CHAPITRE XVII
Ce qui est certain, c'est que dès maintenant M. de Bismarck entrevoit quelques-uns des dangers qui menacent son œuvre, surtout au point de vue de la politique extérieure. Il conçoit très-nettement que si la France se relève, la situation de la Prusse peut devenir critique le jour où elle aurait une difficulté quelconque avec une des puissances européennes. Ou bien il faudra que l'Allemagne s'assure d'une manière permanente l'alliance de la Russie ou de TAutriche, et dans ce cas elle peut être obligée à des concessions désagréables pour son orgueil, ou bien elle est exposée à de dangereuses coa* litions. Quant à rester indéfiniment armée jusqu'aux dents^ comme elle Test en ce moment, il n'y faut pas songer, pour deux raisons, d'abord parce que TAllemagne n'est pas assez riche pour soutenir longtemps de pareilles dépenses, ensuite parce que les autres nations, que ces exagérations forcent à des exagérations semblables, finiront bientôt par se lasser des inquiétudes et des dépenses permanentes que leur impose le militarisme prussien, et trouveront dans cet intérêt commun une raison de s'unir pour exiger le désarmement.
Aussi M. Je Bismarck voudrait-il en finir une fois pour toutes avec la France. Il avait cru, en lui infligeant une indemnité de cinq milliards, la ruiner au moins pour longtemps et la mettre dans Timpossibilité de reprendre son rang. La France une fois exclue de la politique européenne, il ne lui restait plus pour assurer la prédominance prussienne qu'à s'entendre soit avec la Russie pour étrangler définitivement T Autriche, soit avec TAutriche pour refouler la Russie.
Mais la difficulté est précisément de trouver un prétexte plausible pour faire la guerre à la France. L'attaquer sans motif, uniquement pour la piller et la morceler, pendant que les partis" qui la gouvernent ou qui prétendent h la gouverner sont uniquement occupés de la maintenir dans un état d'incertitude et de provisoire qu'ils jugent favorables à leurs prétentions, ce serait révéler trop clairement le but qu'il poursuit, ce serait avertir tous les gouvernements de se mettre sur leurs gardes et peut-être précipiter justement la coalition qu'il redoute. Aussi a-t-il déjà cherché vainement de différents côtés. Il a essayé de pousser en avant l'Italie, nécessairement peu sympathique à la politique cléri* cale qui domine en ce moment chez nous. N'ayant pas réussi de ce côté, il s'est efforcé d'inquiéter la Belgique et les nations garantes de sa neutralité, en prêtant à la France l'intention peu vraisemblable de porter la guerre de ce côté. Aujourd'hui il s'applique à profiter de nos fautes à l'égard de l'Espagne et de la sympathie que témoignent aux carlistes quelques-uns des fonctionnaires du gouvernement français, pour préparer entre TAUemagne et l'Espagne une alliance qui peut un jour ou l'autre lui fournir le prétexte dont il a besoin. Le rapprochement qui semble se manifester entre la Russie et l'Autriche le lui rend d'autant plus nécessaire. Peutêtre môme doit-il commencer à craindre qu'il ne soit déjà bien tard pour agir. Mais l'écrasement définitif de la France est trop nécessaire au succès de ses desseins pour qu'il néglige aucune des chances que peut lui offrir la fortune. Il n'est pas hpmme à se laisser surprendre par l'occasion. A quelque moment qu'elle se présente, on peut être sûr que, à moins de circonstances absolu-
ment indépendantes de la volonté et de la prévoyance humaines, elle le trouvera prêt à s'en saisir I
Le gouvernement français sera-t-il assez habile et assez prudent pour ne donner aucune prise sur lui ? Là est toute la question et malheureusement sa politique h l'égard de l'Italie et de l'Espagne, jointe à l'incroyable lenteur qu'il apporte aux réformes les plus indispen^ sables, à son entêtement dans les pratiques les plus manifestement condamnées par l'expérience, ne nous permet guère de penser qu'il puisse longtemps échapper aux pièges de M. de Bismack. On peut dire que depuis trois ans et demi, grâce aux préoccupations purement égoïstes des partis monarchiques, qui ont spéculé sur l'énervement de la France pour la forcer à subir leurs prétendants, notre malheureux pays a été absolument livré au hasard et que si nous échappons à une destrucT tion totale, nous le devrons bien plus à un concours fortuit de circonstances qu'à nos propres efforts.
Cependant il ne faut pas désespérer. Il est permis de croire que, après plus de trois années de conspirations et de tentatives inutiles, la coalition des partis monarchiques finira par renoncer à l'espoir de s'emparer de la France malgré elle et qu'elle lui permettra de songer enfin à son propre salut. Une fois que leur impuissance aura éclaté à leurs propres yeux, le patriotisme renaîtra peut-être dans ces âmes enfiévrées par l'état de lutte qu'on appelle la trêve des partis, aveuglées par l'espoir toujours renaissant du succès de leurs intrigues dynastiques. Les plus honnêtes, ceux qui dans la compétition des partis cherchent autre chose que la satisfaction de leurs égoïsmes ou de leurs rancunes personnelles, comprendront qu'il est insensé que des partis dont la coalition ne représente pas le tiers de la population totale, prétendent chacun imposer à tous leurs prédilections particulières ; que, quand le pays a tant de fois déclaré sa volonté de maintenir la République, tout bon citoyen doit se soumettre à ces déclarations, et que, si c'est vraiment l'intérêt de la France qui détermine leurs préférences gouvernementales, il est au moins étrange, sous prétexte d'assurer son bonheur, de commencer par assurer sa ruine, en la maintenant de force
dans un provisoire plein de mensonges, d'inquiétudes et de dangers.
D'ailleurs, ne l'oublions pas, $i rétablissement incontesté du gouvernement républicain peut seul nous permettre d'espérer la revanche à laquelle aspire le patriotisme de la France, elle seule aussi peut la rendre inutile en supprimant la cause qui la rendrait nécessaire. Une monarchie quelconque, qu'elle s'impose sous la forme d'un roi ou d'un empereur, serait bientôt forcée de rejeter la France au milieu des aventures qui lui ont si mal réussi. Les pouvoirs monarchiques ont besoin de s'appuyer sur la force; ils ne peuvent vivre sans la gloire militaire. C'est la fatalité de leur institution mênie. Un roi, un empereur est nécessairement un chef de guerre ; il faut qu'il parle à l'imagination. Il vit de prestige. C'est par là que Louis XIV, Napoléon I«r sont restés dans la mémoire des peuples. Ce qui a renversé la Restauration et Louis-Philippe, c'est que ce prestige leur a manqué. C'est pour l'acquérir que Napoléon III a fait la guerre de Crimée et d'Italie; c'est pour sauver sa dynastie par une nouvelle infusion de gloire militaire qu'il a attiré sur la France la terrible invasion de 1870. Napoléon IV, Henri V, Louis-Philippe II, pour assurer leur trône chancelant, seraient condamnés fatalement à reprendre la môme voie, avant d'y ôtre préparés.
La république seule, étant le gouvernement du pays par le pays, exclut ces diversités d'intérôt qui subordonnent l'utilité générale à l'avantage d'une famille* Seule elle peut prendre son temps, car dans le gouvernement républicain, c'est la nation même qui juge et qui décide.
Par la même raison il est impossible à une monarchie de restituer les conquêtes une fois faites, fussent-elles reconnues injustes et funestes. C'est pour elle une question d'honneur, ou plutôt de prestige dynastique. Pour lâcher la Vénétie qui lui coûtait plus qu'elle ne lui rapportait, il a fallu que l'empereur d'Autriche s'y vît forcé par une défaite écrasante. Or, c'est la possession injuste, criminelle de la Vénétie qui a assuré à la Prusse l'alliance de l Italie; c'est elle qui, en retenant sur l'Adriatique 200,000 hommes de ses meilleures troupes a rendu
possible le désastre de Sadowa et qui a mis TAutriche à deux doigts de sa perte. C'était facile à prévoir; Tempereur, non plus que personne, ne s^ dissimulait le danger auquel il s'exposait, lui et tout son peuple, en s'obstinant à garder contre tout droit cette terre italienne. Mais le point d*honneur monarchique s'opposait à toute concession volontaire de ce côté. Par un orgueil aussi funeste quMnsensé, il a mieux aimé se la faire arracher que de la rendre.
Il en sera de môme pour TAlsace -Lorraine. Si la Confédération allemande reste une confédération de rois, si la présidence demeure entre les mains d'un empereur, si le militarisme monarchique persiste à dominer sur le Rhin, la force seule pourra avoir raison du crime de lèse-humanité que vient de commettre la Prusse en imposant à deux provinces françaises une nationalité qu'elles réprouvent Oui, dans ce cas, la guerre est inévitable pour un temps plus ou moins prochain. Quoi qu'on fasse pour l'éviter, on n'y parviendra pas. Le monde est dès à présent condamné à voir de nouveau recommencer une lutte qui peut mettre en question tous les intérêts européens. C'est une éluctable fatalité qui s'impose à tous, car la revendication de l'Alsace et de la Lorraine est pour la France un devoir auquel elle ne saurait se soustraire sans déshonneur.
Mais si les intrigues monarchiques pouvaient enfin permettre au pays de se ressaisir lui-même et de se reposer dans la République à laquelle il aspire, la France aurait bientôt repris sur le monde l'influence que lui ont fait perdre les crimes, les sottises et les ignominies de ses Césars. L'Allemagne aussi se lassera vite des siens. Ecrasée d'impôts de guerre en pleine paix, ruinée par un militarisme intempérant, qui menace de lui enlever, avec sa liberté, le sixième de sa population valide, appauvrie par l'émigration croissante des jeunes gens, qui fuient le service militaire, paralysée dans sa production industrielle par la disette de bras, par l'exagération des dépenses publiques, par la perspective constante de guerres futures, lasse de s'épuiser en efforts surhumains pour fournir à un César de droit divin la satisfaction déjouer au soldat, honteuse de s'être laissé prendre
au piège d'un libéralisme menteur, qui a exploité ses plus nobles et ses plus légitimes sentiments au profit d^n césarisme qui n'a pas même le prétexte de représenter la démocratie couronnée, elle ne tardera pas à protester contre le sort qui lui est fait, contre le ré^ gime qui lui est imposé. Elle n'est ni assez riche pour supporter longtemps le régime qui a failli ruiner la France, ni assez ignorante pour se laisser prendre indéfiniment aux apparences et aux manœuvres qu'a rendues possibles chez nous la crédulité ignorante de nos paysans. L'Allemagne est pauvre et ne saurait payer toute la gloire qu'on lui voudrait donner. Mais surtout elle sait lire et elle lit ; aussi n'est-il pas facile de lui dissimuler longtemps la vérité. Enfin, malgré la puissance de sa bureaucratie, elle n'a rien qui ressemble à cette étouffante, à cette abrutissante centralisation qui étend à toute la France à la fois le despotisme triomphant à Paris. Ses fonctionnaires ont une certaine somme d'indépendance qui ne permettra jamais d'en faire, comme chez nous, de simples instruments de candidatures officielles. M. de Bismarck, qu'avait séduit lu désinvolture avec laquelle le gouvernement impérial de France dupait et bernait le suffrage universel et qui était venu en étudier la manœuvre à Paris môme, a déjà rencontré de ce côté des déceptions, qui sont destinées à devenir de plus en plus fréquentes. Le paysan allemand n'est pas facile à manier. Hier encore, dans les provinces orientales de la Prusse, il a fallu en venir aux coups de fusil pour lui faire accepter la réforme des cercles, et cela uniquement parce que la loi donnait à des fonctionnaires certains droits de police qu'il considérait comme dangereux pour sa liberté.
Il ne faut pas oublier non plus tout ce qu'il y a de heurts et de grincements dans les rouages compliqués de cette grande machine que M. de Bismarck a substituée à la vieille Confédération germanique. Une confédération monarchique est toujours difficile à manœuvrer. Ces princes qui, au nom du droit divin, sont les égaux de l'Empereur dont ils ne sont en réalité que les préfets, ce roi qui est à la fois un Empereur et un Président, et qui par là est le maître de ceux à qui Dieu a
conféré une dignité égale à la sienne, oe suffrage universel, expression de la souveraineté nationale, que tient en échec et annule au besoin une hiérarchie de Souverainetés royales plus ou moins mal définies, celte lutte toujours ouverte entre les envahissements d'un césarisme qui tend à tout absorber au nom de Fuuité et les résistances des populations qui protestent contre ces ambitions au nom de la liberté; cette prétendue unité allemande qui n'est en réalité que Tunificalion dô TAUemagne sous la main de la Prusse, et dont le mensonge éclate à chaque parole, à chaque mouvement, tout cela fatalement aboutira à un avorlement et à une transformation. La Confédération de TAllemagne est faite, mais à la condition qu'elle se transforme en une Confédération républicaine. Or il est possible que cela se fasse plus vite et plus complètement qu'il ne semble.
Si d'ici là, la guerre n'a pas encore éclaté entre l'Allemagne et la France, peut-être sera-t-il possible d'écarter définitivement ce cauchemar qui pèse si tristement sur l'avenir des deux nations. La république, telle que la conçoit l'esprit moderne, est par principe hostile à la conquête. Plaçant la justice au-dessus de tout, elle répudie la guerre toutes les fois qu'elle n'est pas la force mise au service du droit. Elle voit plus de grandeur à reconnaître ses erreurs qu'à les défendre et à les imposer par la violence; surtout elle repousse et réprouve tout ce qui peut porter atteinte à l'indépendance des peuples comme à la liberté des individus. Ce n'est pas elle qui, pour des questions de prestige, aurait refusé de rendre la Vénétie à elle-même; elle ne disputerait pas davantage à l'Alsace-Lorraine ce droit de régler son propre sort, de choisir librement entre la France et l'Allemagne.
Là est notre espoir pour l'avenir. Hors de là, aussi loin que peut porter le regard de l'esprit, il n'est possible d'entrevoir qu'une horrible série de guerres, de bouleversements, de ruines, de massacres. Avec la ré.publique, sur les- deux côtés du Rhin, tout se calme, tout se règle, tout s'équilibre, tout s'achève sans lutte, et sans souffrance, par le seul effet de la justice, qui
est le fond môme et l'essence des principes républicains.
Est-ce là une utopie? peut-être. En tout cas elle vaut bien les horribles réalités du patriotisme monarchique.