‹ Histoire de l'Allemagne depuis la bataille de SadowaChapitre 14 sur 33 · HISTOIRE BÈ L'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

HISTOIRE BÈ L'ALLEMAGNE

pourquoi il refusait l'accession du midi à la ligue du nord. La diplomatie des Tuileries lui rendait donc un véritable service, d'autant plus agréable qu'il n'exigeait aucune reconnaissance. Elle secondait ses projets par les efforts même qu'elle faisait pour les contrarier.

M. de Bismarck ne s'inquiétait pas davantage des droits que Tempereur Napoléon avait fait reconnaître aux États de rAUemagne du Sud, par Tarticle IV du traité de Prague. Cet article portait que a ces États auraient le droit de former une Confédération particulière, ayant une existence nationale indépendante, dont les rapports avec la Confédération du Nord devaient être déterminés par un arrangement ultérieur. Il savait bien que ces États ne pourraient guère user du droit qu'avait tenu à leur garantir le machiavélisme naïf de la diplomatie française. Au moment môme où Napoléon III se donnait la satisfaction platonique d^mposer cette barrière à l'ambition prussienne, des traités secrets d'alliance offensive et défensive conclus le 13 août avec le Wurtemberg, le 17 avec le grand duché de Bade, le 22 avec la Bavière, assuraient à la Prusse, en cas de guerre, le concours des troupes des trois principaux États du Sud et plaçaient leurs armées sous le commandement direct du roi Guillaume. C'est-à-dire, comme l'écrivait M. de Beust dans une dépèche du 25 mai 1867 au comte de Traultmansdorf, que « les clauses du traité de Prague étaient violées au profit de la Prusse avant môme qu'elles fussent écrites. »

M. de Bismarck était donc bien tranquille de ce côté et bénissait le ciel de lui avoir donné des adversaires si commodes.

D'un autre côté, Tempereur ne renonçait pas à l'idée d'obtenir de la Prusse certaines concessions territoriales. Pour cela il avait besoin de la ménager. En compensation du mal quil croyait lui faire par son intervention en faveur de la Saxe et des États du Sud, il agit activement auprès de l'Autriche pour la décider à ne pas pro' longer la lutte et à accepter sa défaite, comme luimôme devait l'accepter après Sedan. Ce fut l'ambassadeur impérial, le comte Benedetti, qui eut l'honneur de remporter cette victoire sur l'empereur d'Autriche.

Devant des hésitations nouvelles de lempereur François Joseph, il intervint une seconde fois. Enfin, grâce h ses efforts, les négociations purent s'engager sérieusement, mais on ne l'invita pas à y prendre part. Loin de là, M. de Bismarck usa de mille artifices pour l'en tenir éloigné.

Puis, quand tout fat réglé, quand la Prusse n'eut plus à craindre d'embarras ni de résistance de la part de l'Autriche, quand sa victoire lui fut bien acquise et que cette ivresse d'orgueil national qui monte toutes les tètes après les succès militaires eut gagné TAUemagne entière, alors l'habile homme qui gouvernait la France jugea le moment venu de présenter à son tour ]a carte à payer. Il réclama le prix da sa neutralité, convaincu que la Prusse ne pourrait le lui refuser. L'ambassadeur français demanda si la. France ne devait pas espérer une rectification de frontières sur le Rhin. M. de Bismarck répondit qu'il lui paraissait difficile de faire accepter au roi une pareille idée, que cependant il le préparerait de son mieux à accueillir ces ouvertures. M. Benedetti affirme que le ministre prussien aurait fait entendre qu'une juste indemnité serait peut-être possible dans la Bavière Rhénane. Il communiqua cette réponse à Paris, et reçut de M. Drouin de THuys la mission de soulever officiellement la question, de compensation et de soumettre au cabinet prussien le projet d'un traité, dont le texte, diaprés M. Ludwig Hahn, aurait été celui-ci : « L'Empire français rentre en possession des portions de territoires appartenant aujour^ d'hui à la Prusse, qui avaient été comprises dans la délimitation de la France en 1814. La Prusse s'engage à obtenir du roi de Bavière et du Grand Duc de Hesse, sauf à fournir à ces princes des dédommagements, la cession des portions de territoire qu'ils possèdent sur la rive gauche du Rhin et à en transférer la possession à la France. Sont annulées toutes les dispositions rattachant à la Confédération germanique les territoires placés sous la souveraineté du roi des Pays-Bas, ainsi que celles qui sont relatives au droit de garnison dans la forteresse de Luxembourg. » On prétend môme que les réclamations de la France ont dû être présentées encore sous

une autre forme et que même il a été formellement question (le la cession de Mayence.

M. Bçnedetti, connaissant le tempérament du ministre prussien, et voulant laisser à la réflexion le temps d'atténuer la première impression, aurait envoyé la copie de ce projet avec le, billet suivant : « En répoase aux communications que, par suite de notre entretien du 20 juillet à Nikolsbourg» j'ai expédiées à Paris, je reçois do Vichy le plan d'une convention secrète dont vous trouverez ci-joint la copie. Je m'empresse de porter ce document à votre connaissance, afin que vous puissiez l'examiner à loisir. Je suis du reste à votre disposition pour le discuter, quand vous jugerez le moment venu. » Le lendemain aurait eu lieu un entretien dans lequel M. Benedetti aurait essuyé en refus net et catégorique. C'est du moins ce qu'affirma M. de Bismarck dans un discours prononcé au Reichstag le 2 mai 187 1 : c On sait, ditil, que le 6 août 186G j'ai été dans le cas de voir entrer chez moi l'ambassadeur français pour me poser en peu de mots cet ultimatum : ou de céder Mayence ou de m'aitendre à une déclaration de guerre. Naturellement je n'ai pas hésité une seconde à répliquer : Alors c'est la guerre. » Benedetti aurait répondu que, malgré son désir d'éviter la guerre, il ne pourrait faire autrement que d'engager l'empereur à maintenir ses prétentions, car la dynastie impériale était menacée, si l'on ne parvenait h trouver pour Topinion publique en Franco une satisfaction du genre de celle qui était demandée. « Vous ferez bien de réfléchir, aurait répliqué M. de Bismarck. Dans certaines conditions une pareille guerre pourrait bien amener une révolution, et Ton verrait alors quel est le plus solide, du trône de Napoléon ou de celui du roi Guillaume. >

M. Vilbort, dans son livre intitulé L'œuvre de M, de Bifimarck, raconte que le 7 août 186G, au moment de quitter M. de Bismarck, qui venait d'avoir un entretien de trois heures avec M. Benedetti, il lui dit : € M. le ministre, voulez-vous me permettre de vous adresser une question singulièrement indiscrète : Est-ce la paix ou la guerre que j'emporte à Paris? > M. de Bismarck répondit vivement : < L'amitié, l'amitié durable avec la

France! j'ai le ferme espoir que la France et la Prusse formeront désormais le dualisme de rintelligence et du progrès. > Cependant, ajoute M. Vilbort, il m'avait- paru surprendre un étrange sourire sur les lèvres d'un homme destiné à marquer grandement sa place dans la politique prussienne, le conseiller privé baron de Keudell, J'allai chez lui le lendemain et lui avouai combien ce sourire m'avait intrigué : c Vous partez pour la France ce soir, me dit-il. Eh bienl engagez-vous sur l'honneur à gardier jusquà Paris le secret que je vais vous apprendre. Avant quinze jours nous aurons la guerre sur le Rhin, si la France persiste dans ses revendications territoriales. Elle nous demande ce que nous ne pouvons ni ne voulons lui donner. La Prusse ne cédera pas un pouce du sol germanique; nous ne le pourrions pas sans soulever contre nous TAllemagne tout entière, et s-'il le faut, nous la soulèverons contre la France plutôt que contre nous. »

L'Empire, poursuivi par le crime de son origine, était, par celte fatalité, condamné à ne jamais pouvoir s'affermir. Gomme un nageur qui lutte contre un courant et qui ne peut s'arrêter sans être emporté, il lui fallait chercher incessamment des moyens d'occuper, de détourner les esprits, de flatter les passions, de rompre ce courant d'indignation et de mépris dans lequel il se sentait plongé. Il voyait bien que l'accroissement subit de la puissance prussienne était un coup dangereux porté à son propre prestige; que sans le désarroi de notre armée, désorganisée par la désastreuse et imbécile expédition du Mexique, sans la dilapidation chronique de nos finances épuisées en fantaisies ruineuses, la France ne se serait pas trouvée désarmée en face de l'audacieuse tentative de M. de Bismarck et aurait pu maintenir son influence en Europe; que par conséquent le pays était autorisé à faire retomber directement sur l'empereur la responsabilité de sa déchéance. Aussi ne pouvait-il se résigner à la pensée de renoncer à ces compensations, dont il avait besoin pour se relever dans l'opinion publique et qu'on lui refusait d'autant plus résolument qu'on le savait hors d'état de passer des paroles à l'action.

En somme, tout cela ne servait et ne pouvait servir qu'à faciliter la prussificcition de l'Allemagne en assurant aux arguments et aux insinuations de M. de Bis^ marck la complicité du patriotisme allemand. Grâce à rinsistance de Napoléon à réclamer des compensations aux dépens mômes de ces États qu'il avait eu la prétention de protéger, le ministre prussien se trouvait tout naturellement amené à fortifier avec eux son alliance ou plutôt à les river plus solidement à la Prusse. Les traités secrets du mois d^août obligeaient simplement les États du Sud à placer, en cas de guerre^ leurs troupes sous le commandement du roi de Prusse. On leur fit comprendre que pour mieux protéger leur indépendance, il importait : i^ que leurs troupes fussent organisées h la prussienne; 2^ que, € en temps de paix comme en temps dô guerre, elles restassent comme division entière dans Teffectif des corps de Tarmée royale prussienne et fussent ainsi placées sous le commandement suprême de S. M. le roi de Prusse. î Un traité dans ce sens fut conclu, le 7 avril 1867, avec la Hesse grand-ducale. De plus, quant à ce qui regarde Mayence, c l'usage du territoire grand-ducal, dans les environs de la forteresse, fut mis, pour les exercices militaires, à la disposition de la garnison prussienne. » Et dans le cas où les événements militaires exigeraient une garnison trop nombreuse pour que les casernes et les baraques de Mayence pussent la contenir, ou bien s'il était nécessaire de réunir autour de celte place une masse considérable de soldats fédéraux, « ces troupes devaient être cantonnées dans les localités avoisinant Mayence, de la môme manière que cela aurait lieu pour des troupes grand-ducales. »

A Munich, M. de Pfordten, mal vu de M. de Bismarck, fut remplacé par le prince de llohenlohe, dont les sympathies prussiennes étaient connues, et le 29 janvier 1867, le nouveau ministre déclara à la Chambre des députés bavarois, que « la Bavière avait besoin d'une protection ; qu'elle devait s'appuyer sur une gran-to puissance et que cette grande puissance ne pouvait ÔLro que la Prusse. » Le même jour, dans une circulaire adressée aux autres Étals du Sud, le prince de Hohen-

lobe affirmait qu'il était c grandement temps, pour pro-. téger les Ëlats du Sud-Ouest contre les dangers extérieurs et intérieurs, de remplacer par une nouvelle organisation militaire celle qui avait existé jusqu*alors. > En conséquence, la Bavière invitait ces États à se joindre à elle pour c augmenter autant que possible leurs forces défensives par une organisation militaire établie sur les principes de Torganisation prussienne. > Los quatre États réunis en conférence à Stuttgard signèrent le 5 février un protocole portant qu'il y avait lieu c d'inviter les Chambres des quatre Éiats à augmenter autant que possible leurs armements, en appliquant les bases de l'organisation prussienne. »

Le 11 septembre 1807^ la Chambre des députés du grand duché de Bade votait une adresse où Ton trouve ceci : c Nous considérons la réforme du système militaire de l'Allemagne du Sud, sur la base de Tobligation générale du service et en étroite union avec l'organisation militaire prussienne, ainsi que la mise de nos troupes sous la direction éprouvée de la Prusse, comme indispensables pour rendre notre patrie commune aussi puissante par les armes que sa position au milieu des grandes puissances miliiaires et sa mission politique en Europe le réclament. »

Tous les journaux à la dévotion de M. de Bismarck travaillaient avec ardeur à exaspérer Topinion publique contre la France, à exagérer les dangers dont les c vents d'ouest » menaçaient la patrie commune, pendant que, au Reichstag, M. de Bismarck, au nom du danger commun, étendait la main du roi de Prusse sur rAllemagnc entière et confisquait toutes les libertés au profit d'une c dictature nécessaire. > C'était partout la même préoccupation. A force de regarder sur les bords du Rhin le fantôme de l'invasion, on ne voyait pas Tenvahissement bien autrement dangereux du militarisme prussien, qui, sous prétexte de sauvegarder la sécurité commune, mettait toutes les forces de l'Allemagne au service des ambitions et des fantaisies omnipotentes d'un homme qui fatalement devait un jour ou l'autre en abuser, par cela môme que son pouvoir ne reposait pas sur la liberté. Si le roi de Prusse s'est emparé si facilement

de toutes les forces allemandes, la faute en est avant tout à rinintelligence de la diplomatie impériale; si les désastres de la guerre de 1870 sont devenus possibles, nous le devons surtout à rimbécilUté égoïste d'un despote qui, pour sauver son pouvoir et sa dynastie de la réprobation soulevée contre lui, n*a rien vu de mieux que d'exciter contre la France les légitimes suscep» tibilités d'une nation jalouse de son indépendance et justement inquiète pour l'intégrité de son territoire. C'est à ces inquiétudes qu'elle a fait le sacrifice de sa liberté. En vain les progressistes de Berlin protestèrent dans un manifeste du 31 août 1867, déclarant que le suffrage universel a été donné au peuple sans sa condition essentielle, la liberté; en vain ils reprochèrent à la majorité du Reichstag constituant de n'avoir pas inscrit les droits de la nation dans la Constitution fédérale; en vain ils se plaignirent que plusieurs des prérogatives garanties par la Constitution prussienne et par les chartes de plusieurs autres États de TAUemagne du Nord avaient été sacrifiées. Ils étaient impuissants contre rémotion qu'avait jetée dans les esprits la maladroite ingérance du gouvernement français dans les affaires allemandes. « Nous aussi, disaient-il, nous sommes fiers des victoires que notre peuple en armes a remportées, mais nous estimons bien plus encore les victoires que le peuple remporte par le travail de la paix, par les armes de l'esprit, par la force du droit. Nous aussi nous sommes prêts à faire des sacrifices quand la patrie est en danger, mais c'est justement parce que nous désirons diminuer le danger, que nous voulons fonder le progrès de la nation, non pas seulement sur la force, mais sur l'union des cœurs et avant tout sur la liberté! d Cet appel à la lutte sur le terrain légal contre un pouvoir qui abusait des entraînements du patriotisme pour confisquer la liberté et les droits du peuple, ne trouvait d'écho que parmi l'élite de la population. Les progressistes, dont le triomphe eût assuré la paix sans rien coûter à la dignité d'aucun des deux peuples, étaient désarmés par les sottes intrigues d'un Machiavel en enfance. Le résultat tinal de toutes ces négociations peut se résumer en deux lignes ; La liberté

de rAUemàgne et la sécurité de la France furent sacrifiées à la fois aux intérêts d'une dynastie, qui devait périr précisément par ce qu'on faisait pour la sauver.

Cependant Tempereur , dont toutes les tentatives avaient été repoussées, et qui n'en sentait que mieux le besoin de ne pas paraître battu, essaya à la fois de se consoler et de donner le change à Topinion, en écrivant à M. de La Valette que « Ton avait agi contrairement à ses instructions, i en rejetant sur son ministre, Drouyn de Lhuys, toute la responsabilité des négocia* tions entreprises et des échecs subis, et en publiant sous le nom de ce môme La Valette, qu'il venait d'appeler au ministère des aiïaires étrangères, cette célèbre circulaire du 16 octobre 186t3, ofi on lisait : c Dans le passé, que voyons-nous? Après 1815, la Sainte- Alliance réunissait tous les peuples, depuis 1 Oural jusqu'au Rhin. La Confédération Germanique comprenait avec la Prusse et TAulriche quatre-vingts millions d'habitants; elle s'étendait depuis Luxembourg jusqu'à Trieste, depuis la Baltique jusqu'à Trente, et nous entourait d'une ceinture de fer, soutenue par cinq places fortes fédérales; notre position stratégique était enchaînée par les plus habiles combinaisons territoriales... Il n'est pas contestable que pendant quarante années la France a rencontré debout et contre elle la coalition des trois cours du Nord, unies parle souvenir des défaites et des victoires. communes, par des principes analogues de gouvernement, par des traités solennels et des sentiments de défiance envers notre action libérale et civilisatrice. Si maintenant nous examinons l'avenir de l'Europe transformée, quelles garanties présente-t-il à la France et à la paix du monde? La coalition des trois cours du Nord est brisée. Le principe nouveau qui régit l'Europe est la liberté des alliances..... » De son côté, M. Rouher, après des c angoisses patriotiques ) se rassurait et réconfortait la majorité de la Chambre par l'ingénieuse et audacieuse théorie « des trois tronçons. »

En somme, après avoir tourmenté M. de Bismarck de demandes de compensations, fondées sur l'agrandissement subit de la Prusse et la nécessité de rétablir l'équilibre, le gouvernement impérial s'apercevait subi*

92 HISTOIRE DE L'ALLEMAGxNE

tement que tout était pour le mieux et que la bataille de Sadowa avait été aussi heureuse pour la France que pour la Prusse. Il ne restait plus qu'à offrir des dédommagements au roi Guillaume.

Cependant, malgré toutes ces déclarations et ces démonstrations de joie, malgré toutes les peines qu'on se donnait pour prouver à la France qu'elle ne devait à l'empire que de la reconnaissance pour l'habileté avec laquelle il avait protégé ses intérêts et étendu son influence dans le monde. Napoléon continuait souterrainement à chercher Toccasion d'une revanche. Il crut un moment l'avoir trouvée dans l'affaire du Luxembour^r.

Il en avait été déjà question à propos de la Saxe. Voici comment. Le plus vif désir de Napoléon, s'il ne pouvait avoir pour lui- môme les provinces rhénanes, aurait été de les faire remettre entre les mains d'un prince qui pût un jour ou l'autre devenir le vassal de la France. Dans cette intention, il s'était fort apitoyé sur le malheureux sort que la Prusse préparait au roi de Saxe et sur les tracasseries de tous genres auxquelles il devait s'attendre. Il avait donc fait entendre que le mieux serait, que la Prusse s'annexât la Saxe, ce qui concordait parfaitement avec les désirs secrets du roi Guillaume, et que, en compensation, on établît le roi do Saxe confortablement sur la rive gauche du Rhin, ce qui aurait tout naturellement amené la solution de la question du Luxembourg. Mais si Guillaume tenait à annexer la Saxe, il ne tenait pas moins à garder la rive gauche du Rhin, de telle sorte que la naïve malice de la diplomatie impériale n'eut pas de suite, et que la question du Luxembourg resta entière jusqu'au printemps de 1867.

Le Luxembourg ne faisait pas partie de la Hollande. Son seul rapport avec elle était d'avoir pour souverain, sous le nom de Grand- Duc. le môme homme qui portait en Hollande le titre de Roi. Il avait jusqu'alors fait partie de la Confédération Germanique. La citadelle de la ville de Luxembourg était forteresse fédérale; en cette qualité, elle était occupée par une garnison prussienne. Quand la Confédération Germanique se trouva dissoute par la victoire de la Prusse, le Luxembourg, ainsi que le Limbourg, se considéra comme dégagé de

tout lien fédéral. La chose allait de soi pour le Limbourg, qui était en réalité une province du royaume néerlandais et auquel les Prussiens n'avaient aucune raison spéciale de s'attacher. Mais pour le Luxembourg où ils tenaient garnison et dont la situation stratégique avait une grande importance, c'était autre chose.

Cependant la Prusse se montrait trop envahissante et trop dégagée de scrupules pour que Guillaume III, roi de Hollande et Grand Duc de Luxembourg^ pût sans inquiétude laisser les Prussiens établis sur son territoire. D'un autre côté la France avait un intérêt évident à ce qu'ils cessassent de menacer de si près sa frontière. Cette communauté d'intérêts amena entre Guillaume III et Napoléon des pourparlers secrets qui se prolongèrent pendant les mois de décembre 1866, de janvier et de février 4867. Le roi et le peuple de Hollande auraient été bien aises de se débarrasser du liuxembourg, pour échapper aux complications dont ils se sentaient menacés à cause de lui. D'un autre côté le gouvernement des Tuileries n'aurait pas été fâché d'avoir aussi son lopin de territoire à étaler devant les chauvins. Mais il tenait à ce que les négociations restassent secrètes, comptant qu'il serait beaucoup plus facile de faire accepter à la Prusse le fait accompli.

Cependant quelques bruits avaient transpiré. La presse allemande s'en était emparée et les commentait avec des emportements sauvages. Malgré son droit et les assurances du gouvernement français, le roi de Hollande craignit d'assumer une responsabilité redoutable. A la veille de signer le traité de cession, il dévoila toute la négociation au comte Perponcher, ministre de Prusse à La Haye,

C'est à ce moment, parait-il, que, voyant ses intrigues dévoilées, l'empereur envoya à M. de Bismarck un projet de traité par lequel il offrait de reconnaître l'adjonction des États du Sud à la Confédération du Nord et de conclure avec la Prusse une alliance offensive et défensive, si de son côté celle-ci s^engageait à faciliter à la France l'acquisition du Luxembourg, à lui laisser prendre la Belgique et même à l'aider de son armée et de sa flotte dans le cas oti quelque puissance voudrait s'opposer à

94; HISTOIRE DE l'ALLEMAGÎ^É

cet envahissement *. C'est du moins ce qui résulte des textes qui ont été communiqués en 1870 au Times par M. de Bismarck. On n*a pas oublié le bruit que fit à cette époque la publication de ce projet de traité, écrit de la marn de M. Benedetti, et laissé par ce diplomate naïf dans le cabinet du ministre prussien. Malgré tous les efforts de l'ambassadeur impérial pour expliquer ce fait et pour en rejeter la responsabilité sur M. de Bismarck, il n'en reste pas moins démontré qu'à un certain moment, la cession de la Belgique à la France, en compensation des agrandissements de la Prusse, a été marchandée entre MM. de Bismarck et Benedetti. Que Napoléon ait demandé à la Prusse ou que la Prusse ait offert, plus ou moins sérieusement, à Napoléon la Belgique sur laquelle ni Tun ni l'autre n'avaient aucun droit, il est constant que la négociation a eu lieu, et co seul fait permet d'apprécier à leur juste valeur les procédés de la diplomatie monarchique.

La question relative à la Belgique n'eut aucune suite. Mais il n'en fut pas de même de celle du Luxembourg. Le 1«^ avril 1867 au Reichstag, M. de Benningsen demanda au gouvernement : !<> Si à sa connaissance les bruits persistants de négociations entre l'empereur Napoléon et le roi de Hollande au sujet du Luxembourg étaient fondés ; ^^ s'il était en mesure d'assurer au Parlement, unanime pour l'appuyer de la façon la plus vigoureuse, qu'on s'opposera à tout démembrement de la patrie allemande, qu'on maintiendra le lien qui unit le Luxembourg à l'Allemagne et qu'on gardera le droit de garnison dans la place.

1. La Belgique a toujours tenté la cupidité de Napoléon III. On se rappelle qu'après le succès du 2 décembre, ses deux premiers décrets eurent pour objets l'annexion de la Belgique et la suppression de l'Université. Par l'un, il pensait réjouir le chauvinisme français et par l'autre il voulait récompenser le clergé de l'appui qu'il lui avait prêté. Il fallut, pour le faire renoncer à la Belgique, lui démontrer le danger de se jeter, avant d'être affermi, dans une guerre qui pouvait devenir européenne. D'autre part, le clergé n'était pas prêt à recueillir la succession de l'Université. C'est celte considération qui décida les évêques eux-mêmes à demander l'ajournement.

AF'FAÎRE bu LUXEMBOURG 95

Le discours de M. de Benningsen, plein d'emportement et de violence, s'inspirait de toute la passion qui exaltait alors Topinion publique : ce Si, dit-il, nous ne repoussons pas la première tentative de ce genre, d'autres viendront, et à chaque instant... Ce serait sur l'honneur allemand une tache qu'il serait impossible de laver. Vous vous rappelez le mot prononcé il y a quelques années par Sa Majesté le roi de Prusse : c De mon consentement pas le moindre village no sera arraché du

sol allemand > La nation allemande .a conservé de

ces paroles un souvenir reconnaissant. Montrons, maintenant que nous sommes réunis ici à Berlin autour du roi Guillaume, que, s'il fait appel au peuple allemand, il ne trouvera pas de partis dans son sein, mais bien une nation unie pour appuyer unanimement toute politique énergique du gouvernement vis-à-vis de ces tentatives ou de celles qui pourraient se présenter plus tard. »

Contrairement à Tattente générale M. de Bismark répondit par un discours modéré. Il raconta que le roi de Hollande avait demandé à l'ambassadeur prussien à La Haye quelle serait l'attitude de la Prusse dans le cas où il abandonnerait sa souveraineté sur le Luxembourg. L'ambassadeur avait reçu ordre de répondre qu'on ne croyait pas devoir prendre d'engagements à cet égard ; que, dans tous les cas, le roi de Prusse consulterait ses alliés et les signataires du traité de 1836, qu'il tiendrait

compte de l'opinion publique « Sur le deuxième

point, je pense, dit-il, qu'on ne prétend pas demander au gouvernement de divulguer ses intentions. Les gouvernements confédérés espèrent qu'aucune puissance étrangère ne portera préjudice aux droits incontestables d'aucun État allemand, d^aucune population allemande. Ils croient être assurés de pouvoir défendre ces droits par le moyen de négociations pacifiques, sans jeter l'Allemagne dans une guerre nouvelle. »

A la suite de ce discours l'incident fut clos, mais beaucoup de ceux qui l'avaient entendu restèrent persuadés que le ministre avait en réalité fait certaines concessions à la France, que peut-être même il avait promis secrètement de laisser prendre le Luxembourg. L'émotion publique s'en accrut, et un moment on crut que la guerre

serait inévitable. Le gouvernement impérial avait dépensé plus de ICO millions en armements. Mais M. de Bismarck ne tenait pas à faire la guerre à celte époque. Il ne se dissimulait pas d'ailleurs que le prétexte serait mal choisi, qu'il ne pouvait pas sérieusement contester au roi de Hollande le droit de soustraire le Luxembourg aux obligations d'un pacte fédéral qui n'existait plus, que la Prusse elle-même avait brisé, et qu'il aurait contre lui, sinon les gouvernements, au moins l'opinion publique de toute l'Europe. Un historien allemand, aussi dévoué que possible à la Prusse et grand admirateur de M. de Bismarck, cherchant les raisons qui ont pu décider son héros à ne pas engager immédiatement la lutte, dit avec une naïveté toute allemande, qui serait ailleurs du cynisme :

ce M. de Bismarck passait pour être assez porté à réaliser ses projets par les armes. Il nous paraît probable que, dans cette circonstance, il a voulu donner un éclatant témoignage de son amour pour la paix, un exemple de mansuétude politique, en aimant mieux subir une injustice, que de soulever une guerre désastreuse entre deux peuples civilisés. Peut-être crut-il trouver là une bonne occasion de faire croire à son amour pour la paix, afin que dans une autre circonstance on ne songeât pas à le soupçonner d'avoir préparé la guerre. Que cette guerre fût inévitable, qu'elle fût prochaine, il n'en doutait pas; mais il voulait montrer qu'il ne faudrait pas l'en accuser. Il était bon de prouver par un fait que la politique de la Confédération du nord était radicalement pacifique. » <

Quant à la question de droit, elle ne se présente pas à son esprit. Tout ce qui est ou peut être utile à l'Allemagne est juste et légitime. Voilà à quoi se réduit la morale allemande.

Heureusement pour la paix, cette manière de raisonner, toute particulière à la logique d'outre-Rhin, n'était pas celle de la plupart des États de l'Europe. Le gouvernement français eut lui-même le bon sens de comprendre que le plus sage était de réduire ses prétentions au point indiscutable, l'évacuation de la forteresse par la garnison prussienne. Là-dessus tous les gouvernements

étaient de son avis; tous étalent décidés à reconnaître le droit du roi de Hollande de n'être pas forcé de conserver chez lui des troupes étrangères, sous prétexte qu'il avait pu exister autrefois une Confédération Germanique. Sur la demande officielle de Guillaume III, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, Tltalie, la Belgique, la France et la Prusse se firent représenter h une Conférence qui se réunit à Londres le 7 mai 1867. Le 11 les plénipotentiaires signèrent un traité qui déterminait définitivement la situation du Luxembourg et même du Limbourg. L'union personnelle du Luxembourg ave&la Hollande fut maintenue et sa neutralité fut placée sous la garantie des puissances signataires du traité; la forteresse devait être évacuée par la garnison prussienne aussitôt après l'échange des ratifications, puis démantelée, mais le Grand-Duché fut maintenu dans le Zollverein. Quant au Limbourg, il fut déclaré partie intégrante de la monarchie Hollandaise et placé définitivement en dehors de la Confédération Germanique

La guerre était évitée, c'était le point important pour tout le monde. Une des raisons qui avaient décidé le gouvernement français à réduire ses prétentions était la publication par M. de Bismarck, les 19 et 23 mars 1867, des traités secrets conclus sept mois auparavant avec les États du Sud. L'Empereur auquel ces États s'étaient adressés Tannée précédente, afin d'avoir son appui dans leurs négociations avec la Prusse, avait cru jusqu'alors qu'ils n'attendaient qu un signe de sa main pour joindre leurs troupes aux siennes. M. de Bismarck tint à le désabuser.

Les journaux officieux des Tuileries ne manquèrent pas d'exalter la victoire de la diplomatie impériale, mais ils se gardèrent bien de rappeler que cette victoire coûtait à la France 160 millions dépensés en armements inutiles. Ce qui était plus grave encore, c'était que cette malencontreuse affaire du Luxembourg, en surexcitant de nouveau la fibre patriotique en Allemagne, avait désarmé l'opposition du Reichstag contre les envahissements du militarisme prussien, c Si l'étranger veut profiter de nos luttes intérieures pour changer sa situation vis-à-vis de l'Allemagne, s'était écrié M. de Bonningsen,

EUti. VÉRON. 6

les difflouUés s'aplaniront d'elles-mêmes; on s'entendra pour voter la Constitution en autant de jours qu'il eût fallu de semaines en d'autres circonstances. > Il semblait que l'empire eût pris à. tâche de faire réussir les combinaisons les plus hasardées de M. de Bismarck, les plus conlraires au véritable intérêt de la France. Les Étals du Sud ne restèrent pas non plus indifférents. Il ne fut pas bien difficile de leur faire considérer les prétentions de l'Empereur comme une nouvelle preuve des dangers de risolement. Cela leur fit entrevoir avec plus de résignation la perspective d'une fusion intime avec la Confédération du nord.

Les rapports de l'Autriche avec la Prusse étaient, comme on le comprend, restés très-froids depuis Sadowa. Le choix qu'avait fait l'empereur François-Joseph de M. de Beust pour le mettre à la tête du ministère Autrichien n^était pas de nature à les rendre plus intimes. M. de Beust, ancien ministre du roi Jean, de Saxe, s'était montré de tout temps très-hostile à M. de Bismarck et celui-ci pour se venger, avait, après la guerre, refusé de négocier avec lui .

Cependant, au moment où s^engageait raîTaire du Luxembourg, le prince de Hohenlohe, & qui sans doute M. de Bismarck avait fait entrevoir les dangers qui pourraient menacer la Bavière, dans le cas où la guerre éclaterait entre la Prusse et la France unie à l'Autriche, avait envoyé à Berlin et à Vienne le comte de Taufkirchen dans le courant du mois d'avril pour y proposer une alliance entre l'Union du Nord, les États du Sud, l'Autriche, la Russie et la Prusse.

La Prusse accepta sans difficulté ces ouvertures qu'elle avait très-probablement provoquées, mais il n'en fut pas de même à Vienne. La publication des traités secrets conclus entre la Prusse et les États du Sud avait excité chez M. de Beust une profonde défiance relativement aux desseins ultérieurs de M. de Bismarck. Ces alliances entre des États de forces si disproportionnées, conclues en vue d'un but non déterminé et temporaire, mais générales et permanentes pour toute éventualité de guerre, plaçaient évidemment les États du Sud sous la dépendance directe et absolue de la Prusse. Par conséquent,

NÉGOCIATiaNS AVEC L'AUTRICH^^ 'Wl ;^^

au moment où, h Prague, M. do Bismarck d&afàf ait con- ' " sentir, c à ce que les États allemands situés ciu'Siîar du Main oonlractasseiU une Union, dont les liens nationaux avec la Confédération du Nord devaient faire Tobjel d'une entente ultérieure et qui était destinée h avoir une existence nationale indépendante, ï il s'était déjà entendu avec eux pour rendre impossible cette Union, et il avait pris ses précautions même contre leur indépendance. La combinaison sur laquelle l'Autriche avait compté et qui devait placer entre la Prusse et elle une ligue d'États dont elle n'aurait pas à redouter l'hostilité était complètement déjouée, ce qui était doublement désagréable à M. de Beust, comme ministre d'Autriche et comme pro* moteur de la Triade.

Aussi était-il peu disposé à se livrer sans garantie. Il comprenait parfaitement que M. de Bismarck ne songeait qu'à entraîner l'Autriche dans une guerre avec la France, d'où elle n'avait aucun avantage à attendre. L'ambassadeur de Prusse, M. de Werther, Tavait déj i sondé sur le projet d'une grande alliance Austro-Allemande, quand M. de Taufkirchen arriva à Vienne. M. de Beust, à cette occasion, envoya à l'ambassadeur d'Autriche, près la cour de Munich, une dépêche qui donne une. très-juste idée de la situation de TAutriche et des dis* positions morales de ceux qui la gouvernaient :

« Ni passions, ni sentiments, ni souvenirs historiques, pas plus ceux de 1866 que des siècles antérieurs, ne détermineront nos décisions futures. Nous nous préoccuperons d'abord de notre sécurité, ensuite de nos intérêts. Nous ne pouvons entrer dans des combinaisons qui nous imposeraient des obligations et des charges sans nous donner les compensations les plus complètes. Si dans leurs paroles et dans leurs actes les gouvernements allemands témoignent à l'Autriche leur amitié et leur désir de lui être utiles, ils trouveront toujours de l'écho auprès de nous, et cette attitude pourra contribuer à préparer entre nous des rapports meilleurs que ceux qui existent aujourd'hui. Mais nous avons besoin de très-solides garanties contre des tendances qui, loin d'être amicales, nous sont dangereuses, et l'on ne devra plus désormais nous demander des services pour les-

quels on ne nous assurerait pas une compensation équivalente, immédiate et complète. Je n'ai pas caché au comte Bray que de telles garanties et de telles compensations, après l'attitude que les Étals du Sud ont prise vis-à-vis de la Prusse, ne peuvent désormais nous être offertes à- Munich, mais seulement à Berlin. C'est surtout vers la Prusse qu'il nous faudrait tourner nos regards, dans le cas oîi nous nous demanderions si nous devons considérer comme utile, sérieuse et honnête une alliance oflerte par TAllemagne et si elle vaut que nous lui sacrifiions notre liberté présente. »

Mais c'étaient précisément ces garanties et ces compensations qui faisaient défaut, s'il faut en croire encore le témoignage de M. de Beust. c Ce que cet envoyé, écrit-il, a pu me dire de plus positif sur ce dernier point n'est malheureusement pas la partie la plus claire de ses communications. Il a parlé d'une garantie de nos possessions allemandes. Il a donné à entendre que toute sûreté désirable contre des dangers possibles pourrait aussi nous être offerte temporairement pour nos possessions non-allemandes. îl a enfin indiqué, ce que nous avions déjà appris de Munich, qu'un pacte d'amitié entre la Prusse et l'Autriche garantirait aux États du Sud la possibilité de conserver une plus grande mesure d'indépendance, et qu'une alliance internationale de l'Autriche ;ivec la Confédération du Nord pourrait faciliter la transition à des rapports permanents d'union plus étroite, qui remplaceraient avec avantage pour TAutriche, comme pour la nation allemande, l'ancienne Confédération... » C'était exactement le programme de M. de Radowilz en 1849, avec moins de netteté encore. Il est clair qu'il y avait là un piège tendu par M. de Bismarck. Ces « rapports permanents d'union plus étroite > auraient abouti fatalement à mettre TAutriche sous la main de la Prusse par l'absorption morale des provinces allemandes. D'ailleurs M. de Beust fit remarquer que, dans le cas d'une guerre avec la France, c'était offrir bien peu de chose à l'Autriche, que la promesse de n'être pas inquiétée dans ses possessions, temporairement, c II n*est pas encore démontré, ajouta-t-il, que l'alliance proposée ait pour effet de maintenir la paix. Supposons la France victo-

rieuse, vous m'accorderez bien que ce ne serait pas un sort très-réjouissant que de succomber avec la Prusse, et d*avoir à subir la loi du vainqueur sur le Rhin, aux Alpes et sur TAdrialique. Supposons la France vaincue, pouvons-nous admettre que l'on vienne nous offrir de nous en tenir au traité de Prague, et nous remercier de l'avoir glorieusement défendu ? »

Cette tentative de rapprochement en resta là; ce qui permet de croire que, si la Bavière, qui y avait tout intérêt, en désirait sérieusement le succès, M. de Bismarck ne s'y était associé que dans l'espoir qu'il lui serait plus facile de tromper M. de Beust en se dissimulant derrière l'envoyé Bavarois qu'en agissant directement par l'am* bassadeur prussien. Mais M. de Beust, qui connaissait les artifices de son adversaire, avait l'œil ouvert et refusa de se laisser prendre.

Quelques semaines plus lard, le 21 août, l'empereur et l'impératrice des Français allaient à Salzbourg faire à l'empereur et à l'impératrice d'Autriche une visite de condoléances, à l'occasion de la mort de Maximilien, fusillé à Queretaro, pour avoir, sur l'invitation du gouvernement français, tenté une sorte de Deux-Décembre au Mexique.

Cette entrevue émut beaucoup l'opinion en Allemagne. On y voyait la preuve d'une alliance secrète entre la France et l'Autriche et peut-être une entente en vue d'une revanche prochaine. Il est bien certain en effet que la communauté des intérêts devait rapprocher la France de l'Autriche, et leurs sentiments à l'égard de la Prusse n'étaient pas douteux. Mais en fait cette entrevue de Salzbourg ne produisit rien.. Si comme il est probable, les deux empereurs y échangèrent quelques idées sur la situalion qui leur était faite, il est bien démontré aujourd'hui qu'ils n'arrêtèrent aucun plan pour l'avenir.

Les rapports de la Prusse avec le Danemark ont un intérêt tout particulier en ce qu'ils montrent dans tout leur jour l'absence complète de scrupules, de justice et de générosité qui distingue éminemment la politique Prussienne, quand elle a la force pour elle.

L'article 14 des préliminaires de Nikolsbourj? qui de-

vint l'arlicle V du traité de Prague, promettait la restitution au Danemark des districts du Nord du Schleswig, si les populations en exprimaient le désir par un vote librement émis. Aussitôt que celte clause fut connue, des députations partirent du Schleswig pour rendre grâces au roi Guillaume de sa magnanimité inattendue, et le gouvernement de Copenhague fit parvenir au gouvernement français, qui avait imposé celte condition, l'expression de sa vive gratitude. Mais lidèles à leur logique, les Allemands, si chauds partisans du principe des nationalités, quand il leur est utile, ne voient nulle contradiction à le fouler aux pieds quand il les gêne. Lorsque le projet de loi, touchant Tincorporation du Holstein et du Schleswig fut présenté aux Chambres prussiennes^ la commission nommée pour examiner co projet ne craignit pas de conseiller aux ministres et au roi de menlir à leur parole et de désavouer leur signature, : € Nous espérons, disait-elle, que le cabinet du roi réussira à écarter Varticle V du traité de Prague, ou tout au moins à restreindre le vote des habitants à la partie la plus septentrionale du Schleswig. Nous ne pouvons donner notre assentiment à la malheureuse application du principe des nationalités dans le nord du Schleswig, et nous exposer ainsi à ratifier peut-être l'abandon des districts qui s'étendent jusqu'à Flensbourg. » Il était impossible de reconnaître plus naïvement que la Prusse n'avait sur cette partie du Danemarck d'autre droit que l'avantage qu'elle trouvait à le garder. Cet aveu dépouillé d'artifice suffit pour que le gouvernement prussien se crût autorisé à paraître oublier cette question jusqu'après l'affaire du Luxembourg.

Dans l'intervalle avaient eu lieu les élections pour le Parlement du Nord. Elles avaient donné à la population du Sciileswig l'occasion de manifester ses sentiments. En dépit de toutes les pressions électorales *, deux collé-

1. De.s districts du sud, où dominent les Allemands, furent réunis arbitrairement à ceux du nord, pour former les cercles électoraux. On distribua à profusion des circulaires administratives qui prouvent que M. de Bismarck n'avait introduit en Allemagne le suffrage universel qu'après avoir bien étudié les procédés de l'empire français en matière d'élection. En

ges sur quatre avaient donné une immense majorité aux candidats Danois. M. Krigger obtint 18,772 suffrages, soit 81 i/4 pour cent dans le premier cercle électoral, composé des baillages de Haderslev, Aabenra, Logumkloster et le district de Slog. Dans la partie danojse du deuxième cercle électoral, M. Alhmann fut élu par 6,003 voix, soit 86 3/4 pour cent. Il obtint 4256 voix dans les districts d'Alsen. A Dûppel, sur 238 électeurs inscrits, 192 votèrent pour lui. Il était donc bien manifeste que si l'on appelait le Schleswlg septentrional à se prononcer par un vote entre le Danemark et la Prusse, comme il est stipulé par l'article V du traité de Prague, Alsen et Dûppel, auxquels tiennent tant les Allemands, retourneraient au Danemark. Aussi M. de Bismarck parait*il bien décidé à ne pas tenir compte de cette stipulation. Le 18 mars 1867, il déclarait au Parlement fédéral que ni la puissance ni l'homogénéité de TÉtat n'avaient aucun intérêt capital à ce que la Prusse complàt au nombre de ses sujets quelques habitants qui, parlant danois, préféreraient

appartenir, au Danemark « Mais quant à la frontière

que nous ne pouvons ni ne voulons dépasser, elle sera déterminée par l'intérêt de notre sécurité militaire. Nous ne reconnaîtrions ni n'accorderions à aucun prix, — rien d'ailleurs ne nous y oblige, — une frontière qui affaiblirait de ce côté notre position stratégique et pourrait nous mettre dans la nécessité de reconquérir une fois de plus ce Dûppel qui nous a coûté tant d'efforts et un sang si précieux. Il n'est pas dit dans l'instrument de paix : le district nord du Schleswig, ce qui aurait pu faire sup-

voici deux, datées d'Aabenra, 8 et 9 février, et qui méritent d'être conservées :

« Monsieur, vous recevrez ci-inclus un bulletin de vote au nom de M. Kjœr, bailli de Haderslev, et Von espère que, dans votre propre intérêt comme patenté^ vous lui donnerez votre voix le 12 courant. »

o Monsieur, le comité vous prie de donner votre voix à M. Kjœr, bailli de Haderslev, et d'agir dans votre cercle en faveur de son élection. Il va sans dire que votre empressement à vous conformer à cet avis exercera une heureuse influence sur votre position comnne maître d'école, et aura pour vous-même des conséquences agréables, d

poser que le Schleswig est divisé en deux dislricls, Tun du nord, l'autre du midi. Il n'est pas dit non plus : un district marqué par la différence de langue. On s'est servi de cette expression : les districts du nord du Schlesvdg, Le Schleswig peut compter plusieurs et même un nombre considérable de ces districts. On peut se les représenter de très-petite comme aussi de trèsgrande dimension, mais je ne crois pas qu^en définitive leur étendue atteigne les proportions qu'on se ligure à Copenhague. »

Toutes ces arguties ne sauraient prévaloir contre le fait. Or le fait, c'est que, aux termes du traité accepté et signé par le roi de Prusse, c'est le vote même des populations qui doit déterminer la frontière que M. de Bismarck se donne tant de peine à fixer ou plutôt à embrouiller d'avance. Gomme de plus il est bien évident que, au moment où le traité était signé, personne en Prusse ne pouvait avoir aucun doute sur les véritables sentiments des SchleswiQois du nord, on a le droit d'accuser la diplomatie prussienne de mensonge prémédité*

Pt)ur échapper à ses engagements, elle imagina un biais assez ingénieux. Le 26 mars 18G7 M. de- Bismarck déclarait à la tribune que « l'Autriche seule pouvait réclamer l'exécution du traité de Prague, conclu avec elle seule. » € D'ailleurs, ajoutait-il quelques jours plus tard, le 31 mai, dans une dépêche au ministre de Prusse à Copenhague, nous ne nous sommes imposé ni envers le Danemark ni envers TAutriche l'obligation de renoncer à la suprématie sur les habitants allemands du Schleswig ni surtout à la suprématie sur ceux qui veulent continuer h appartenir à 1 Allemagne. La question est donc pour nous pleine de difficultés. Le gouvernement danois peut les lever en nous indiquant la nature des garanties qu'il se propose de donner. C'est alors seulement que nous pourrons nou^ prononcer sur l'étendue des territoires à rétrocéder. >

Le comte de Frijs, ministre des affaires étrangères de Danemark, répondit qu'il était bien difficile de faire une constitution pour l'usage spécial des Allemands à qui il conviendrait de venir se fixer sur le territoire Danois, que les garanties résultant de la Constitution et des trai-

tés lui paraissaient suffisantes. Les Allemands mômes établis en Seelande et en Fionie, étaient du même avis, car ils envoyèrent spontanément au roi Guillaume des adresses dans lesquelles ils affirmaient qu'ils n'éprouvaient le besoin d'aucune garantie nouvelle. Mais M. de Bismarck éprouvait, lui, le besoin de les garantir.

Le 18 juin, le ministre de Prusse à Copenhague transmettait une nouvelle note qui se terminait ainsi : a Le gouvernement Danois se croit-il en mesure de faire prévaloir des institutions et des mesures qui donneraient des garanties déterminées pour la sécurité et la protection des Allemands, et comme individus et comme communes, dans les districts rétrocédés, et quelle serait la nature de ces garanties quant aux individus, aux localités et aux communes? Ou bien regarde-t-il une semblable déférence aux particularités nationales comme impossibles? >

Quand on compare à ces exigences les traitements que depuis un siècle la Prusse fait subir à une population dont la nationalité n'est pas contestable, la Pologne, on reste confondu de tant d'audace et de mauvaise foi. Les chambresDanoises, assemblées au moment où la Prusse énonçait ces prétentions, ne voulurent pas se séparer sans témoigner leur sentiment. A l'unanimité, le 6 juillet, elles votèrent une adresse qui exprimait une adhésion entière à la politique du comte Frijs. c Dès lors, dit un historien allemand, la Prusse ne jugea plus digne d'elle d'abandonner ses compatriotes au bon plaisir d'un peuple étranger. Le Danemark fut d'ailleurs assez satisfait de ce résultat, car la non-exécution du traité de Prague lui donnait occasion de récriminer contre la Prusse et de s'attirer les sympathies de la presse étrangère. Le Danemark du reste ne regardait pas les traités de Vienne et de Prague comme définitifs. Il espérait qu'un jour ou Tautre une ligue contre la Prusse, ayant à sa tête la France, lui rendrait ce qu'il avait perdu. >

Cependant le Danemark voulut aller jusqu'au bout. Au lieu de rompre des négociations, qui évidemment ne pouvaient aboutir, il comprit que son intérêt était de forcer la Prusse à se découvrir complètement. Il proposa d'ouvrir soit à Copenhague, soit à Berlin, des négociations

verbales entre diplomates des deux nations, pour étudier les garanties que demanderait la Prusse. Par une dépêche du 22 août M. de Bismarck consentit à Touverture des négociations proposées, mais il accompagnait cette acceptation d'une note qui, par la forme et le fond, marquait suffisamment sa ferme volonté de garder le Schleswig : a Le traité de Prague, disait-il, n'a créé aucun titre aux populations du Schleswig du nord. Il ne peut être invoqué que par les contractants. Les garanties demandées par la Prusse se rapportent au mode d'exécution de l'article V, et si elles ne ressortent pas du texte môme, encore moins ce texte les exclut-il. D'ailleurs il est légitime de protéger les minorités, et, en se dessaisissant de ses sujets allemands, Sa Majesté le roi Guillaume doit leur assurer une protection eftlcace. Elle ne peut les livrer sans conditions, car l'histoire de la domination Danoise dans le Schleswig est en contradiction avec les promesses de bonheur que le comte Frijs fait aux Alleihands de la partie du Schleswig à rétrocéder. >

Il déclara en outre qu'il ne pouvait en aucun cas être question de rendre Tîle d'Alsen et le Sundewit, sur lequel s'élèvent les forts de Dûppel, et il insista sur le caractère mixte des populations des villes de Ghristianfeld, Hadersleben et Apenrade. Le délégué prussien, M. Bûcher, après avoir exposé une longue nomenclature des garanties exigées, qui créaient aux Allemands de véritables privilèges dans le Schleswig du nord, et auraient eu pour effet immédiat d'y attirer des nuées d^immigrants qui auraient en quelques années germanisé le pays, déclarait que le dernier terme des concessions prussiennes serait de reporter la frontière Danoise jusqu'à Apenrade,

Dès lors il n'y avait plus de doute possible sur les intentions de la Prusse. Les pourparlers en demeurèrent là. La Prusse reste chargée d'un méfait qui donne la me* sure de son mépris pour le droit, pour la logique et pour sa propre parole.

Page 1