VJ.GÊRIE
que et exclusif. Voici sur quels motifs le gouvernement avait basé sa résolution. « La colonisation, s'était-il dit, est une œuvre des plus ardues et des plus compliquées; il faut donc, pour l'accomplir, se montrer large dans le choix des moyens et des modes d'exécution. Adopter un système quelque bon, quelque puissant qu'il soit à l'exclusion de tous autres, ce se* rait rendre l'œuvre plus difficile et les résultats plus lents. Tel mode excellent dans une localité échouerait sur un autre point. L'armée dans les loisirs que lui fait la situation pacifique de l'Algérie, doit être appelée à prendre une grande part dans l'œuvre de la colonisation. Les routes qu'elle ouvre sur tous les points de la colonie, les camps qu'elle bâtit, les défrichements et les cultures qu'elle opère, en justifiant l'emploi des troupes aux travaux publics, signalent l'armée comme l'un des agents les plus énergiques de la colonisation et de la mise en valeur du territoire. C'est ainsi que par extension du système suivi pour l'établissement de certains villages, parles condamnés militaires , l'armée construira des centres destinés à être peuplés, non par des colons militaires, mais par des familles civiles dont le placement appartiendra à la direction de l'intérieur. Mais comme l'armée qui a tant de travaux à effectuer, sans compter ceux de la guerre, ne pourrait pas construire assez de villages pour l'admission des familles qui demandent des concessions; comme d'ailleurs il est essentiel (le laisser une grande part d'action à l'industrie qui amène les capitaux et les bras, le mode dont il vient d'être parlé, sera appliqué aussi largement que possible, il est vrai, sans toutefois exclure les autres. Ainsi on continuera de créer des centres oii les familles s'établissent elles-mêmes, et où pour les aider à hâter leurs demeures et mettre leur terre en culture, on leur délivre des matériaux à bâtir, des semences, des bêles de labour et deux hectares défrichées. On en fondera d'autres où, à côté des familles aisées, s'installant par leurs propres soins, seront placées desfamillcs ouvrières, bien composées, ayant 3, 4 à 500 fr. de ressources, à chacune desquelles il sera concédé une petite maison bâtie d'avance et trois à quatre hectares de terres. Si des propriétaires algériens, si
des capitalistes de la métropole, demandent de grandes concessions, il leur en sera accordé à la condition d'y construire des villages et d'y placer un nombre de &milies proportionné à rétendue du sol concédé. Dans ce cas le gouTcrnement donnera une prime de 1,000 fr. par &mille établie, à charge par cette fomiUe de rembourser ses 1 ,000 (v. par annuités fort légères ef sous la garantie du propriétaire fondateur ; à charge en outre par celui^i de fournir gratuitement le terrain du village et un minimum de quatre hectares de terre par famille. Il se pourra même qu'on fasse bâtir des villages par l'industrie privée, au moyen de marchés avec concurrence, cahiers de charge et devis, ainsi que cela se pratique en matière de travaux pubUcs. Â ces dispositions spéciales de modes de colonisation, il faut joindre celui qui consiste à faire construire les villages par l'armée. Cette œuvre était ainsi répartie entre l'armée et l'administration civile. La direction de l'intérieur était chargée de choisir remplacement des villages, de faire lever et allotir les terrains, de dresser les plans de villages et de maisons, de soumettre les projets au conseil d'administration, d'ordonnancer les sommes nécessaïres pour, l'exécution de tous les travaux de colonisation que devra faire l'armée, enfin, de faire choix des familles, de les faire âMver d'Europe, de les placer dans les centres noiiveaut (piand ces centres lui auront été remis, de fournir aux colons, s'il y él lieu, et d'après lés mesui*es arrêtées, des outils ai^toires, des bestiaux, des semences et tovâ les secours qu'cm devra leu^ distribuer. »
Tels furent les divers modes de colonisation arrêtés et suivis avec plus oir moins d'extention en 1844, pour la mise eor culture des terres : ils s'appliquaient principalement à la^pro^ vince d'Alger. Dans celles d'Oran et de Constantiné, â y amit eu jusqu'alors plus d'industriels et de commerçants que de colons proprement dits. Voici qa^ euamit été le résultat.
On a déjà vu que la partie de la province qui forme à l'ouest d'Alger, entre la mer, la Metidja et leMazafran, 30 à 40,0Q0 hectares, avait été divisée en trois zones concentriques, devan^ recevoir successivement des centres de population,,
situés en vue les uns des autres et reliés entre eux par dd chemins.
Sur la première zone rayonnant à huit kilomètres environ d'Alger, il n'existait au commencement de 1832 que trois villages européens, Kouba, BirkademetDeli-Ibrahim, comptant 195 maisons. A la fin de 1844, elle en comptait cinq de plus; trois dans l'espace vide qui s'étend entre Déli-Ibrahim et Krkadem, savoir: Drariah, l'Achour, Saoula, et deux dans la section de Deli-Ibrahim au cap El-Kenater, Cheragas et Aîn- Benian en cours d'établissement. La population de ces huit villages était de 2,000 individus, la milice de 617.
La deuxième zone qui se développe sur la partie médiate du Sahel, de Sidi-Ferruch au nord, à l'ancien quartier de Bir-Toutta dans la Metidja était, avant 1842, un pays abandonné et stérile où l'on voyait à peine quelques rares ruinesde fermes et d'habitations depuis longtemps détruites. Il y fut érigé cinq centres de population reliés par des chemins carrossables ; ce sont : Sidi-Ferruch dans la presqu'île de ce nom, les Trappistes dans la plaine de Staouëli , Ouled-Fayet , Baba- Ilassen et Cressia, comptant en tout une population de 733 individus et 228 miliciens.
La troisième zone qui court du sud à l'ouest, englobe le pla-* teau supérieur du Sahel et s'arrête auMazafran. Il existe quatre villages. Douera, Saint-Ferdinand, Sainte-AméUeetMaelma, comprenant une population de 1 563 individus et 450 miliciens. Il existe encore dans cette zone un cinquième village, Zeralda en cours de peuplement, et des hameaux établis par des propriétaires d'Alger et situés sur le parcours de la route d'Alger à Koléah par le pied du Sahel : ce sont Saint-Jules, Saint-Charles et les Quatre-Chemins.
En dehors des zones il y a aussi les territoires de Koléah, Bouffarick et BHdah, comprenant, avec ces trois villes, six villages; savoir : Fouka, Douaouda, Joinville, Montpensier, Mered, Dalmatie, une population de 6,495 Européens et une milice de 1,300 hommes. Il y a en outre un village militaire, peuplé par une compagnie de soldats encore attachés au service. Les hectares défrichées dans les trois zones et les terri-
tûîrcsen dehors, étaient de 2,510 à la lin de 1844. Il y avait été élevé 1,407 constructions, savoir: 998 en maçonnerie, 298 en pisé, 121 en bois, et planté 12,365 arbres (1).
Restait encore, pour compléter le plan de colonisation adopté, ce qu'on appelait la ceinture de l'Atlas, c'est-à-dire l'établissement de centres de population sur le revers septentrional de cette chaîne. Jusqu'à la fin de 1844, on ne s'était occupé que d'une section de cet immense demi-cercle, celle qui s'étend du Fondouk à la ferme de Mouzaïa : des points avaient été fixés, quelques études préparatoires faites, et Fondouk, Rovigo, Souma, Boukian et Âssenina, étaient en cours d'exécution.
Ces résultats obtenus en deux ou trois ans auraient pu l'être dès les premières années de la conquête ; mais enfin tels qu'ils étaient avec la progression continue et croissante qui en hâtait le développement, la France aurait pu espérer de recueillir dans un temps très court le fruit de tant de sacrifices. Mais le gouvernement ne tenant aucun compte de la différence des mœurs, des usages, du sol, du climat, de la propriété, de tout enfin ce qui est en Algérie, ne songeait, avant tout effort ou produit de création, qu'à imposer à la colonie une implacable théorie administrative, qui peut être excellente en France, mais qui, reposant sur des principes absolus, retardera d'un demi-siècle peut-être l'œuvre de la colonisation. Le résultat le plus évident de cette déplorable routine, dans TAfriquefrançaise, a été jusqu'à présent de faire de la conquête une œuvre coûteuse et improductive, de ne la rendre avantageuse ni à la civilisation, ni à la population indigène, et de montrer aux Arabes les charges ou les fléaux delà civilisation européennes, sans aucun ou presque aucun de ses bienfaits. Après avoir hérissé le pays d'ouvrages de guerre, on a bouleversé les tombes, jeté aux vents les cendres des morts pour tracer des alignements ; puis est apparu sous toutes ses formes le fisc qui, avec sa rapacité habituelle, s'est mis en quête d'une matière imposable, dans un pays où il n'y avait pas en-
(1) Voir à la fin du volume aux faits et renseignements.
core de matières productives; puis encore est venu toul h cortège d'administrateurs civils, judiciaires et autres qui, plus préoccupés de leurs broderies, de leurs croix et de leurs appointements que des diflicultés de leur position, n'ont pas eu, une seule fois, à songer que les intérêts de la France devaient les occuper en Afrique^u moins autant que leurs plaisirs. Ainsi, manie de destruction, irrévérence pour les choses les plus saintes, effroyable rapacité, prodigalité scandaleuse ; voilà les tristes échantillons qu'on a apportés aux Arabes de cette civilisation si vantée : il y avait là peu de quoi les tenter. Aussi, voici à ce sujet, ce qu'écrivait au maréchal Clausel, un Arabe à qui il demandait son opinion sur la manière de gouverner des Français.
« Vous voulez mon opinion sur les Français et sur leur gouvernement, je vais vous la donner et vous parler franchement :
« Lorsque vous êtes venus ici vous avez public partout que vous vouliez déhvrer les Arabes de la tyrannie des Turcs, établir un gouvernement juste, faire fleurir le commerce, rendre la paix et la tranquilllité aux peuples : ceci était bien. Mais les Arabes n'ont pas compris votre gouvernement, ils ne pouvaient le comprendre, lis étaient accoutumés à un régime de fer, il est vrai, mais c'était un gouvernement, tandis que vousies avez plongés dans l'anarchie. Ce n'est pas la liberté que vous leur avez accordée, c'est la licence : vous vous êtes attachés aux petites choses et vous avez négligé les grandes. Ce qui vous a tués, c'est que vous donnez tous vos soins à votre administration particulière ; il ne vous reste pas de temps de vous occuper des Arabes et de leur administration. Il y a cinq ana que vous êtes en Afrique et vous ne les avez pas connus. Ce n'est pas tout-à-fait le fanatisme qui les éloigne de vous, ils sont dégoûtés d'un gouvernement que vous ne leur montrez que par ses mauvais côtés. Vos lois, votre administration peuvent être bonnes pour votre pays, pour vos pays policés, mais elles sont trop tracassières, ils les voudraient beaucoup mieux plus sévères. Laissez les Français tranquilles ei occupez-vous plus souvent des Arabes; ce n'est pas par la guerre seulement
que TOti$ kfl aurez, c'est par un régime bien entendu et par, l'argent. Les Arabes sont comme les enfaùts, il faut les allécher pour les captiirer. Si chez vous il n'est pas reçu de gouverner de la sorte, établissez des hommes qui tôchent la marche à tenir et soyez persuadé qu'avant peu vous n'aurez qu'à vous occuper de votre commerce.
« Puis, vous changez trop souvent vos chefs ; à peine un de vos grands a-t-il commencé à connaître le pays, vous le rappelez; s'il veut faire quelque chose de bien, il est obligé d'en référer au ministre : c'est une des causes de vos peu de succès en Afrique. Vous avez perdu la grande renommée de votre gouvernement dans ce pays : vos mesures administratives, vos lettres aux Arabes ne sont pas raisonnées et ne répondent jamais à une seule de leurs affections ; aussi,[ils ne comprennent rien à ce que vous voulez, parce que vous ne dites ni ne faites jamais rien de ce qu'ils peuvent comprendre. »
Cette lettre, si judicieuse, si réfléchie, où est apprécié et signalé avec tant de naïve vérité, le vice du gouvernement français en Afrique, fut montrée à un homme d'État de France, à qui elle n'arracha que cette simple réflexion : « Peuh ! que vouteZ'-vouê attendre de Barbares ! ils ne corn-prennent rien à ta civilisation! 9 II est difficile d'Ôtre à la fois plus sot, plus ignorant et plus vain : dans une certaine coterie, cet homme passe cependant pour un aigle. Cette réponse, du reste, expUque mieux, que tout ce qu'on pourrait dire, la pensée qui a présidé à Tadministration |de l'Algérie. Le gouvernement n'y a vu qu'une machine à emplois, sinécures, à règlements futiles et à budget. Là est pour lui la civilisation.
Reprenons le récit des opérations militaires.
La bataille d'Isly, les bombardements de Tanger et de Mch gador avaient eu, en dehors de leur caractère militaire, un résultat funeste pour l'emperéu^ du Maroc. La plus grande anarchie régnait dans l'empire. Les populations du Sud étaient en pleine insurrection : elles interceptaient les communications entre le Tell et le Sahara, entravaient les opérations commerciales des viUes de Fez et de Maroc avec l'Afrique centrale. Sur le littoral de la Méditcrannée et de rOcéan, T. n. 14
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Abdr^Kader d*uii o6té, les Berbères âe Faiiire, tenaient ea échec la puissance de l'empereur. Toutes les tribus étaient sous les armes, ne cultivaient pas, ne commerçaient pas, de sorte que l'empire tout entier était paralysé dans les deot grandes sources d'échange et de production.
Abd-er-Rahman avait d'autant plus alors de motif de re* gretter l'appui qu'il avait accordé à Âbd-el-Kader, que celui* ci, réfugié chez les Guelaîa, sur les limites méridionales da RifT, était parvenu à fanatiser les populations ignorantes de ces contrées, au point qu'elles ne voyaient qu'en lui le défenseur de la foi et le pressaient de se mettre à la tête des révol' tés de l'empire. Pour tenir ces montagnards en haleine, Âb* el-Kader avait répandu le bruit que le traité du 10 août n'était qu'un armistice dont l'hiver avait fait une nécessité aux deux partis. Mais l'empereur ayant fait sommer les chefe des Gue« laîa d'expulser l'Ëmir, en les menaçant de marcher contre eux en cas de refus, ils durent penser qu'Ab-el-Kader les trompait<» En effet , trois corps d'armée, l'un venant de l'ouest formé des goums et des abids du pachalik de Tanger, l'autre partant du sud et composé des Hallaff et des tribus arabes qui campent entre Tezza et Fex et enfin le troisième, composé des tribus dépendant d'Ouchda^ marchèrent contre eux.
A la vue de ces dispositions sérieuses, Abd-el-Kader avait député son frère Sidi-Saîd auprès de l'empereur pour conjurer l'orage et, en attendant, s'était tenu assez secrètement caché pour qu'on le crût présent sur plusieurs points de l'Ai* rie, où se manifestait quelque fermentation.
L'image d'Abd-el-Kader semblait avoir grandi à la faveur des grands événements qui s'étaient passés dans le Huoc De tout cété, on disait que l'ex-Emir travaillait à soulever les populations, que ses agents répandaient des lettres dans tous lee Douars et qu*on s'attendait, de jour en jour, à le voir appa* raltre avec une nouvelle armée. A l'appui de ces bruits, cm dtait des faits^ et tous les esprits étaient dans l'attente de la guerre, liais ce qui paraissait plus certain que tout cela, c'était une grande expédition contre la Kabylie, que le gouverneur-général avait définitivement arrêtée. Les Kabyles qdt
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par quelques griefs récents, s'étaient attirés des châtiments sévères, organisaient une résistance énergique. Des assemblées publiques (Z);/emcu}s) avaient lieu sur tous les points de la Kabylie; leurs chefs étaient choisis et leurs armes prêtes.
Pendant que les esprits étaient dans l'attente de cet évène* ment et fortement préoccupés des bruits plus ou moins fondés de soulèvement général qui circulaient partout, une épouvantable catastrophe vint donner un nouvel aliment aux alar^ mes anticipées des imaginations alarmées. Le 8 mars 1845, sur les neuf heures du soir, une horrible détonation se fit tout-àooup entendre dans la maison du directeur du port. La commotion de l'air fut si forte, que le phare, dont la tour est située à une grande distance, fut éteint et toutes les vitres brisées. En un instant, autour de la maison du directeur, tout ne fut quo mines; une sorte de panique se répandit immédiatement parmi les habitants d'Alger, qui se portèrent en foule sur le lieu du sinistre où tout était désolation, incendie et mort. C'était un magasin à poudre qui venait de sauter et qui avait englouti 135 personnes sur lesquelles l'artillerie comptait quatre-vingt-huit morts et onze blessés.
On ne sut d'abord à quelle cause attribuer cette effroyable explosion. Mais, comme à côté était la grande poudrière qui,' par une sorte de miracle, ne prit pas feu et qui aurait emporté' la moitié de la ville, on l'attribua à la malveillance, et on la rapporta aux bruits sinistres de soulèvement qui circulaient. Il n'en était rien cependant : c'était une malheureuse imprudence qui aurait pu être prévenue par moins d'incurie de la part de l'autonté et dont ceux-là même qui l'avaient commise forent les premières victimes. Voici ce qu'on découvrit à la suite des fouilles exécutées par le génie. Entre le magasin supérieurqui avait sauté et lelogement des ouvriers de la 7* compagnie, était un petit réduit de forme triangulaire qui avait servi, du temps des Turcs, [de dépôt de munitions. Ce réduit, quoique vide depuis longtemps, avait conservé quelque poussier de poudre sur les parois de ses murs, comme on en rencontra ensuite en notable quantité, mélangé avec de la poudre de grain, sous un faux plancher du magasin lui-même. Le
réduit était fermé et depuis longtemps inoccupé, mais son unique ouverture débouchait dans la chambre des ouvriers qui y mirent le feu par imprudence. Le magasin supérieur contenait de la poudre dans des caisses de cuivre et 500 projectiles creux, et Finflammation du poussier développa une qnan^ tité de calorique suffisante pour rougir les caisses, embraser jies fusées des obus et amener la terrible explosion.
Lorsqu'arriva ce fatal accident, l'administration algérienne iétait dans la plus grande incertitude sur le point où se diri« géraient les principaux efforts de la campagne du printemps. L'Est, le Centre, l'Ouest réclamaient à la fois la présence des armes françaises, non pas qu'elles fussent nulle part sérieuse* ment menacées, mais par suite de cette fermentation qui restait après la commotion violente des dernières années, comme ee clapotement des vagues de la mer qui subsiste longtemps encore après une tempête. L'expédition contre la Kab^^e, paraissait cependant la plus urgente. À Bougie, Didjelly, Collo, Dellys, les garnisons françaises ne pouvaient s'éloigner audelà de la portée de leurs canons, et ne cessaient de guerroyer contre les Kabyles toujours prêts à les attaquer. Une pointe dans les montagnes voisines de Collo semblait dès lors devoir ouvrir la campagne; l'effectif du corps expéditionnaire était connu ; les généraux qui devaient le commander désignés, lorsqu'une levée de boucliers eut lieu à Tene2. Un camp de travailleurs français avait été pillé et brûlé ; quelques hommes avaient été tués. On sut alors, par les révélations descheb qui étaient restés dévoués à la France^ que des projets de rébellion se tramaient dans la plupart des tribus voisines. Cette révélation se trouva confirmée par les faits : le mouvement de Tenez eut du retentissement parmi. les Arabes, et des soulèvements ou des indices d'émeutes eurent lieu sur divers points de l'intérieur. Tout le projet d'expédition fut changé, et la campagne de la Kabylie fut ajournée au grand mécontentement du maréchal Bugeaud, qui considérait la soumis* sion des Kabyles comme une des plus urgentes opérations à bire et des plus importants résultats à obtenir. Forcé d'y re* noncer pour le moment ^i} dirigea des attaques simultanées
sur divers points de rintérieur. Le colond Saint-Arnaud se porta sur Tenez, pour venger sur une fraction de la tribu des Beni-Mennah, l'attaque du camp. La tribu fut rudement châtiée et frappée d'une contribution d'armes, d'après un système de désarmement, que pour contenir les tribus, le maréchal avait récemment adopté. Le général Gentil reçut en même temps l'ordre d'aller occuper la position d'Ain*el-Arba, en avant de Deliys, pour protéger les tribus soumises des envi* rons, contre les invasions de Ben-Salem et de El-Kassem-Oukassi. Le colonel Géry, avec une colonne mobile de la subdivision de Mascara, devait explorer les montagnes situées entre Tiaret et Saida, et aller jusqu'à Stitten, petite ville arabe à 25 myriamètres sud de Mascara. Le général Lamoricière s'était dirigé sur Sidi-bel-Abbès, pendant que la colonne, con* fiée au colonel Mourette, s'était installée à Saïda.
D'autre part, le général Bedeau avait vigoureusement poussé une expédition dans l'Auress. Le 3 mai, sa colonne avait été attaquée à Àydoussa par quinze cents ou deux mille Kabyles qu'elle avait repoussés avec de grandes pertes. Après avoir établi un camp retranché à Médina, vaste bassin où viennent aboutir les tr<»s vallées les plus importantes qui coupent l'Auress du nord-ouest au sud-est, le général Bedeau avait dirigé une première colonne vers l'ouest et une deuxième chez les Beni-Seliman, qui habitent la vallée de l'Oued-el- Kebar. Un escadron de spahis avec cinq cents cavaliers du goum du Cheik-el-Arab-Ben-Gannah avait été chargé d'observer les pentes du sud de l'Auress pour prévenir les émigrations de la population et pour maintenir l'ordre dans les Bibans* Sur un autre point, le kalifa de la subdivision de Mostaganem Ould-sidi-Aribi , avait atteint chez les Beni-Zeroual, tribu kabyle de la rive droite du Chéliff, le chef de Tinsurrection du Dahra et lui avait tué quatre cents hommes, pris deux drapaux et des chevaux.
Pendant ce temps, le maréchal Bugeaud s'était porté* dans les montagnes de TOuarenseris qui avaient été mises en insurrection par le schérif, qui avait soulevé aussi le Dahra, en se fMrésentant comme un eqpèce d» Ute envoyé par Dieu ,'
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ipour délivrer l'Algérie de la présence des chrétiens. La cr6« àulité populaire avait accueilli les fables que débitait cet imposteur , et l'imagination arabe y avait encore ajouté. Ce prophète, disaient ses partisans, avait une chèvre qui donlUait du lait en abondance suffisante pour nourrir tous ceux qui combattaient pour la défense de la foi. Aussi les montagnards de rOuarenseris ne Tappelaient-ils que le Bou-Maza, (le père de la chèvre) : ils le disaient en outre invulnérable, et luiHàiéme accréditait cette fable, en prétendant être le même prophète qui avait, quelques mois avant, tué un comptable dans le marché de Djendel, et qui avait été tué par des Arabes soumis aux Français, a On vous a dit qu'on m'avait tué, t« disait-il partout, eh bien! me voilà Iles armes des chrétiens « ou de leurs alliés sont impuissantes contre celui que l'esprit « de Dieu anime, et qui a été choisi par lui pour déUvrer les « Arabes de leur présence. x> Ces populations, dont lacrédu* lité passe toute croyance, avaient sans peine ajouté foi à ces fables et s'étaient laissé entraîner à la révolte. Le général Bugeaud pénétra dans FOuarenseris et, pendant les premiers jours, n'eut pas l'occasion de tirer un seul coup de fusil. Mais l'expédition rencontra de grandes difficultés dans sa marche : les troupes eurent plus à souffrir de la nature du terrain et de l'inclémence du temps que des populations elles-mêmes: eUes n'eurent à repousser que deux ou trois engagements d'arrièregarde peu sérieux. Le résultat de ces expéditions diverses, fut que, sur la frontière du Maroc, par suite du désarmement des tribus adopté comme mesure générale, l'insurrection avait été momentanémenl apaisée , que les Kabyles se tinrent par^ tout en repos, et que les tribus de l'Auress firent leur soumission.
De tous les points oii s'étaient portées les colonnes françaises, on apprit qu'Abd-el-Kader inondait le pays de ses lettres, n avait écrit à tous les kaïds pour leur dire de continuer ta guerre sainte, qu'il serait avec eux en automne. On pouvait conclure de là que, malgré le désarmement auquel s'étaient forcément soumises les tribus insurgées en présence des colonnes françaises victorieuses , quelques nouvelles levées
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de hoadiers était iinminente : cependant Âbd-el-Kader n'était guère en mesure de tenter quelque chose de sérieux. 11 s'était rapidement porté Ters Ja fin de TlÛTer, sur les sources de rOuad-el-Âbd a^ec 2,000 cavaliers des Hamëiao-Gharaba, tribu du Sahara algérien, et s'était obstinément maintenu sur les Chott, au lieu de chercher à pénétrer dans le Tell. Bientôt même après^ les goums de cette tribu l'avaient abandonné pour aller défendre leur territoire contre une razzia des Mahia, tribu Cernent nomade de la partie du Sahara d'AiH gad appartenant au Maroc, et dont le territoire confine à celui desHameïan-Gharaba. Ainsi, Abd-el-Kader se trouvait alora réduit à n'iavoir pour défenseurs, que des sortes d'alliés, que des causes momentanées, telles que fespoir du pillage, ou une vengeance à exercer contre d'autres tribus, attachaient à sa fortune et que d'autres causes, aussi momentanées en détachaient facilement. Chaquejour l'ex-Ëmir éprouvait un nou* veau mécompte : le chef d'Aïn-Hady, Tedjini avait, malgré ses pressantes instances , refusé d'aller le voir pendant son séjour aux sources de l'Ouad-el-Âbd; le chef des Djehel-el- Amour, Djelloul-ben-Thayeud s'était opposé au projet qu'il avait de traverser ses montagnes dans toute leur longueur, pour rejoindre le Djehel-Sahhary, et delà se rendre chez les Kabyles du Jurjura, en passant par le pays des Amraouas. N'ayant avec lui que deux ou trois cents réguliers et quelques goums des tribus réfugiées sur les haiits plateaux, qui avaient perdu tous leurs moyens de transport et étaient plongés dans h plus profonde des misères, il ne pouvait pourvoir à leur sub». sistance que par des razzias ou des exactions qui accroissaient chaque jour les dispositions peu favorables des tribus du Sud. Aussi, après avoir campé qudque temps sur l'Ouad-Sidi-Nasser , au nord de Stitten et au sud de Chott-el«Gheigui, fiit-il obligé de faire un mouvement rétrogade et de s'enfoncer de nouveau dans l'Ouest pour rejoindre sa deira dont la situation sur la Maloula lui inspirait des craintes sérieuses.
Pour maintenir les tribus du désert dans l'obéissance, il i*était vu obligé d'enchaîner leurs chefs; mais plusieurs d'entre elles Vêtaient adressées au colonel Géry» alors au
))iYOt]ac de Ktifa, et l'avaient appelé à leur secours par k np» iplication suivante : a Tu nous as promis de nou$ secoum contre nos ennemis^ viens donc nous délivrer tous. »
En recevant cette supplique, le colonel Géry se porta immédiatement par une marche forcée en avant de sa position de défense. Deux jours après, il aperçut des populations se dirigeant vers lui et chassant devant elles leurs nombreux troupeaux. Pendant deux jours encore, de nouvelles tribus vimreot se grouper autour du camp français. Cette population létait de 800 tentes à 14 individus par tente (12,000 ftmes environ), traînant à leur suite 7,000 chameaux et plus de 130,000 moutons. Le colonel français reçut les chefs des tri- ;bu8 diverses qui accueillirent avec joie les conditions de leur soumission, et pour sceller l'alliance, exécutèrent une de leurs fantasiahs. Les femmes des chefs étaient sur des chameaux caparaçonnés de harnais de couleurs éclatantes : une cage enveloppée d'étoffe légère les renfermait. De l'intérieur de cette cage elles pouvaient voir au dehors, mais elles étaient cachées à tous les regards. De riches glands tombaient du haut des cages dans les mains de jeunes enfants vêtus de blanc et qui suivaient à pied. Les femmes furent ainsi devant la tente du colonel le remercier du bien qu'il avait fait à leurs entants et à leurs frères : elles entonnèrent ensuite un chant qui ne manquait pas d'harmonie pour appeler la bénédiction du ciel sur lui et ses soldats.
Après cette scène dont Tétrangeté frappait vivement la curiosité des Français, les cavaliers de la tribu simulèrent un combat, espèce de tournoi où ils luttaient entre eux d'agilité, d'adresse à manier leurs chevaux, tantôt les faisant reculer avec une prestesse sans égale, tantôt les maintenant presque debout sur leurs jambes de derrière ou les faisant bondir en avant par des sauts prodigieux. Les femmes qui n'étaient pas descendues de leurs cages saluaient les plus adroits ou les plus heureux par leurs applaudissements. Ces exercices si étranges, mêlés de cris plus étranges encore, le costume des cavahers, la présence de ces femmes enfermées dans des cages, chaniteip applaudissant sans être vues, sur des charmeaux bizarr
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rement caparaçonnés, ces jeunes enfanb tienant les glands des OBges et formant une sorte de haie au-devant des chameaut iont la tête se maintenait élevée et horizontale avec cette immobilité stupide qui, dans les haltes, caractérise ces fils du désert, le voisinage du désert lui-même dont les chaudes bouffées avaient ce jour-là franchi la barrière de l'Atlas, tout cela avait quelque chose de féerique et reportait l'imagination vers ces vieux contes d'Orient dont le caractère fantastique ^ grave profondément à tous les âges dans les souvenirs.
Pendant que s'exécutait cette fantastique fantasiahf sur un autre point du territoire se dénouait un épouvantable drame. [jes colonels Pélissier, Saint-Âmaud et Ladmirault, agissant simultanément, 'mais à de grandes distances l'un de l'autre dans le Dahra, opéraient peu à peu le désarmement et la soumission des tribus. Quelques-unes cependant se maintenaient en hostilité ouverte. De ce nombre étaient les Ouled-Riah, tribu qui n'a jamais été soumise, parce que le pays qu'elle habite renferme d'immenses cavernes, véritables laôbyrinthes où ce serait le comble de la foUe d'essayer d'engager des troupes assaillantes. Les Ouled-Riah, se voyant serrés de trop près, coururent à leur refuge habituel avec d'autant plus d'espoir d'échapper à leurs ennemis, qu'aux yeux des And>es, une sorte de prestige s'attache aux grottes et que ces Ueux passent pour des retraites imprenables. Le 17 juin, ils s'enfermèrent avec leurs familles et leurs troupeaux dans une des plus inaccessibles, située sur les bords du ruisseau Frechih et qu'on nomme Ghar-el-Frechih (grotte du Frechih).
Avant de parler de ce qui se passa en ces Ueux, quelques (détails ne seront pas superflus. Le Dahra est un pays étrange : c'est une vaste plaine semée de montagnes horriblement déchirées, présentant en vénérai la forme de mamelons et qui sont entourées par des champs d'une fécondité extraordinaire. Deux de ces mamelons sont unis naturellement par un massif d'environ cent mètres de^geur et qui traverse un ravin très profond. Le massif s'appelle la Kantara. U forme une des grottes les plus considérables du Qahra, et du temps d«s Turcs, les Arabes y ont souvent trouvé un refuge
de leurs dominateurs. La Kantara a d'un côté deux eiitféet placées l'une au-dessus de Tautre ; de Tautre côté Q n'y t q[iia des fissures très étroites. Le 1 8 juin, le colonel Pélissîer, ayant su que la tribu des Ouled-Riah et les marabouts les plus bsià* tiques du pays s'étaient enfermés dans cette grotte avec V'ny* tention de s'y défendre, s'y porta et fit camper la colonne devant les ouvertures. Un feu très vif en partait: il y fit répondre par des obus et la fusillade, mais un peu au hasard, cai la vue ne pouvait pénétrer dans cette obscurité. Il avait avec lui deux bataillons et demi, une pièce d'artillerieile montagne, la cavalerie et le corps du goum. Assiéger cette grotte, était chose impossible : c'était s'exposer à voir dé^mer ses soldats sans pouvoir riposter ; s'éloigner, c'était dangereux : c'était hisser croire aux tribus qu'elles pouvaient impunément rester en insurrection. Pour obliger^les Arabes à se rendre, il fit fabriquer quelques fascines qu'il fit jeter enflamméesà l'entrée des grottes. Après cette démonstration faite pour leur indiquer qu'on pou* vait tous les asphyxier dans leurs cavernes, le colonel leur fit jeter des lettres où on leur donnait la vie et la liberté s'ils consentaient à rendre leurs armes et leurs chevaux. Us refîi^ sèrent.
Alors on recommença à jeter des fagots du haut du contrefort d'El-Kantara, mais le feu ne se déclara que deux heures après, à cause de la mauvaise direction donnée aux matières combustibles. Un grand tumulte s'éleva alors dans ces grottes : on y délibérait sur le parti à prendre. Les uns demandaient à se soumettre, tandis que les autres s'y refusaient avec opiniâtreté. Ces derniers l'emportèrent. Quelques dissidents parvinrent cependant à s'échapper.
Le colonel Pélissier, voulant sauver ce qui restait dans les grottes, leur envoya des Arabes pour 1^ exhorter à se rendre, mais en vain. Quelques femmes, qui ne partageaient pas le fanatisme sauvage de ces malheureux, essayèrent de s'enfuir; mais leurs parents et leurs maris firent eux-mêmes feu sur elles pour les empêcher de se soustraire au martyre qu'ils avaient résolu de souiïrir. Une dernière fois on suspendit le jet des fascines pour envoyer dans les cavernes un parlemcn-
taire fiançais qui fut accueilli par une fusillade. Ces différentes I^iases de la catastrophe avaient duré jusque dans la nuit du 19 juin. Alors à bout de noyau pour réduire autrement des fanatiques dont Finsoumission était une instigation permanente à la révolte et qui étaient le noyau perpétuel des insurrections du Dahra, on rendit au feu toute son intensité. On ralluma devant les deux ouvertures de la caverne, et par une circonstance singulière, le vent poussait aussi les flammes et la fumée dans l'intérieur, sans qu'il en parut presque rien au dehors, de sorte que les soldats pouvaient pousser les fagots devant les ouvertures de la caverne, comme dans un four.
Alors ce fut longtemps comme une double colonne de fen qui s'élevait à plus de soixante mètres de hauteurs du Kantara ; longtemps aussi on entendit les cris des malheureux que ta fumée étoufEait, qu'une chaleur brûlante calcinait jusqu'aux os. Puis, de temps à autre des détonations : se battaient-ils entre eux? se donnaient-ils mutuellement la mort par pitié pour échapper à des tourments d'enfer 7 c'est ce qu'on a toujours ignoré. Puis enfin on n'entendît plus rien que le pétillement des bois verts qui formaient les fascines. Le lendemain on put entrer dans la grotte ; à l'entrée étaient des animaux morts, enveloppés de couvertures de laine qui brûlaint encore : quelques taureaux avaient du sang aux cornes : ce qui dénotait que, rendus furieux, ils avaient, dans leur course, éventré des femmes, des enfants, peut-être. On arriva dans la grotte par une traînée de cendres et de poussière d'un pied de hauteur. Tous les cadavres étaient nus dans des positions qui indiquaient les convulsions qu'ils avaient dû éprouver avant d'expirer; le sang leur sortait par la bouche, des enfants à la mamelle gisaient dans les bras de leurs mères : un grand nombre portaient des coups de yatagan et des traces de profondes blessures. Ah I si une lutte eut lieu, qu'elle dût être terrible au milieu de ces cris déchirants de femmes, d'agonie d'enfants, de bestiaux en furie, de quartiers de rochers qui se détachaient de la voûte, et ce feu qui bruissait terrible, impitoyable dans ce tombeau sans issue I
Le nombre des cadavres s'élevait à 1,000 eiiTÎroD.AnfcNid de la grotte, on en trouva quelques-uns debout, cranqpoiuiét à des anfractuosités de roches et la bouche collée contre bi frissures d'une des parois de la caverne, et morts là, en diepchant à respirer un peu d'air du dehors. Cet épouvantable drame valut aux Français la soumission presque immédiate des autres tribus encore insoumises. Quant à celle des Ooled- Rhiah, elle avait été entièrement- exterminée. De tous côtés arrivèrent des fusils et des parlementaires. Le prestige superstitieux, qui s'attachait aux grottes, fut détruit pour toujours dans ce pays. Ce prestige était immense. En effet, jamais les Turcs n'avaient osé attaquer ces populations, et ces idées étaient justifiées cette dernière fois par le fanatisme religieux et par d'anciennes prophéties qui faisaient croire que ces grottes étaient imprenables.
La pacification du pays était cependant, à ce prix^ trop chèrement achetée, et il était déplorable que l'incurie du gouvernement français, par tant de fausses mesures prises depuis la conquête, ait pu amener, même accidentellement, de telles fatales nécessités. Par ces actes, par son langage, il n'avait jamais su s'adresser aux affections, aux sentiments intimes des Arabes : il se les était aliénés et avait fini par les exaspérer par des mesures, des créations routinières qu'il croyait énergiques et qui n'étaient que futiles, qu'il croyaient efficaces et qui n'étaient que ridicules. Aussi, la poUtique du maréchal Bugeaud à l'égard des Arabes, qu'on pourrait appeler une poUtique de fermeté et de bonhomie^ n'était pas même comprise dans les bureaux du ministère. La routine bureaucratique ne concevait pas qu'on dût parler à des Arabes différemment qu'à des Français. Ainsi, par exemple, voici une proclamation qui, en juillet i845, fut adressée parle gouverneur-général, aux populations arabes et kabyles soumises et qui fut traitée, dans les bureaux, de singulière et de curieuse : cependant, elle était rationnelle : elle s'adressait aux sentiments de ses populations qui, du reste, la comprirent : mais les bureau^ ni les ministres ne sont pas pajéi pour cela.
ALGÉRIE. * 2tl
€ Le roi, notre maître à tous, disait le gouTemeur-géné- « rai, Teut que ses sujets arabes et kabyles soient aussi bien X gouvernés et aussi heureux que les Français. C'est une re- « commandation qu'il ne cesse de nous faire chaque fois « qu'il nous comble d'honneur en nous écrivant.
fc Pour obéir à ses ordres et aux inspirations de son cœur 1 paternel, je vous adresse les exhortations suivantes :
« Le premier moyen de réparer les maux de la guerre et « d'être heureux, c'est de rester fidèles à la promesse de sou- « mission que vous nous avez faite , et devant laquelle nous « avons arrêté nos escadrons et nos bataillons. Il faut accepter « franchement le décret de Dieu qui a voulu que nous soyoïk « venus gouverner ce pays. Vous savez les mdheurs qui sont « arrivés aux tribus qui se sont révoltées contre nous et les vo^ « lontésdeDieu.
« Le second moyen c'est de vous occuper avec activité et « intelligence d'agriculture et de commerce. Établissez des « villages, bâtissez de bonnes maisons en pierre et couvertes « en tuiles, pour n'avoir pas tant à souffrir des pluies et du « froid en hiver, deia chaleur en été. Faites de beaux jardins « et plantez des arbres fruitiers de toute espèce, surtout l'oli- « vier greffé et le mûrier pour faire de la soie. Vous vendrez « très bien l'huile et la soie et, du produit de la vente, vous « vous procurerez tout ce qui est nécessaire pour vous habiller « et meubler vos maisons.
« Faites de grandes provisions de paille et foin, pour nour^ a rir vos bestiaux pendant la mauvaise saison.
« Construisez des hangars pour abriter vos troupeaux conte tre les pluies et les neiges qui en détruisent beaucoup.
« Castrez les jeunes veaux et les agneaux, sauf ceux qui sont « réservés pour la reproduction, et ce doivent être kfe phis < beaux. Les veaux et les agneaux castrés profitent davantage « et se vendent mieux au marché, parce que la viande est c meilleure.
c Ayez de meilleures charrues pour labourer la terre.
« Donnez un ou deux labourspréparatoires aux terres que « vous voulez ensemencer la, même année : le premier en fé«
« vrier ou mars, le second en mai. Parce moyen tous n*aiirez a pas cette grande quantité de mauvaises herbes qui nuisent « tant à vos récoltes. Avec des terres ainsi préparées , tous ff pourrez semer aux premières pluies d'octobre, et yos Ués « n'auront plus à craindre les sécheresses de mai : ils seront « en épisuu milieu d avril. Yos récoltes auront moins à redoute ter les sautereUes, ce fléau n'arrivant ordinairement qu'en X mai ; il trouvera vos orges mûrs et vos froments bien près 2 de l'être.
« Je ne saurais trop vous recommander de ne pas dêtraire a vos forêts comme vous le faites, il viendra une époque, je a vous le prédis, où vous y trouverez une grande richesse. H « s'établira autour de vous des villes populeuses où vous ven- « drez à bon prix vos bois de construction et de chauffage.
a Je ne vous en dirai pas davantage pour cette fois. Quand m vous aurez bien médité ces conseils d'ami, et que vous serez c entrés dans la pratique des choses que je vous ai recomman- « dées, je vous en dirai d'autres, toujours pour votre bien : « car nous vous aimons comme des frères et nous sommes a affligés tou'es les fois que vous nous forcez à vous faire du «c mal. Salut, »
Si, dès le début, on eût parlé aux Arabes un pareil langage appuyé par la force, que de maux on aurait éloignés d'eux ; que de sang et de fatigues on eût épargné aux soldats français ! Mais loin de là, on y a importé de Paris d'incroyables aberrations administratives, qui, chacune dans leur sphère, ont simultanément agi pour amener une situation violente, à laquelle il a été impossible ensuite de remédier par les voies purement Conciliatrices. Aussi, ne pourrait-on, qu'en rougissant pour les hommes d'état de son pays, énumércr ces aberrations frappées, toutes, au coin de l'ignorance la plus caractérisée : depuis l'essai de soumettre les Arabes aux formes judiciaires de France, jusqu'à la mise en activité d'un système de petite et grande voirie qui, par ses exigences tracassières, lèse journellement les intérêts matériels des indigènes, sans qu'il leur soit possible, de longtemps, d'en comprendre le but et l'utilité. Le gouvernement, dans toutes ses créations en Algérie, n'a
ijunais su partir que du point de vue français; or, c'était là précisément ce qu'il fallait éviter : car ce qui peut ètrelon ou utile en France n'est» en Algérie, qu'inutile et vexatoire sans compensation aucune.
Le maréchal Bugeaud avait compris tout ce qu'il y avait de prématuré, d'intempestif, de mal conçu dans toutes ces élucubrations bureaucratiques, qui n'envisageant l'Algérie que conmie une curée à jeter à d'insatiables ambitions, surchargeaient la colonie d'un personnel administratif et fiscal, inutile ou vexatoire dont le résultat le moins contestable était d'en entraver le développement dans toutes les branches; il avait compris que pour s'attadier des populations, neuvesdans leurs croyances, naives dans leurs affections et leurs sentiments, il fallait leur parler un autre langage que celui qu'on aurait tenu aux populations blasées, sceptiques et moqueuses des civilisations européennes. Sous le premier rapport, il n'avait cessé de s'élever contre cette manie réglementaire qui paralysait tout en Afrique , en voulant y coordonner tout sur le mo-^ dèle de ce qui existait dans la métropole ; mais ses efforts n'avaient pas été heureux : la routine, le désir d'acquérir ou de conserver des influences en se faisant des créatures, avaient peuplé l'Algérie, non pas de colons, mais d'employés.
Sous le second rapport, il avait eu plus de succès. Ne tenant aucun compte, pour les objets de détail, des ridicules instructions ministérielles, il agissait, non pas comme les bureaux de Paris d'après des précédents, mais d'après ses inspirations, ses réflexions et les connaissances qu'il avait d'une cause profondément étudiée : aussi obtenait-il de temps à autre quelques heureux résultats. C'est ainsi, par exemple, que cette proclamation qu'on a vue plus haut, et dont le fond modeste avait servi à égayer l'ignorante et vaniteuse morgue de quelques administrateurs, avait rallié aux Français les chefs les plus influents de la Kabylie. Ils avaient demandé à venir à Alger faire leur soumission. Le 15 août avait été fixé pour le four de la cérémonie.
Usy arrivèrent au nombre de douze appelés parle choix des Djemafts (assemblées populaires), sous la conduite du capitaine
Omalley, chef du bureau arabe de Dellys. Le gouTemeur-g£« néral les reçut avec une grande pompe militaire, et leur distribua Tes burnous, signe de leur investiture et les cadeaux d*usage. Ces farouches Kabyles semblaient aussi heureux qœ surpris du spectacle qu'ils avaient sous les yeux. Quelques autres grands de la tribu des Beni-Djennad, le jeune Ben-Z^ mour, agha des Flillahs, le kaid du Krachena et les prinapaux de l'agalikdeTaourgha étaient là réunis. Le fils du kaiib de TAyouat s'y trouvait également ; mais ce qui ajoutait surtout à la solennité de l'investiture , c'était la présence inattendue du kalifa de l'Est, Ben-Mahi-Eddin , qui était arrivé la veille pour rendre hommage au gouverneur-général.
Dans une courte allocution, le maréchal engagea les Benî- Djennad à ouvrir enfin les yeux à l'évidence des faits, que quelques ambitieux, comme Ben-Salem et Ben-Kassem-On- Kassi, ne cessaient de leur dénaturer par leurs mensonges. Puis il fit un appel à leur bonne foi et à leurs intérêts, pour qu'ils eussent à repousser à l'avenir toutes les tentatives de ces ennemis du repos des Français et du leur, qui ne savaient que fuir après avoir attiré sur les populations les malheurs de la guerre.
Le kalifa Mahi-Eddin prit ensuite la parole pour faire sentir aux chefs réunis les bienfaits qui résultaient pour eux d*élre gouvernés par la France. Il s'attacha surtout à montrer que la religion ne leur défendait pas de se soumettre. « J'appartiens, dit-il, comme vous le savez, à une grande « et ancienne famille de marabouts : je sers les Français « avec dévoûment et fidélité ; et qui oserait dire que je suis ce un impie! Est-ce que les Arabes et les Kabyles que je gou- « verne au nom de la France ne suivent pas en tout point leur a reUgion? Il en est dé même de tous les musulmans du reste <c de TAlgérie. Mais M. le maréchal ne se contente pas de les « faire respecter dans leurs mœurs et dans leurs croyances^ a il vient au devant de leurs besoins en ce qui touche la pra- « tique de leur culte : sur tous les points, les mosquées sont « rétablies , et il en fait construire de nouvelles par les ou-« ^ vriers et avec l'argent du crouvernement. »
AI.GÉRIE. 22S
Ces paroles du kalifa, prononcées en arabe et transmises fidèlement aux Kabyles, dans la langue du pays, par le jeune Ben-Zamoun, firent une profonde impression sur ces chefs, qu*il eût été facile peut-être de s^altacher dès le début, si Ton n'avait accumulé fautes sur fautes et bévues sur bévues.
Pendant que peu à peu s'opérait le désarmement, la soumission des tribus, et que la guerre, portée au loin , permettait d'étendre I avec sécurité, le réseau de la colonisation, le gouverneur-général poursuivait avec activité les progrès qu'il croyait les plus propres à assurer la conquête et à hâter le développement de ses produits. Mais sur les points principaux il différait d'avis avec le ministère.
Ainsi, d'abord, il regardait comme prématurée, comme inutilement dispendieuse , et comme mal conçue , l'organisation civile de l'Algérie constituée par une ordonnance du 15 avril 1845, et pour laquelle les Chambres avaient voté tous les crédits demandés : il disait que l'état-major d'une administration civile serait une grosse et inutile dépense ajoutée au budget de l'Algérie, et un embarras sans compensation pour l'autorité militaire, alors que la population civile était encore très peu nombreuse. Ces raisons n'avaient pas prévalu et ne pouvaient prévaloir : ce que le maréchal considérait sous le point de vue d'intérêt général , était considéré par le ministère, et surtout par la commission des crédits de l'Algérie, sous un point de vue bien moins élevé. Cet étatmajor d'administration civile avait été créé , et , à défaut d'administrés , l'Algérie avait au moins des administrateurs : on a vu ailleurs les motifs de ces scandaleux gaspillages.
En second lieu , le maréchal Bugeaud prétendait que la- Kabylie devrait tôt ou tard être conquise en entier, parce que le système de l'indépendance restreinte de quelques tribus n'était pas plus praticable que le système de l'occupation restreinte, et qu'il offrait les mêmes dangers; que cette conquête pouvait seule enlever aux ennemis de la France en Afrique , un refuge :aux sujets français indigènes, le spectacle d'une indépendance exempte de charges et d'impôts, et enfin aux tribus protégées par la France, des ennemis permanents et T. n. l .}
Cest-à-dirc que l'État, avec une dépense de i,703 Ih 8i centimes par colon, a fait vivre dansFabondance, et dès fe début (ce qui est si difficile et si important en Golonisaticm), une famille entière , en lui assurant une aisance suffisante.
Malgré ces chiffres concluants , le ministère hésitait à adopter ou à repousser les idées sérieuses du maréchal Bugeand , etdcMinait le ridicule spectacle de divisions, d'incertitudes, d'angoisses, dont la peur pouvait réclamer une bonne part et l'incapacité l'autre. Quant au maréchal Bugeaud , sans tenir compte , comme il avait fait pour tant d'autres choses, de l'inqualUiablc conduite d'un gouvernement qui ne savait oo n'osait jamais, quand il s'agissait de l'Algérie, faire connaître opportunément et clairement ses intentions, il adressait à tous les généraux de l'armée |d'Âfrique une circulaire, pour les engager à porter à la connaissance de tous les corps, sous leur commandement, le projet d'organisation des colonies militaires, tel qu'il est détaillé ci-après :
PROJET ]>H>EGAia8ATI0N BE8 GOLOrtlES HIUTAIRE8. TITRE !•'. — DES AVANTAGES FAITS AUX COLONS.
i^ Les sous-oificiers et soldats qui seront choisis pour la colonisation militaire recevront un congé de six mois pour aller se marier. Eux et leurs femmes jouiront de Tindemnité de route pour aller et revenir. Leurs effets et leur mobiliei seront transportés aux frais de TÉtat.
2*^ Pendant leur absence, leurs camarades de l'armée active travailleront à la construction des villages qui doivent les recevoir et commenceront la culture.
3** L'État se charge de tous les frais de construction et d'installation. Il fournira tous les matériaux qui ne peuvent pas être trouvés ou fabriqués sur les. lieux; le colon ne fournira que son travail, quand il sera rentré avec sa femme.
L'État donne à chaque famille une paire de bœufs de' labour, une paire de vaches, dix brebis, une truie, une charrette^ deux charrues et les menus outils aratoires.
é^ Les colons militaires recevront les vivres, la solde, VhÊt
iniement, réquipement et toutes les prestations de l'infonterie pendant trois ans.
Pendant le même espace de temps, leurs femmes jouiront des vivres de campagne.
5* Chaque colon recevra, en un ou plusieurs lots, dix hectares de terre cultivable, dont il sera propriétaire incommutable, dès qu'il sera marié et installé sur la propriété.
6* Les officiers jugés nécessaires pour le commencement de l'administration générale de la compagnie recevront des terres dans la proportion suivante :
Colonel et lieutenant-colonel, cinq parts ou 50 hectares.
Chef de bataillon, quatre parts.
Capitaine, trois parts.
Lieutenant et sous-lieutenant, deux parts.
Leurs maisons d'habitation seront construites aux frais de l'état et par les mêmes moyens que celles des soldats. Ils ne recevront aucune indemnité pour ameublement ou mobilier de culture.
7^ Les colons recevront gratuitement les arbres à planter et les semences de toute nature, celles-ci pour la première fois seulement.
8* n pourra leur être fait une avance de 400 fr. en mobi"» lier indispensable ; ils seront tenus de la rembourser en argent ou en nature sur les produits de leur récolte pendant les trois ans.
9» Au bout de trois ans, leur habillement, leur armement,' leur équipement deviendront leur propriété. lisseront chaînés d'entretenir leur armement et leur équipement à leurs frais.
10^ Les colons sont autorisés à ramener avec eux quelques individus de leur famille ; s'ils reviennent seulement avec leur femme, ils seront associés pour la culture avec un camarade, à leur choix réciproque et sympathique.
11^ Après les trois ans, les colons n'auront plus droit, ni à k solde, ni aux vivres, ni à aucune prestation; trois ans suffiront pour fonder leur existence future.
IV Deux ans après rélaUineinent du régime civil, les colons pourront ve icoprjiétés.
riTRE n. — DES OBLIGATIONS IMPOSÉES AUX COLONS EN ÉCHAK6I DES AVANTAGES QUI LEUR SONTPAIIS.
1^ Les sous-officiers et soldats, pour être admis comme e(h Ions militaires, doivent être au moins depuis deux ans sous les drapeaux et avoir au moins trois ans de service à faire ; ils doivent avoir tenu dans le corps une bonne conduite.
2* Les officiers doivent avoir au moins 25 ans de service.
3® Pendant toute la durée de leur service, les colons militaires seront soumis à la discipline militaire. Dès qa'ils seront libérés, ils rentreront sous le régime civil.
Toutefois, comme ils ne peuvent értre tous dans le même village, libérables à la fois, le gouverneur pourra, par un arrêté, faire rentrer sous le régime civil ceux qui ne servent pas libérables au bout de trois années, ou bien prolonger pour tous le régime militaire pendant un an seulement; cela dépendra du plus ou du moins d'avancement des travaux (Tutilitë publique de la localité.
4^ Pendant la durée du régime militaire, les colons seront tenus d'exécuter gratuitement, dans les moments perdus pour l'agriculture, les travaux d'utilité publique qui intéressent la prospérité de leurs villages.
5® Quand ils seront rentrés sous le régime civil, une ordonnance royale fixera le nombre de journées qu'ils devront donner dans Tannée pour les travaux d'utilité publique.
6® Tous les colons feront partie de la milice. Une ordonnance royale en réglera le service.