AL6Ë3UE
« Gardez-vous donc d^écouter des idsmuations perfides ef de concevoir des espérances dont le passé doit vous fdre comprendre toute l'illusion. Vous voyez bien qu'Abd-el-Kader lui-même n'a pu résister davantage. Songez donc à vos véritables intérêts; cessez de vous confier aux vaines paroles de 6en-Salem, qui vous conduit, comme des aveugles, à une ruine inévitable, et qui vous abandonnera quand il aura accumulé sur vos têtes tous les maux de la guerre.
a Ainsi ne soyez plus insensés et reconnaissez enfin le doigt de Dieu qui nous protège et nous a choisis entre toutes les nations pour vous délivrer du despotisme et de L'anarchie, et vous rendre heureux. Que son nom soit glorifié et béni. Adieu. »
Pendant que le maréchal Bugeaud attendait l'effet de sa proclamation , le corps expéditionnaire fut rejoint par un détachement d'indigènes auxiUaires : c'étaient six cents cavaliers des Beni-Djaad, des Beni-Selyman et des Aribs de Hamza, qu'amenait Mahi-ed-Din , kalifa du pays de Sebaou. Cette cavalerie défila devant la tente du maréchal. En tête marchaient trente musiciens, soufflant, les uns dans des cornes et des flûtes, les autres frappant avec une seule baguette sur des tamtams garnis d'étofle rouge ; venait ensuite Mahi-ed-Din, portant par-dessus son haïk un burnous noir garni de houppes de soie écarlate , et précédé de trois drapeaux dont l'un était aux couleurs de la France. Puis s'avançaient, par quatre de front, les six cents cavaliers, portant, les uns, leur long fusil en bandouillère , les autres le tenant debout par la poignée, le canon en l'air, la crosse^ appuyée sur leur genou droit. Des mulets, chargés do tentes, de provisions, de fagots de broussaiHes pour les leux de m nuit| fermîiient la marche.
Pendant que l'armée regardait défiler cette cafalefie , à Vautre extrémité du camp, parut une longue file d* Arabes, les uns portant à deux de longues perches où étaient embrochés des moutons rôtis tout entiers, d'autres d'immenses jattes pleines de kouskoussou , d'autres enfin conduisant des fnulets chargés de grandes corbeilles où étaient iles to«
laillés rôties;; des galettes, des oranges, des figues, des jattes de lait. C'était le kaîd des Krachenas qui venait apporter la
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Ce spectacle avait quelque chose de naïf qui rappelait les temps antiques. D'une part ces cavaliers , enveloppés dans leurs haiks blancs, précédés par une musique sauvage, dont la mélodie mélancolique et vibrante produisait sur les nerfs une sorte de sensation galvanique ; de l'autre, cette profusion de viandes et de provisions, préparées et offertes avec cette simplicité et cette abondance des premiers âges, reportaient l'imagination à ces pompes bibliques du désert lorsque les pères^rois (2), avant de contracter une alliance, s'accordaient mutuellement l'hospitalité.
Le maréchal Biigeaud attendit un jour encore la réponse des tribus de Djeijera : il n'en vint aucune : il se porta en avant.
Bientôt Farmée quitta les vallées et les plaines pour gravir des montagnes rocheuses, par des sentiers de mouton, coupés de ravins tortueux, de fondrières béantes. Elle atteignit ainsi le col des Beni*Âïcha. C'était une longue goi^e étroitement échancrée, creusée entre des hauteurs, dont les parois, couvertes de lentisques, d'oliviers sauvages, d'arbres épineux, de tiges buissonneuses, ressemblaient à un impénétrable hal- Uer, s'élevant perpendiculaire dans les airs. De l'une à l'au-» tre, les arbres vermoulus par des siècles de vie, étendaient des branches mortes comme autant de bras qui interceptaient le passage : les cavaliers ne pouvaient avancer que couchés sur la selle de leurs: chevaux; les fantassins ne marchaient qu'un à un. Enfin, après une marche longue et lente, à tra-
4) La di/fa (blospitalitéde la nuit). C'est une redevance en favear do snltan ou du maître du pays que toute tribu soumise doit lui ofiDrir quand il passe sur son territoire.
(9) Le nom d'Abimelech^ on des premiers souverains dont il soit fait men* tiûD, signifie en hébreu mon père-roi. Ce nom était commun à tous les chefs des tribus patriarcales. Cela seul explique cette profusion de rois dont il est fait mention dans les livres biblicfues. La Genèse en compte cinq dans la seule vallée de Sodome. Josué en défit trente-un ; Âdonibesc avouo ea avoir bit pirir soixante ai&«
ité ALGÉRIE.
▼ers mille obstacles, on atteignit la verdoyante vallée de rîîîi ser où la vue d'une végétation luxueuse et riante fit oublier aux soldats toutes leurs fatigues. L'armée campa sur la Hvé gauche du fleuve.
Là, se présentèrent plusieurs députations. Leskaldsdès Issers viennent offrir la diff'a. Les chefs kabyles des Gùe<£é-^ toulas, des Nezeliouas, des Beni-Kalfouti , vinrent se t^oHet garants de la neutralité de leurs tribus si Ton voulait épargnée leurs villages , ce qiii fut accordé. Mais on apprit en même temps que les Kabyles se préparaient à une défense déëéthpérée.
Cette nouvelle était d'autant plus f&cheuse que les dut^ neuf fractions des Flissahs peuvent mettre plus de vingt inille hommes sous les armes , et que le pays où on allait s'avëti-turer était presque inconnu et aussi défavorableméht acci« dentjè que possible pour une guerre d'invasion.
Pour surcroit de malheur, le temps qui jusqu^ator^ 9vait été sec et serein se mit à la pluie. Des orages violents et èon^ tinus, rares dans cette saison, vinrent détremt)er les terres sur lesquelles campait l'armée ; en peu d'heures, le camp fut con^ verti en marécages ; le sol des bivouacs n'était que des flaques d'eau bourbeuse ; les hommes ni les chevaux ne pouvaiëttf plus se coucher; un vent glacial faisait grelotter les soldats qui ne pouvaient plus même s'abriter sous les tentes battues par un vent violent dont les longues raffales arrachaient tout en tourbillonnant. L'Isser croissait à vue d'œil et roulait en mugissant ses eaux torrentueuses : il menaçait d'un débordement et de barrer le passage à l'armée en inondant les champs marécageux qui s'étendaient au-delà sur de vastes espaces. Il était peu prudent de s'exposer, en restant dans ce lieu, à être bloqué par les eaux ; un pont fut jeté sur Tisser dans l'endroit le plus guéable, et l'armée se mil en marche par ce temps horrible et parvint, après des fatigues inouies, au pied du Bardj-Menaïel, petit fort carré, alors abandonné et autrefois habité par un kaïd turc et une petite garnison chargée de prélever les redevances imposées aux Kabyles qui voulaient iréquenter les marchés d'Alger ou ensemencer la plaine. Un
tattè eàmp fut tracé sur tes plateaux, et le maréchal fiia ce lieo pour être son point de ravitaillement.
Pendant ce temps, les Kabyles, à quelques lieues de là, frétaient rassemblés au marabout de Timezerit pour discutât* ea assemblée générale sur la grande question du moment. Les tribud kabyles sont divisées par fractions liées par une aorte d'association républicaine. Dans les circonstances itn* portantes où il s'agit, soit d'une guerre, soit de toiît àuti^ objet d'intérêt général, lés membres de ces petites républiques te convoquent en congrès populaire (Dfémati^. Là, chacun à le droit de parler à son tour et dé dire sotl avis. Màid l'opiniob àa marabout le plus influent est presque toujours celle qui remporte : il se trouve ainsi de fkit le régulateur suprême de tetribu.
Dans l'assemblée qui eut lieu i Timezerit, le 1*^ mai, il fégnàit une grande incertitude : les chefs et les fiches, ctbignant la dévastation dont ils allaient être victimes, étaient disposés à entrer en accommodement avec les Français; mais le peuplé demandait la guerre à grands cris : les femmes ^r« tout, fanatisées par les marabouts, disaient hautement qûë œux qui ne voulaient pas se battre n'avaient qu'à leur donnée leurs fusils et leurs flissihs et qu'elles sauraient s'en servir èontre des chiens de chrAiens. La question de la guerre était dè8-4ors à peu près résolue, lorsqu'un des marabouts le^ plus vénérés parmi les Flissahs^ Sid-el-Djoudi, se leva et porta, par le discours suivant, l'exaltation de cette multitude ati point ^ le plus extrême.
€ Guerriers de la montagne, auriez-vous dégénéré? Yoft « pères sont morts sans avoir jamais vu un ennemi sur le sol a de l'indépendance : vos fils en diront-ils autant de vous? m Non, de vous ils diront : a Ils ont laissé fbuler lés ossements t de leurs pères par des chiens de chrétiens; ils ont laissé t insulter leurs femmes par des chiens de chrétiens; ils ont c laissé arracher par des chiens de chrétiens l'arbre qu'avait c planté leur père, renverser la cabane qu'il avait bâtie, et € ils vous maudiront alors. » — « Non, non, s'écrièrent des w€ milliers de voix en brandissant leurs armes, plutôt la motili^
c «— ' # Oqi, reprit le marabout, plutAt la mortl car îe >»>• c phète a écrit : Le glaive est la def du dd et de tenfer! « Une goutte de $ang versé pour la cause d'AUah^ urne nuit c passéeàaus les armeSf ssront plus camptéss que deux nms € déjeunes et de prières^ Au jour dujugemenfr les àles^ a sures de celui qui périra dans une bataiUe seront édataniee a comme le vermillon^ parfumées comme timbre^ Des ailes c d^anges et de chérubins remplaceront tes membres qu'il « auraperduSé II aura deshouris toujours jeunes^ des dé^ € sirs sans cesse renaissants, et habitera une contrée déU-^ € deuse où les corps ne donneront point d'ombre. U a écrit c aussi : .Cest un acte agréable à Dieu d'ôter la vie à un c infidèle. \\ a ^rit encore : le lâche ne passera pas le pont a aigu et sera précipité dans Fabîme. Guerriers de la mou- € tagne, il n'y a d'autre Dieu que Dieu, et Blahomet est son « prophète : ce qui est écrit, est écrit. Hais td ne peut être c le sort du guerrier de la montagne : du guerrier de la moiH « tagne qui est fier et inrincible. »
Cm derniers mots furent accueillis par un trépignement universel qui dénotait avec quelle habileté le marabout faisait mouvoir une à une toutes les fibres sensibles de ces hommes. — ik Oui, reprit-il, le guerrier de la montagne est le plus va« « leureux et le plus invincible du Maghreb : ce n'est pas lui « qui reculera devant des chiens de chrétiens que Dieu vient a enfin lui livrer. Voyez ces orages incessants dans une saison a où ils sont si rares. Ce sont les éléments qui se liguent contre « eux : c'est la voix du ciel qui se déclare pour vous. Eh bien ! « volez au-devant d'eux et portez le ravage dans leurs rangs, « comme l'ouragan qui vole sur les ailes d'un tourbillon; « brandissez votre flissih à la lame pesante, ajustez votre long « fusil au bois incrusté de corail, et après la journée de la « poudre, vous reviendrez dans votre gourbie avec des tètes c d'infidèles vaincus, pendantes à la selle de votre léger a coursier.»
Ce discours élcctrisa l'assemblée entière qui se sépara en poussant le cri de guerre. Les femmes, les enfants, les richesses furent mis en sûreté dans des cavernes presqu'jnac-'^
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cessibles, et deux joui^' après, le 4 mai, le corps expéditionnaire français put compter trois armées devant lui. Ben-Salem« avec la première, occupait les hauteurs de Timezerit; Ben-Kassem* ou-Kassi campait avec la seconde chez les Amerouas; El- Djoudi couvrait avec la troisième les pentes de la vallée de rOued-el-Ksab. En même temps, sur plusieurs points de l'horizon, on voyait de longues colonnes de fumée monter perpendiculaires vers le ciel, ce qui indiquait que ces belli* queuses peuplades, sacrifiant ainsi elie&-mêmestout ce qu'elles croyaient pouvoir être de quelqu'utilité pour les Français, étaient décidées à une résistance désespérée.
Cependant les orages des journées précédentes recommençaient chaque jour avec la même furie ; la bise était glaciale ; des pluies torrentielles éteignaient, la nuit, les feux des bivouacs; les soldats se réveillaient au milieu de flaques de boue; les chevaux ne pouvaient plus paître l'herbe inondée; hs vivres étaient avariés; le dénuement le plus complet menaçait l'armée française. Battre en retraite devant une armée de vingt mille Kabyles, c'était s'exposer aux chances les plus terribles ; tous les nids d'aigles des montagnes qu'on avait à traverser se seraient convertis en autant de citadelles où un ennemi intrépide et audacieux se serait posté pour disputer le passage à des soldats épuisés. Le maréchal ne put s'y résoudre; Il laissa à la garde du camp de Bordj-Menaiel le général Gentil avec la colonne de droite, deux bataillons et la cavalerie régulière, et se porta en avant avec le reste de ses troupes, en se dirigeant vers le nord par le pays des Issers. La marche était lente et pénible sur un terrain boueux et glissant, sous une pluie glacée que le vent fouettait au visage des soldats. On atteignit cependant l'Oued-Nissa, ordinairement si calme et clapotant alors comme une mer houleuse. On ne put le passeï qu'en faisant la chaîne : pour ne pas perdre pied, les soldats se tenaient sous les bras; enfin, après une autre journée de marche aussi pénible, l'armée arriva à Dellys que le gouverneur-général avait fait occuper pour avoir un point de ravitaillement rapproché du centre des opérations. Dçllys, où on ne comptait alors qu'une ccnlainc do mai- T,iu 11
sons en briques, groupées par huit ou dix^ était une petite bornée à peine défendue par une mauraise chemise en pisé à moitié écroulée. Le sol et les hauteurs voisines sont goût erts de ruines, antique débris d'un grand poste militaire romain. On 7 voit encore au nord-ouest les vestiges d'une porte flanquée de tours, dont le temps n'a pu user les assises et, sur un mamelon qui la domine, des débris de ces constructions cydopéennes comme en faisaient les Romains. La position de Dellys présente de grands avantages; c'est le marché naturel où toutes les peuplades kabyles du Jurjura, doivent avec le temps, rendre les produits de leurs montagnes et acheter les objets dont ils ont besoin. Cette ville ne présente du reste qu'un fort mauvais mouillage; abrité des vents du nord et de l'ouest, il est en prise à tous les vents du côté de Test ; il est cependant très accessible aux navires pendant la belle saison: des travaux assez importants ont été exécutés à Dellys depuis l'occupation.
La pointe du] corps expéditionnaire sur Dellys avait eu pour but de ramener à Bordj-Menaïel un convoi de vingt-cinq jours de vivres, de la poudre, des fusils de rechange et des projectiles qui y avaient été apportés d'Alger par les bricks de guerre VEuplirate et le Vautour. Après l'avoir débarqué, la colonne remonta lentement l'Oued-Nessa pour rentrer au camp de Bordj-Menaïel.
Apres quelques heures, le maréchal s'aperçut que sa marche était surveillée, et que derrière le rideau des collines qui bordaient la vallée qu'il suivait, les Kabyles épiaient tous ses mouvements, décidés probablement à profiter de l'embarras du convoi, pour l'attafpier au passage de l'Oued-Nessa. Peu à peu en eflet, les crêtes se couvrirent de Kabyles à cheval, et une masse de quatre à cinq cents se posta devant la colonne française. Le général Bugeaud se disposa immédiatement à prendre l'offensive. Pendant que le convoi qui avait atteint le gué passait sur la rive gauche de l'Oued-Nessa, il massa trois bataillons sur la rive droite pour le couvrir, et organisa une colonne d'attaque qui devait débusquer l'ennemi de toutes les hauteurs. Un premier coup d'obusier dpnna le signal. En
moins d*une heurc^ les Kabyles débus(ïués de plateau en plateau, se rejetèrent dai^B la vallée de Taourgha : le général Bugeaud fit immédiatement faire tête de colonne à droite et plongea au pas de charge dans cette vallée qui, fermée au sud par des pentes escarpées, se creusait en arc de cercle, dont le sommet et les extrémités étaient couronnés par quatre villages appartenant à la tribu des Âmraouas formant une ligne de bataille qui semblait menacer d'une longue résistancç. Ea avant et sur toute la ligne, était un rassemblement de huit à dix mille hommes, dont le^ cris sauvages et les feux roulants de mousqueterie, quoique hors de portée, défiaient la colonne française. L'attaque se fit simultanément sur tous les points. Un bataillon du 48o et les tirailleurs indigènes furent lancés de front contre le village qui couronnait le sommet de Tare de cercle. Le çoum de la cavalerie auxiliaire de Mohi-en-din chargea ventre à terre la gauche de l'ennemi, et, du premier choc la coupa en deux. Trois compagnies du bataillon d'éUte et armées de grosses carabines, y furent envoyées au pas de course pour empêcher les tronçons de se rallier ; mais s' étant embourbées dans un profond marais, elles furent un instant compromises. Les Kabyles s'y portèrent en foule; l'attaque se concentra sur ce point. Des secours arrivés à propos dégagèrent les bataillons compromis, et chargèrent les Kabyles qups'y étaient agglomérés en masses confuses. Attaqués avec impétuosité, ces derniers gagnèrent les hauteurs, fuyant de plateau en plateau. Debout sur les étriers, faisant feu sans s'arrêter, ces cavaliers sur leurs chevaux lancés à toute bride à travers des fondrières et des précipices, avec leur burnous blanc relevé sur les épaules et dont les pans flottaient au vent, avaient quelque chose de féerique. Le goum auxiliaire les poursuivait sans relâche ; les bataillons français étaient plus achar* nés encore, tous les villages attaqués à la baïonnettes sous un feu terrible de mousqueterie tombent un à un : les Kabyles précipités dans des ravins se laissent écraser plutôt que de so rendre. A trois heures de l'après-midi, l«s sentiers, les ravins, les vergers étaient couverts de cadavres des Kabyles, et les villages livrés aux flammes. Les Français n'avaient fait qu'une
perte insignifiante. Le général Bugeand fit relâcher quelcjues' prisonniers qu'on avait faits, et le lendemain les Flissahs, àqiii ils rapportèrent les détails de la défaite desÂmraouas, envoyé* rent des parlementaires. On était alors sur la lisière de leur territoire.
Ces négodations n'eurent cependant aucun résultat: pen» dant qu'on parlementait, Ben-Salem avait fait incendier les villages des Flissahs par ses réguliers, en répandant le bruit que les spahis étaient les auteurs de cette dévastation. En même temps le fanatique Sidi-el-Djoudi amenait les contingents de dix-neuf tribus : les négociations furent rompues.
L'armée française étaitalorssur les bords de TOued-Sebaou, dans la petite plaine de Tamdahit. Elle y fut rejointe par le général Gentil, qui avait amené sa colonne, après avoir laissé un bataillon à la garde du camp de Bardj-Menaiel.
Devant elle s'élevait un immense rideau de granit, sillonné de ravins sans nombre et couvert d'une verdure sombre d'où des villages blancs se détachaient ça et là sur les crêtes des plateaux, comme des voiles de navire sur la cime des vagues de la mer. Derrière les massifs qui se tordaient en spirale au* tour des rochers, on démêlait des arêtes principales qui liaient les plateaux entre eux. Au centre seulement une large coupure, au fond de laquelle l'Oued-Sebaou avait creusé son lit, débouchait dans la vallée de l'Oued-el-Esab. Sur les crêtes étaient des rassemblements de Kabyles ; dans les fourrés des vedettes.
C'était le territoire de la tribu des Flissahs. La position qu'occupait l'ennemi était formidable. Son centre formé par les contingents alliés, occupait une grande crête couverte, sur tous les points abordables , par des redans en pierre sècho pour les tirailleurs et, protégée dans tout son parcours, par un profond ravin, obstrué par de grands ressauts et coupé par des hachures. Les dix-neuf fractions de la tribu des Flissahs étaient échelonnées à droite et à gauche, sur les crêtes inférieures qui s'appuyaient sur des montagnes d'un abord afireusèment escarpé.
Après avoir fait pousser quelques reconnaissance, le géné-^
ralBugeaud arrêta son plan d'attaque. Â la faveur de la nuit, la principale colonne d'attaq[ue en gravissant une arête qui se reliait à la crête supëriëbi^ devait se porter au sommet de Tangle rentrant qui formait la ligne de bataille des Kabyles et al couper. Pendant ce temps le général Korte, contournant les montagnes avec sa cavalerie, devait atteindre l'issue de la coupure où coulait TOued-Sebaou, femua ainsi le passage de la rivière, seule ligne de retraite, et sabrer les fuyards que les colonnes de droite et de gauche devaient rejeter sur ce point en les débusquant de crête en crête. Chaque soldat reçut du biscuit pour deux jours, deux rations de viande, une provision de cartouches^ et on partit à onze heures du soir. Il était rigoureusement ordonné d'observer le plus profond silence. Le général Bugeaud prit le commandement de la colonne avec les tirailleurs indigènes, deux bataillons du 3® léger, deux du 26®, deux du 48®, cent cavaliers français et arabes et trois obusiers.
Cette marche de nuit au milieu d'une brume pâle qui s'élevait du sol encore humide de la pluie de la veille , d'un silence qui n'était interrompu que par le bruit des pas des soldats et le frôlement des broussailles foulées par leur passage, dans un terrain tantôt pierreux, tantôt couvert d'herbes glissantes, ou de ronces, ou d'éboulements de granit qu'on ne pouvait éviter qu'en décrivant mille sinuosités; ces chaumières qu'on voyait çà et là éparses au-delà des ravins, toutes sîlen-cieuses, sans même qu'on entendît la voix des chiens nombreux qui les gardent ordinairement si bien ; le caractère et les habitudes de l'ennemi à qui on avait affaire : tout cela, solitude ou silence, était effrayant. Chacun prétait l'oreille avec inquiétude aux moindres frémissements qui s'agitaient dans l'ombre ; et cependant aucun de ceux qui étaient là ne craignaient la mort : ils l'avaient donnée ou défiée dans maints combats; mais il y avait dans ce silence et cette solitude quetfpie chose qui serrait le coeur.
Plus on avançait, plus les ravins se creusaient, plus la marche devenait difficile; tantôt c'étaient des pentes raides ^ô les chevaux pouvaient à pcipe gravir; d'autrçs ibis de
sombres défilés bordés de cactus et d'agaves, dont cbaque touffe pouvait cacher un ennemi invisible ;, puis des fondrières, des précipices, des ressauts infranchissables qu'il fallait tourner : les difficultés semblaient augmenter en raison de l'ascension, et la crête qu'on escaladait, n'avait pas moiqs de huit cents mètres de hauteur.
Tout-à-coup une fusillade se fait entendre à l'avant-garde. Au silence observé jusqu'alors, succède le cliquetis des armes, Içsvoix de commandement, dont les sons se répètent sur toute cette longue ligne de fer qui se tordait comme un serpent aux flancs de la montagne : sur tout le pourtour de l'arc de cercle dont on gravissait le centre, les Kabyles déchai^nt leurs armes ^n poussant leur cri de guerre pour prouver qu'ils ;Bont partout en mesure d'opposer une vive résistance. Quelles bataillons volent au pas de charge au secours de l'avant* garde engagée : ils recueillent quelques morts et quelques Wçssés, et trouvent Tavant-garde logée dans le village d'Ouarezeddin , dont les zouaves et les chasseurs d'Orléans ont tué les défenseurs, massacré les habitants. Le jour commençait à poindre alors ; des masses d'ennemis apparaissent de toutes parts. Un énorme rassemblement de Kabyles tombe sur la droite française et retarde le mouvement de progression qui consistait à couper en deux la ligne ennemie, la déborder par sa droite, s'emparer des points culminants et rejeter les Kabyles dans la coupure de l'Oued-Sebaou où les attendait la cavalerie du général Korte. Celte manœuvre hardie ne pouvait avoir qu'un douteux résultat si l'action se prolongeant sur la droite française, le front d'attaque se trouvait ainsi changé. Pour ne pas en perdre le fruit, le général Bugeaud détache le 48® et un escadron de cavalerie pour appuyer la droite et lancer deux bataillons des zouaves vers le sommet de l'arc de cercle contre des masses de Kabyles qui s'y maintenaient ; il les fait en même temps tourner par quelques compagnies et les sapeurs d'avant-garde. Ces divers mouvements eurent un plein succès ; la droite fut dégagée, la ligne ennemie coupée et toutes les hauteurs emportées à 1» baïonnette, malgré un feu terrible de mousqueteric:
ÂLGËRIE. 1C7
Comme TaVait ptèm le général Bugeaud, rennemi se voyant débordé, prit Tépouvante et se précipita dans le plus grand désordre v^rs la vallée de TOued^et-Ksab où il aurait été complètement écrasé, si le général Korte, avec sa cavalerie, entraîné par les difficultés du sol, dans des ravins incx^ tricables ou arrêté par les marécages de TOued-SebaoU;, avait pu arriver à temps.
Le centre et la gauche de l'ennemi étaient enfouis et en pleine déroute; mais sur leur droite, aux pentes sud de la montagne des Flissahs, les Kabyles affluaient de tous les points pour défendre quelques villages d'un accès très difficile. Les zouaves, le bataillon d'élite, les tirailleurs indignés furent lancés sur ce point et refoulèrent l'ennçmi après une rosis* tance des plus énergiques.
On se battait depuis longtemps : les Kabyles partout repoussés, fuyant dans toutes les directions, parvenaient toujours à se rallier et revenaient à la charge avec un incroyable acharnement. Au milieu de ces gorges, de ces ravins, de ces fondrières, de ces précipices, la cavalerie lancée contre eux à fond de train, forcée par les difficultés du sol à des sinuosités sans fin, parvenait rarement à les joindre ; puis au moindre mouvement de retraite on les voyait revenir.
Tout paraissait cependant terminé, lorsque, vers le soir, on vit arriver, par les pentes du Djcrgerah, un gros contingent de trois mille hommes environ qui n'avaient pas pris part à la lutte. Enhardis par l'arrivée de ce renfort, les Kabyles se rallient sur plusieurs points et reviennent à la charge ; mais encore une fois ils furent partout repoussés avec de grandes pertes. Après quatorze heures de lutte, l'armée française put prendre un peu de repos, Elleavaità regretter cinquante morts et une centaine de blessés. L'ennemi, sur la ligne de bataille qui était de plus de deux lieues, avait laissé plus de mille cadavres ; ce qui suppose une perte bien plus considérable par l'habitude où sont ces peuplades d'emporter leurs morts dans leur fuite, soit à l'aide de crochets qu'ils lancent, en courant^ sur le cadavre, soit autrement : plu$ do quarante villages avaient été incendiés et pillés. Là, le massacre avait été hor-
rible : hommes, femmes, enfants, tous s'étaient fait tuer Jusqu'au dernier avant d'abandonnner le foyer de leurs pères; là, c'était un vieillard qui s'était laissé clouer sur le seuil de la porte de sa cabane en en défendant l'entrée; pbis loin, une jeune et belle fille gisant à côté d'un vieux cadavre et tenant encore , dans sa main crispée par la mort , le fusil avec lequel elle avait abattu le meurtrier de son père. Des langues de feu, alimentées par Thuile dont les Kabyles ont de grandes provisions, et qui s'était répandue partout lors* que la chaleur eût fait éclater les jarres qui la contenaient, atteignaient peu à peu tous ces cadavres et répandaient dans l'air une odeur repoussante et une vapeur de sang qui s'élevait comme une dernière protestation de ces malheureux contre les terribles nécessités de la guerre.
Cette victoire d'Ouarezzedin eut un succès inespéré. Un des plus farouches et des plus infatigables ennemis des Français, Ben-Zamoun, chef de la grande tribu des Flissahs, se présenta, accompagné des principaux kaïds, au bivouac de Sidi-Ah-Bounêm, demanda la paix et, en signe de soumission à la France, reçut, au milieu de ses montagnes, le burnous d'investiture. Voici comment rapporte l'entretien, qui eut lieu entre le maréchal et lui un témoin digne de foi (1).
« — Que veux-tu? lui dit le maréchal.
<« — La fin des maux que tu nous a causés,
<c — M'apportes-tu la soumission des tribus qui combattaient?
a — Elles demandent la paix.
« — Elles ne l'obtiendront qu'à la condition d'une sounmsion complète et sans délai. Pourquoi, après ma victoire de Taourgha, vous êtes-vous obstines à lutter contre moi? Je vous avais invités, dans votre intérêt, à chasser de votre pays Ben- Salem, le partisan d'Abd-el-Kader que j'ai juré de poursuivre jusqu'à la dernière extrémité. Je vous offrais l'alliance et la protection de la France pour prix d'une loyale soumission à
0) P. Clirîslian.— Souvenirs du maréchal Bugeaud
son autorité ; pourquoi avcz-vous préféré les maux de la guerre à mes bonnes intentions?
« — La paix, répondit Ben-Zamoun, était pour vous et p(Nir nous le parti le plus avantageux, et je la désirais moimême sincèrement, car la' victoire est partout avec toi et nous savions depuis longtemps que rien ne peut te résister. Mais il y a, dans nos montagnes, des marabouts dont l'influence domine le peuple plus sûrement que la voix de ses chefs. Nos alliés du Djerjerah sont aussi des hommes sauvages qui ne connaissent que la guerre et qui méprisent la mort ; ils nous menaçaient du pillage si nous laissions les Français pénétrer sans combat sur notre territoire. Nos femmes elles-mêmes nous reprochaient la faiblesse de vouloir nous soumettre avant d'avoir été vaincus. Aujourd'hui même, après la grande journée de poudre qui nous a coûté tant de pertes, nous ne som<mes pas sans ressources pour lutter contre toi. Toutes les montagnes d'alentour sont remplies de guerriers qui ne se rendraient pas, si je les appelais à verser tout le sang qui nous reste pour le salut de notre indépendance. Mais Ben-Salem, qui nous avait fait croire qu'Abd-el-Kader viendrait à notre aide avec une grande armée, Ben-Salem nous a lâchement abandonnés au commencement de la bataille. Quand il a su que tu conduisais toi-même les Français à l'assaut de nos crêtes que nous jugions inaccessibles, il a fui avec ses trésors. Maintenant les Flissahs le méprisent et le maudisent ; il ne trouvera plus d'asile dans leur pays. Tu es ^e plus fort ; Dieu l'a voulu ainsi ; accepte donc notre soumission.
a *— Je suis le plus fort, mais vous êtes tous de nobles et courageux adversaires, r^ondit le maréchal ; cette journée de poudre doit cimenter entre nous une estime récipropre, et la paix n'en sera que plus solide. Voici mes conditions : Tu renverras sur-le-champ tous tes alliés dans leur pays; tu recevras de moi l'investiture en qualité de kalifa de la France; tu t'engageras à faire payer régulièrement l'impôt; tu ouvriras ton territoire aux échanges du commerce et tu en protégeras la sécurité.
<« — Je ferai tout cela, reprit Ben-Zamoun. )^
170 ALGÉME.
Le lendemain eut lieu Finvestiture. 6en-2aittotfil , atec une solennité toute militaire, fut proclamé kalifa de^ Flissahs;^ il reçut les insignes de sa dignité : un burnous rouge à franges d'or, un sabre de «prix et un fusil garni d'argent dans un étui de velours cramoisi. On lui adjoignit, avec le titre d'agha, un de ses parents fort respecté dans le pays. Six coups de canon et une décharge générale de toutes les armes clôturèrent cette cérémonie et annoncèrent la cessation des hostilités aux populations voisines. Cette salve, qui est le signal de la paix, est nommée, parles Kabyles, taraka.
Le 30 mai , après une campagne d*un mois, le corps expéditionnaire rentra à Alger.
Sur un autre point de la province d'Alger, le général Ma* rey avait conduit avec autant d'habileté que de succès une autre expédition. Il était parti de Mcdcah vers la mi-mai et s'était dirigé au gud , vers le petit désert , pour faire reconnaître aux tribus qui l'habitent la domination de la France. A peine le corps expéditionnaire fut-il arrivé à Taguin et à Tadjmout, que le marabout Tedjini envoya, d'Aïn-Madi, sa soumission. La colonne arriva à Ei-Aghouat le 25 mai, l'occupa et installa dans son commandement le kalifa Ahmetben-Salem, qui fut immédiatement, et sans opposition^ reconnu par les chefs secondaires (1). Il s'avança jusqu'au-
1) Non? iro'jvons dans une mUiCssanle notî'.c ?ur le Sud de VAlgérie, publiée par M. Berbrugger, une anecdote sur le Kaïd d'El-Aghouat, qui présent© un tableau de mœurs que les lecteurs nous sauront gré de reproduire. « Le Kaïd, dit l'auteur, m'avait donné l'hospitalité dans sa propre tente et je n'étais séparé de ses femmes que par une tapisserie au-dessus de laquelle se montraient, de temps à autre, des visages féminins curieux de voir comment était fait un zoumi (chrétien). Au reste, le Kaïd, bien loin d'attacher de rimpor tance à me cacher son harem, fit venir une de ces dames pour me montrer de quelle façon le tour de ses paupières était noirci de gohhol, me demandant ^ chez nous le beau sexe usait de semblables enjolivements. Je lui répondis iiue les Françaises ne se teignaient pas les cheveux ni les paupières, ni les mains, ni les pieds, ce qui parut beaucoup le surprendre. U me demanda ensuite si j'étais marié, et, sur ma réponse affirmative, voulut savoir combiea j'avais de femmes. « Une seule, » lui dis-je, et j'ajoutai que nos lois ne permeliaicnt pas qu'on en eût plus dune légitime à la fois. Il trouva fort absurde
delà (TEl-Aghouat, à cent vingt lieues au sud d'Alger, et rentra ensuite à Médéah en traversant tout un pays soumis aux armes françaises, sans qu'un seul coup de fusil fût tiré pendant cette longue expédition. Un tel résultat était une réponse suffisante à ces hommes qui , sous de vains prétextes d'économie, s'élevant constamment contre l'effectif de l'armée d'Afrique, y avaient, pendant plus de douze ans, généralisé la guerre^
que le divorce nous fût interdit, et s'étonna beaucoup de ce que nous ne donnions pas de coups de bâton à nos femmes.
— Mais, s'écria-t-il, quand les femmes se disputent par jalousie ou pour dominer à la maison, comment fais-tu?
— Je t'ai déjà dit que je n'ai qu'une femme, lui répondis-je.
— Ah! c'est vrai, dit-il; va, je te réponds que si lu en avais seulement deux dans la même chambre, lu serais obligé, de temps en temps, d'avoir recours au metreug (bâton), et de les bien rosser pour avoir la paix. »
CHAPlTttE XIY.
Al)(]-c1-Kadcr chez les RifTains : ses inlrigues : ses projets ambilieax.— Concentration de troupes marocaines à Ouchda. — Attaque du camp français.
— Conférence de Mouïla. — Attaque perfide des Marocains : leur défaite.
— Pnse d'Ouchda.— Bombardement de Tanger.— Bataille d'ialy.— Prise de Mogador.— Négociations : part qu*y prend l'Angleterre. — Faible condescendance du ministère français, -r Convention de Tanger. — Premier
raité de Lella Maghnia.
Dans la province d'Oran , des événements plus importants se préparaient. Depuis longtemps , dans le but d'assurer de ce côté l'inviolabilité de la frontière algérienne, le consul de France à Tanger avait adressé , à l'empereur de Maroc , de vives réclamations auxquelles il n'avait été répondu que par des dénégations et des réponses évasives. Il avait demande, en outre, qu'Abd-el-Kader, qui, des la fin de 1843, s'était réfugié sur les terres du Maroc, fut interné dans l'intérieur de l'empire avec sa famille et ses adhérents , pour y être soumis à une surveillance qui le mît hors d'état de continuer ses intrigues et de réaliser son espoir de parvenir à troubler l'Algérie.
Cette dernière demande était peu réfléchie. En effet, après la destruction de sa smala , Abd-el-Kader s'était jeté en armes dans une province du Maroc , le Riff, où l'autorité de l'em-
pereiir Al)d-er*IUiaman est à peine reconnue. Il était , dès lors 9 à peu près impossible à ce dernier de satisfaire aux justes r^Iamations de la France. Aussi ^ aucune solution fa* Torable ne fut obtenue à ce sujet* Le général Bugeaud , dans la crainte de voir Tinfluence d'Abd-el-Kader peser sur les tribus plus ou moins soumises de la province d'Oran, et principalement sur les tribus limitrophes du Maroc , renforça sur ce point les moyens d'action en établissant un camp à Lella- Maghnia, en face d'Ouchda.
Pendant ce temps, Âbd-el-Kader avait agi avec une habileté peu commune. Les RiflaiDs^ chez qui il s'était réfugié^ sont les plus farouches habitants de ces parages. En eux s'est perpétué^ presque sans modification, le caractère indomptable et féroce de l'ancien Berbère dont ils sont issus. Retranchés sur des montagnes inaccessibles d'où ils bravent impunément l'autorité du schériff , ils n'en descendent que pour se livrer à des actes de violence, de rapine, de pillage, tout ce qui constitue la vie de bandit : leur industrie se borne à élever quelques maigres troupeaux et à fabriquer de longs poignards dont ils savent faire un terrible usage. Nul, ni chrétien, ni maure, n'ose s'aventurer dans leurs montagnes inhospitaUères. Dans leurs douairs nomades» toujours situés sur les plus âpres ravines des monts, ils ne reconnaissent guère que l'autorité de leurs seigneurs héréditaires [amzarghis) ou de leurs anciens [arngaris). Ils sont grands chasseurs. Â leurs cheveux blonds, on les prendrait plutôt pour des Européens du Nord que pour des Africains : leur taille est moyenne ; mais leurs formes sont athlétiques : leur regard est assez franc et ouvert ; mais dans les moments de colère, il contracte une efiOrayante expres^on de férocité.
Âbd-el-Kader, avec son titre de marabout, avait eu peu de peine à acquérir de l'influence sur ces sauvages tribus. Après s'être assuré leur appui, il envoya deux émissaires à Âbd-el- Rhaman pour demander, en sa faveur, le kalifat de la province de Riff : deux autres émissaires, envoyés à Gibraltar, devaient solliciter le gouverneur, l'amiral Wilson, d'appuyer sa demande à la cour de ïbiQC, F-'a- 'eterre saisit avec avi-
dite cette occasion de relever ce chef de parti abattu et de créer à la France de nouveaux embarras. L'empereur était d'autant moins disposé de céder à la demande d'Âbd-el- Kader que ce dernier, en attendant son consentement, avait pris possession de sa charge et en exerçait les droits : ce n'était dès-lors que la ratification d'une usurpation qui lui était demandée. Il sentit tout ce qu'avait de honteux et de dangereux pour lui la consécration d'un tel fait, et il était prêt à refuser, lorsque l'amiral Wilson arriva à Tanger. Il ouvrit immédiatement des conférences à ce sujet avec le gouvememeàii; marocain, et au moment où le ministère français se glorifiait, dans un discours de la couronne, de Ventente cordiale qui existait entre la France et l'Angleterre, un gouverneur anglais promettait, delà part de son gouvernement, à l'empereur de Maroc, un secours efficace et un appui certain, s'il voulait jelever la puissance du plus infatigable ennemi des Français en Afrique. Fort de cet appui et peut-être même cédant à ces insolentes suggestions que les agents anglais ont toujours au service de la cause de leur pays, Abd-el-Rahman céda enfin. Abd-el-Kader reçut l'investiture du kaHfat de Riff, de riches présents, des armes de guerre, des munitions, et fut prêt à rentrer en campagne avec le double titre d'Émir que lui avait concédé la France, et de kalifa marocain dont l' Angleterre venait de le faire investir.
Abd-el-Kader était trop habile pour se commettre avec ces faibles ressources contre les forces victorieuses de la France. Son esprit d'intrigue lui révéla tout le parti qu'il pouvait tirer de l'appui d'une puissance étrangère, jalouse de l'influence de la France en Afrique et qui l'avait si manifestement secondé auprès d'Abd-el-Rahman. Déjà, dans plusieurs circonstances, il avait pu se convaincre de la sympathie occulte que lui accordait le gouvernement anglais, et les discours de tribune de ses amis de France ne lui avaient pas laissé ignorer qu'il pouvait être entre les mains de l'Angleterre un instru-* ment utile. Ce qui venait de se passer, lui laissa peu de doute à ce sujet, et il eut un moment l'idée de tirer tout le parti possible de cette svmpathie. Il conçut même l'espoir, en ex*
ploilant les haines Intestines qui divisaient la famille du Sché« riff et à la faveur d'une conspiration de palais et de ses parti* sans étrangers ou indigènes, de s'emparer de la couronne d'Âbd-el-Rahman. Il combina toutes les chances de cet am-* jbitieux projet, et la première fut la nécessité de se grandir auprès des populations marocaines, en entraînant l'empereur dans une guerre contre la France. Il fit insinuer à Abd-el- Rahman qu'en dépassant la Tafna, la France avait violé son territoire, qu'il était de son honneur d'en réclamer l'intégrité, que FÂngleterre ne manquerait pas de s'interposer si la guerre éclatait et qu'il serait sûr de trouver en elle un puissant auxi* liaire pour soutenir ses droits légitimes. L'amiral Wilson, qui s'était si complaisamment prêté à la première intrigue, se prêta naturellement à celle-ci : il promit, agit de son côté, et Abd-el-Rahman , tout en protestant de son désir de se maintenir en paix avec la France, mit en question la délimitation des frontières et fixa Ouchda comme lieu de ralliement de troupes marocaines pour appuyer ses droits.
Vers les derniers jours de mai, une nombreuse infanterie, cinq à six mille cavaliers étaient agglomérés devant Ouchda, en face du fort français de Lella-Maghnia dont les terrassements n'étaient pas encore achevés. Parmi eux était Âbd-el- Kader, à la tête d'un fort rassemblement. Le lieutenant-général Lamoricière, qui commandait la pi^rînce d'Oran, observait tous ses mouvements de troupes, ne vivant que de razzias faites de côté et d'autre et s'en disputant souvent le produit. Elles étaient commandées par El-Guennaoui, Ueutenant do l'empereur, ayant sous ses ordres Abd-el-Kader avec ses partisans, El-Kebibi avec un millier de cavaliers et le kaîd d'Ouchda avec trois cents cavaliers noirs. Le général Lamoricière, sans quitter son bivouac de l'Oued-Mouila, deux lieues en-dedans de nos Umites, réclama le dispersement immédiat de ces troupes et n'obtint qu'une réponse dérisoire. Il sentait la nécessité de comprimer à temps ces préparatifs qui pou« \aient devenir menaçants; mais n'osant agir sans ordre, il . attendait des instructions du général Bugeaud, lorsque le 30 mai. Sidi-Ql-Mabmouu-ben-Chériff, prip«^ >qipéria), ^r-
riva à Ouchda avec cinq cents Berbères, envoyés de Fex par le fils d'Àbd-el-Rahman. Le même jour, les troupes marocaines se portèrent et arrivèrent jusqu'en vue du bivouac français. La violation du territoire était flagrante : le général Lamoricière sortit de ses lignes pour punir cette audacieuse attaque; le feu s'engagea à onze heures; à midi, toute cette bande indisciplinée fuyait dans le plus grand désordre do l'autre côté de la frontière.
Le gouverneur-général était à Dellys, lorsque la nouvdle de cette agression lui parvint; il se dirigea aussitôt sur la province d'Oran, après avoir pris des mesures pour augmenter l'effectif des troupes de cette division. Deux régiments deçà* Valérie et un régiment d'infanterie furent en même temps dirigés de France sur Oran.
Arrivé à Lclla-Maghnia , le gouverneur-général ne tarda pas à reconnaître la nécessité de pousser avec vigueur les opérations militaires. Les événements déjà accomplis avaient rendu cette détermination inévitable. Cependant, pour éviter de compromettre , s'il était possible, le calme et la sécurité dont on avait encore besoin en Algérie , il fit demander une entrevue à El-Guennaoui , et chargea le général Bedeau des négociations. L'entrevue fut fixée au 15 juin, à Mouila, entre les deux camps. Le général français y arriva suivi de quatre bataillons, quelques cavaliers et plusieurs officiers : le chef marocain avait avec lui près de quatre mille cavaliers et six cents fantassins.
Dès le début de la conférence , il fut aisé de voir qu'elle se terminerait par quelque manque de foi. En effet, les cavaliers marocains s'étaient peu à peu rapprochés, et leurs gestes, leur agitation , leur allure, ne dénotaient rien de rassurant. EI-Gucnnaoui fut même obligé, à plusieurs reprises, de se retirer plus loin ; mais l'effervescence de cette troupe fanatique et indisciplinée avait été croissant , et peu après la conférence fut rompue par quelques coups de fusil tirés sur les Français.
Le maréchal , prévenu de cette perfide attaque , prend aussitôt quatre bataillons sans sacs et les lance au pas de course
ALGiLftIL
ïïe cayaferle, et f 1 pihces de canon : Tarmée française était dé 8,000 hommes d'iùfsinterie, de 1,400 chevaux et {6 pièces de càtton. De part et Vautre, on s'était baftu avec un grand oouràge. Du côté des Français, sur toutes les faces de fa ijrande losange formée de carrés par bataillons, rinfanterîe imontra un sang-froid imperturbable, tes bataillons des quatfc angles avaient été tour à tour assaillis par troié ou quatre mille chevaux à la fois, et rien n'aVait été ébranlé lïn seul instant^ L'artillerie sortait en avant des carrés pour foncer la mitraille* de plus près : la cavalerie, quand le moment Ait véùu, était sortie avec une irrésistible impétuosité et avait tout rehversé' devant elle. Quant aux Marocains, ils s'étaient montrés intrépides et audacieux ; les plus braves étaient venus se faire tuer à bout portant. Mais la concision rendait leurs efforts iùipuissants, et pour bien faire, il leur manquait la force d'ensemble et une infanterie bien constituée pour appuyer leur mou-yement.
Le lendemain du jour où Tarmée de terre remportait cette brillante victoire, l'escadre française se couvrait de gloire à Mogador où s'était rendu lé prince de Joinvitte après avoir canonné Tanger.
Mogador est une villjB toute nouvelle, n'ayant pas encore un siècle d'existence, fondée, en 1760, par le sultan MuTeî- Mohammed. Elle n'est qu'à quarante-huit lieues de IJfaroc; c'est le point maritime le plus rapproché de cette viUe impériale. Elle est bâtie au milieu d'une plaine de sables moùvantis sur une petite presqu'île très basse que les vagues battent de tous côtés. Sa situation est dés plus extraordinaires et des plus pittoresques : aussi les Marocains l'appellent-ils Souerah (tableau). Du côté de la mer, ses remparts, assis sur des roéhét^,. au milieu des eaux, servent dé digue aux vagues qui, s'y brisant avec fureur presqu'en tout temps, montent jusqu'à leur sommet et les couvrent d'écume. Du côté de la terre, les sables mouvants qui l'entourent, accumulés en cônes irréguliers, forment une série d'ondulations offrant l'aspect d'une mer soulevée par une violente tempête et dont les vagues se seraient subitement immobilisées. Entre ces deux mers, Tune avec ses
lames se brisant contre le roc et s'élevant au-dessus les rem^ parts, en colonnes blanchâtres et vaporeuses, l'autre avec ses dunes d'un sable subtil, que le vent emporte, fait tournoyer dans Tair, tomber, amonceler ailleurs pour former une nouvelle colline à la place de celle démolie, s'élève la ville marocaine avec ses hauts minarets et ses remparts garnis de canons.
Mogador est le port le plus commerçant du Maroc : sa douane rapporte un million par an à l'empereur; sa population est de douze à quinze mille habitants, dont quinze cents^ juifs; il y a fort peu d'Européens. Lors de sa fondation, beaucoup s'y étaient établis : de grandes facilités avaient été ou« vertes au trafic ; mais, après quelques années, le fisc impérial, par sa rapacité imprévoyante, ses prohibitions, ses tracasseries, ses droits énormes, les obligea à s'éloigner. En cela, l'empereur du Maroc fit pour Mogador bâti, peuplé et commerçant, ce que le gouvernement français fait pour tous les ports de l'Algérie sans exception, avant qu'ils soient dans aucune de ces conditions ; seulement, le chef barbare avait eu, de plus que les hommes d'État de France, l'idée simple et naturelle de favoriser, dès le début, par de grandes facilités les constructions, le peuplement et le commerce delà ville nouvelle. Aussi, en moins de quinze ans, la ville fut bâtie, peuplée et productive. Avec le système suivi par le gouvernement français dans les villes algériennes, il est difficile de préciser dans [quel laps de temps on pourra obtenir de pareils résultats. Pour rentrer immédiatement dans tout ou partie de ses dispendieuses prodigalités, ce gouvernement fait comme le sauvage qui coupe l'arbre par le pied pour en cueillir tous les fruits à la fois.
Le port de Mogador, formé par la petite lie qui porte ce nom, est exposé aux vents du sud-ouest, presque toujours tempétueux. Le long de la côte orientale de l'île, les navires peuvent y mouillera l'abri des vents de l'ouest et du nord. La ville construite, il y a un siècle à peine, par les ingénieurs et ouvriers européens, est plus régulière que ne le sont communément les villes barbaresques. Les rues sont tirées au cordeau^^ mais si étroites, que deux chameaux peuvent à peine y passer
ALGÉRIE. m
tîe front : quant aux maisons, elles n'ont d'autre extérieur que celui des autres villes africaines.
Les fortifications de la ville ne pourraient soutenir un siègo régulier du côté de la terre naturellement défendue par la ma-* rée qui, vers le nord-est, le sjid et Test, s'y étend fort loin ;t mais il n'en est pas de même sur les fronts qui regardent l'océan au nord-ouest et au sud-est. Sur tous ces points s'étend un rempart d'un aspect formidable, formant une ligne brisée, flanquée de tours, où l'on voit une longue batterie casematée armée de 44 canons de fort calibre. Ce rempart se relie à la Casbah où Ton remarque un bastion à l'européenne armé de 20 canons. Mais les fortifications les plus solides et les mieux armées sont au débarcadère situé à la pointe la plus avancée de la presqu'île et séparée de la ville par une petite plage in-térieure. Un rempart de bonne maçonnerie très épais^ flanqué d'un autre en retour et portant 54 pièces de canon, le défend* Deux petits forts, l'un de 4 canons, l'autre de 12, le flanquent vers l'ouest.
A douze cents mètres, au sud-ouest du débarcadère, est un ilôt d'un quart de lieue de long et d'une largeur de 600 mè<iies environ et formant le port. Le pourtour de cet ilôt est très escarpé : il domine la ville et le débarcadère à une dis-; tance de 800 toises; il est défendu par quatre batteries maçonnées, par des rochers et des bancs de sable et n'est abordable que par une petite plage donnant sur la rade et protégée par une batterie de huit pièces : en tout, Mogador était défendue par 120 ou 130 pièces d'artillerie.
Telle était la ville devant laquelle s'était portée l'escadre : française. Elle y arriva le 11 août. Là, l'attendaient des difficultés de plus d'une nature. Pendant quatre jours, la viole&ce des vents et la grosseur de la mer empêchèrent les navires do communiquer entr'eux. Mouillées sur de fonds de rochers» les ancres monstrueuses des vaisseaux de ligne, pesant 8,000 livres, leurs énormes chaînes se brisaient comme de faibles : grappins et leur enlevaient des ressources indispensables pour atteindre leur but. Tel navire n'avait plus qu'une chaîne et une ancre, et encore celle-ci privée d'une do ses patles.
4M ALGËmE:.
Dai»'ccl(e situation, les naTires ne pouvaient songer à w maintenir devant Mogador à la voile. La violence des eaurants et ht brise les eût entraînés sous le vent, et ils auraient pfAba* blemenf perdu Foccasion d'agir. De plus, en faisant appareiller hs vapeurs avec eux, ils auraient épuisé leur combustible ; en les laissant seuls, ik les exposaient à manquer de vivres et d'eatr : ils étaient dès lors forcés de rester au mouilli^.
Enfin, le i 5, le vent s'apaisa, et il ne resta plus de la tanir-' mente des jours précédents, qu'une grosse houle de nord-* norà-ouest. Diains Taprès midi, ime faible brise se fit et on mit à la vofle pour attaquer.
Les trois vaisseaux le Triton , le Jemmapes , le Suffren , viiirent d'abord au mouillage. Le Triton^ capitaine Bellenger^ en téfe, conduisant l'escadre et s'avançant sous le feu de tou^ tes les batteries ennemies, laissa tomber son ancre à 700 mè-* très de la place sans riposter à ses coupSr Venaient ensuite le Suffren et le Jemmapes.
Le Jemmapes et le Triton se placèrent en face des batteries de Touest de fa- ville, ce dernier prenant à revers les batteries de la marine. Le Suffren prit poste dans la passe du nord, battant d'écharpeles deux batteries de la marine, et, de front, le fort rond situé sur un îlot, à l'entrée de la passe, tandis que avec ses pièces de retraite, il répondait à une batterie de l'île dont le feu d'enfilade l'incommodait.
Cet embossage délicat sous le feu de l'ennemi, se fit sans qtt-'aucun dès vaisseaux daignât y répondre. A deuix heures, tous ouvrirent leur feu : la riposte de l'ennemi fut énergique et des obus habilement dirigés sur le vaisseau le JemmapesXxii causèrent des pertes sérieuses et de graves avaries. Mais enfia les batteries de la marine démantelées et rai)oées< par le fetf des Français furent abandonnées, et celles de l'ouest prësen«^ tant une quarantaine de pièces bien abritées derrière des épaulements en pierre molle de plus de deux mètres d'épaisrseur, tinrent seules.
Une fois le feu des vaisseaux bien ouvert, ordre fut donné a la frégate la Belle-Poulej et aux bricks le Cassard, le Volage et V Argus d'entrer dans le port : la frégate devait combattre
les batteries de la marioe et les bricks celles-de FHe : d^grosses carabines placées dans les hunes fusillaient A 600 mètres les canonniers marocains. Cette manœuvre hardie amena l'éirafcuation de ces batteries.
Alors commença un nouvel épisode de la bataille. Les bateaux à vapeur, le Gassendi, le Plutoû et le Phare avec 500 hommes de débarquement conduits par le capitaine de corvette Duquesne et le lieutenant-colonel Chaudiard, entrèrent dans le port et prirent poste dans les créneaux de la ligne des bricks, joignant leur feu à celui des navires pendant que la flottille de débarquement se formait* A cinq heures et demie, 4:ette flotille s'avança sous une vive fusillade : on sautaà terre javec enthousiasme, et gravissant à la course un talus assez raide^ on enleva la première batterie. On s'y rallia : le prince dç Joinville vint y rejoint la colonne d'attaque.
De cette batterie, deux détachements partirent pour fiiii» le tour de l'île , et débusquer trois à quatre cents jilarocaini des |)0stes qu'ils occupaient dans les maisons et les batteries. On Jles poussa jusqu'à une mosquée où un grand nombre d'entre eux se réfugièrent : ^ enfonça ^es portes à coups de canoti jet on se précipita e^ avant : la résistance des Alarocain^ Ait xl^s plus vigoureuses* Ou était efigap^ sous des voûtes obscuras, au milieu d'une fWQ^ ép(ûase ^i empêchait de rien voir : il fallut livrer combat pied à pied : enfim les Hai'Qeaiw quÎ6'y étaient rietrancjb^ se redirent au nombre de 140.
Le lendemain 16^r<£uvre de destruction qu'avaitcoIXlme^cée ile canon de la veille fut achevée : toutes les pièces durent enxlouées ou jetées à bas des remparts, les embrasuresdémolies, les magasins à poudre noyés : du reste âu(uaa ennemi ne «'(^ posa plus à cette opération : ils étaient tous en fuite; moris ou pris. Les Français étaient maîtres de Tile, du port; les batteries de la ville n'étaient plus à craindre : une garnison fut laissée sur Tilot et le restant des troupes se rembarqua. Après leur départ, la ville restée sans défense fut prise par lesKabyles de Fintérieur, qui étaient venus pour la défendre et qui y mirent le feu, et pendant quatre jours la saccagèrent. Il ne resta de la belle Souerah qu'Abd-er-Rahman appelait sa ville
chérie, que des ruines et des murs criblés de boulets et noircis .par le feu. On s'attendait généralement à ce que le ministère, fort embarrassé des succèsdes arméesde terre et de mer, n'accorderait pas même, à ces braves, des encouragements. Mais on se trompa : la modération avec laquelle il usa de sa victoire, calma les défiances et les alarmes de TAngleterre, et des grandes récompenses honorèrent la bravoure des soldats et des marins français. Le maréchal Bugeaud, entre autres, fut nommé duc dlsly, et reçut du roi des Français une lettre autographe des plus flatteuses.
Ces diverses victoires des armées de terre et de mer avaient 'été accueillies en France avec un légitime orgueil : la plupart des peuples de l'Europe en avaient témoigné plus de satisfaction que de mécontentement; mais en Angleterre, elles avaient soulevé un dépit, une jalousie qui se tradiùsait sous toutes les formes. Dans le parlement, dans la presse, dans l'opinion pubUque, partout, éclatait cette haine mal déguisée, que cette jalouse voisine éprouve pour la France et que la France , du reste, lui rend avec usure. Dans la Chambre des communes, un orateur quis'entendmieuxcnrhctoriquequ'enafiaircSjM.Sheil, mit en question le droit de la France d'occuper l'Algérie. Il demanda la formation d'une commission d'enquête chargée d'examiner comment le gouvernement français avait occupé et gardé l'Algérie, et jusqu'à quel point cette occupation était compatible avec les intérêts de l'Angleterre. Lord Palmerston avait appuyé son collègue avec cette éloquence verbeuse et haineuse qu'onlui connaît quand il s'agit de la France. La presse avait reproduit de mensongères et ignobles allégations contre la marine française : elle avait même prêché une sorte de croisade contre la France, sans réfléchir que pour cette nouvelle guerre, l'Angleterre n'aurait pas eu, comme d'autres fois, l'Europe pour alliée et que le cabinet de Londres est trop bien avisé pour se hasarder à faire jamais seul la guerre contre la France. Tout cela cependant, par une pusillanimité déplorable du ministère français, eut une influence fâcheuse sur les négociations qui s'ouvrirent à la syite des succès de Tanger, d'Isly et de Mogador.
En effet, Tempereur de Maroc n'aifait pas lardé à apprécier rétendue des pertes que les années françaises de terre et do mer Tenaient de lui faire subir. Aussi montra-t-il autant d'empressement à ftire la paix avec la France qu'il en avait peu témoigné jusqu'alors. Il était fort loin de présumer qu'il obtiendrait des conditions aussi avantageuses qu'avant la guerre: aussi, dans son dépit, traita-t-il sans ménagement ceux qui lui avaient conseillé le parti de la violence. De ce nombre était un renégat italien, nommé Albrizi. L'empereur lui ordonna de se rendre auprès du pacha de Larrache pour lui enjoindre d'ouvrir immédiatement des négociations avec le prince de Joinville, en le menaçant du supplice du mur si sa mission n'avait pas de succès (1).
Mais déjà l'Angleterre avait efficacement agi auprès du ministère français pour aplanir les voies à l'empereur de Maroc,
Le différend de la France avec le Maroc s'était coq^Iiqué d'un grief de l'Espagne qui demandait réparation à l'empereur pour un vice-consul espagnol mis à mort par un pacha marocain et pour l'envahissement successif d'une grande partie da territoire de Ceuta. Depuis qu'une inspiration fatale avait porté le gouvernement français à se faire un allié de l'Angleterre, toute la politique de celle-ci consistait en toute occasion à isoler la France des autres puissances. En cette circonstance, elle n'eut garde de s'en départir : elle décida Tempereur de Maroc à consentir à l'agrandissement du territoire de Ceuta et à punir le pacha qui avait fait mettre à mort le vice-consul espagnol : l'Espagne obtint satisfaction sur tout et la France se trouva seule en lutte diplomatique. Le cabinet de Londres avait commencé ainsi par l'isoler pour lui ôter tout prétexte
(4) Cette borrible torture qu'on appelle le sf^liee du mur, est particulière au Maroc et D*est employée que pour les criminels d'Ëtat. Elle consiste dans la construction d'un mur d'environ deux mètres de haut sur un mètre de large, au milieu duquel on place le coupable, en ayant soin de laisser une petite ouverture de trente pouces de circonférence à la hauteur de sa bouche et par laquelle on lui donne des aliments. Le patient est debout, dans l'mimobilitéla plus complète, au tailieu de cet espèce de vêlement de pierre, et passe quelque fois plusieurs jours avant d'expirer, exposé aux regards avide* de la foule»
ou faux-Tuyant ; mais avec le ministère d^alors^ celte prficaïKtion était parfaitement inutile.
En effet, l'Angleterre, jalouse de Foccupajtion de TAlgéric, était alliée du Maroc, faisait un grand commerce avec la population de cet empire ; il y avait dès-lors quelque chose de délicat et de grave dans la guerre de la France contre Âbder-Rahman. Dans une telle âtuation, les défiances du cabinet britannique étaient naturelles, et le ministère français pouvait se proposer de les calmer par des explications franches, telles que les comportent les alliances internationales. Mais il fît plus. Il prit l'engagement vis-à-vis de lui de n'occuper même temporairement, ni même pour les besoins de la guerre, au« cune ville marocaine. Un tel engagement était plus qu'une faute. Et si l'on considère que l'Angleterre avait ouvertement fourni des armes et des munitions au Maroc, qu'elle avait ostensil^ement poussé l'empereur à la guerre^ l'acceptation seule de sa médiation, en cette circonstance, était une de ces lâchetés dont, pour l'honneur de la France, les annales françaises n'offrent aucun exemple. Voici ce qui en résulta.
Le maréchal Bugeaud et le prince de Joinvilie, Tui^ et l'autre en qualité de commandants en chef des forces de terre et de mer, avaient, après et même avant leurs succès obten;US, fait présenter à Abd-er-Rahman un ultimatum qui stipulai^ quelques conditions avant(]^euses, soit sous le rapport des échanges, soit sous celui de l'indemnité, soit enfin sous celui des garanties à exiger à l'égard d'Abd-el-Kader. Telle était la crainte inspirée à l'empereur par les récentes victoires des Français, qu'il était disposé à tout accepter. Dès les derniers jours du mois d'août, le pacha de Larrache s'était déclaré investi des pleins pouvoirs de l'empereur pour traiter des conditions de la paix aux termes de l'ultimatum de la France. Le prince de Joinvilie, après avoir fait vérifier les pouvoirs du pacha, prit l'initiative dans la négociation, entra en pourparlers avec lui et posa, dès le début, la question d'indemnité de guerre qui fut accueillie sans difficulté. Aussi écrivaît-îl au ministère ces fières paroles : « Nous^ivons imposé nos cont dilions j elles ont toutes été acceptées sous le canon de nos
:« vaisseaux. «> Mais le ministère qui, d'après les engagemenls qu il avait pris avec le cabinet anglais^ avait le plus grand intérêt à ne poser que des bases qui ne pussent donner lieu à aucune espèce d'atermoiement pour la conclusion d'un traité, en avait déjà ôté la négociation à ceux qui, ayant conduit les opérations militaires plus vigoureusement qu'il n'aurait peut-être voulu, se seraient montrés sans doute aussi fermes en diplomatie. Le maréchal Bugeaud et le prince de Joinville ne durent plus s'en mêler, et MM. de Glucksberg et de Nyon arrivèrent à Tanger, porteurs d'instructions qui devaient aplanir toutes les difficultés. La politique du cabinet britannique est que la France reste toujours sur le qui-vive à Alger et qu'elle fasse à cette alarme continuelle un grand sacrifice d'hommes et d'argent. C'est là un fait qui ressort évident de toutes les menées de l'Angleterre, depuis que la France occupe l'^gérie ; une sage politique ordonnaîl'donc, en cette circonstance, au ministère français de n'adhérer à aucun traité, avant d'avoir atteint le but qu'on se proposait, c'est-à-dire avant que, d'une manière quelconque, Abd-el- Kader ne fût mis hors d'état de nuire. Mais il n'en fut pas ainsi; le 10 septembre 1844, MM. de Gluckberg et de Nyon signèrent des espèces de préliminaires connus sous le nom de convention de Tanger, qui n'offraient ni avantage pour le présent, ni garanties pour l'avenir, et dont le seul résultat était de faire perdre à la France, dans le cas d'une agression nouvelle ou de manifestations perfides, les moyens dont elle disposait alors pour les réprimer plus promptement. Par cette convention, l'empereur de Maroc n'eut à payer aucune indemnité pour les frais de la guerre ; il ne fut exigé de lui aucune espèce de garantie ; l'ilot de Mogador, occupé par les Français, fut évacué; la flotte rentra à Toulon et les troupes de terre dans leurs cantonnements. Ainsi fut consommée l'œuvre d'une politique sans cœur, sans prévoyance et sans dignité qui laissait voir à découvert les exigences britanniques auxquelles elle obéissait. L'Angleterre fut satisfaite et la France indignée. M. Guizot était alors ministre des affaires étrangère?.
Deux articles de cette convention de Tanger stipulaient que des négociations seraient ultérieurement ouvertes pour tracer, d'une manière définitive, la frontière des deux états^ pour régler leurs rapports commerciaux et les mesures à prendre contre Abd-el-Kader. Le général Delarue fut chargé de suivre la négociation de ce traité supposé définitif. Il fîit signé le 18 mars 1845, laissa en quelque sorte en litige la question de frontière, se borna, sous les rapports commer* ciaux, à remettre en vigueur un ancien et insignifiant traité de 1767 et ne stipulant rien de nouveau relativement à Abdd-Kader, justifia la réponse ironique d'Abd-er-Rahman qui, parodiant le mot célèbre d'un Spartiate, dit à propos de l'Émir : Si vous le voulez^ venez le prendre.
Cette solution était tout aussi décourageante que celle du 10 septembre. L'opinion publique en France se demandait avec anxiété à quoi servait d'avoir de vaillants soldats, des ofificiers intrépides et intelligents, des généraux savants et braves, si tout cela ne devait aboutir qu'à des traités lâches et au triomphe d'une politique qui, en Algérie, toujours puâllanime au milieu des circonstances les plus propres à la rendre forte, semblait n'avoir d'autre mission que d'interrompre et de stériliser les succès. Pour excuser cet inconcevable traité, le ministère parlait de modération, de désintéressement, de magnanimité ; mais le résultat le plus évident était qu'en ne pas rançonnant les Marocains, on semblait ne pas oser affirmer la victoire, qu'en ne pas forçant Abd-er-Rahman à livrer Abd-el-Kader, on donnait à ce dernier le temps de prêcher la guerre sainte et de se refaire une armée et une deïra, qu'en n'exigeant d' Abd-er-Rahman aucune garantie pour l'avenir, on concluait une chose triste, dérisoire, d'où il ne pouvait sortir pour la France ni utilité ni profit. Victorieuse, elle subissait les conditions du vaincu. Quant au ministère, il n'était pas modéré, il n'était pas magnanime ; il était faible et im* prévoyant jusqu'à la folie ou coupable jusqu'au crime.
ORAPITRK XV.
Formation des centres de population en Algérie.— Modes de colonisation poar la réalisation des plans projelcs. — Fondation des villages. — Vices administratifs. — Opinion des Arabes sur le gouvernement français en Afrique. — Abd-«1-Kader dans le Maroc. — Alarmes de la population algérienne. -« Catastrophe du 8 mars à Alger. — Préparatifs d'une expédition contre la Kabylie.— Insurrection de l'Ouarenseris et du Dahra.— Bou-Maza.— Désarmement des tribus. — Abd-el-Kader sur i'Ouad-Sidi-Nacer. — Fantasiah au désert.-— Grotte du Frechich dans le Dahra. — Destruction de la tribu des Ouled-Riha.— Proclamation du gouverneur-général aux Kabyles.— Les chefs Kabyles à Alger. — Le maréchal Bugeaud et le ministère. — Ordonnance du 15 avril.— Projet d'organisation des colonies militaires.— Traite définitif de Lella-Maghnia. — Effet de ce traité sur l'armée. — Administration civile. — Systèmes divers de colonisation du maréchal Bugeaud et du général Lamoricière.— Départ du maréchal Bugeaud d'Alger.— Le général Lamoricière, gouverneur-général par intérim. —Résumé analytique de l'administration du maréchal Bugeaud.
Pendant que Tarmée française avait, par une série non interrompue de succès, si bien rempli l'année i 844, l'œuvre de la colonisation avait reçu une impulsion aussi forte que pouvaient le permettre les fautes déjà commises et les entraves bureaucratiques qui paralysaient tout en voulant tout réglementer. Pour mettre successivement à exécution les diverses parties de colonisation dont on a vu, précédemment, les principales bases, on n'avait pas eu recours à un système uni-