: quanta mes enfants, Dieu en prendra soin, et je « me figurerai que mes femmes n’ont jamais accouché. »
Indépendamment des résultats matériels qui furent trèsimportants, ce coup de main du général Gentil contribua puissamment à calmer les alarmes que le voisinage d’Abdel-Kader avait fait naître dans la province d’Alger. Les grands mouvements de troupes qui eurent lieu à cette époque , les dispositions vigoureuses qui furent prises , soit pour attaquer Abd-el-Kader , soit pour couvrir la région centrale d’Alger, les châtiments exemplaires qui furent infligés aux tribus hostiles, tout acheva de convaincre les plus timorés que les difficultés commençaient à se résoudre, ou, du moins, à n’avoir plus rien d’inquiétant.
Quelques jours après, vers la mi-février, Abd-el-Kader eut une alerte plus vive encore. Le maréchal Bugeaud, arrivant en toute hâte à sa suite, dans les contrées où il avait pénétré, châtiait rudement les tribus ennemies, les Plissas, les Beni-Kalfoun, les Mezzala, et couvrait contre toute incursion, les tribus paisibles de l’Oued-Shebaou et des environs de Dellys.
Sur la foi de Ben-Salem, la plupart de ces montagnards avaient cru qu’ Abd-el-Kader arrivait chez eux avec des forces considérables , qu’il allait se mettre à la tête de tous leurs contingents, les mener au combat, leur faire prendre et piller la ville nouvelle de Dellys , les conduire enfin dans la riche plaine d’Alger, pour la ravager, comme en i 839. Au lieu de tout cela, ils voyaient la colonne française pénétrer dans leurs montagnes , s’emparer de leurs villages, pourchasser les populations jusque sur les sommets couverts de neige, et Abdel-Kader se tenir immobile , comme s’il n'était venu que pour les exhorter à la guerre sans y prendre part lui-même. Les Kabyles , enfin lassés et mécontents , avaient demandé à grands cris à être menés contre les Français, et l’ex-émir se vit forcé de prendre un parti. Son plan n’étant pas de se battre , pour ne pas compromettre sa cause par un trop grand
échec ; il eut recours à un singulier stratagème pour se tirer de cette fausse position.
Le 19 février au matin, ayant fait réunir, au nombre de plusieurs milliers , les fantassins kabyles sous les ordres de Ben- Salem, il leur donna pour mission d’attaquer un corps de 2,500 Français campés à Borni>el-Bokna , sous les ordres du maréchal Bugeaud. Les Kabyles devaient attaquer par la montagne, tandis que lui, avec sa cavalerie, devait faire un détour pour les attaquer par la vallée et tomber sur les bagages pendant le combat. Crédules comme toujours , ces montagnards entamèrent de loin la fusillade ; mais Abd-el-Rader, au lieu de prendre le circuit qui devait le conduire vers le camp français , s’engageait dans un défilé qui , passant par le sudest de la montagne des Ouled-Azis , descend de là dans la plaine de Hamza, au sud du Jurjura.
Au moyen de lunettes de campagne, le maréchal Bugeaud put apercevoir de très-loin ce mouvement ; il vit distinctement la cavalerie arabe défiler par les crêtes au-dessous des neiges, et sur les flancs de la grande chaîne qui s’élève en cet endroit à une hauteur de 1,200 toises. Abd-el-Kader était trop bien pour être joint ou coupé : des sentiers presque impraticables rendaient cette opération d’une difficulté presque insurmontable. Le maréchal fit payer aux Kabyles les frais de la journée. Débusqués de leurs positions, 3 ou 4,000 d’entre eux furent rejetés dans un profond ravin, et, pendant toute leur fuite, exposés au feu nourri d’un bataillon.
Ces Kabyles, qu’Abd-el-Kader était parvenu à entraîner, étaient décidés à entreprendre, sous sa conduite, une guerre sérieuse, la guerre sainte pour l’expulsion définitive des chrétiens, et ils voulaient qu’il promît de vaincre ou de mourir au milieu d’eux; mais Abd-el-Kader, qui avait de plus justes idées sur la force des Français, et qui se sentait hors d’état d’attendre leur attaque sans être infailliblement battu, laissait battre les tribus, évitant de se faire battre en personne pour conserver son prestige. Dans cette dernière circonstance, le mécontentement des Kabyles était devenu menaçant ; à l’approche de la colonne du maréchal qui avait
frappé de terribles coups sur les tribus compromises, leurs insistances guerrières avaient redoublé. AM-el-Kader, ne voulant pas s’exposer à une défaite , et ne pouvant annoncer sa retraite aux Kabyles sans encourir leur ressentiment, n’avait pu se tirer de cette fausse position que par le stratagème dont nous avons parlé.
Dès le lendemain, les chefs ou iIOKna, du mont Azama et des tribus environnantes implorèrent la paix, accusant avec amertume la perfidie d’ Abd-el-Kader, qui les abandonnait aux coups des Français, pour pouvoir s'enfuir sans combattre. Ben-Salem n’osa plus lui-même séjourner dans le Jurjura, qu’il agitait depuis si longtemps, et s’en était éloigné avec l’ex-émir.
A peine Abd-el-Kader avait-il échappé à la colonne du maréchal Bugeaud, qu’il fut brillamment attaqué par le colonel Camou, pendant qu’il cherchait à se retirer chez les Ounoughrs au nord de Boucada. C’était le 5 mars au matin; le colonel Camou au bivouac d’El-Abiat, fut informé qu’ Abd-el-Kader venait de paraître à une distance de quatre ou cinq lieues. Immédiatement l'ordre du départ fut donné, et un avis expédié au général Jusuf qui était près de Boghar avec 500 chevaux. La colonne prit la direction de Biria et put bientôt apercevoir du côté de Si-Ali-ben-Melek, une longue file de chameaux et de bestiaux qui s’écoulaient rapidement. L’arrière-garde était composée d’une cavalerie nombreuse que la colonne française voyait sur son flanc gauche, à une distance de deux lieues environ. Le colonel Camou laissa l’ordre à son convoi d’aller can^per à Birin, et, s’en détachant avec une colonne légère composée de deux bataillons d’infanterie sans sacs, deux obusiers de montagne et 150 sabres, sous le commandement du lieutenant-colonel de Noue , il se lança à la poursuite d’ Abd-el-Kader.
Deux heures après, il était en présence de la colonne arabe, qui parut un moment aller au-devant de l’attaque. Mais l’exémir, qui avait fait déployer devant lui quatre drapeaux, ayant reconnu les forces de la colonne française, tourna bride. En ce moment, les cavaliers du goum de Ben-Jaya, qui avait
joint le colonel Camou en route, jusqu’alors indécis, s eparpillèrent en tirailleurs, et rescarmouche s’anima à mesure que la colonne française p:agnait du terrain sur l’arrière-garde ennemie. Dès qu’on n’en fut qu’à 3,000 mètres, le colonel Camou lança contre elle la cavalerie au trot, qui, à 500 mètres, mit le sabre au poing et commença la charge. Les cavaliers d’Abd-el-Kader prirent alors une fuite décidée, laissant derrière eux toute la queue du convoi. Ils essayèrent de se rallier un moment pour sauver au moins les chameaux qui portaient un butin précieux et les femmes de l’agha Chouras, mais ce fut sans succès. La déroute devint bientôt complète. On était alors à Ben-Nahr, ayant fait cinq lieues en combattant: les chevaux exténués avaient peine à marcher. Le lieutenantcolonel de Noue, qui avait si rudement poussé cette colonne arahe, rallia sa cavalerie sur un plateau d’où il put voir d’un côté l’ennemi fuyant en désordre, de l’autre l’infanterie française encore à deux lieues, et prenant même quelquefois le pas de course pour appuyer son opération. A une heure de l’après-midi l’affaire était terminée : toutes les fractions des troupes avaient rallié le camp de Birin : l’infanterie avait fait onze lieues dans la journée sans trouver d’eau.
Après cette brillante affaire , où Abd-el-Kader avait fait de grandes pertes , le colonel Camou avait opéré sa jonction avec le général Jusuf. Ce dernier se trouvant alors à la tête de forces assez considérables, en forma deux petites colonnes de ravitaillement , sous les ordres du lieutenant-colonel O’Keffe et du commandant Carbuccia, et une troisième, très-active, très-mobile, avec laquelle il prit la direction de Gouïga, où il arriva le 12 mars. Il reconnut là les traces d’un bivouac que l’ennemi devait avoir quitté la veille, et finit même par distinguer, à une distance d’environ huit lieues, la fumée de son nouveau camp. Il laissa le commandement du sien au colonel Camou, forma rapidement une colonne légère avec 600 chevaux commandés par le lieutenant-colonel de Noue, 400 hommes d’infanterie , portés à dos de mulets , aux ordres du colonel Renaud. Deux bataillons, confiés au commandant Satton de Clonard , appuyaient de loin ce mouvement.
Guidée par les traces mêmes de rennemi , que la clarté de la lune permettait de suivre sans interruption sur le sable foulé, cette colonne légère marcha toute la nuit. A minuit, elle trouva encore les vestiges d’un nouveau bivouac abandonné, et , à cinq heures du matin , au moment où le jour commençait à poindre , elle se trouva en présence du camp d’ Abd-el- Kader ; mais l’alerte y avait été donnée. Une petite troupe de cavaliers s'en échappait avec toute la rapidité imaginable : là , se trouvait Abd-el-Kader lui-même surpris , hors d’état de résister, confiant son salut à la vitesse de son cheval et laissant derrière lui , tentes , bagages , mulets et gens de pied, dont les apprêts de fuite se faisaient dans le plus grand désordre. Ces derniers ne pouvaient déjà plus échapper à la cavalerie française , lancée dans toutes les directions. Les cavaliers les mieux montés, et particulièrement beaucoup d'officiers, s’acharnèrent à la poursuite du petit noyau de réguliers qui escortaient Abd-el-Kader. On en joignit, on en tua beaucoup , on leur enleva deux drapeaux; mais cette chasse de plusieurs lieues dut être interrompue par l'extrême lassitude des chevaux, qui venaient de faire trente lieues presque sans interruption, et dont plusieurs étaient déjà tombés roides morts.
Ainsi traqué partout, sans pouvoir prendre pied nulle part, Abd-el-Kader voyait tousses projets déjoués par l’infatigable activité des colonnes françaises. Dans cette dernière rencon-
tre de Gouiga outre une immense quantité de bagages et de bestiaux , Abd-el-Kader perdit 800 mulets qu’il dirigeait sur Bouçada , pour ramener un grand convoi de vivres dans le Djebel-Amour, où il avait l’espoir de rallier des renforts qu’il attendait de la deïra.
Cependant, le maréchal Bugeaud, après s’être assuré que, à son débouché dans la plaine, l’ex-émir allait trouver, pour le poursuivre, deux colonnes organisées à 1 avance, était revenu sur ses pas pour organiser le pays et faire comprendre aux Kabyles leurs véritables intérêts. Il écrivit immédiatement à toutes les tribus qui se trouvaient au-delà du Bordji-Boghen, pour leur dire que jamais il n'avait eu i'inteatioa de leur faire T. n. 29
la guerre ; que, s’il avait incendié les villages des Mozallas, des Beni-Kaifoim et des Nezeliouas, c’était pour les punir d’avoir livré passage sur leur territoire à un homme qui, après avoir ruiné toutes les populations de l’ouest, venait appeler sur leur pays les malheurs de la guerre ; il ajoutait qu’elles étaient libres de commercer avec Alger comme par le passé. Toutes ou presque toutes répondirent d’une manière satisfaisante, et à peine le camp fut-il installé à Tamedijhet, que l’agha des Flissas, Ben-Zamoun, qu’on avait un instant accusé d’avoir trahi la France, vint trouver le maréchal, et lui donna l’assurance que toutes les tribus dont le gouvernement lui avait été confié étaient dans la ferme résolution de ne plus recevoir Abd-el-Kader. Le gouverneur lui donna rendez-vous à Alger, où l’épuisement de ses troupes le forçait à rentrer pour quelques jours.
En effet, quelques jours après, le maréchal Bugeaud fit son entrée dans la ville d’Alger, à la tête d’une faible colonne composée d’une compagnie de tirailleurs indigènes, de Sètif, dits Turcos, de deux bataillons de ligne et d’une section d’artillerie de campagne. La cavalerie était restée à Mustapha.
A la vue de ces troupes à l’aspect étrange et à l’équipement délabré , où pas un soldat , peut-être , n’avait un vêtement complet , dont le teint, uniformément bronzé, faisait , en quelque sorte, disparaître la différence des races,* de ces corps amaigris, fatigués, mais pleins encore d’ardeur, tous les cœurs s’émurent , et ce fut avec un véritable enthousiasme que la population les accueillit. Dans cette campagne d’hiver de cinq mois , le maréchal Bugeaud, si l’on peut ainsi parler, avait usé , à la poursuite de l’ex-émir, plusieurs colonnes.
A peine était-il rentré à Alger, qu’on apprit qu’ Abd-el-Kader était revenu chez les Kabyles du Jurjura, à Borgi-el- Bokhni, dans les montagnes au sud de Del lys , là même d’où il avait fait retraite vers Hamza, lorsque le maréchal Bugeaud avait marché contre lui.
Abd-el-Kader avait plusieurs motifs pour retourner dans le Jurjura. C’était d’abord une région dans l’intérieur de laquelle les Français n’avaient , pour ainsi dire , pas pénétrée
qui, n’ayant pas encore éprouvé les maux de ia guerre, offrait, par conséquent , plus de ressources que les tribus arabes désormais ruinées , et dont les habitants avaient la prétention de se croire invincibles chez eux. Abd-el-Kader s’efforcait donc de compromettre les Français avec cette grande Kabylie qu’ils n’ont pas encore attaquée à fond. Par ce retour offensif vers l’intérieur, il avait voulu aussi attirer vers le Jurjura plusieurs colonnes françaises , dans la préméditation de quelque coup de main imprévu qu’il irait exécuter loin de là avec sa rapidité habituelle. Ses coups et ses razzias ne pouvaient plus porter dès lors que sur les tribus indigènes. Étrange guerre, que celle où Arabes et Kabyles sont perpctueilement exposés à subir ses rigueurs ou celles des Français! Abd-el- Kader ravage ou décime les tribus qui ne se soulèvent pas; les Français châtient celles qui se soulèvent, et, ni lui ni eux ne peuvent garantir avec certitude aucune tribu éloignée contre les attaques du parti adverse : déplorable complication qui doit amener la ruine totale des trois quarts des tribus et de la population indigène.
Abd-el-Kader, cependant, à peine de retour dans le Jurjura, convoqua une assemblée de chefs kabyles à Bordj- Bogbni ; il n’eut pas de peine à exalter le farouche courage de ces montagnards, et tous ceux qui s’y firent représenter promirent de le soutenir. Quelques milliers de Kabyles en armes entouraient, selon l’usage, ces espèces de congrès de notables, et, par de nombreuses décharges de leurs fusils, prouvèrent leur adhésion à cette nouvelle ligue. Pour les ramener à lui, Abd-el-Kader avait étrangement exploité leur crédulité. Il faut dire, d’abord, qu’une de ses prétentions habituelles est de faire croire que le gouvernement de France est toujours prêt à traiter avec lui quand il voudra , et à lui assurer une position de prince en Algérie. C’est, du reste, par ce moyen qu’il avait longtemps abusé la cour de Maroc. Aux Kabyles, il dit qu’il était en négociation avec le gouvernement français pour assurer l’indépendance du pays kabyle, et que, pour ne pas troubler les négociations, le maréchal Bugeaud avait reçu l'ordre de rentrer à Alger. Pour
mieux faire croire à celte fable , il expédia même deux parlementaires à Alger, avec des lettres pour le maréchal-gouverneur. En même temps, il promettait aux Kabyles de fixer le siège de son gouvernement au milieu d’eux et d’épouser la fille de leur compatriote Ben-Salem.
Mais toutes cescombinaisonsettouscesmensonges politiques ne tardèrent pas à être déjoués. L’arrivée du maréchal Bugeaud lui même , avec une colonne de 3,500 hommes, l’attitude de toutes les pO[>ulations de la rive droite de Shebaou et du cercle de Deliys, toujours fidèles aux Français, les efforts de la plupart des chefs indigènes, le souvenir de la récente fuite d’Ab(l-ei-Kader au moment du combat, et, plus que tout peut être, le sentiment de la supériorité des armes françaises, qui avait fini par pénétrer dans l’esprit de ces orgueilleux montagnards, firent bien vite évaporer toutes leurs démonstrations belliqueuses. Une nouvelle fuite d’Abd-el-Kader, à la nouvelle de l’approche du maréchal Bugeaud , acheva de les faire rentrer dans le devoir.
Forcé, pour la seconde fois, d’évacuer la Kabylie, Abd-el- Kader n’avait plus un seul point, dans le Tell, où il pût séjourner. Depuis cinq mois, les tribus avaient été tellement écrasées par la guerre, qu’elles se trouvaient hors d état de fournir aucune ressource à leur ancien sultan. Ainsi, partout la situation se trouvait sensiblement améliorée. Sur tous les points où Abd-el-Kader s’était montré , les colonnes françaises avaient paru assez tôt pour étouffer l’incendie qu’il avait tenté d allumer. On pouvait présumer dès lors que la fin de cette crise serait l’épuisement des populations, l’amortissement de leurs passions guerrières et fanatiques, l’affaiblissement de la puissance morale d’Abd-el-Kader et la consolidation de la domination française.
Cependant, avec un ennemi aussi actif que Abd-el- Kader, tout n’était pas fini encore. Mais déjà , coup sur coup, arrivaient des nouvelles de soumissions, et partout les résistances avaient perdu de leur énergie et de leur in tensité.
Le maréchal Bugeaud, longeant la rive gauche du Chélif,
intimidait, par la seule présence de sa colonne, les montagnards hostiles de la rive droite.
Le lieutenant-général Lamoricière recevait la soumission successive des fractions de la grande tribu des Ouled-Naïls, les derniers appuis d’ Abd-el-Kader , et qui, alors, manifestaient la jplus grande exaspération contre lui.
Le duc d’Aumale, arrivé à Alger le 17 mars, accompagné de son beau-frère le duc de Saxe-Cobourg, pour aller prendre le commandement des subdivisions de Medeah , de Milianah et de la province de Tittery, après une brillante campagne dans rOuarensenis, s était porté, avec le général Jusuf, jusqu’au Djebel-Amour, recueillant de nombreuses soumissions sur sa route.
Le général Cavaignac infligeait une punition sévère aux Oulassa, tribu kabyle des environs de laTafna, qui n’avaient pas fait de soumission sincère depuis la révolte des Traras.
Les colonels Pelissier et Saint- Arnaud , après avoir chassé Bou-Maza du Darah , le poursuivaient sur la rive gauche de rOuarensenis, où, quoique blessé, il prêchait encore la guerre sainte.
Ainsi, toutes les troupes de la division d’Alger marchaient vers l’ouest, leur droite vers la mer, dans le Darah, leur centre dans rOuarensenis, leur gauche dans le petit désert du Djebel- Amour. Cette position seule indiquait que le danger avait été de' plus en plus refoulé vers le point d‘où il était d’abord parti.
Quant à Abd-el-Kader, après la poursuite incessante qui lui avait été donnée par la colonne française, il avait été attaqué par les Ouled-Naïls , qui, lui ayant tué beaucoup des siens, avaient achevé de lui prendre son bagage et l'avaient forcé de se réfugier dans le Djebel-Amour, d'où, comme on l’a vu, le duc d’Aumale et le général Jusuf se disposaient à le chasser. Après l’attaque des Ouled-Naïls, il fut successivement abandonné par toutes les tribus qui l’avaient suivi dans l’est, et réduit à ses seuls cavaliers réguliers, dont un grand nombre étaient démontés. A la suite de tous ces désastres, il avait expédié son kalifa de l’est, Ben-ïanie, à Ben-
Harnedi, avec l’ordre de lui amener tous les cavaliers qui étaient restés à la deïra, pour traverser avec sécurité les populations dans lesquelles il n’avait plus confiance.
Pour achever de lui ôter ses dernières ressources et prévenir, s’il était possible, toute nouvelle émigration des tribus qui, après être passées à l’ennemi, en étaient souvent quittes pour demander l’aman et se soumettre lorsque le succès ne favorisait pas leurs espérances , le maréchal-gouverneur fit publier l’arrêté suivant, à la date du 18 avril :
« Nous, maréchal de France, duc d’Isly, gouverneur-général de l’Algérie ,
« Considérant que plusieurs tribus de l'ouest et de la lisière du Tell , comptant sur notre extrême indulgence, se sont fait de l émigration un moyen plus certain de nous nuire, en portant à notre ennemi le tribut de leurs forces, et revenant ensuite sur notre territoire lorsque leurs espérances ont été déçues ; considérant que cette manœuvre s’est reproduite plusieurs fois chez certaines tribus, et qu’il doit y avoir un terme à la clémence ; considérant que les tribus encore en état d’émigration ont reçu itérativement des avertissements d’avoir à rentrer sur leur territoire, sans en tenir compte, avons arrêté et arrêtons ce qui suit :
« Art. Toutes les propriétés, communes ou particulières, appartenant à des tribus ou fractions de tribus actuellement émigrées soit dans le Maroc, soit dans le désert, sont déclarées propriétés de l’État , et seront immédiatement , comme telles, louées, affermées ou administrées par les soins des bureaux arabes, sous la direction du commandant supérieur de la province ou de la subdivision.
« Art. 2. A l'avenir, toute tribu ou fraction de tribu qui émigrera sera également dépossédée de ses propriétés, communes ou particulières, si , dans le délai d’un mois, à compter du jour de l’émigration, elle n’a pas obtenu Yaman du commandant supérieur delà province ou de la subdivision. Les dispositions de cet article sont applicables aux chefs de tentes qui rentreront avec leurs familles dans le dit délai d’un mois. »
« Art. 3. Un tableau des tribus dépossédées en vertu de l’art. 1®’’ sera dressé immédiatement par les soins des commandants des subdivisions, et nous sera aussitôt transmis pour être publié. »
Cette pénible campagne d’hiver se trouvait à peu près terminée. Elle avait été une des plus rudes qui aient été faites par les Français en Algérie, et une nouvelle preuve de ce qu’on peut attendre de l’énergie des troupes. Des fatigues excessives, des marches forcées dans les circonstances les plus pénibles, mille souffrances sans nom, n’ont peut-être pas, aux yeux de la généralité du public, le mérite qu’on est bien plus disposé à accorder aux actions éclatantes et rapides qui amènent un résultat immédiat ; mais les dures alternatives d'une guerre de cette nature doivent être d’autant plus prisées par les hommes sérieux, qu’elles réclament, de la part des soldats, plus d’abnégation et de persévérance au milieu de tant de privations, et de travaux noblement supportés pour I honneur du pays.
La prolongation d’une lutte qui peut amener la ruine complète des tribus algériennes est sans doute un affligeant spectacle pour l'humanité. Mais si l’on se rappelle que la France accomplit, en Algérie, un labeur que la fatalité lui imposa, une œuvre de civilisation et d’avenir ; si l’on songe que jamais la population paisible n’a été opprimée dans ses mœurs, dans sa religion ou dans ses biens ; que, au contraire, la France tâche d’administrer avec égalité, avec une tolérance absolue, qu’elle verse un flot perpétuel d’argent dans le pays ; si l’on fait, de plus, entrer dans la balance le sang et les fatigues des soldats français, on conviendra sans peine que ces calamités, que l’on ne peut que profondément déplorer, ne doivent être imputées qu’à un état social , sauvage et violent, au milieu duquel la Providence a conduit la France, avec la mission d’y porter l’ordre et la lumière.
Pour faire apprécier le mouvement d’activité des troupes pendant cette campagne d’hiver, nous allons donner le tableau de l’effectif de l’armée d’Afrique, par provinces, garnisons et colonnes mobiles, au 1®*’ mars. Ce tableau avait été dressé
sur la demande de la commission des créuits extraordinaires pour 1846, et faisait partie des documents communiqués à la Chambre. ;
Province (P Alger,
Gouverneur-général. — Parti le 4 mars, avec une colonne de 5,000 hommes, Çrés des garnisons d'Alger, du Sahel et des postes de la Melidja.
Carnoü, coionel du 33^. — Poursuit Abd-el-Kader dans l’est de la province de Tittery, avec 1,500 hommes.
Canrobert, lieutenant-colonel du 22®. — Opère dans le Darah et autour de Tenez, avec 1,000 hommes.
Le chef de bataillon du 33®, Carbuccia. — Forme une colonne de ravitaillement entre Boghar et les colonnes Jusuf et Camou, avec 850 hommes.
Le chef d’état-major Eynard. — Opère dans ta vallée du Chelif, avec 1,700 hommes.
Le maréchal-de-camp Gentil. — Parcourt l’Isser inférieur avec 2,000 hommes.
Le maréchal-de-camp Jusuf. — Est à la poursuite d’Abdel-Kader, avec 2,500 hommes.
Le colonel du 13® léger, Mollière. — Couvre leShebaousur rOued-Shegrona, avec 1,700 hommes.
Le chef du 2® bataillon léger d’Afrique, Prévôt. — Posté au camp de Kef-el-Fifa, avec 850 hommes, protège le pays de rOha-Amour-ben-Ferhac.
Renaud, colonel du 6® léger. — Campe sous Boghar, avec 1,800 hommes.
Le coionel du 53®, Saint-Arnaud. — Opère dans le Darah et la vallée du Chelif, avec 2,500 hommes.
A cela, il faut joindre 14 mille hommes d'infanterie et 5 mille chevaux, répartis dans vingt-trois postes, savoir : Alger, Blidah, Boghar, Bougie, Ouled-Boutam, Chercheli, Dellys, Medeah, Milianah, Orléansville, Tenez, Teniet-el-Had, et les 11 postes du sahel d’Alger,
Province d’Oran.
Le général Lamoricière. — Dans le Yagouhia, avec 2,500 hommes.
Le maréchal-de-camp Cavaignac. — Dnns la partie ouest de la province frontière du Maroc, avec 3,500 hommes.
Le colonel du 3® léger, Gachot. — Autour de Sidi-bel- Abhès, avec 1,500 hommes.
Le colonel du 4®, Mac-Mahon. — Protège, dans les environs de Lalla-Maghrnia, les tribus rentrées du Maroc, avec 950 hommes.
Le colonel du 5® de ligne. Roche. — Opère sur la haute Mina, avec 1,800 hommes.
Le maréchal-de-camp Tierry. — Forme une colonne de ravitaillement, avec 1,500 hommes.
Le colonel du 16® de ligne, Van-Heddeghem. — Opère dans le bas Darah et sur les rives gauches du bas Chelif, avec 1,500 hommes.
Il y avait, en outre, 18,700 hommes et 5,800 chevaux, répartis dans les dix-huit postes suivants : Ami-Moussa, Arzew, Daya, Djemmaa-Ghazouat, Lalla-Maghrnia, Mascara, Mers-el-Rebir, Misserghin, Mostaganem, Oran, Saïda, Shedou, Sidi-bel-Abhes, Sidi-bel-Assel, camp du Sig, Aïn-Temouschen, Tiaret et Tlemcen.
Pî'ovïnce de Constaniine.
Le colonel du 2® de ligne, Buttafoco. — A Aïn-Turco, avec 1,550 hommes.
Le maréchal-de-camp d’Arbouville. — En marche contre les Ouled-Naïls, avec 2,000 hommes.
Le lieutenant-colonel du 19® léger, Dumontel. — Dans la Medjana, avec 1,650 hommes.
Plus, 18,000 hommes et 3,800 chevaux,, . dans les treize postes suivants : El-Arrouch, Batnà, Biskra, Bone, Bordj- Medjana, La Galle, Constantine, Djidjely, Drean, Guelma, Philippeville, Setif, Oued-Smendou.
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En résumé, l’effectif de la province d’Alger se composait de 37,682 hommes d’infanterie et 7,669 chevaux, formant douze colonnes expéditionnaires , et répartis en vingt-trois postes.
Celui de la province d’Oran était de 36,290 hommes d’infanterie, de 7,991 chevaux, formant sept colonnes expéditionnaires et dix-huit postes.
Celui de la province de Constantine, réparti en trois colonnes et treize postes, était de 25,920 hommes d’infanterie et de 4,309 chevaux.
En total, 99,892 hommes d’infanterie, 20,269 chevaux, 22 colonnes expéditionnaires et 54 postes.
Telles étaient les forces qui avaient été nécessaires pour comprimer cette nouvelle insurrection. Pour en venir à bout, il avait fallu toute une campagne d’hiver et une incroyable activité des troupes.
L’amélioration de la situation de l’Algérie par suite des succès constants des opérations militaires, les échecs successifs, les mécomptes, les pertes éprouvées par Abd-el-Kader, allaient influer d’une manière tristement horrible sur le sort de 2 à 300 prisonniers français, que l’ex-émir avait à sa deira. Comme cette catastrophe est jusqu à présent la page la plus lugubre de Y Histoire de V Algérie française, nous entrerons, à ce sujet, dans le détail de tout ce qui a contribué à l’amener.
La plupart des fanatiques, qui cherchaient partout à soulever les populations de l’Algérie, contre les Français, ne manquaient jamais d’associer le nom de l’empereur du Maroc à celui d’Abd-el-Rader. C’était donc une chose capitale, de prouver à ces populations, que, loin de se joindre à l’ex-émir, Abd-er-Rhaman était disposé à aider les Français à l’expulser de son royaume. La crainte d’avoir encore à combattre si elles émigraient, celle d’être de nouveau maîtrisées par les Français si elles se révoltaient, devaient leur ouvrir enfin les yeux et lès empêcher de céder aux instigations d'Abd-el-Kader, ou de persister dans leur état d’hostilité contre la France. L’ambassade du sultan du Maroc, décidée dans le dernier mois de
ALGÉRIE. m
1845, atteignait évidemment ce but, surtout lorsque, parles soins de la direction des affaires arabes, des circulaires eurent fait connaître cette nouvelle à toutes les tribus, et que le bateau à vapeur français eut stationné à[dessein dans tous les ports algériens qui se trouvaient sur sa route. Abd-el-Kader s’en montra fort inquiet.
Ce qui donnait encore plus d’importance à ce fait, c’est que l’empereur du Maroc n’avait pas choisi pour ambassadeur un dignitaire ordinaire, mais un homme, chef d’une des familles les plus anciennes et les plus vénérées du Maroc, dont la mère est descendante du prophète, et que l’empereur actuel appelle son fils. Voici au sujet de cette appellation, quelques détails qui, comme faits historiques ou traits de mœurs locales, ne manquent pas d’intérêt.
Les Ouled-Achache, dont les ancêtres paternels tenaient un rang élevé dans le royaume de Grenade , rappelaient , dans leurs idées et leurs manières, ces anciens chevaliers maures si célèbres dans l’histoire. En 1770 environ, l’empereur Muleï-Mohammed nomma pacha de la province de Têtu an Hadj-Abd-er-Rhaman-Achache, grand-père deSidi-el-Hadj- Abd-el-Kader-ben-Mohammed-Achache , ambassadeur, en 1845, en France. Depuis lors, quel qu’ait été le mouvement des évènements et des hommes dans le Maroc , le gouvernement de Tétuan s’est transmis de fait héréditairement dans cette famille. En 1832, les Ouddéïa (garde blanche de l’empereur) s’étaient révoltés à l’occasion de la mise aux fers d’un de leurs kaïds. Muleï-Abd-er-Rhaman luttait depuis neuf mois contre eux. Il avait été chassé de Fez , sa capitale , et s'était réfugié à Méquinez, n’ayant plus que l’appui des Abidel-Bakhan (garde noire). Il manquait d’argent pour continuer la lutte. Sid-Mohammed-Achache fit un effort énergique pour sauver l’empereur. Il rassembla tout son makzen, habilla les soldats de mauvais vêtements pour ne point éveiller la cupidité des tribus qu’ils auraient à traverser ; mais il fit coudre des doublons entre les plis de leurs haillons , puis il les envoya à l’empereur. Arrivés devant Ahd-er-Rhaman, les soldats coupèrent leurs vêtements, en firent pleuvoir les doublons
aux yeux charmés du sultan , et , avec 1 or, lui présentèrent leurs sabres pour continuer la guerre. Grâce à un si puissant concours, Abd-er-Rhamanrepritsa couronne déjà perdue. Sid- Mohammed est mort il y a deux ans environ, et son fils Sid- Abd-el-Kader-Achache fut nommé pacha à sa place.
On raconte à ce sujet une curieuse anecdote, qui ressemble à une vieille légende du moyen âge , mais dont les esprits croyants de Tétuan se montrent fort persuadés. Voici ce que c est : Les marabouts de Tétuan sont renommés dans tout le Maroc pour leur sainteté et leur puissance. Malheur à celui contre lequel les terribles marabouts voudraient armer le ciel ! Or, au mois d’octobre 1845 , Sid-Abd-el-Kader-Achache, nommé pacha, se rendit à Fez, pour remettre à l'empereur son présent d'installation. Arrivé devant la ville, au moment où il descendait de mule et allait monter à cheval pour faire son entrée , il adressa mentalement un vœu au grand marabout Sidi-AbdalIah-el“Hadj, protecteur de Tétuan, et dont le tombeau existe dans cette ville : « Je te promets , lui dit-il « intérieurement , la plus belle offrande que jamais pacha « t’ait donnée , si tu fais que l’empereur me reçoive aussi bien « qu’il recevait mon père, et s'il m'accorde cette faveur insi^ « gne d’une audience particulière. » Le saint entendit le vœu et l’exauça. L’empereur reçut le jeune pacha comme son fils.
Vers ce temps déjà, Abd-er-Rhaman avait manifesté l’intention d'envoyer un ambassadeur en France. M. Léon Roche, interprète principal de l’armée d’Afrique , avait fait sentir que, si Abd-er-Rhaman envoyait un ambassadeur au roi, il importait à sa dignité , comme à la dignité de la France, qu'il choisît, non pas un personnage insignifiant, mais un grand personnage ayant telles et telles qualités. L’empereur montra ces conditions à Sid-el-Hadj-Abd-el-Kader, et lui demanda s’il se sentait capable de les remplir. « Non, répondit modestement le jeune pacha. » — « Mon fils , tu les remplis toutes, lui dit l’empereur. » El il le nomma ambassadeur a Paris.
Cependant, Sid-Achache revint à Tétuan. Il n’avait rien dit à personne du vœu qu'il avait adressé au grand marabout
Sid-Abdallah-el-Iiadj. Sa surprise fut donc grande lorsqu'il vit arriver à lui l'oulhil gardien du tombeau du saint marabout et l'un de ses descendants. « Je viens , dit l'oulhil , chercher ce que tu m’as promis. » — « Quelle promesse t’aije faite? reprit le pacha. » Et l’oulhil lui rappela son vœu et toutes les paroles qu’il n’avait pourtant proférées que mentalement. Sid-Achache s’empressa d’accomplir son vœu, et rentra dans sa ville pacha confirmé et ambassadeur en France.
Nous avons cru devoir donner cette curieuse notice sur un homme dont l’ambassade et le séjour à Paris allaient influer d'une manière indirecte sur la catastrophe que nous avons à relater.
Abd-el-Kader, avons-nous dit, s’était montré fort inquiet de celte ambassade et surtout de l’espèce d'éclat qu’on lui avait donné en Algérie. Il fut aisé d'en juger par le mouvement qui eut lieu à cette époque dans la deïra ou le dépôt qu’il avait dans le Maroc.
Celte cki’ira était sur le fleuve la Moulou'ia, divisée en deux fractions séparées. Les tribus ou fractions des tribus, faisant partie de la de'ira antérieurement aux derniers évènements, étaient campées sur la rive gauche. Sur la vive droite étaient les tribus nouvellement internées au Maroc par Abd-el Kader. Bou-Hamedi, qui commandait toutes ces populations, effrayé de l’effet qu'avait fait au Maroc même l’ambassade envoyée en France et des bruits qui s’étaient répandus de la marche de forces marocaines du côté de l'ouest , avait cru devoir mettre la Moulouïa entre ces troupes et la deïra, de manière que toutes les populations qu’il était parvenu à rallier se trouvaient agglomérées sur la rive droite. Mais il n’avait évité un danger que pour tomber dans un autre. En effet , à cette époque (1®*^ février) , le maréchal Bugeaud avait voulu faire diversion aux courses d’ Abd-el-Kader dans l’intérieur de l’Algérie, en l’inquiétant dans le Maroc par une expédition contre la deïra, grossie alors par les nombreuses tribus qu il avait fait émigrer de la province d’Oran. Le général Cavaignac, avec une forte brigade, avait reçu l’ordre d’aller attaquer la deïra.
Le 7 février, le général Cavaignac avait réuni sa colonne expéditionnaire à Lalla-Maghrnia. Elle comptait environ 4,000 baïonnettes, 800 sabres et 400 chevaux du Goum. Elle se dirigea le lendemain sur les puits de Sidi-bou-Dienan, d’où elle partit le soir dans la direction de la Moulouïa. Après avoir passé le Kiss, qui, de ce côté, est frontière entre la France et le Maroc, elle se trouva, au point du jour, dans la belle plaine de Trifa, couverte par les cultures des Beni-Senassem. Le général Cavaignac laissa là son infanterie , et se dirigea , avec sa cavalerie, sur un point appelé Gueraba , où se trouve un petit fort construit dans le temps par Muleï-Soliman, pour assurer la sécurité de la route qui était souvent interceptée de ce côté. Le général lança ses éclaireurs en avant : ils arrivèrent jusqu’aux bords de la Moulouïa; mais il n’existait plus de tribus sur la rive droite de ce cours d’eau. Bou-Hamedi, averti par ses coureurs de l’approche des Français , avait traversé la veille la Moulouïa sur des barques et des radeaux , et avait fait établir les tentes de la deïra sur la rive opposée.
La Moulouïa est un cours d’eau considérable de 70 à 80 mètres de largeur, ayant deux pieds et demi d’eau dans ses meilleurs gués, lorsque la rivière est basse. Cette rivière , qui se grossit rapidement par les pluies, devient alors un obstacle infranchissable, et ce fut à cet état d’impétueux torrent que la trouva le général Cavaignac. Malgré cela, cependant, dès que les Arabes aperçurent la poussière de la colonne française ,ils se crurent menacés d’une razzia, abandonnèrent leurs tentes et leurs troupeaux, et allèrent se cacher dans les montagnes, où ils restèrent jusqu’au soir. Mais, pendant ce temps, les Kabyles marocains, profitant de leur absence, pillèrent leurs tentes et leurs troupeaux, et lorsque les Arabes de la deïra, ne voyant aucune colonne française dépasser la Moulouïa, se décidèrent à rejoindre leurs douars, iis les trouvèrent entièrement dévalisés. Le lendemain, Bou-Hamedi leur fit lever le camp et les dirigea du côté de Taza.
Un fait remarquable de cette expédition, ce fut la neutralité observée par les tribus marocaines pendant la marche de la colonne sur leur territoire. Elles étaient prévenues qu'on
n’avait contre elles aucune intention hostile ; qu’ainsi il ne tenait qu’à elles, de ne pas attirer sur leur pays les maux de la guerre, et elles n’avaient rien tenté contre la colonne expéditionnaire.
Le général Cavaignac, cependant, arrivé au bord de la Moulouïa avec sa.cavalerie, avait pensé qu’il n’était pas prudent de mettre cet obstacle entre sa colonne et lui ; il n’avait pas poussé plus loin ; il se remit immédiatement en route pour venir camper à Sidi-Mesba, sur le Kiss. La cavalerie était restée vingt-deux heures à cheval.
Après deux jours de repos en ce lieu, la colonne se dirigea sur Djemmaa-Ghazouat, suivant la route qu’avait prise, cinq mois avant, le colonel Montagnac, avec son héroïque bataillon. G était la première fois, depuis cette grande catastrophe, qu'une troupe française allait voir le théâtre d’un combat impérissable dans les fastes de l’armée d’Afrique. L’émotion qu’éprouva la colonne française en approchant de ce lieu se comprend plus aisément qu’elle ne peut se décrire. Au pied d’un mamelon, elle trouva les cadavres des soldats qui avaient tous péri victimes de la trahison. On pouvait encore lire sur le sol l’histoire de tous les détails de ce combat. Un carré régulier de soldats montrait le carré qui s’était fait tuer un contre vingt, et au milieu duquel était mort l’intrépide Montagnac, criant à sa troupe, pour dernier adieu, de mourir comme lui plutôt que de se rendre. A côté, une longue ligne d’ossements, qui s’arrêtait aux pieds d’une colline, représentait la charge du 2® hussards qui, sous les ordres du brave Cognord, s’étaient jetés tête baissée soixante contre trois mille ! Tous ces cadavres ne pouvaient se compter que par les colonnes vertébrales : sur toute la masse on ne trouva que trois crânes. On verra, plus loin, à quel hideux trophée les Arabes avaient réservé les autres.
Par les ordres du général Cavaignac, tous ces ossements furent recueillis avec un soin religieux. Puis la cavalerie défila par pelotons au pied de la fosse où ils avaient été déposés, et le feu successif des bataillons d'infanterie rendit les derniers honneurs aux restes de tant de braves.
Aune lieue plus loin, la colonne salua de ses acclamatious le marabout de Sidi-Brahim, et tout le monde s’y précipita, cherchant avec anxiété sur les murs, les traces de la défense mémorable du capitaine Géreaux. On n’y vit que du sang.... Seulement, dans un coin de la muraille, on découvrit, écrite au crayon, cette simple date : Vingt-six septembre i84-5...
Profitant de l’entrée en campagne de celte colonne , le général Cavaignac avait projeté une expédition au midi de Sebdou dans le désert d’Angad , jusque sur la ligne des puits. Elle était dirigée contre les Ouled-eLNarh qui envoyaient fréquemment des partis de leurs cavaliers dans finlérieur de la province, pour piller les tribus paisibles , intercepter les routes- et troubler les marchés. Le général les surprit, et une razzia considérable fut déjà un premier châtiment.
Les Ouled-el-Narh avaient à leur tête un nouveau schérif, un de ces fanatiques dont l’Algérie abonde , qui se qualifiait de sultan. Il se nommait Mohammed-ben- Abdallah-el-Sid-el- Fedel. Après l’échec qu’il venait de recevoir, El-Sid-el-Fcdel s’était rejeté vers le Ras>el-Aïn dans Missouin. Les tribus émigrées dans cette plaine, qui appartient au Maroc, n’avaient pas tardé à se réunir à lui. Il avait dès lors pénétré sur le territoire français, traînant à sa suite non-seulement les Ouled-Belaghr, les Ouled-Methas et d’autres tribus, mais encore bon nombre de cavaliers du Maroc. Se croyant invincible avec toutes ces forces, il écrivit au général Cavaignac la lettre suivante^ dont la traduction ne peut rendre qu’en partie l’étrangeté.
Mohammed-Ben-Abdallah [Sid-el-Fadel) au général Cavaignac,
« Louange au Dieu unique. Personne ne lui est associé.
« Du serviteur de son Dieu, Mohammed-ben-Abdallah au chef français, salut sur quiconque suit la vraie voie.
« Sachez que Dieu m’a envoyé vers vous, et vers tous ceux qui sont dans l’erreur sur la terre. Je vous dis que Dieu vous a ordonné de dire : Il n’y a d’autre Dieu que Dieu, et Mo-
hammed est son prophète. N admettez pas d’autre religion, parce que Dieu n'admet d'autre religion si ce n’est l’islamisme.
« Le Très-Haut dit : Dieu n’admet que la religion musulmane, si vous dites, nous sommes dans le vrai, et nous n’avons plus besoin de Mohammed ; le Très-Haut a dit, et son dire est très-vrai ; que le juif dise au chrétien qu’il est athée, et réciproquement, la vérité pour tous deux serait de témoigner en faveur du prophète Mohammed.
c( Cessez de commettre 1 injustice et le désordre, Dieu ne l’aime pas. Sachez qu’il m a envoyé pour que vous vous soumettiez à moi. Il a dit : Soumetlez-vous à moi et à mon envoyé.
c< Vous savez qu’il doit venir un homme qui régnera à la fin du temps. Cet homme , c'est moi , Mohammed envové par Dieu et choisi parmi les plus saints de la suite du prophète. Je suis l’image de celui qui est sorti du souffle de Dieu.
« Je suis l’image de Notre-Seigneur Jésus. Je suis Jésus ressuscité, ainsi que tout le monde le sait, croyant à Dieu et à son prophète. Si vous ne croyez pas les paroles que je vous dis en son nom, vous vous en repentirez, aussi sûr comme il n’y a qu’un Dieu au ciel qui a le pouvoir de tout faire.
et Salut. »
El-Sid-el-Fadel, convaincu par le silence du général Cavaignac, qu’il n’était pas disposé à le reconnaître pour ce qu’il prétendait être, marcha sur Tlemcen pour y faire son entrée, promettant aux troupes qui le suivaient que son souffle seul suffirait pour renverser les bataillons français. Ses troupes le crurent. Dans le combat qui s’engagea, elles se laissaient dépasser par les premiers escadrons sans faire résistance, attendant toujours que le nouveau sultan abymât de son souffle seul les légions françaises comme il l’avait promis. Dans cette incroyable fascination, on ne sait ce qui doit le plus étonner, des promesses de ce charlatan fanatique, ou de la
crédulité des misérables populations qu’il entraînait à leur perte. En effet, le général Cavaignac marcha à lui, l’aperçut du haut du plateau de Terni avec 7 à 800 chevaux et 1 ,200 fantassins, le joignit du côté d'Afr, l’attaqua, le battit et le mit dans une déroute complète. On n’en a plus entendu parier depuis lors.
Cette double expédition, sur la Moulouïa et dans le désert d'Angad, acheva d établir l’ordre et la paix dans la province d'Oran, où le lieutenant général Lamoricière avait, depuis cinq mois, déployé dans ce but tant de vigueur et d'activité. D’autre part, Bou Hamedi, qui commandait la de’ira d'Abdel-Kader, refoulé du côtédeTaza, n’était plus en mesure de se porter rapidement, comme il avait fait jusqu’alors, dans le sahel d Oran ou de Tlemcen, et d’y continuer ses incursions et ses vols de façon à fatiguer sans relâche les tribus soumises et à les forcer ainsi à reconnaître l’impuissance de la protection française.
Ces échecs successifs, en ruinant les affaires d’Abd-el*Kader en Algérie, jetaient une grande fermentation dans sa deïra. A cette époque déjà, elle était divisée en deux portions. L’une, qu’on appelait la deïra d'El-Hadj- Abd-el Kader, s’élait dirigée du côté de Garet ; l’autre portion, qu on appelait la deïra de BoU'Hamedi était dans le pays des Ouled-Stoult à Assi- Bercan (les puits de Bercan). Avec cette dernière, étaient les prisonniers français dont nous aurons bientôt à raconter le triste sort: Garet est du côté delà mer dans le pays des Guelaïa ; Assi-Bercan est au sud-est, à une journée de marche de Garet.
L’état de cette deïra devenait chaque jour plus précaire et plus misérable. Les défections, surtout parmi les tribus récemment émigrées, y étaient fréquentes ; la tribu des Hazedjz, le douar d'El-Maïcka, étaient arrivés à Ain-Temouschen sur le territoire français ; d’autres auraient suivi leur exemple si elles n’avaient eu à craindre d être arrêtées par la tribu turbulente et dangereuse des Beni-Senassen du Maroc qui s était faite l’auxiliaire d'Abd-el-Kader pour empêcher la fuite des tribus que lui ou son kalifa avait forcé d émigrer. En
même temps, la grande tribu des Beni-Ama avait quitté la deïra au nombre de 300 chevaux avec tous ses troupeaux et s^s tentes. Bou-Hamedi s’était mis à sa poursuite ; mais, à Za, point d étape situé entre Taza et la Moulouïa, il trouva les Kabyles de la contrée réunis en armes et le fils deMuleï- Abd-er-Rhaman lui-même, Mohammed-Segris, venus de ïaza au-devant des Beni-Ama. Bou-Hamedi fut forcé de renoncer à sa poursuite, et de retourner à la deïra.
Peu de jours après, Sidi-Ben-Abho, caïd du Rif, l’homme le plus influent de cette contrée, se rendit du côté de Glaya, à Souk-el-Arba, et il fit crier dans le grand marché de toutes CCS tribus qu’il allait faire sortir la deïra du territoire marO' cain. Il avait ordonné aux tribus d’acheter des armes et des chevaux. Ce grand bruit n'avait probablement pour objet que d épouvanter les gens de la deïra, et de leur faire quitter le pays par la crainte, J sans être obligé d employer la force; mais nous avons dû le rapporter, parce queloutes cescirconstances ont influé d une manière déploiab.e mjt le massacre des pri* souniers français.
Pendant longtemps, on avait eu peu de nouvelles de ces 2 à 300 malheureux gémissant dans les fers des Arabes. Un d'entre eux, rentré à Djemmaa-Ghazouat, après cinq mois de captivité, donna les tristes détails suivants (1).
(1) C’est le chasseur Bernard, carabinier au s® bataillon des chasseurs d’Orléans.
Traîné à la suite de la deïra d’Abd-el*Kader dans le Maroc avec les autres prisonniers du mois de septembre, il était parvenu à s’évader; mais la surveillance continue exercée par les Arabes lui offrait peu d’occasions de mettre ce projet à exécution. L’apparition de la colonne du général Cavaignac, sur les bords de la Moulouïa, jeta le trouble dans la deïra. Bernard et un soldat du train profitèrent de la levée subite du camp arabe, et se cachèrent jusqu’à la nuit; ils gagnèrent la Moulouïa qu’il fallut traverser à la nage. Elle était alors rapide, profonde, et n’avait pas moins de cent pas de large. Bernard était bon nageur ; mais son camarade, moins vigoureux que lui, faillit périr. Bernard le sauva; mais ce dévouement, malheureusement inutile, puis lue le soldat du train fut tué le lendemain, fit perdre à Bernard un couteau et quelques galettes d’orge dont il s’était muni pour son évasion. Le jour, il se cachait dans les broussailles ou sous les rochers, et marchait toute la nuit. Il mit cinq jours pour faire les
Après le combat du 23 septembre, où succombèrent le colonel Montagnac et 300 soldats ou cavaliers, et où furent faits des prisonniers, les Arabes pénétrèrent dans le centre du carré où était le corps du colonel Montagnac. Son cadavre fut réduit en lambeaux à coups de fusil et de yatagan, puis sa tête coupée. Les Arabes coupèrent ensuite toutes les têtes des autres officiers et soldats tués. Heureusement cet acte d'une lâche barbarie ne s’exécutait que sur des cadavres, car tous avaient combattu jusqu’à leur dernier souffle. Mais ce n’était encore là que le premier acte de ce drame; il en restait un autre qui ne devait être ni moins lâche ni moins barbare. Les prisonniers furent condamnés à porter jusqu’à la deïra d’Abd-el-Kader ces têtes qu’on avait enduites de miel pour les conserver. Ceux qui refusaient de s’acquitter de ce triste et pieux office y étaient forcés à grands coups de bâton. C’est ainsi que deux cents cinquante têtes environ furent transportées à la deïra; là, elles furent rangées en demicercle, la face tournée vers l’Orient. Les malheureux prisonniers qui ne savaient pas donner aux têtes la position exactement indiquée étaient impitoyablement frappés; puis, par ordre d’Abd-el-Kader et sous ses yeux, en présence des prisonniers, tous les Arabes se livrèrent à une horrible fantasia autour des restes mutilés de ces braves qui s’étaierit battus 400 contre 6,000.
Quelques jours après, ces deux cents cinquante têtes furent envoyées à l’empereur de Maroc par Abd-el-Kader, qui lui fit dire : « Vois ta faiblesse contre les Français dans la bataille « d’isly; ta puissante armée a été massacré ou a disparu... « J’ai su où ils étaient; je suis arrivé et j’ai détruit tout ce c( que j’ai vu. » Muley-Abd-er-Rhaman répondit à i’ex-émir : « Tu n’as pu couper autant de têtes aux Français que par un « acte de brigandage ou de trahison. Qu’ Allah te pardonne! »
Abd-el-Kader, cependant, avait donné ostensiblement ordre que les prisonniers, les officiers surtout, fussent bien
trente lieues qui séparaient la deïra de Djemmaa-Ghazouat, se nourrissant d’herbes et d’asperges sauvages. Enfin, il arriva sain et sauf, mais à moitié fou de bonheur ou par suite de souffrances et de privations.
traités; mais il est douteux qu’il n’ait pas laissé d autres instructions; car, pour toute nourriture, tous ne recevaient qu’une ration d’orge; ils s’étaient construits un four pour se faire des galettes. Comme ils partageaient tout, l’industrie ou le travail pénible de quelques uns adoucit la position commune. Ils n’avaient pas assez d’éloges à donner au commandant Cognord, qui, de leur chef, était devenu leur ami, leur père ; qui en imposait à Bou-Hamedi lui-même, ce sanguinaire lieutenant qui, lors du départ des bords de la Moulou’ia, avait fait tuer six prisonniers qui ne pouvaient pas suivre. Ces malheureux étaient presque nus. Leur nourriture se composant presque exclusivement de galettes d’orge, ils étaient d’une maigreur effrayante. Abd-el-Kader n’avait voulu faire croire qu'à un semblant d’humanité, qui en a imposé jusqu à présent, mais qui paraît n'être ni dans son caractère ni dans ses actes.
On avait demandé au chasseur Bernard si les prisonniers avaient quelques moments de distraction. Il répondit ce qui suit, qu'on ne peut lire sans en être ému : « Le jour, « quand on nous laissait libre, nous nous livrions à une « foule de jeux que nous inventions pour abréger les ennuis « de notre captivité; nos officiers nous aidaient. Mais le soir, a sous nos mauvais gourbis d’alfa, que nous avons du court struire pour ne pas coucher sous le ciel, nous disions des « chansons du pays, des chansons de soldat. L’un de nous, « loustic quand même, et doué d’une jolie voix, nous chan- « tait quelquefois les Hirondelles, de Béranger, et je ne sais « comment ça se faisait, mais nous pleurions tous, le,chan- « leur compris, et il n’a jamais pu achever sa chanson. »
Tout le monde, en France, était préoccupé du sort de ces malheureux ; tous ceux qui connaissent le caractère des Arabes doutaient peu que, tôt ou tard, dans un jour de mécompte et de revers, ils ne se portassent à d’horribles extrémités. Le gouvernement n’était pas resté indifférent h ce sujet, ce qui est d’autant plus digne de remarque, que, par une singulière combinaison, chaque ministère ayant sa part dans les affaires de l’Algérie, chaque ministre se reposant sur son collègue du
soin de sauver ces prisonniers, il était probable qu’aucun d’eux ne s’en occuperait. Il n’en fut pas ainsi. Le ministre des affaires étrangères avait mis trois moyens en jeu pour les délivrer : des tentatives de force, des tentatives de négociations, et des moyens indirects.
Le premier consistait en une opération sur la deïra, la surprendre, lui arracher les prisonniers. Le général Cavaignac avait essayé de ce moyen, et avait échoué.
Le second était d’atteindre ce but au moyen de négociations, par l’intervention de l’empereur du Maroc, qui, une fois déjà, avait arraché à Abd-'Cl-Kader des prisonniers français, comme ayant le droit de les revendiquer, puisqu’ils étaient sur son territoire, et qu’il avait ensuite rendus à la France.
Le troisième était au moyen d’argent employé par des voies indirectes, par des négociations cachées et volontaires. Des propositions avaient été faites, dans ce sens, au ministre des affaires étrangères, par des hommes qui avaient eu, avant, avec Abd ebKader, des relations intimes, et qui pouvaient dans ce moment devenir utiles à la France.
Pendant qu'on s'occupait simultanément de ces moyens, le maréchal Bugeaud reçut d’Abd-el-Kader une ouverture d’échange des prisonniers. Convaincu, par d’autres précédents de ce genre, que la proposition n’était pas sérieuse et sincère; qu’elle n’avait pour objet véritable que de faire croire à des négociations, à des commencements de paix entre la France et lui; qu’une telle croyance ne pourrait qu’aggraver et prolonger la guerre; que le résultat le plus immédiat, surtout d'une telle situation, pourrait être le soulèvement et l'insurreclion de la Kabylie, au profit d’Abd-el-Rader, le maréchal refusa.
Ce triste incident coïncida précisément avec le travail que faisait Ahd-el-Kader pour se donner de grandes apparences de forces, pour faire croire qu’il pesait puissamment dans la balance, et que la France comptait beaucoup avec lui en ce moment.
Puis, la misère devenait terrible dans les troupes de la deïra,
et produisait des désertions fréquentes, depuis que les Marocains se refusaient à leur vendre des grains. En effet, on ne leur donnait point d'argent en échange de leurs denrées, mais un papier-monnaie portant le cachet de l'émir. Celte espèce de valeur, acceptée d’abord, s’était maintenue tant que les populations marocaines avaient cru au succès d’Abdel-Kader. Mais, insensiblement, la vérité s’était fait jour, et l'arrivée de Mustapha-bemTami avait levé tous les doutes. Le papier était tombé tout-à-coup dans un discrédit complet, et l’existence de la deïra était devenue, en quelque sorte, impossible. An 27 avril, il n’y avait guère plus de cent tentes, savoir : quarante tentes des Hachem, vingt tentes de Bou Hamedi, cinquante tentes des tribus ; il y avait cent cavaliers réguliers. Toutes ces causes réunies, jointes aux mesures prises, soit sur la frontière, soit par l’empereur du Maroc lui-même, contr^adeïra, avaient puissamment contribué à sa dispersion, à sa dissolution, et c'est en se dispersant, en se dissolvant; c’est en la voyant chaque jour réduite à une situation plus faible et plus précaire; en se voyant poursuivi, battu, sans ressources, et enlever la dernière sur laquelle il comptait, et qui pouvait produire, parmi ses partisans, un grand effet moral, qu’Abd-el-Rader prit une terrible et sauvage résolution, l’égorgement des 280 prisonniers français.
Voici le récit du seul d’entre eux qui, à la date du juillet 1846, était parvenu à échapper à ce massacre. C’était le nommé Guillaume Rolland, clairon à la 2® compagnie du 8® bataillon des chasseurs d Orléans. Nous ne changerons rien aux expressions de cette relation si pleine de simplicité et d’intérêt.
« La deïra était campée à environ trois lieues de la Moulou'ia. Les prisonniers, établis sur le bord de la rivière, occupaient une vingtaine de gourbis au milieu du camp de fantassins réguliers, dont le nombre, d’abord de 500 environ, avait progressivement fort diminué. Ils étaient répartis aussi dans des gourbis, par bandes de cinq ou six. Le camp était clos par une enceinte de broussailles fort élevée, dans la-
quelle on avait ménagé deux passages. De cette manière, la garde était plus facile.
« Le 27 avril, vers deux ou trois heures de l’après-midi, il est arrivé une lettre d’Abd-el-Kader ; ensuite trois cavaliers sont venus à notre camp pour chercher les officiers de la part de Mustapha-ben-Tami. Us les ont conduits à la deïra, sous le prétexte de les faire assister à une fête chez lekalifa.
« A l’entrée de la nuit, les autres prisonniers ont été réunis sur un rang. On nous avait donné l’ordre d’apporter tous nos effets avec nous. Quand nous avons été ainsi rassemblés, les fantassins réguliers sont venus. On nous a séparé pour nous conduire dans leurs gourbis ; nous étions sept, pris par les habitants de chaque gourbi ; ils nous firent entrer ensemble dans le même gourbi. Je dis à mes camarades qu il y aurait quelque chose pendant la nuit, de ne pas dormir, de nous tenir prêts à nous défendre si Ton voulait nous tuer. J’avais un couteau français, que j’avais trouvé sur les bords de la Moulouia trois jours auparavant. En entrant dans la cabane, j'avais trouvé une faucille; je l'avais donnée à un de mes camarades. « Au moindre bruit, leur avais-je dit, je sortirai le premier, vous me suivrez. »
« Vers minuit, les soldats d'Abd-cl-Kader poussent un cri : c’était le signal. Je sors le premier ; je rencontre un régulier, je lui donne un coup de couteau dans la poitrine ; il tombe, je saute dans l’enceinte de buissons et je roule par terre. Pendant que j'étais à me débarrasser, des soldats arrivent cherchant à me prendre ; ma casaque était en mauvais état, elle reste entre leurs mains : je m échappe en chemise; dans un ravin, à cent mètres du camp, une embuscade tire sur moi : une balle m’a blessé légèrement à la jambe droite, je continue à fuir : je monte sur une colline, et je m assieds pour voir si quelqu’un de mes camarades pourrait me rejoindre.
« En me tournant vers le camp, j'entendais les cris des prisonniers et des soldats d’Abd-el-Kader; les coups de fusil ont duré plus d’une demi-heure. Mes camarades ont
dû se défendre si j’en juge par le bruit que j’ai entendu.
c( Pour échapper au massacre dans les gourbis des réguliers, plusieurs prisonniers s’étaient réfugiés dans nos gourbis, au milieu du camp : pour les en chasser, on y mit le feu ; on les tuait à coups de fusil au fur et à mesure qu’iis sortaient.
« Voyant que personne ne me rejoignait, j'ai franchi la Moulouïa, j’ai marché pendant trois nuits : je me cachais le jour. Le troisième jour, vers trois ou quatre heures, le tonnerre a grondé : il a tombé de la pluie, il faisait un vent qui coupait les broussailles ; j’ai continué à marcher ; j'étais presque nu, je souffrais, je pensais que j'en aurais encore pour deux ou trois heures, j’ai voulu en finir : je me suis dirigé vers un village marocain , j’y suis arrivé avant la tombée de la nuit. A l’entrée du village, j’ai rencontré des femmes qui venaient de puiser de l’eau : en me voyant, elles ont pris la fuite en poussant des cris. A l’extrémité d’une petite rue, j’ai aperçu un jeune homme d’une vingtaine d’années : en me voyant, il a tiré un poignard pour me tuer.
« Je voulais mourir : je me suis avancé vers lui. Je m’étais approché jusqu’à trois ou quatre pas. Un autre homme, sorti d’une terrasse voisine, retint le bras du jeune homme. Alors il m’amena chez lui , me fit chauffer pendant deux ou trois minutes ; puis il me conduisit dans sa case. Là , il m’a attaché les pieds et les mains et a jeté sur moi une couverture de cheval. Voyant cela, je ne disais rien : je voyais que je n avais pas longtemps à souffrir. Je vois le Marocain se préparer à se coucher; alors, croyant qu’il allait me faire souffrir et me tuer après , je lui fis signe de m’expédier sans torture. 11 me dit qu'il ne me tuerait pas. Je passai la nuit comme je pus. Au matin, il vint me détacher. J’ai passé sept jours chez lui , il ne me laissait pas sortir, parce qu’il y avait dans le village des gens qui voulaient me tuer.
« Le septième jour, est arrivé un homme qui m’a acheté deux douros. Celui-ci m’a fait partir la nuit pour me conduire dans sa maison. En arrivant , il m’a donné un ha’ik et un burnous. Il m’a gardé dix jours. Le dixième jour, il m’a conduit chez
un de ses parents qui est dans un village marocain , à un jour de marche de Lalla-Maghrnia. Nous sommes venus par les montagnes de Nedroma. J’avais dit à mon premier patron qu’il aurait de l’argent s’il me rendait aux Français ; je pense que c'est ce qui a donné au second l'idée de me ramener à Lalla-Maghrnia. Nous étions, à la deïra, 280. On m’a dit qu’il y a encore deux de mes camarades dans d’autres villages marocains. »
Telle fut la relation du clairon Rolland sur l’égorgement du 27 avril.
A un mois d’intervalle, la province de Constantine, où rien de pareil ne s’était encore produit , était le théâtre d’un nouveau désastre, moins considérable heureusement , mais non moins douloureux. En voici les détails :
Le général Randon, se trouvant en expédition contre les Nemenchas, dans les environs de Batna, jugea nécessaire, avant d’entrer dans les montagnes, d’évacuer sur Guelma les malades qui auraient pu manquer de soins, et dont la présence eût alourdi sa colonne. Après avoir formé, pour les escortes, un petit convoi sous la conduite du caïd Ben-Jhac, il se mit en marche le 31 mai.
Chez les Ouled-Yaya, où le convoi devait arriver le lendemain, un prétendu scheriff, Moulaye-Mohammed, qui avait déjà fomenté des insurrections ailleurs, avait fait croire aux Kabyles que Tebessa avait été saccagé, et que le général Randon, ayant eu un engagement malheureux, évacuait ses blessés. Par ce trait mensonger, il était parvenu à échauffer les têtes et à faire adopter de sinistres projets qui ne tardèrent malheureusement pas à être mis à exécution.
En effet, le convoi, arrivé près des gorges des montanges du Deïr, devait passer la nuit dans un des douars marabouts des Ouled-Yaya. Les Arabes firent de grandes démonstrations d’amitié aux Français, et tous se disputèrent l’honneur de les recevoir sous leurs tentes. Ils furent disposés deux à deux dans chaque rhimâh (tente). Et, à peine la nuit étaitelle venue, que les Arabes de cette même tribu, entrant en armes sous les tentes offertes avec des apparences aussi bien-
veillantes, se ruèrent sur les malheureux malades et en firent une horrible boucherie. Un seul était parvenu à s’échapper: c’était un lieutenant de spahis nommé Hammaioui. Ayant contenu les assassins par des actes multipliés de courage, il avait pu sortir de la tente avec ses armes. Ayant trouvé un cheval sellé, il s était mis à fuir en résistant à ceux qui le poursuivaient. Sorti de ce danger, mais gravement blessé ainsi que son cheval, il avait pu se traîner jusqu'à un autre douar où il avait demandé l'hospitalité ; là, on l'avait assommé à coups de pierres !
Dès que le général Randon eut appris les détails de cet égorgement, il atteignit, par une marche rapide, les Ouled- Yaya, sur un des coteaux du De'ir, nommé Ras-el-Soltan. L’exaspération des Français était telle, que, à la vue de ces égorgeurs, ils s’élancèrent au pas de course sur des rochers réputés inaccessibles. Terrifiés de tant d’audacieuse bravoure, les Ouled-Yaya n’essayèrent même pas de résister, ils prirent lâchement la fuite. Mais, tournés sur tous les points, relancés sur toutes les crêtes, hommes, femmes, enfants, tout fut massacré pour venger les Français dont le sang était tiède encore.
Ces divers égorgements, arrivés presque coup sur coup, firent en France une pénible et douloureuse impression. Dans la plupart de ces douleurs, il y eut même de la colère, bien naturelle en cette circonstance, et, à la tribune delà Chambre des Députés, un membre, M. Mauguin, rappela, à ce sujet, la mort du matelot anglais torturé par des croiseurs espagnols : « Cette victime, dit l'orateur, mourut en disant : Je lègue mon « ame à Dieu et ma vengeance à ma patrie. « Mais pour les « victimes dont nous déplorons la perte, ce n’est pas une ame, < une vengeance seulement que la France doit exercer, mais « trois cents âmes léguées à Dieu, trois cents vengeances « léguées au pays 1
Il eût infiniment mieux valu agir en Algérie de manière à ne pas amener ces terribles nécessités. L’humanité en souffre, , et il est douteux que la politique y gagne.
Du reste , ces terribles catastrophes , celle du 27 avril sur-
tout, paraissent avoir été l’expression sauvage d’un désespoir aux abois. En effet, après cette si violente secousse qui avait duré sept' mois, la domination française paraît, plus que jamais, assurée en Algérie. Des tribus kabyles, qui, loin d'avoir jamais reconnu la domination des Turcs ou de tout autre , se faisaient payer le passage sur leur territoire , ont fait leur soumission à la France. Le Dahra a été tout-à-fait pacifié. Toutes les tribus du sud , ordinairement si favorables à Abdel- Kadcr, ont fait des demandes significatives auprès du général Cavaignac. La majeure partie des tribus émigrées étaient rentrées par Saida; les autres étaient au moment de rentrer par Bel Abhis. Les amendes infligées à toutes avaient produit des valeurs considérables et rentraient sans difficulté.
Quant à Abd-el-Kader, le colonel Renaud avait retrouvé ses traces à Arba , au moment où les bagages de l’ex-émir venaient de se mettre en route, et , où lui-même s’éloignait avec plusieurs cavaliers. La chasse qu'il fut possible de lui donner après l’extrême fatigue d’une marche forcée et au milieu d’un violent orage , eut peu de résultat. Mais, le lendemain , ou plutôt dans la nuit, le colonel Renaud, ayant organisé une petite colonne des plus dispos d’entre ses soldats, s’était mis en marche , suivant l’ennemi à la trace de ses feux encore fumants et avait pu l’atteindre à Chelalla , après avoir parcouru quatorze lieues. La cavalerie se lança à la poursuite d’Abd-el-Kader ; mais l’ex-émir, abandonnant la ville avec désordre et précipitation , fut chercher un refuge dans le Sahara marocain , suivi seulement de quelques réguliers.
Telle était la situation militaire de l’Algérie au premier juillet 1846. La situation civile en était, à peu de choses près, au même point où nous l’avons laissée au chapitre xvii de ia première édition de cette Histoire.
TABLE DES MATIÈRES