DE DIEU
7'raité conclu entre les plénipotentiaires de l'empereur des Français et des possesseurs de l'empire de l'Algérie, et de l'empereur du Maroc, de Suz, de Fez et des possessions de l'empire d' Occident,
Les deux empereurs, animés d’un égal désir de consolider la paix heureusement rétablie entre eux, et voulant, pour cela, régler d’une manière definitive l’exécution de l’article 5
du traité du 10 septembre de Fan de grâce 1844 (24 cha’ban de Tan 1260 de l’hégire),
Ont nommé pour leurs commissaires plénipotentiaires, à l’effet de procéder à la fixation exacte et définitive de la limite de souveraineté entre les deux pays, savoir :
L’empereur des Français, le sieur Aristide-Isidore, comte Delarue, maréchal-de-camp dans ses armées, commandeur de l’ordre impérial de la Légion-d’Honneur, commandeur de l’ordre d’Isabelle la catholique et chevalier de deuxième classe de l’ordre de Saint-Ferdinand d’Espagne;
L’empereur du Maroc, le Sid Ahmida-Ben-Âli-el-Sudjâaï, gouverneur d’une des provinces de l’empire ;
Lesquels, après s’être réciproquement communiqué leurs pleins pouvoirs, sont convenus des articles suivants, dans le but du mutuel avantage des deux pays et d’ajouter aux liens d’amitié qui les unissent :
Art. Les deux plénipotentiaires sont convenus que les limites qui existaient autrefois entre le Maroc et la Turquie resteraient les mêmes entre l’Algérie et le Maroc. Aucun des deux empereurs ne dépassera la limite de l’autre; aucun d’eux n’élevera à l’avenir de nouvelles constructions sur le tracé de la limite ; elle ne sera pas désignée par des pierres. Elle restera, en un mot, telle qu’elle existait entre les deux pays avant la conquête de l’empire d’Algérie par les Français.
2. Les plénipotentiaires ont tracé la limite au moyen des lieux par lesquels elle passe et touchant lesquels ils sont tombés d’accord, en sorte que cette limite est devenue aussi claire et aussi évidente que le serait une ligne tracée.
Ce qui est à l’est de cette ligne frontière appartient à l’empire d’Algérie.
Tout ce qui est à l’ouest appartient à l’empire du Maroc.
3. La désignation du commencement de la limite et des lieux par lesquels elle passe est ainsi qu’il suit : cette ligne commence à l’embouchure de l’oued (c’est-à-dire cour d’eau) Adjeroud dans la mer; elle remonte avec ce cours d’eau jusqu’au gué où il prend le nom de Kis; mais elle remonte encore le même cours d’eau jusqu’à la source qui est nommée
Ras-el-Âïoun, et qui se trouve au pied des trois collines por^ tant le nom de Menasseb-Kis, lesquelles, par leur situation à Test de Foued, appartiennent à TAlgérie. De Ras-el-Aïoun, cette même ligne remonte sur la crête des montagnes avoisinantes jusqu’à ce qu’elle arrive à Drâ-el-Doum; puis elle descend dans la plaine nommée EUÂoudj. De là, elle se dirige à peu près en ligne droite sur Haouch-Sidi-Âïêd. Toutefois le Haouch lui-même reste à cinq cents coudées (deux cent cinquante mètres) environ, du côté de l’est, dans les limites algériennes. DeHaouch-Sidi-Âïed, elle va sur Djerf-el-Baroud, situé sur l’oued Bou-Naïm ; de là, elle arrive à Kerbour-Sidi- Hamza; de Kerkour-Sidi-Hamza à Zoudj-el-Beghal ; puis longeant à gauche le pays des Ouled-Ali-ben-Talha jusqu’à Sidi-Zahir, qui est sur le territoire algérien, elle remonte sur la grande route jusqu’à Ain-Takbalet, qui se trouve entre l’oued Bou-Erda et les deux oliviers nommés el-Toumiet, qui sont sur le territoire marocain. De Aïn-Takbalet , elle remonte avec l’oued Roubban jusqu’à Ros-Aslour ; elle suit audelà le Kef, en laissant à l’est le marabout de Sidi-Abd-Allah-Ben-Mehammed-el-Hamlili ; puis, après s’être dirigée vers l’ouest, en suivant le col de El-Mechêmiche, elle va en ligne droite jusqu’au marabout de Sidi-Aissa, qui est à la fin de la plaine de Missiouin. Ce marabout et ses dépendances sont sur le territoire algérien. De là, elle court vers le sud jusqu’à Koudiet-el-Debbah , colline située sur la limite extrême dii Tell (c’est-à-dire le pays cultivé). De là, elle prend la direction sud jusqu’à Kbeneg-el-Halda , d’oîi elle marche sur Tenïet-el-Sassi, col dont la jouissance appartient aux deux empires.
Pour établir plus nettement la délimitation à partir de la mer jusqu’au commencement du désert, il ne faut point omettre de faire mention, et du terrain qui touche immédiatement à l’est la ligne sus désignée, et du nom des tribus qui y sont établies.
A partir de la mer, les premiers territoires et tribus sont ceux des Beni-Mengouche-Tahta et des Aâttïa. Ces deux tribus se composent de sujets marocains qui sont venus habiter
sur le territoire de TAlgérie, par suite de graves dissentiments soulevés entre eux et leurs frères du Maroc. Ils s’en séparèrent à la suite de ces discussions, et vinrent chercher un refuge sur la terre qu’ils occupent aujourd’hui, et dont ils n’ont pas cessé jusqu’à présent d’obtenir la jouissance du souverain de l’Algérie, moyennant une redevance annuelle.
Mais le commissaire plénipotentiaire de l’empereur des Français, voulant donner au représentant de l’empereur du Maroc une preuve de la générosité française et de sa disposition à resserrer l’amitié et entretenir les bonnes relations entre les deux états, a consenti au représentant marocain, à titre de don d’hospitalité, la remise de cette redevance annuelle (500 fr. pour chacune des deux tribus); de sorte que les deux tribus susnommées n’auront rien à payer, à aucun titre que ce soit , au gouvernement d’Alger, tant que la paix et la bonne intelligence dureront entre les deux empereurs des Français et du Maroc.
Après le territoire des Aâttïa, vient celui des Messirda, des Achâche, des Ouled-Mellouk, des Beni-Bou-Said, des Beni- Senous et des Ouled-el-Nahr. Ces six dernières tribus font partie de celles qui sont sous la domination de l’empire d’Alger.
Il est également nécessaire de mentionner le territoire qui touche immédiatement, à l’ouest, la ligne sus-désignée, et de nommer les tribus qui habitent sur ce territoire. A partir de la mer, le premier territoire et les premières tribus sont ceux des Ouled-Mansour-Rel-Trifa , ceux des Beni-Iznèssen , des Mezaouir, des Ouled-Ahmed-ben-Brahim, les Ouled-el-Abbês, des lOuled-Ali-ben-Talha, des Ouled-Azous , des Beni- Bou-Hambolm, des Beni-Hamlil et des Beni-Mathar-Rel- Ras-el-Aïn. Toutes ces tribus dépendent de l’empire du Maroc.
! 4. Dans le Sahra (désert), il n’y a pas de limite territo- |riale à établir entre les deux pays, puisque la terre ne se laboure pas et qu’elle sert de pacage aux Arabes des deuit empires qui viennent y camper pour y trouver les pâturages et les eaux qui leur sont nécessaires. Les deux souverains
exerceront de la manière qu’ils l’entendront toute la plénitude de leurs droits sur leurs sujets respectifs dans le Sahra. Et, toutefois., si l’un des deux souverains avait à procéder contre ses sujets, au moment où ces derniers seraient mêlés avec ceux de l’autre état , il procédera comme il l’entendra sur les siens, mais il s’abstiendra envers les sujets de Eautre gouvernement.
Ceux des Arabes qui dépendent de l’empire du Maroc sont : les M’béïa, les Beni-Guil, les Hamian-Djenba, les Eùmour- Sahra et les Ouled-Sidi-Cheikh-el-Gharaba.
Ceux des Arabes qui dépendent de l’Algérie sont : les Ouled-Sidi-el-Cheikli-el-Cheraga, et tous les Hamian, excepté les Hamian-Djenba susnommés.
5. Cet article est relatif à la désignation des kessours (villages du désert) des deux empires. Les deux souverains suivront, à ce sujet, l’ancienne coutume établie par le temps, et accorderont, par considération l’un pour l’autre, égards et bienveillance aux habitants de ses kessours.
Les kessours qui appartiennent au Maroc sont ceux de Yiche et de Figuigue.
Les kessours qui appartiennent à l’Algérie sont : Aïn-Safra , S’fissifa , Assla , ïieut, Chellala, El-Abiad et Bou-Semghoue.
6. Quant au pays qui est au sud des kessours des deux gouvernements, comme il n’y a pas d’eau, qu’il est inhabitable, et que c’est le désert proprement dit, la délimitation en serait superflue.
7. Tout individu qui se réfugiera d’un état dans l’autre ne sera pas rendu au gouvernement qu’il aura quitté , par celui auprès duquel il se sera réfugié , tant qu’il voudra y rester.
S’il voulait, au contraire, retourner sur le territoire de son gouvernement, les autorités du lieu où il se sera réfugié ne pourront apporter la moindre entrave à son départ. S’il veut rester, il se conformera aux lois du pays, et il trouvera protection et garantie pour sa personne et ses biens. Par cette clause, les deux souverains ont voulu se donner une marque de leur mutuelle considération.
n est bien entendu que le présent article ne concerne en rien les tribus : l’empire auquel elles appartiennent étant suffisamment établi dans les articles qui précèdent.
Il est notoire aussi que El-Hadj-Abd-el-Kader et tous ses partisans ne jouiront pas du bénéfice de cette convention, attendu que ce serait porter atteinte à l’article 4 du traité du 10 septembre de l’an 1844, tandis que l’intention formelle des hautes parties contractantes est de continuer à donner force et vigueur à cette stipulation, émanée de la volonté de leurs souverains, et dont l’accomplissement affermira l’amitié et assurera pour toujours la paix et les bons rapports entre les deux états.
Le présent traité, dressé en deux exemplaires, sera soumis à la ratification et au scel des deux empereurs, pour être ensuite fidèlement exécuté.
L’échange des ratifications aura lieu à Tanger, sitôt que faire se pourra.
En foi de quoi, les commissaires plénipotentiaires susnommés ont apposé au bas de chacun des exemplaires leurs signatures et leurs cachets.
Fait sur le territoire français voisin des limites, le 1 8 mars 1845 (9 de rabiâ-el-oouel 1261 de l’hégire). — Puisse Dieu améliorer cet état de choses dans le présent et dans le futur.
(L. S.) Signé le général comte Delarue.
(L. S.) Signé âmida-Ben-Ali.
L’armée d’Afrique, quoiqu’elle ^ fut préparée depuis longtemps, accueillit ce traité avec un sentiment pénible. Les généraux et les soldats qui faisaient depuis si longtemps une si rude guerre à Abd-el-Kader, avaient peine à comprendre qu’on eût laissé échapper une occasion si favorable de se débarrasser de cet insaisissable ennemi. Ils savaient par les récits de ceux qui avaient lu l’histoire des guerres de l’ancienne Afrique contre Rome, que tant que les chefs d’insurrection des populations africaines avaient été vivants, il y avait eu des trêves forcées plus ou moins longues, mais toujours rompues à la première occasion. Les guerres de Jugurta, de Tacfarinas, d’OEdemon, de Firmin, offraient ce caractère invariable et, dans
un pays où rien n’était changé que l’époque, on pouvait s’attendre que, dans quelques mois, Abd-el-Kader reparaîtrait, et qu’on aurait encore à combattre sans autre perspective peut-être que de voir stériliser, de nouveau, les plus brillants succès.
Elle avait encore un autre sujet de découragement ; le ministère était plus que jamais acharné à peupler l’Algérie d’employés et d’administrateurs : les millions, le sang de la France, semblaient n’être prodigués que pour accroître quelques influences ministérielles, pour satisfaire quelques cupides ambitions. En étendant ainsi sans nécessité l’administration civile, il était forcé de diminuer l’armée pour couvrir les dépenses de cette extension. Cette administration consommait et ne pouvait produire et, par son accroissement incessant, elle absorbait alors non-seulement la majeure part des produits de la colonie naissante, mais encore celle des crédits affectés au développement de cette même colonie; de sorte qu’en définitive, tout ce qui était utile et peu coûteux, tout ce qui assurait la sécurité, tout ce qui facilitait la production, tout ce qui l’amenait était diminué; et tout ce qui était inutile et dispendieux, tout ce qui absorbait les produits sans compensation, tout ce qui entravait le développement de la production, tout ce qui la compromettait, était augmenté. L’armée qui avait tout fait jusqu’alors, routes, canaux d’irrigation, dessèchements, constructions, défrichements, ne pouvait voir sans un sentiment d’inquiétude le fruit de tant de fatigues, de tant de sueurs, de tant d’efforts gaspillé en pure perte. Elle trouvait cependant une sorte de consolation dans l’espoir que le gouvernement, un jour mieux inspiré, ferait tourner au profit de la France ce qui, jusqu’alors, ne l’avait été qu’à celui de quelques sangsues publiques.
Ce qui la maintenait dans cet espoir, c’est que la sécurité régnait sur beaucoup de points, que la guerre portée au loin permettait de pousser avec activité les travaux de colonisation. En effet, à part quelques hostilités partielles qui se déclaraient de temps à autre et qui n’avaient rien de bien sérieux, tant par leur caractère que par l’influence restreinte des chefs $e-
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condairesqui les dirigeaient, TAlgérie était tranquille : Abdel-Kader était toujours dans le Maroc et ses partisans contenus ou soumis. Les esprits en Algérie s’occupaient plus de colonisation que de guerre.
Deux systèmes étaient alors en présence pour la réalisation du plan du gouvernement dont on a déjà vu un aperçu ; le maréchal Bugeaud avait le sien, le lieutenant-général Lamoricière en avait un autre : c’étaient deux système entièrement opposés. Le maréchal Bugeaud voulait la colonisation parcellaire de petites fermes de dix à douze hectares, concédées à des Européens avec de larges subventions fournies par l’État qui ferait ainsi principalement les frais de colonisation.
Le général Lamoricière, au contraire, pensait que la colonisation de l’Algérie devait être confiée à de grands capitalistes, que des populations européennes devaient renforcer le contingent] indigène pour arriver promptement à une bonne et productive exploitation du sol. Il repoussait l’action directe du gouvernement dans la colonisation ; mais il voulait néanmoins que celle-ci fut favorisée par une subvention destinée à assurer, pendant les premières années, une prime, un intérêt aux capitaux engagés. Pour réaliser ce plan, le général Lamoricière établissait la nécessité des grandes concessions, sauf ensuite à recourir aux divisions parcellaires. Pour appeler le capital sur la terre, le propriétaire, dès son établissement, devait avoir la faculté d’hypothéquer et d’aliéner le fonds.
Ainsi, dans les plans du maréchal Bugeaud, le gouvernement fournit les capitaux ; dans ceux du général Lamoricière, le gouvernement n’intervient que d’une manière indirecte pour assurer des primes et des intérêts à de grands capitalistes, qui choisiraient leurs exploitants et conserveraient la facilité] d’aliéner leurs concessions. Ce dernier système n’a rien de nouveau, c’est à peu choses près la reproduction de celui qui fut adopté en 1830, et qui eut des conséquences si désastreuses par l’introduction de la spéculation et de l’a-; giotage dans l’œuvre de la colonisation.
Voici, du reste, la reproduction des motifs que les auteu]^
de ces deux systèmes émettaient en faveur de leur opinion;
« Dans une circonstance à peu près semblable, disait le général Lamoricière, voici comment les choses se sont passées en France. Le propriétaire du sol fournissait les capitaux nécessaires pour les grands travaux. Il élevait les bâtiments, creusait les puits, faisait tout ou partie des clôtures ; une fois, suivant Texpression du pays, qu’on avait fondé un lieu, le colon, fermier ou métayer auquel on donnait d’ordinaire en cheptel le grain pour ses semences et une partie des animaux et instruments de labours, venait l’habiter avec son modeste capital, qui consistait en général qn bestiaux et engins aratoires, à ajouter à ceux que le propriétaire lui avait fournis, en menu bétail et en grains, pour vivre avec sa famille jusqu’à la récolte.
« Ces possesseurs de terres à défricher étaient en général ou de riches propriétaires riverains qui voulaient trouver un placement pour leurs avances, ou des capitalistes acquéreurs qui voulaient faire une spéculation.
« Que nous manque-t-il en Afrique ? (es capitaux nécessaires aux travaux de première installation que nous avons décrits. Nous avons vu beaucoup de familles, venues à leurs frais ou transportées par les soins du gouvernement, qui avaient à leur disposition les avances nécesssaires pour entrer comme fermiers ou métayers dans une exploitation fondée par un propriétaire, et qui, ne pouvant entreprendre elles-mêmes un travail au dessus de leurs forces et de leurs ressources, lont tombées dans la misère et sont allées redire en France que le laboureur ne pouvait encore trouver à vivre en Algérie : tant il est vrai que la population de la métropole s’est montrée plus aventureuse que ses capitaux. Elle avait répondu à l’appel qui lui avait été fait, elle avait eu confanee; mais le capital lui avait fait défaut : elle est restée dans l’impuissance. Aujourd’hui, c’est donc le capitaliste qu’il faut appeler. La population qui l’avait devancé le suivra, sans aucun doute; Quand la confiance sera établie, les capitaux viendront d'eux-^ mêmes ; mais pour hâter le jour où ils prendront cette direction, le seul moyen qui nous paraisse raisonnable et pmtica-
ble, c’est de leur assurer une prime pendant les premières années, ainsi que le fait le gouvernement toutes les fois qu’il juge important d’engager une partie des capitaux de l’industrie particulière dans une entreprise nouvelle, dont les chances ne sont pas encore bien connues des spéculateurs.
« Cette marche paraît incontestablement préférable à celle qui consisterait à employer directement les fonds de l’État et les agents dont il dispose pour réaliser les travaux qu’il s’agit d’entreprendre. La rapidité des résultats sera évidemment proportionelle aux capitaux employés, et, dans la méthode que nous proposons, l’État multipliera le travail fait, dans la proportion du capital à la prime d’encouragement qu’il conviendrait d’accorder.
« Sous le rapport de l’exécution les avantages ne sont pas moindres ; car, au lieu de tout faire par lui-même avec une nuée d’agents salariés, souvent incapables, quelquefois infidèles, l’État s’associe le travail et l’intelligence de tous les individus qui répondent à son appel, et dont chacun aura un intérêt direct à surveiller l’emploi de ses propres deniers. Enfin, quand les premières installations seront terminées, il laisse encore à ce même et puissant mobile, l’intérêt particulier, le soin de bien choisir les colons auxquels seront confiées les exploitations à diriger.
« En résumé, nous pensons que le meilleur moyen d’employer la subvention destinée par le gouvernement pour hâter rétablissement, sur le sol africain, d’une population européenne, c’est d’assurer une prime , un intérêt, pendant les premières années, au capital dont l’emploi sera constaté sur le sol, en travaux destinés à préparer la venue de la population qu’on veut attirer. Il est entendu que les dernières annuités, qui devraient être perçues par le capitaliste , ne lui seraient acquises que lorsque ses colons seraient établis. L’intérêt du capitaliste, devenu propriétaire, l’obligera à faire aux fermiers qu’il voudra appeler, des conditions qu’ils puissent accepter.
c< L’introduction de Faction du gouvernement entre le propriétaire et le fermier, pour stipuler telles ou telles clauses à T. II. 16
la charge de Tun ou de Tautre, multiplierait inutilement Tintervention administrative et produirait certainement plus dhnconvénients que d^avantages. Les meilleures garanties que rencontrera le fermier se trouveront dans le bas prix et dans la fertilité de la terre inculte qu’il pourra coloniser à son tour, lorsqu’il aura réalisé quelques épargnes.
« Mais, pour donner aux relations existant entre les contractants toute la suite et la solidité désirables, il est une condition essentielle à introduire.
« Pour appeler le capital sur la terre, il faut que, du moment où il commencera à s’y établir, son propriétaire puisse hypothéquer ou aliéner le fonds sur lequel il a placé son argent. Nous voudrions donc qu’une ordonnance royale disposât que, du moment où on a délivré une parcelle de terre à un particulier et qu’il y a commencé des travaux, il pût aliéner et hypothéquer le sol qui lui est concédé, à la seule condition que l’acheteur ou celui au profit duquel l’hypothèque a été frappée, dans le cas où il se trouverait substitué aux droits du premier possesseur, fût tenu d’accepter toutes les charges et obligations de ce dernier. »
Voici maintenant ce que répondait le maréchal Bugeaud.
« Le grand concessionnaire ne peut pas constituer des propriétaires de 10 à 12 hectares, tels qu’il nous les faut; il ne peut pas les presser sur le sol ainsi qu’ils doivent l’être pour créer la force de domination ; car il détruirait par Jà toutes ses espérances de fortune. Si vous lui donniez, en effet, 2,000 hectares de terres et qu’il y plaçât 200 familles, comme l’État les y placerait, il ne lui resterait plus rien. Il n’appellera donc, dans la plupart des cas, si vous le laissez à son libre arbitre, que des fermiers ou des métayers en petit nombre, c’est-à-dire des prolétaires qui, n’étant point attachés au pays par la propriété, s’éloigneront au premier danger sérieux ou chaque fois qu’ils seront mécontents de leur situation. Ce sera une sorte de lanterne magique où passeront successivement, et à distances assez rapprochées , des cultivateurs de toutes les nations. Mais nous disons mieux, et nous croyons pouvoir affirmer que les grands concessionnaires ne trouve-
ront des fermiers et des métayers qu’en très petit nombre et de la dernière espèce. La raison en est simple : en France et dans tous les pays de culture, les bons fermiers, les bons métayers ne manquent ni de fermes ni de métairies : on les recherclie, on se les arrache même. Pourquoi donc viendraientils en Afrique ? Les cultivateurs y viendront pour devenir propriétaires; mais ils n’y seront pas conduits par la perspective du prolétariat, attendu qu’en France, sans se déranger, sans s’exposer aux dangers du voyage et du climat, ils trouvent très facilement à travailler pour autrui ; mais admettons qu’il s’en présente : pourront-ils indemniser les capitalistes des sommes considérables que ceux-ci auront dépensées pour les installer et pour leur fournir tous les moyens de culture, ainsi que cela se pratique en France? Nous ne le pensons pas ; parce que, d’une part, les frais d’installation sont trop élevés en Afrique, et que de l’autre la fabrique agricole ne produit pas assez pour amortir le capital de l’établissement et paye? l’intérêt d’une somme beaucoup plus forte qu’elle ne le serait en Europe. Il est vrai que le métayer ou le fermier n’aurait pas besoin de rembourser le capital ; mais si ce sont des propriétaires qu’on a faits, et nous avons dit que c’est là ce que l’État doit exiger, ils seront tenus de payer l’intérêt et d’amortir le capital des sommes appliquées à leur établissement. Quiconque connaît un peu les difficultés de l’agriculture, les faibles produits qu’elle donne pour des travaux énormes, comprendra que cela n’est pas possible.
« Cette question est jugée par le simple examen de ce qui se passe en France. Les propriétaires sont obligés de tout créer, logements, bâtiments d’exploitation, plantations d’arbres, grandes préparations agricoles, etc., etc., et si l’on supputait ce qui a été mis en capitaux depuis cent ans dans la plupart des propriétés, on trouverait que la somme totale égale ou excède la valeur, actuelle de ces mêmes propriétés. C’est que la terre n’a généralement de valeur que celle qui lui est donnée par les capitaux et le travail appliqués avec intelligence. Aucun propriétaire n’a la prétention de reconquérir par le fermage, ou par la moitié des fruits que lui donne le
métayer, les dépenses qu’il a successivement faites pour son exploitation agricole. Il se contente des revenus à 3 ou 4 p. 0/0, quelquefois beaucoup moins, sans tenir compte des cas fortuits, comme grêle, gelée, incendie, etc., qui viennent encore réduire, d’une manière notable, la moyenne de ses revenus de vingt ans. »
Une pareille spéculation amenera-t-elle un grand nombre de capitalistes en Afrique, soit pour faire des métayers à moitié fruits, soit pour établir des fermiers, soit enfin pour créer des propriétaires qui auront à rembourser le capital et l’intérêt? Nous ne le croyons pas. Il pourra bien d’abord en venir quelques-uns qui, n’ayant pas d’expérience agricole, n’auront pas fait tous les calculs qui précèdent ; quelques autres qui, trouvant à se placer près d’une grande ville, spéculeront, d’après les progrès probables de la colonie, sur l’augmentation de la valeur des terres bien placées ; mais nous osons prédire qu’il ne s’en présentera qu’un petit nombre, même dans le rayon actuel de la colonisation. Il s’en présentera bien moins encore quand l’éloignement de la côte élevera les frais déjà si considérables de constructions et de travaux de tout genre...
« Toutes ces considérations et beaucoup d’autres qu’il serait trop long d’énumérer, nous font penser que l’État est le seul grand colonisateur; que l’œuvre est trop grande, trop hérissée d’obstacles pour que des particuliers et même des sociétés de capitalistes puissent la mener à bonne fin. Il y faut l’action de la nation tout entière, représentée par son gouvernement, à qui les Chambres voteront des fonds, dont il n’aura à demander ni le remnoursement ni l’intérêt. L’intérêt et l’amortissement se trouveront, pour la France, dans la solution de la question, dans la création d’un peuple nouveau qui lui paiera plus tard des impôts, dans les compensations politiques et commerciales que lui procurera la colonie quand elle aura suffisamment grandi.
« Nous nous attendons à ce qu’on nous oppose une vérité générale, à savoir, que le gouvernement est le plus mauvais entrepreneur des grands travaux publics et des grandes administrations, parce qu’il paie plus cher et qu’il est moins bien
servi que l’intérêt particulier. Mais lorsqu’il n’est pas possible de trouver d’autres entrepreneurs, il faut bien que le gouvernement exécute lui-même. C’est ce qui s’est vu bien des fois, et notamment pour certains canaux, certaines lignes de chemins de fer, et même pour les fortifications de Paris. En Afrique, il y a bien plus d’urgence encore à ce que le gouvernement se charge de la colonisation ; car, outre qu’il s’agit de la solution rapide d’une grande question politique, il a réellement dans les bras de son armée et dans son administration tout organisée, des moyens matériels qui n’existent nulle part ailleurs. L’armée est un admirable instrument de création, d’abord par son organisation et sa discipline, qui permettent d’en disposer à toute heure, dans toute circonstance et en tous lieux ; ensuite par ses bras nombreux et à bon marché que le budget le plus considérable ne pourrait se procurer dans les mêmes proportions. Par ces causes réunies, il arrive qu’ici le gouvernement se trouve à la fois le seul et le meilleur entrepreneur.
» Croirait-on, d’après cette argumentation, que nous repoussons l’intervention des grands capitalistes ou des compagnies? pas le moins du monde. Nous voulons, au contraire, les admettre et les encourager : car, pour arriver plus vite au but, nous désirons l’emploi de tous les moyens, quelque petits qu’ils soient. Mais disons que le gouvernement tomberait dans une aberration fatale, s’il comptait principalement sur eux pour exécuter la grande tâche nationale en Algérie.
» Nous avons exposé plus haut les difficultés dont seront entourés les capitalistes pour faire la colonisation ; nous les avons peintes de manière qu’elles équivaudraient presque à des impossibilités. Toutefois nous croyons avoir trouvé une combinaison qui rendrait possible et utile l’intervention des capitalistes. Elle consiste à leur concéder une surface donnée, à la charge par eux d’établir sur la moitié de l’espace autant de familles qu’il y aura de fois dix hectares. A cette condition, l’autre moitié des terres deviendra leur propriété. Cette moitié, ayant acquis une grande valeur par l’établissement d’une population qui la touche par plusieurs points, indemni-
sera largement le capitaliste, nous le croyons, des avances qu’il aura faites pour l’installation des familles dans les conditions prescrites par le cahier des charges. Le peuplement des villages construits, en raison de cette convention entre l’État et le grand concessionnaire, étant la chose la plus difficile, l’administration pourra intervenir, et nous croyons qu’elle doit le faire, afin d’avoir une population mieux choisie. Ainsi se trouveraient combinés l’intérêt de l’État et l’intérêt des capitalistes. »
Passant ensuite à la justification de son projet de colonies militaires il ajoute :
« Nous sommes en présence d’un peuple fanatique, fier, belliqueux, admirablement préparé pour la guerre et toujours prêt à la faire. Il y a là pour nous un danger permanent devant lequel nous devons constamment rester forts et vigilants. Si nous étions assurés d’avoir perpétuellement une armée de 90 à 100,000 hommes, comme je l’ai demandée à la tribune de 1838, nous pourrions ne pas nous occuper autant de donner à la population européenne une constitution vigoureuse, qui ne peut s’obtenir au degré suffisant que par des institutions plus militaires que celles qui régissent la population déjà établie. Mais nous ne pouvons espérer que la métropole veuille ou puisse entretenir en Algérie une aussi nombreuse armée, car c’est une très lourde charge pour ses finances, et une gêne pour sa politique. Il faut donc que nous trouvions, dans la constitution du peuple nouveau, les moyens de résoudre ce problème : Rendre la France indépendante de l'Algérie dans la politique européenne, et Inexistence de V Algérie indépendante des éventualités politiques de C Europe,
» La législation, l’administration civile, les libertés individuelles et municipales, donneront-elles au peuple nouveau la force nécessaire pour résister aux Arabes sans le secours d’une grosse armée? Nous ne le pensons pas. Il y a dans ce moment à Alger et dans sa banlieue jusqu’à Blidah environ 9,000 hommes de milice; eh bien! si les montagnes qui entourent la plaine s’insurgeaient, non seulement ces 9,000
hommes de milice ne pourraient pas les réduire, mais les populations civiles perdraient bientôt toute sécurité et ne pourraient aller d’un point à un autre qu’en grosse réunion armée : peut-être même seraient-elles renfermées dans les murs de leurs villes. Ne perdons pas de vue qu’il a fallu employer 12 bataillons aguerris, pendant quatre mois dans l’hiver de 1842 à 1843, pour réduire l’insurrection des Beni-Menasser et de quelques autres tribus à l’ouest de Cherchell, et que nous venons d’employer presque toutes les forces de la division d’Alger, pour ramener à la soumission le Dahra et l’Ouarenseris sur un carré d’environ 25 lieues de côte.
» Ces faits et beaucoup d’autres m’ont convaincu de l’impuissance de faire jouer à la population européenne, telle qu’elle est constituée actuellement, le rôle de peuple dominateur des Arabes, sans le secours d’une forte armée régulière.
» Pour satisfaire aux nécessités de la conservation de la colonie, aux intérêts politiques et financiers de la métropole, j’ai dû chercher un autre système que celui dans lequel nous sommes entrés tout d’abord, et qui consiste à donner à la population européenne la législation et l’administration de France. J’ai pensé qu’il fallait couvrir cette population, que sa constitution rend trop faible, par une population jeune, vigoureuse, habituée à la discipline militaire et continuant de vivre sous ce régime, tout en cultivant et se mariant pour se perpétuer sur le sol. Je ne veux pas exclure pour cela la colonisation civile ; elle existe, elle est un fait qui ne peut pas rétrograder ; je lui laisserais un rayon de douze ou quinze lieues à' partir de la côte ; mais en avant , au sud de l’Atlas , j’établirais de nombreuses colonies militaires.
« Si la colonisation civile n’est pas suffisamment forte pour dominer les Arabes, elle est cependant une force appréciable et que je désire multiplier le plus possible : je veux donc l’emploi des deux moyens à la fois. Si j’en connaissais un troisième et un quatrième, je les voudrais encore , car je pense que nous ne pouvons marcher trop vite vers le but que nous poursuivons. Le temps est incertain, nous devons pro-
fiter de Fétat de paix actuel, et fonder rapidement, en Afrique, quelque chose d’assez fort pour résister aux évènements possibles.
« La colonisation militaire favorisera beaucoup derrière elle les progrès de la colonisation civile ; ce que la première coûtera à l’État, enrichira la seconde qui sera naturellement chargée de satisfaire les besoins des jeunes colonies qui se créeront en :avant d’elle. »
En présence de ces deux systèmes, le gouvernement ne se décidait pour aucun. Cependant comme celui du général Lamoricière donnait accès à tous les abus ; comme il introduisait la spéculation et l’agiotage dans l’œuvre de la colonisation; comme il rendait possibles les pots de vin pour les concessions, les pots de vin pour les primes, les pots de vin pour les intérêts ; comme il nécessitait en tout le concours direct ou indirect, légitime ou frauduleux de l’administration ; comme il favorisait, en un mot, toutes les turpitudes qui font la honte d’un gouvernement corrupteur et corrompu, on pensait généralement que les bureaux qui ont leurs idées se déclareraient en sa faveur et qu’il serait préféré.
C’est probablement à ce motif qu’on doit attribuer le départ de l’Algérie du maréchal Bugeaud, qui crut sa présence nécessaire en France pour contrebalancer ces influences fatales qui, en toute circonstance, avaient fait prévaloir tout ce qui pouvait compromettre l’avenir de l’Afrique française. En effet, une décision royale en date du 24 août autorisait le maréchal Bugeaud à venir en France et nommait le lieutenant-général Lamoricière gouverneur-général par intérim.
Le 4 septembre, le maréchal partit d’Alger, après avoir, à son grand déplaisir, reconstitué l’administration civile de l’Algérie d’après les bases de l’ordonnance du 15 avril 1845 qui grevait la colonie d’un nombreux et inutile état-major administratif.
Avant de partir, il publia une espèce de compte-rendu : c’était une sorte de résumé analytique de son administration, document important qui prouve par des chiffres que la population européenne et les recettes ont été en Algérie dans une
progression proportionnelle à la force numérique du corps d’occupation.
En voici les relevés :
1 CHIFFRE
de l’effectif
DES TROUPESo
CHIFFRE
de la
POPULAT. EUROPÉENNE.
CHIFFRE
des