CHAPITRE XVI
L'Allemagne en ce moment paratt surtout occupée de son organisation intérieure, mais il n'est pas douteux qu'elle considère avec un grand intérêt les problèmes politiques qui, de toutes parts, se posent autour d'elle. Jamais peut-être Thorizon politique de l'Europe ne fut aussi troublé. Il y a, particulièrement au sud du Danube, toute une partie de l'Europe qui semble encore à l'état de formation, oti les nationalités flottent au hasard, opprimées et enveloppées les unes par les autres, et qui ne peut persister indéfiniment dans ces conditions indécises. Tandis que, dans le Nord, domine la grande nation Slave, la Russie, des peuples de la môme race,Groates, Ësclavons, Tchèques, Polonais et Ruthënes, sont opprimés en Autriche, à Test par les Hongrois, à l'ouest par les Allemands. Aussi la Russie est-elle considérée par la plus grande partie de ces populations comme leur protectrice naturelle, ce qui peut un jour ou l'autre lui donner la tentation d'intervenir à ce titre dans les affaires de l'Autriche, qui comprend le danger et ne sait comment s'y soustraire.
D'un autre cOté l'empire d'Allemagne ne se dissimule
pas les périls auxquels Texpose sa subite élévation. Il est sûr de la haine de la France, de la jalousie de la Russie et des défiances de l'Autriche. Cette situation psychologique des trois puissances qui enveloppent et enserrent TAllemagne ne peut se prolonger indéfiniment.
M. de Bismarck le sait et le sent mieux que personne. Le grand danger est dans Talliance de ces trois forces ennemies, réunies contre TAllemagne par des intérêts trop manifestes. Comment l'éviter? Il y a deux moyens, c'est d'enlever à ces ennemis soit la volonté soit la possibilité d'agir contre TAlIemagne. L'alliance présente des empereurs d'Allemagne et de Russie ^ parait assez intime pour que, en y mettant quelque soin, on puisse pour le moment ne pas trop redouter l'union immédiate de la Russie avec la France et l'Autriche, mais cette garantie, quelle que soit sa valeur présente, ne signifie rien pour l'avenir. Est-il bien prudent d'attendre que la France soit remise de ses blessures? Evidemment non, La conséquence nécessaire des victoires prussiennes est donc de placer la Prusse dans l'alternative ou de garder une paix sans sécurité jusqu'au jour où une circonstance quelconque la mettra aux prises avec toutes les puissances de TEarope, ou d'attaquer, avant qu'ils soient prêts et réunis, ses adversaires futurs.
En imposant à la France une indemnité de cinq milliards, M. de Bismarck avait cru mettre la France pour
1. Au moment de conclure avec la France le traité qui mettait fin à la guerre, l'empereur Guillaume envoya au czar Alexandre un télégramme pour lui annoncer cette heureuse nouvelle, et pour le remercier d'avoir prévenu par son attitude les complications possibles. C'est à lui, en effet, la chose est certaine, que la Prusse dut d'échapper au danger d'une alliance de l'Autriche, peut-être même de l'Italie, avec la France. Guillaume lui en avait du reste déjà témoigné sa reconnaissance d'une manière plus effective, aux dépens de l'Angleterre. A la conférence qui se réunit à Londres, en janvier 1871, pour réviser le Traité de Paris de 1856, il avait appuyé et fait prévaloir les réclamations de la Russie. Le résultat des efforts combinés des armées anglaise et française, en Crimée, avait été presque complètement annulé. L'Angleterre commença à entrevoir qu'elle avait peut-être eu tort d'abandonner si complètement son ancien allié.
bien longtemps dans Timpossibilité d'agir. Il s'est trompé et il n'a pas tardé à le reconnaître. Aussi voudrait-il bien trouver un prétexte pour nous attaquer pendant que nous sommes entre les mains des cléricaux et des mo« harchistes qui lui rendent le service de subordonner les intérêts de la défense nationale aux calculs de leurs ambitions politiques et qui sacrifient les intérêts de leur pays à leur haine contre la république, sans songer qu'il peut suffire d'un jour de retard pour assurer la ruine de la France. Il a cru déjà qu'il lui serait facile de profiter de l'inintelligence de leur politique à l'égard de l'Italie, pour faire naître de ce côté le conflit dont il a besoin. Et en effet, sans la résistance personnelle du roi Victor Emmanuel , nous avions la guerre à la fois au midi et à l'est. La France écrasée et mutilée, incapable au moins pour longtemps de prendre part à de nouvelles luttes, aurait rendu à l'Allemagne la liberté de ses mouvements du côté de la Russie et de l'Autriche.
L'année précédente, M. de Bismarck avait déjà essayé une autre combinaison. Il aurait voulu, de concert avec M. Andrassy, engager l'Autriche et l'Allemagne dans une guerre contre la Russie. Les raisons ne manquaient pas. L'Autriche, inquiète des agitations des populations slaves, aurait trouvé dans l'abaissement de la Russie la fin de ses alarmes. L'Allemagne du même coup aurait échappé à la crainte persistante d'une alliance entre la Russie et la France, sans compter l'avantage de reprendre les anciennes provinces allemandes détenues par la Russie. Mais là ne s'arrêtaient pas les combinaisons de M. de Bismarck. Une fois la Russie écrasée, qui aurait pu empêcher les Allemands de l'archiduché d'Autriche de rentrer dans le sein de l'empire allemand? L'Autriche aurait été rayée de la carte. La Hongrie avec les pays slaves du midi aurait formé un État indépendant, sous le protectorat de l'Allemagne , qui se serait ainsi et définitivement trouvée délivrée de tout embarras. Ce plan, d'où, était née la première idée de Tentrevue de Guillaume et de François-Joseph, au mois de septembre 1872, se trouva bouleversé par l'arrivée non attendue et surtout non désirée de l'empereur de Russie. M. de Bismarck se vit donc forcément amené à re-
porter tous ses efTorts du côté de la France. C'est alors quHl fit à ritalie les ouvertures dont nous avons parlé précédemment. Repoussé encore de ce côté, il cherche ailleurs le prétexte dont il a besoin. Il y a quelques jours ses journaux criaient bien haut que la France, plus décidée que jamais à recommencer la guerre, se pro* posait de violer la neutralité du territoire belge, pour atteindre la Prusse. Aujourd'hui, c'est TEspagne qui est le théâtre de ses intrigues. Tout ce qui peut inquiéter TEu* rope, l'indisposer contre la France, ou provoquer de la part de celle-ci des polémiques irritées, d'où peut sortir l'étincelle dont il a besoin, rentre naturellement dans ses plans. Il veut par un moyen quelconque échapper aux inquiétudes qui sont la conséquence naturelle, nécessaire du système de politique violente dans laquelle il a jeté son pays, au dehors et au dedans. Il lui faut la guerre pour achever la ruine de la France avant qu'elle ait eu le temps de reprendre haleine et que l'Europe soit arrivée à comprendre la nécessité de s'unir contre une ambition qui menace de tout dévorer. Il lui faut la guerre, pour maintenir en Allemagne le patriotisme effervescent qu'il a trouvé moyen d'y susciter, pour empêcher la population de se laisser aller à l'amour naturel du repos et de la paix, pour triompher deS instincts particularisles que ne suffit pas à étouffer la gloire. militaire de 1866 et de 1870, pour faire taire les protestations que commence à soulever de nouveau l'exagération des dépenses militaires. A tous les points de vue il lui faut la guerre, car la guerre seule peut le délivrer des dangers qu'il voit très-nettement et au dehors et au dedans; et il la lui faut prochainement, car chaque jour qui s'écoule aggrave les difficultés de sa situation. Voici déjà T Autriche et la Russie qui se rapprochent, ce qui peutavoir des conséquences graves pour une politique de combat, dont la force consiste essentiellementdansladivision de ses adversaires. Les défiances qui jusqu'à ce jour avaient séparé ces deux puissants voisins de l'Allemagne tendent à disparaître devant l'appréhension d'un danger plus prochain. Sans doute la Russie qui veut devenir maîtresse des bouches du Danube, aspire au protectorat de toutes les populations de race slave, et par là elle a intérêt à affaiblir l'Autriche. Mais en même
temps, elle comprend bien que, du jour où rAllemagne aurait pris pour elle une partie de Tempire autrichien et placé le reste sous son influence directe, son premier soin serait d'arrêter les intrigues russes dans les pays slaves ; que jamais elle permettrait à la Russie, qui la tient déjà par le nord, de venir encore l'envelopper par le midi.
La Russie a donc un intérêt supérieur à conserver l'Autriche comme une sorte de contre-poids à l'AUemamagne, et il n'est pas sûr qu*elle ne comprenne pas bientôt que, à ce même point de vue, elle est encore plus intéressée à ce que la France ne soit pas définitivement écrasée.
Les mêmes raisons qui font que M. de Bismarck a besoin d'une guerre prochaine, font donc en môme temps qu'il lui est assez difficile de l'obtenir. D'ailleurs à Tintérieur, les fortunes particulières ne sont pas encore remises de la secousse terrible que leur a imprimée la dernière guerre % quelque soin que mette M. de Bis-
. 1 . Il ne faut pas oublier que le système de la landwehr, excellent pour les guerres défensives, a pour les guerres offensives de graves inconvénients. C'est sans doute pour cela que le roi de Prusse diminue la landwerh et augmente l'armée permanente, ce qui s'accorde peu avec le désir si souvent proclamé de conserver la paix. La prolongation de la guerre de 1870 a ruiné un grand nombre de familles allemandes. Si la France avait voulu résister plus longtemps, il est probable que l'Allemagne aurait été forcée de consentir à des conditions de paix moins écrasantes. C'est sur cette considération que se fondaient surtout ceux qui voulaient la continuation de la guerre. En tous cas, en ne subissant pas les conditions
'du vainqueur aussitôt après la désastre de Sedan, les « fous furieux » n'ont pas seulement sauvé l'honneur de la patrie, ils ont créé à la politique militaire de la Prusse des difficultés, qui l'empêcheront peut-être d'ici à longtemps de recommencer l'invasion de la France. Si l'on avait fait la paix après Sedan, l'Allemagne se serait habituée à croire qu'il lui suffirait désormais de sept semaines pour réduire tous ses ennemis, et il serait devenu facile de la jeter dans des guerres nouvelles. Elle sait aujourd'hui qu'il faut au moins 7 mois pour venir à bout de la France, et le souvenir des souffrances et des ruines de cette guerre la dispose mal à en recommencer une nouvelle*
marck à cultiver, à exaspérer les haines nationales, à dénaturer les intentions de la France, il aurait peut-être quelque peine à décider TAUemagne à se jeter de nouveau dans une pareille aventure. A l'extérieur, les grandes puissances paraissent peu disposées à seconder Texpansion de cette ambition envahissante dont elles commencent à comprendre les dangers pour ellesmêmes. Pour qu'elle pût entreprendre une nouvelle guerre contre la France, sans soulever Topinion publique de l'Europe, il faudrait qu'elle eût à faire valoir des raisons, que, nous voulons l'espérer, le gouvernement français évitera de lui fournir. La tentative qu'elle a faite contre nous en Italie l'année dernière, celle qu'elle vient de renouveler en Espagne doivent suffire à ouvrir les yeux de nos gouvernants sur les dangers de leur politique cléricale. Est-ce trop leur demander que de les supplier de songer qu'il y va du salut de la France?
Toutes les puissances qu'inquiètent les projets de l'Allemagne n'ont qu'une politique à suivre : s'unir contre l'ennemi commun et lui refuser tout prétexte de guerre- L'Allemagne, quoiqu'elle ait transformé la guerre en un brigandage lucratif, n'est pas assez riche pour supporter longtemps les budgets militaires qu'elle s'impose en ce moment. Les protestations déjà se font jour de plusieurs côtés. Il est certain qu'elles deviendront de plus en plus pressantes et unanimes. Le temps n'est pas loin où elle se lassera d'entretenir une armée aussi formidable. Le tout, c'est qu'il soit bien démontré qu'elle est inutile au moins pour longtemps. La meilleure démonstration à cet égard serait l'établissement en France d'une république régulière et pacifique. Elle seule en effet pourrait rendre possible, sans effusion de sang, le retour à la France de l'Alsace et de la Lorraine. Personne n'ignore que les principes républicains mettent la conquête au même rang que le vol à main armée. La république française n'aurait donc contre l'Allemagne d'autre raison de guerre que le désir et le devoir de délivrer l'Alsace et la Lorraine. Pourquoi donc l'Allemagne s'entêterait-elle à maintenir sous un joug détesté des provinces qui repoussent sa domination, quand il lui serait démontré qu'elles sont pour elle, non une protec-
lion, maïs un danger? Ne serait-il pas absurde, sous prétexte de se garder contre une guerre possible, de s'obstiner à maintenir précisément l'état de choses qui seul peut la rendre inévitable ? Cette revanche dont le gouvernement allemand fait un épouvantail pour la na« tion et qui est son unique argument pour réclamer sans cesse des armements nouveaux, il dépend de TAllemagne de la rendre impossible en renonçant à une injuste conquête qui seule peut forcer à la guerre un gouvernement républicain .
Il est vrai malheureusement que trop souvent les raisons d'amour-propre, de gloriole nationale ont plus d'influence sur les décisions des gouvernements et sur les destinées des peuples que la logique et la justice, mais il est permis d'espérer qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Le jour où TAllemagne, accablée d'impôts, sentira la nécessité de renoncer à des armements ruineux, — et ce jour n'est peut-être pas aussi éloigné qu'on le croit, — elle comprendra que le seul moyen de recouvrer une sécurité durable est de rendre aux Alsaciens et aux Lorrains le droit de disposer eux-mêmes de leur destinée.
N'est -il pas d'ailleurs possible de prévoir pour l'Allemagne, suspecte à toute l'Europe, des circonstances telles qu'elle se trouve amenée à se rappeler que, si l'Autriche ne s'était pas obstinée contre toute justice et contre toute raison à retenir la Vénétie jusqu'en 1866, elle n'aurait sans doute pas eu à subir la rude expiation de Sadowa ?
Les difficultés intérieures sont toujours très-graves. Malgré les cinq milliards, arrachés à la France, les finances du nouvel Empire sont loin d'être florissantes. Il y a quelques mois on ne parlait que du brillant état des finances allemandes. Ce qu'on en disait est demeuré vrai tant que le Pactole a coulé dans les caisses de la F^russe, sous la forme de l'indemnité de guerre. Mais les choses ont changé dès que l'Allemagne s'est trouvée réduite à ses propres ressources. Les impôts ont donné, pour l'armée 1874, un produit bien inférieur à ce qu'on attendait; le déficit probable sera au moins de 65 millions de francs. En attendant, les dépenses de guerre montent toujours pendant que la production indus-
trielle diminue. Grâce aux cinq milliards , on s'est habitué à « faire grand » pour tout ce qui touche à Tarmée de terre et de mer. Il est manifeste que là sera la pierre d'achoppement où se heurtera la politique militaire de M. de Bismarck.
La guerre de 1870 a ruiné en Allemagne un très-grand nombre de familles et fermé une foule de petits établissements industriels. £n tombant au milieu de cette misère, les cinq milliards ont apporté de nouvelles causes de perturbation, par le renchérissement subit de toutes choses et par le développement excessif de Tesprit de spéculation. Les révélations de M. Lasker, dans les dernières sessions des Chambres prussiennes, concernant les agissements de M. Wagener, des princes Puttbus et Biron, démontrent que la Prusse n'a plus grand chose à envier aux moeurs financières, telles que les avait faites en France la corruption impériale.
Pendant que, pour s'enrichir, les fonctionnaires et les seigneurs se livrent à de scandaleux tripotages sur les chemins de fer et sur les valeurs de Bourse, les autres, pour ne pas mourir de faim, cherchent dans les théories socialistes des remèdes à la misère qui les presse. M. de Bismarck commence à entrevoir le danger qui le menace de ce côté, et il s'efforce de Técarter par des violences de police. Gomme tous les politiques de l'école monarchique, il s'imagine que les rigueurs peuvent rompre les courants d'idées. Au lieu de combattre la misère par des réformes intelligentes, il poursuit les misérables, qui s'efforcent de défendre leur pain quotidien par l'application de systèmes, peut-être plus ou moins utopiques, mais auxquels les condamnent la partialité trop manifeste de l'État et Tégoïsme inintelligent de l'industrialisme. Il ne comprend pas que, dans cette lutte pour la vie, l'effet des rigueurs judiciaires est nécessairement trop intermittent pour contre- balancer les suggestions incessantes de la misère, et que ses violences ne peuvent obtenir d'autre résultat que d'exaspérer les colères et de légitimer les représailles. En prenant ostensiblement parti pour les riches contre les pauvres, pour les traditions officielles de l'économie capitaliste contre les réclamations du socialisme, il
exalte les haines de classes et unira par ouvrir en Allemagne Tère des révolutions sociales. Que les théories socialistes soient plus ou moins raisonnables, là n'est pas la question. La loi doit à tous une égale protection» ou plutôt un égal respect de tous les droits. C'est 1 oubli de ce devoir qui fait tout le danger. Le jour où la partie de la population qui soufTre de Tétat de choses actuel serait convaincue que Ton s'inquiète de ses souffrances et qu'on s'efforce sérieusement d'y porter remède, sans prétendre la condamner injustement à une résignation impossible, ce jour-là tout le péril social, dont on fait tant de bruit, aurait disparu, car les haines n'auraient plus de raison d'être. Quelle que soit l'ignorance où les gouvernements laissent systématiquement les peuples, comme s'ils voulaient rendre inévitables les catastrophes qu'ils prédisent, les hommes les moins cultivés sont assez intelligents pour comprendre que les réformes sociales ne se font pas en un jour, qu'il y a des fatalités contre lesquelles la lutte est nécessairement longue et difficile, des héritages du passé qui pèsent déplorablement sur le présent, et qui résisteront encore bien longtemps à tous les efforts. Mais ces efforts, au moins faut-il les tenter. Tant qu'ils verront les politiques s'entêter dans la défense des abus et des traditions du passé, tant qu'ils sentiront qu'au milieu des transformations si rapides qu'a subies partout le régime industriel, on s'opiniâtre à maintenir le travail et les travailleurs dans des conditions incompatibles avec le progrès qui s'est effectué pour tout le reste, ils resteront défiants et irrités, et naturellement ils chercheront à résoudre par eux-mêmes les difficultés au milieu desquelles on les abandonne. Que au contraire on leur témoigne quelque bonne volonté; qu'ils voient et qu'ils sentent qu'ils ne sont plus seuls à chercher la solution des problèmes d'où dépend leur existence et celle de leurs familles, qu'on fasse pour eux dès maintenant ce qui est dès maintenant possible par une application sérieuse et complète du grand principe de l'égalité de^ vaut la loi, alors la confiance renaîtra et les sociétés cesseront d'être exposées à des explosions prochaines et également funestes pour tous*
Mais cette bonne volonté, ce n'est pas de M. de Bismarck quMl faut l'attendre. Outre que les questions de ce genre lui sont étrangères, il est de ceux qui croient que toutes les difficultés se peuvent résoudre par la force. Tant qu'il aura la force en main, il en usera sans le moindre scrupule , et ne sMnquiètera pas du reste. D'ailleurs il ne faut pas oublier que seuls, dans toute TAUemagne, les socialistes ont protesté, au nom de la fraternité des peuples, contre la guerre de 1870 ; seuls ils ont réprouvé l'annexion violente de l'Alsace et de la Lorraine. M. de Bismarck, qui a fait mettre en prison le docteur Jacoby, ne leur pardonnera jamais d'avoir invoqué contre son œuvre le droit et la justice.
II faut donc s'attendre à voir de ce côté la lutte se continuer et s'envenimer entre la population et le gouvernement. Il y a là pour M. de Bismarck et pour le militarisme prussien un péril qui ne peut que s'aggraver dans l'avenir.
Pour le moment, il est vrai, le danger parçiit être surtout dans la lutte entreprise contre le catholicisme. Mais en réalité celui-ci est infiniment moins redoutable que l'autre. Malgré le bruit que mènent les évoques allemands, leur influence est en somme beaucoup moins puissante qu'ils ne le voudraient faire croire. Le catholicisme s'est perdu par ses excès mêmes. Du jour oîi par la publication du Syllabus le pape s'est mis en lutte ouverte et déclarée avec toutes les institutions des sociétés modernes et avec le bon sens public, il a signé sa propre déchéance. Beaucoup de ceux qui étaient le plus dévoués à TËglise catholique ont été terrifiés en apercevant tout à coup les conséquences insensées où menaient logiquement les doctrines qu'ils avaient jusqu'alors considérées comme les plus fermes fondements de l'ordre social; les autres, ceux qui lui étaient indifférents, lui sont devenus hostiles, quand ils se sont vus poursuivis par elle jusque dans le domaine civil et politique où ils se croyaient hors de sa portée. Il en est résulté que l'État, en rendant coup pour coup à cette puissance envahissante et oppressive, a paru aux uns user du droit de légitime défense contre Tennemi commun, et que les autres n'ont pas osé prendre la défense
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de doctrines que, dans leur for inlérieur, ils se voyaient forcés de condamner comme excessives. En fait, la grande masse protestante de la population allemande applaudit à la persécution du clergé ultramontain, et parmi les catholiques, restés fidèles au pape infaillible, il n'y en a qu'un bien petit nombre qui soient assez convaincus de la justice de leur cause pour prendre à regard du gouvernement une attitude sérieusement hostile ^ .
On sait quel bruit on a fait dans ces derniers temps de la grande réunion des catholiques à Mayence. Le 16 et le 17 juin 1874, 500 catholiques allemands se sont donné rendez-vous dans cette ville pour aviser sur ce qu'il y avait à faire dans la circonstance présente. Ce chiffre seul de cinq cents est significatif. Avec Torganisation et les moyens d'influence dont dispose le clergé, il est étrange qu'il n'ait pas trouvé un plus grand nombre de catholiques disposés à se joindre à cette manifestation. Le moindre meeting allemand réunit des foules bien autrement imposantes. Les discussions qui se sont engagées pendant ces deux journées sont encore plus instructives. En somme, les résolutions qui ont été arrêtées dans ce congrès marquent très-nettement chez les membres qui y ont pris part la préoccupation de se chercher en dehors même de l'Église des alliances qui leur permettent de soutenir avec quelques chances la lutte engagée. Ils font appel à tous les partis, à tous les groupes -qui peuvent avoir des raisons de mécontentement contre la politique prussienne.
Aux particularistes, ils rappellent que : < La Gonsti-
1. Un jeune homme de mœurs violentes et sans éducation, KuUmann, vient d'essayer de tuer M. de Bismarck à Kinssingen, au mois de juillet 1874. Il appartient, dit-on, à une association catholique et serait l'instrument des vengeances du clergé. M. de Bismarck, qui Ta interrogé, a déclaré à la foule le jour même de l'attentat, que Kullmann n'avait voulu frapper en lui que l'auteur des lois religieuses. Ce crime, en tout cas, ne peut qu'être funeste à la cause cléricale. Il soulèvera contre elle la réprobation générale, et, aux yeux de la plupart, justifiera les plus violentes représailles. Kullmann a manqué M. de Bismarck, mais il a tué l'ultramontanisme.
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talion allemande ne saurait fonder le véritable salut de la nation tant que sa protection ne s*ét6ndra pas sur la liberté personnelle, sur l'autonomie des Etats, Diètes et corporations » ;
Aux libéraux, que : c L'influence du soi-disant parti national, qui livre les droits les plus essentiels du peu-^ pie et de la représentation nationale allemande, causera la perte de l'Allemagne ; que les lois d'exception, qui privent le tiers de la nation de ses droits les plus essentiels, troublent la paix et détruisent les forces de la patrie 9 ;
Aux ennemis du césarisme, que : c Le développement sans bornes du militarisme est incompatible avec le droit naturel de la liberté civile, ainsi qu'avec le salut intellectuel et matériel de la nation allemande » ;
Aux conservateurs, que : a La presse vénale, se trouvant au service du servilisme politique et de la secte des tripoteurs d'affaires, fausse continuellement Fopinion publique. Elle est la cause principale de la situation menaçante de Tordre social r> ;
Aux pacifiques, que : c La politique étrangère de Tempire allemand ne saurait assurer le maintien de la paix européenne. »
Ils ne craignent pas même de tendre la main aux socialistes, de reconnaître la justice de leurs griefs, et de leur proposer leur concours pour en obtenir le redressement :
« La paix intérieure de TAUemagne, comme celle de tous les États européens, est gravement menacée par le mécontentement persistant de la classe ouvrière^
a Les causes principales de ce mécontentement sont le dépérissement de la petite industrie, les charges accablantes pesant sur Tagriculture, la situation malheureuse des ouvriers travaillant dans les manufactures, et le développement démesuré des spéculations financières.
« Les moyens de guérir cette anormale situation sociale et de réconcillier les classes se trouvent :
c 1'» Dans une protection légale efficace contre l'exploitation de la force corporelle et financière du peuple*
DIFFICULTÉS EXTÉRIEURES Et INTÉRIEURES 291
2» Dans Tex tension égale de la protection de TËtat sur toutes les classes ;
3« Dans les efforts continuels pour supprimer par Toie législative les défauts des lois industrielles en vigueur; 40 Dans la création d'un droit pour les classes ouvrières, basé sur des données chrétiennes et conformes à l'équité ;
5° Dans la création d'établissements de secours in« dustriels, soit par des Sociétés coopératives, soit par des amis des classes ouvrières;
6^ Dans l'allégement des fatigues des femmes et des enfants;
7» Dans la pratique d'une vie morale et religieuse poUr les familles ouvrières, en recommandant notamment la sanctification du dimanche et la mise en pratique des principes chrétiens au point de vue du travail ;
8^ Dans la charité chrétienne, qui a la mission de soulager l'inévitable misère. >
La parti Grand-Allemand, celui qui regrette l'exclusion de l'Autriche, n'a pas non plus été oublié. Un chanoine de May en ce a fait une déclaration des plus chaleureuses en faveur de ce vieil empire catholique d'Autriche, dont « nous avons été séparés, a-t-il dit, sans qu'il y ait eu de notre faute et bien malgré nous, mais auquel nons restons unis par les liens de la foi et par le souvenir des luttes soutenues pour cette foi. »
Telle est la véritable signification de ce Congrès. C'est un appel à la coalition de tous les ennemis de la politique prussienne. Se sentant impuissants par eux-mêmes, les catholiques allemands cherchent de tous côtés des aUiances, même là où, dans d'autres circonstances, ils ne verraient que des ennemis, mais ils ne réussiront pas. Pour en comprendre la raison, il suffit de lire ces trois paragraphes de leur déclaration :
€ La violente persécution dont l'Eglise cathohque est l'objet dans quelques États européens et américains confirme renseignement du Saint-Père que la moderne civilisation antichrêtienne est incompatible avec VEglisê.
<K La dissolution de l'ordre politique et social, un état continuel de guerre et la destruction du droit des gens
seront le résultat inévitable de la lutte entreprise d'une manière systématique contre l'Eglise de Jésus-Ghrist , contre TÉtat chrétien et contre les bases essentielles de la société.
< La reconstitution durable de Tordre , basé sur le droit des gens, ne sera possible qu'après la restitution de l'autonomie politique du Saint-Siège, et après la reconnaissance de tous les droits appartenant au chef suprême de V Église en vertu de l'ordre divin et du développement historique, »
En dressant la bannière du Syllabus et du pouvoir temporel du Pape, ils se sont condamnés eux-mêmes à une radicale impuissance. Leur déclaration, par cela seul, se réduit à une protestation stérile. Quand on songe h confisquer la civilisation moderne au profit des rêveries séniles et infaillibles du Syllabus^ il faut renoncer à gouverner le monde. En dehors des ultramontains, personne ne se ralliera à un programme dont les prétentions libérales ne peuvent être qu'un mensonge , puisqu'il commence par enchaîner la liberté elle-même à la volonté et aux caprices d'un homme. M. de Bismarck ne pouvait désirer d'ennemis plus utiles. Il faut lire des documents de cette nature, pour comprendre que tant de gens considèrent le persécuteur des évoques comme un champion dévoué de la dignité et de la raison humaines et qu'ils prennent au sérieux cette expression de culturkampf — combat pour la civilisation — dont les journaux protestants couvrent et expliquent tous les excès de la campagne entreprise par le gouvernement prussien.
Les évêques catholiques de l'Allemagne , réunis à Fulda le 25 juin, semblent avoir eu un égal sentiment de leur impuissance. Malgré le mystère dont ils ont voulu couvrir leurs délibérations, on sait qu'un certain nombre d'entre eux étaient disposés, sinon à se soumettre sans conditions, du moins à chercher s'il n'y aurait pas moyen d'entrer en négociation avec le gouvernement. Plus d'un certainement aurait volontiers renoncé à la lutte, s'il avait été possible d'espérer quelques atténuations aux lois récemment votées contre eux. Ils se seraient contentés d'une apparence de satis-
faction, qui leur aurait permis de ne pas paraître trop manifestement accepter leur défaite. Mais il est bien évident que M. de Bismarck se sent trop sûr de la victoire pour consentir à aucune concession et il a trop d'orgueil pour se donner, par des ménagements de simple courtoisie, Tapparence de craindre un échec. Par suite la situation des évêqu'es est très-complexe et très* difficile. Il faut ou qu'ils se soumettent complètement ou qu'ils continuent à soutenir résolument la guerre. Ils ont à choisir entre une humiliation dont on ne leur saurait aucun gré et qui très-probablement ne ferait que enhardir l'audace de leurs ennemis, et la continuation d'une résistance que leur hostilité envers la société moderne les met hors d'état de soutenir efficacement. C'est évidemment pour ce dernier parti qu'ils se décideront; on peut dire que la lutte leur est fatalement imposée. Leurs journaux ne se le dissimulent pas. Quelques-uns, les plus exaltés, sans se faire illusion sur les difficultés du moment, s'entêtent à compter sur la victoire définitive. Dieu ne peut être vaincu par les hommes, et Dieu, naturellement, c'est le pape. Mais il n'en manque pas qui, tout en appelant les secours célestes, commencent à s'inquiéter des vides qui se produisent dans leurs rangs. Tout en traitant de diabolique la révolte de l'esprit moderne contre le long esclavage dans lequel le catholicisme a tenu le monde occideittal, ils ne sont pas assez aveuglés pour ne pas voir que cette révolte s'étend de proche en proche à l'Europe tout entière. Après avoir au xvi* et au xvii« siècle perdu la moitié de ses adhérents, le pape romain est en train de perdre le reste. La Suisse, l'Allemagne, l'Italie, l'Autriche lui échappent. Il ne peut plus guère compter ni sur l'Espagne ni sur la France. Le Brésil lui-même conteste son autorité. Qu'est-ce qu'une Église catholique, c'est-à-dire universelle, qui n'a plus un coin de terre où reposer sa tête ? La persécution du clergé allemand n'est qu'un épisode de cette grande lutte par laquelle les peuples semblent vouloir se venger du despotisme que l'Eglise a fait autrefois peser sur les âmes et sur les corps. Malgré les provocations que continuent à lancer aux idées modernes ceux qu'aveuglent le fanatisme ou l'ignorance, il
est impossible que les catholiques intelligents échappent à toute inquiétude en voyant l'unanime protestation qu*a soulevée contre le Pape et contre l'Église la déf cision du dernier concile. C'est cette inquiétude, plus générale qu'on ne veut Tavouer, qui assure le triomphe de M. de Bismarck en désarmant ou du moins en faisant hésiter ses adversaires.
L'opposition des évéques allemands, dans les conditions où elle se produit en ce moment, ne constitue donc pas pour la politique prussienne un danger immé-* diat et bien redoutable. Mais on sait que, autant le clergé est inflexible dans ses prétentions quand il se sent le plus fort, autant, sans pour cela renoncer à son but, il sait être souple et accommodant, quand il rencontre des résistances qu'il sait ne pouvoir vaincre. Ce qui aujourd'hui fait surtout la faiblesse de l'Église romaine dans sa lutte contre les pouvoirs laïques, c'est la double déclaration de guerre lancée à la raison humaine par le dogme de rinfaillibilité pontificale, à la liberté et aux institutions modernes par les anathèmes du Syllahu8. C'est là ce qui l'isole en éloignant d'elle toutes les consciences honnêtes et éclairées. Elle le sent, elle le sait. Mais s'il lui est impossible de transiger sur ces deux points tant que vivra l'opiniâtre et inintelligent vieillard qui siège au Vatican, on peut être sûr que du jour où il disparaîtra, le bruit qui se fait aujourd'hui autour de ces malencontreuses déclarations tombera tout à coup* En attendant des temps meilleurs, on les mettra soigneusement sous le boisseau, afin de rendre possible l'alliance du clergé avec tous les partis d'opposition. Alors il pourra bien se faire que la lutte change de face, que le clergé, affectant des apparences libérales, uni aux républicains, aux socialistes, aux ennemis du militarisme et des grosses dépenses, aux parlicularistes bavarois et wurtembergeois, aux représentants de l' Alsace- Lorraine, de la Pologne, dû Schleswig, devienne un danger sérieux pour le système politique qui prévaut aujourd'hui.
C'est là le mal et le vice profond de toutes les politiques de violence, elles suscitent fatalement les coalitions. M. de Bismarck pourra bien vaincre l'ultramon-
DIFFICULTÉS EXTÉRIEURES ET I^fTÉRIEURES 295
tanisme comme il a vaincu la France. Mais de même que rhostilité persistante de celle-ci aura pour effet dans l'avenir d'imposer à la politique étrangère de TAllemagne l'obligation d'éviter tout conflit avec ses voisins, sous peine de s'exposer à de graves périls, de même à Tintérieur Topposition du clergé peut forcer le gouvernement de faire à quelques-uns de ses adversaires des concessions pénibles pour éviter de dangereuses coalitions.
Malgré les assurances d*union et de parfaite entente qui remplissent les discours par lesquels les rois de Bavière et de Wurtemberg viennent de clore la première session de leurs Parlements, malgré les incontestables progrès qu'a faits depuis quelques années le parti unitaire dans les pays annexés et dans les États du Sud, il ne faut pas croire que toute difficulté ait disparu de ce côté. Les progrès mêmes des unitaires peuvent devenir un danger. Leur audace et leurs prétentions, croissant avec le succès, commencent à inquiéter les populations de la Saxe, de la Bavière, du Wurtemberg, en qui domine Tesprit fédéraliste. Le particularisme tend partout à disparaître, en ce sens que personne ne songe plus sérieusement à revenir à Tétat antérieur d'éparpillement et de dissémination qui faisait la faiblesse de l'Allemagne. Tout le monde, à peu près, de l'autre côté du Rhin, reconnaît la nécessilé de supprimer tout ce qui pourrait gêner la constitution définitive d'une grande nation allemande. Mais celte constitution allemande, on la veut sous la forme fédérative, comme aux États-Unis d'Amérique, comme en Suisse. C'est la tendance naturelle de l'esprit germanique. Il repousse instinctivement la centralisation énervante et oppressive des races latines, surtout quand cette centralisation se présente sous sa forme la plus répulsive, la forme du militarisme.
Or C'est précisément sous cette forme que la veulent et l'empereur Guillaume et ses ministres et les chefs du parti unitaire. Leur but, qu'ils dissimulent à peine, est de supprimer progressivement ce qui reste d'autonomie aux différents États, et d'étendre sur tout et sur tous la main de la Prusse. Cette conséquence s'impose fatalement k toute politique qui repose sur le principe
de la force. En somme , Tidéal constitutionnel des hommes qui mènent TAUemagne, c'est renrégimentation de toutes les forces allemandes ; leur modèle, c'est l'armée, parce que leur constante et presque unique préoccupation est la guerre. Dans ces conditions ils sont naturellement amenés, par la logique môme de leur point de vue, à ne concevoir d'autre organisjation politique que l'organisation militaire : en haut, un seul chef qui règle, qui ordonne, qui fasse tout; en bas un peuple soumis aux mômes lois et tenu en toutes choses à la même obéissance envers les délégués, les intermédiaires du chef suprême. C'est en somme l'idéal môme du despotisme. Voilà où tend, plu$ ou moins inconsciemment, le parti unitaire.
Cet idéal, tout prussien, est exactement Tinverse du sentiment instinctif qui domine dans le reste de l'Allemagne. L'exaltation d'orgueil patriotique qui a suivi les triomphes de 1866 et de 1870 a bien pu le refouler pour un temps au second plan; mais les exagérations des unitaires ne tarderont pas à lui rendre toute sa puissance. Cette réaction est inévitable. La voilà déjà qui se produit avec une énergie significative dans plusieurs parties de l'Allemagne. En Bavière, pendant que les unitaires affectent d'ignorer Texistence du roi Louis et 'font fi des droits réservés qui garantissent au pays un reste d'autonomie, les fédéralistes s'unissent aux catholiques pour s'opposer aux prétentions envahissantes de l'unification prussienne. Le jour où le clergé dégagera son programme de la glorification du Syllabus et de l'infaillibilité pontificale, cette coalition deviendra toute puissante et il faudra bien compter avec elle. En Saxe la protestation prend une forme plus singulière encore. Pour échapper à la tyrannie du principe des nationalités, au nom duquel les Prussiens condamnent les Saxons à l'annexion forcée, voici des savants de Dresde qui proclament l'origine slave de la population saxonne. Ces savants naïfs s'imaginent désarmer par des arguments ethnologiques la politique prussienne. Ils devraient pourtant bien savoir que ces raisonnements n'ont de valeur à ses yeux que quand ils sont en conformité avec ses desseins. Si elle affecte tous les respects pour
la science qui la sert, elle n'a*que du dédain pour celle qui la contrecarre. Slave ou Germain, le pays de Saxe n'en reste pas moins menacé par les complots des unitaires qui rêvent de commencer par lui la réduction de tous les royaumes allemands à l'état de simples provinces prussiennes.
Ces prétentions annexionnistes et centralisatrices, de jour en jour plus manifestes, finiront certainement par réveiller et exalter Tesprit fédéraliste. L'exagération des dépenses et des charges militaires contribuera pour une large part à ranimer et à maintenir les résistances à l'absorption. Dès maintenant, M. de Bismarck commence à s'inquiéter des sentiments que manifestent les élections au Parlement et même à la Chambre prussienne. Une discussion à propos de la validation de deux députés poméramiens a révélé à cet égard des détails fort instructifs sur la pression exercée par le gouvernement en faveur de ses candidats. M. de Bismarck en personne n'aurait pas craint de se compromettre dans cette campagne en déclarant que le gouvernement n'était pas content des électeurs, et qu'il comptait qu'ils feraient à l'avenir de meilleurs choix. D'autres personnages officiels auraient donné à entendre que si les électeurs de certains arrondissements continuaient à envoyer des députés désagréables au gouvernement, ils pourraient en souffrir dans leurs intérêts matériels et qu'on leur refuserait des chemins de fer. Grâce à ces manœuvres, les candidats officiels avaient triomphé contre toute vraisemblance, au point qu'un député put s'écrier en pleine Chambre que t leur succès ne pouvait s'expliquer que par l'intervention du Diable. »
Quand on songe que l'un des candidats qui avaient eu besoin de cet énergique appui était M. Delbrûck, le président de la Chancellerie fédérale, et que les électeurs qu'il avait ainsi fallu menacer pour leur arracher un vote favorable, étaient des habitants de la Poméramie, qui n'ont certainement aucune raison particulière d'hostilité contre le gouvernement prussien, il est difQcile d'échapper à cette réflexion qu'il ne sera peut-être pas aussi facile que le croit Guillaume d'imposer pour
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longtemps à toute rAilemagne son rêve de monarchie militaire, et que le césarisme pourrait bien avoir au-delà du Rhin des destinées encore plus éphémères que de ce côté-ci. Il n*est pas impossible que la politique qui domine en ce moment à Berlin, disparaisse avec Tempereur Guillaume, comme celle qui domine au Vatican avec le pape Pie IX. A force de pousser toutes choses à Textrôme, un moment vient où il faut bien s*incliner devant les résistances de Tesprit humain.
Une autre difficulté qui menace l'œuvre de M. de Bismarck, c*est l'annexion de TAlsace et de la Lorraine. Quelques efforts que fassent les savants d^outre-Rhin pour prouver aux Alsaciens qu'ils çont Allemands et que, en cette qualité, ils doivent être enchantés de se trouver placés sous la main de la Prusse, les Alsaciens résistent à ces démonstrations ethnologiques et veulent rester Français. Quant aux Lorrains on n'a pas même à leur opposer la raison historique. On en a fait des Prus« siens tout simplement parce qu'il a paru bon aux stratégistes de Berlin de garder Metz, comme une porte toujours ouverte sur la France. La question est de savoir si ravantage qu'elle y peut trouver à un moment donné compensera pour l'Allemagne l'inconvénient d'avoir attaché à ses flancs une population irréconciliable, sans compter celui de s'être donné, devant l'opinion publique européenne, le tort de fouler aux pieds ce principe du droit international moderne, qui s'oppose à ce qu'une population puisse être dépouillée de sa nationalité malgré elle, et qui, par là même, condamne et supprime le droit de conquête. La Prusse, qui prétend fonder sa politique sur le principe des nationalités , et qui, au nom de ce principe, a si longtemps revendiqué l'union de tous les peuples de race germanique, se trouve, par une singulière ironie de la logique, être de toutes les nations européennes ^ celle qui, dans les temps mo-
1. L'Autriche même est certainement moins coupable à cet égard que la Prusse. La plupart des annexions autrichiennes datent d'une époque où le droit de conquête n'avait pas encore été condamné par la révolution française, tandis que l'annexion du Scbleswig et de TAlsace-Lorraine est d'hier.
dernes, a le plus audacieusement désavoué , quand elle y croyait trouver son intérêt, les doctrines qu'elle soutenait en d'autres moments. A Test, la Pologne, au nord, le Schleswig, à Touest, l'Alsace-Lorraine, protestent aux yeux du monde entier, contre le prétendu rôle civilisateur que s'attribue la Prusse. Au Reichstagy les voix de ces populations opprimées se joindront toujours à tous les groupes qui, pour une raison quelconque, combattront la politique du gouvernement.
Les successeurs de M. de Bismarck expieront durement le mépris du droit C[ui fait aujourd'hui, pour tant de gens, la gloire du c grand homme d*État. » Le temps n'est peut-être pas si loin qu*on pense où Thistoire impartiale cherchera dans ce mépris même du droit les causes des misères qui auront fondu sur l'Allemagne, et rejettera sur ce contempteur insolent des idées et des principes modernes la responsabilité des maux que, en ce moment, il prépare h sa patrie avec une si triomphante insouciance.
Les avertissements, en tout cas, n'auront pas manqué. Depuis le jour néfaste où une assemblée € élue dans un jour de malheur î a voté l'abandon à la Prusse de 1,500,000 Français, qui avaient le droit d'espérer que la France refuserait de les sacrifier pour se délivrer du souci de continuer la guerre, nos concitoyens n'ont pas laissé échapper une occasion de protester contre la violence qui leur était faite. On a refusé de les interroger, sachant bien quelle serait leur réponse. Mais dans toutes les élections, ils ont témoigné hautement de leurs sentiments. Leurs maîtres les connaissent si bien, qu'Us n'ont pas encore osé supprimer le régime de dictature militaire et pour ainsi dire de guerre qu'ils leur ont imposé au lendemain de la conquête *. Aussi, lorsque,
1, Ce qu'il y a de plus triste pour nous dans ce maintien de la dictature militaire en Alsace-Lorraine, c'est que c'est nous qui avons fourni à M. de Bismarck ses plus forts arguments. — Voir la séance du Reichstag du 3 mars 1874. — Il s'est appuyé, pour justifier cette exception, sur l'exemple du gouvernement français. Aux réclamations des Alsaciens-Lorrains, il a pu répondre avec vérité que, s'ils étaient restés
dans la mémorable séance du 18 février 1874, M. Teutsch, représentant au Reichstag de l'arrondissement de Saverne, est venu au nom de ses i4 collègues d'Alsace- Lorraine demander que « les populations de TAlsace- Lorraine, incorporées sans leur consentement à Tempire d'Allemagne, par le traité de Francfort, fussent appelées ai se prononcer d'une manière spéciale sur cette incorporation, > son discours fut accueilli par des cris et des éclats de rire sans fin. Un témoin de cette scène écrivait à propos de cette séance : c Les interruptions, les éclats de rire sardoniques, les interpellations brutales, pour ne pas dire grossières, s'entre- choquaient et pleuvaient de tous les coins de la salle. Quand M. Teutsch est arrivé dans son discours à ce passage : « L'Allemagne a outrepassé les droits d'une nation civilisée, » c'est alors qu'il aurait fallu les entendre! I Dix canons Krupp tonnant à la fois ne sont rien à côté des hurlements qui ont été poussés à ce moment-là !... »
français, ils n*en seraient pas moins soumis à Tétat de siège , comme 43 autres départements français :
a Si, a t-il dit, le vœu que ces messieurs ont laissé entendre dans leur première motion, de redevenir Français, était rempli, ils se trouveraient immédiatement, au moins pour les deux départements allemands, sous le régime complet de l'état de siège, comme 28 autres départements français (Vive hilarité) ; j'ajoute : sous un état de siège appliqué avec moins de ménagements, — je puis même dire suivant les circonstances, quand les vagues viennent à se soulever, avec un peu moins d'humanité que chez nous, — et par derrière lequel, au lieu des Vosges, sont en perspective Lambessa et la Nouvelle-Calédonie. »
M. de Bismarck croyait qu'il n'y avait en France que 28 départements soumis à Tétat de siège et ce chiffre lui paraît déjà si énorme pour un pays en pleine paix, qu'il le répète plusieurs fois dans son discours, et chaque fois cette mention soulève dans l'Assemblée des éclats de rire ironiques à l'adresse de la France. Qu'aurait donc dit M. de Bismarck et quelles explosions de rire il aurait provoquées chez ses auditeurs, s'ils avaient su que ce n'est pas 28, mais bien 43 départements que le gouvernement de l'ordre moral main, tient en état de siège lorsque la guerre est finie depuis près de 4 ans ?
Et pourtant, dans son discours, M. Teutsch se bornait à rappeler que le droit de l'épée est un droit barbare depuis longtemps condamné, même par les philosophes et les publicistes allemands, et que si TAllemagne n'avait pas eu d'autre but que de se préserver contre une agression possible de la France, elle pouvait atteindre ce but en exigeant le démantèlement des forteresses de TÂlsace-Lorraine. c II faut donc, ajoutait-il, chercher dans rivresse de la victoire, et dans cette ivresse seule, la véritable cause de Texorbitante prétention en vertu de laquelle nous sommes aujourd'hui des vassaux de votre empire. En cédant à cette ivresse, TAUemagne a commis la plus grande faute peut-être qu'elle ait à inscrire dans son histoire.
€ Il dépendait d'elle, après ses triomphes, de conquérir par sa générosité, non-seulement Tadmiration du monde entier, mais encore les sympathies de son ennemi vaincu et surtout les nôtres, à nous, habitants de TAlsace-Lorraine. Il dépendait d'elle d'amener un désarmement de l'Europe et de fermer à tout jamais peut-être l'ère sanglante des guerres entre peuples faits pour s'aimer. Il lui suffisait pour cela, s'inspirant du libéralisme que nous aurions supposé chez une nation aussi éclai« rée, de renoncer à toute idée d'agrandissement et de laisser intact le territoire français. L'Allemagne, à cette condition, devenait la plus grande et la plus estimée des nations et s'élevait à une place sans égale parmi les peuples de l'Europe.
€ Pour n'avoir pas suivi, en 1871, les conseils de la modération, que récolte-t-elle aujourd'hui? Toutes les nations de l'Europe se défient de sa puissance envahissante et multiplient leurs armements. Elle-même, pour maintenir cette chose vaine qu'on appelle le prestige guerrier, s'épuise en hommes et en argent. Et quelles sont, messieurs, vos perspectives pour l'avenir? Au lieu de cette ère de paix et de fraternité des peuples, que vous étiez maîtres d'inaugurer en 1871, vous entrevoyez, nous en sommes sûrs, avec le même effroi que nous, de nouvelles guerres, c'est-à-dire la ruine et la mort s'abattant de nouveau sur vos foyers.
€ Croyez-nous, renoncez à cette politique qui nous
302 HISTOIRE DE l'AI^LEMAGNE
anéantit en môme temps qu'elle compromet Tavenir de votre nation.
«Vous êtes forts et puissants aujourd'hui, et vous pourrez par conséquent- nous donner satisfaction sans faire à votre point de vue aucun sacrifice d'amour-pro^ pre. Rendez-nous, ainsi que nous vous le demandonS| la libre disposition de nous-mêmes.
c II est d'usage, hélas! lorsque parmi vous quelque homme généreux essaye de temps à autre d'élever la voix en faveur des peuples que vous opprimez, il est d*usage qu'on leur ferme instantanément la bouche, en les accusant brutalement de trahison. Ne vous laissez plus, messieurs, effrayer par cette injure, qui ne prouve absolument rien. Traîtres à leur patrie sont ceux qui, par une politique insensée, méprisant le droit et la justice, conduisent leur pays à sa perte, et non les honnêtes gens qui, pénétrés d'une injustice, d'où qu'elle vienne, ont le courage et la franchise de la signalet.
a Rendez-nous justice', messieurs; nous oublierons alors trois années de souffrances, pour ne plus songer qu'à votre noblesse de la dernière heure. Nous serons, de ce moment, unis à vous comme peuple ami, par la seule fraternité qui soit solide et durable, celle qui se fonde sur l'estime. )>
Voilà ce qui a fait rire les députés au Reichstag, les représentants de la grande nation allemande! On se rappelle que précédemment les protestations des déiputés du Schleswig avaient obtenu en 1867 le même résultat. L'histoire n'oubliera pas les ricanements de ces préten* dus champions de la justice et de la civilisation. Quelques députés seulement, M. Evald, M. Sonnemann, les Polonais et les socialistes protestèrent contre ces incongruités en votant pour la motion de M. Teutsch K Tout
1. Un fait douloureux, qu'il est impossible de passer sous silence, se produisit encore dans celte même séance. Aussitôt après le discours de M. Teutsch, l'évoque de Strasbourg, M. Haess, monta à la tribune et prononça les paroles suivantes :
a Pour éviter tout malentendu qui pourrait nous atteindre, moi et mes coreligionnaires, je me sens obligé dans ma
le reste, y compris les progressistes, vota pour le droit de la force. Espérons qu'un jour viendra où, plus fidèles à leurs propres principes, les libéraux comprendront que si les conquêtes ont pu être durables et profitables au temps où les notions de droit et de nationalité étaient encore à Tétat virtuel, elles ne peuvent qu'être funestes et éphémères depuis qu'elles ne se présentent plus à Tesprit public que comme des violations de la nationalité et du droit.
conscience de déclarer ce qui suit : Les Alsaciens-Lorrains de ma confession n'ont en aucune façon l'intention de mettre en question le traité de Francfort, conclu entre deux grandes puissances. »
Les Alsacien s- Lorrain s, en votant pour l'évêque de Strasbourg, n'avaient pas prévu cette application du précepte de saint Paul : a Obéissez aux puissants, car toute puissance vient de Dieu. » Pour l'honneur de l'évêque, il faut supposer qu'il n'y avait pas songé davantage, quand il s'était présenté au choix de ses concitoyens. Mais dès son arrivée à Berlin, le prince de Bismarck, Tempere.ur lui-même s'étaient emparés du vieillard, et lui avaient rappelé la parole de l'apôtre. En s tout cas M. Raess n'avait pas le droit de parler au nom de
' ses mandants. Aussi ceux-ci s'empressèrent-ils de protester
énergiquement. En choisissant un évêque pour les représenter, ils avaient cru nommer un député doublement hostile à la politique prussienne, comme Français et comme catho- V, lique. On voit qu'ils s'étaient trompés au moins de moitié.