‹ Histoire de l'Amérique (volume 2)Chapitre 11 sur 175 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

abandonnées ; aucune personne de marque ne se 1520 présentait pour le recevoir avec les témoignages de respect qu'il avait reçus jusqu'alors. Ses troupes ne trouvaient aucunes provisions préparées ? et , quoique rien ne s'opposât à sa marche , la solitude et le silence qui régnaient partout, et l'horreur avec laquelle le peuple paraissait éviter tout commerce avec les Espagnols , étaient bien propres à l'alarmer. Mais les Mexicains, malgré la haine dont ils étaient animés, étaient si ignorants dans l'art de la guerre qu'ils ne savaient prendre aucune mesure efficace pour leur propre sûreté ou contre leurs ennemis. L'expérience même ne les avait pas éclairés sur la grandeur de la faute qu'ils avaient faite en admettant les Espagnols dans leur capitale : et au lieu de rompre les chaussées et les ponts pour enfermer Alvarado et arrêter Cortez dans sa marche, ils le laissèrent rentrer dans la ville sans 2 \ juin. aucun obstacle , et prendre paisiblement possession de son ancien poste.

Les transports de joie avec lesquels Alvarado et conduite ses soldats reçurent leurs compatriotes ne peuvent Pe» saBe de s'exprimer. Les premiers se voyaient délivrés d'un danger pressant; ceux-ci venaient d'obtenir une victoire signalée. Ce succès enfla tellement le cœur des uns et des autres , que Cortez même s'en laissant éblouir, et oubliant en cette occasion et la prudence et l'attention qui lui étaient ordinaires ,

:±6 HisToiu*: de l'Amérique.

) 520 non-seulement il négligea de rendre visite à Montézuma, mais il ajouta à cette insulte les expressions du plus grand mépris pour ce malheureux prince et pour toute sa nation. Les forces dont il avait le commandement lui paraissaient invincibles. Il se crut en état de prendre un ton plus haut, et de quitter le masque de modération sous lequel il avait jusqu'alors caché ses desseins. Quelques Mexicains qui avaient appris un peu d'espagnol entendirent le langage insultant de Cortez, et excitèrent l'indignation de leurs compatriotes en le leur rapportant. Ils furent alors convaincus que les intentions du général étaient aussi sanguinaires que celles d'Alvarado, et que son projet, en venant dans leur pays , n'avait pas été, comme il l'avait toujours dit, de faire une alliance avec leur souverain , mais de Nouvelles conquérir le Mexique. Dans cette idée, ils reprirent îosti ites tesjeg armes avec p]us je fureur qUe jamais, et atta-

Mexicains, l ■ .

quant un corps assez considérable d'Espagnols dans sa marche , vers la grande place du marché , ils le forcèrent à se retirer avec quelque perte. Enhardis par ce succès et persuadés dès lors que leurs oppresseurs n'étaient pas inv incibles , ils allèrent le jour suivant avec toute leur pompe guerrière attaquer les Espagnols dans leurs quartiers. Leur multitude et leur courage étaient bien capables d'inspirer de l'effroi. Quoique l'artillerie pointée contre leurs nombreux bataillons entassés dans des rues étroites,

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en emportât un grand nombre à chaque décharge, 152» et que , pour des hommes nus , chaque coup porté par les Espagnols fût mortel, l'impétuosité de l'attaque ne se ralentissait point. De nouveaux assaillants se précipitaient pour occuper la place des morts , et, périssant à leur tour, ils étaient remplacés par d'autres aussi intrépides et aussi avides de vengeance. Cortez , malgré tous ses efforts et toute son habileté, malgré la valeur et la discipline de ses troupes , eut beaucoup de peine à défendre les fortifications qui entouraient le poste où les Espagnols étaient établis, et à empêcher l'ennemi de forcer ses quartiers.

Ce général vit avec surprise ce peuple qui parais- Fâcheuse sait accoutumé au ioug, et qui l'avait supporté si slluatlon des

f . b ' ^ rr Espagnols.

long-temps sans résistance, devenu féroce et implacable envers ses vainqueurs. Les soldats de Narvaez, qui s'étaient imaginé trop légèrement qu'ils suivaient Cortez au partage des dépouilles d'un empire déjà conquis, furent étonnés de se voir engagés dans une guerre dangereuse avec un ennemi dont la vigueur n'était pas encore affaiblie, et se reprochèrent hautement leur crédule confiance dans les promesses trompeuses de leur nouveau chef'. Mais la surprise et les plaintes étaient désormais inutiles. Il fallait un effort extraordinaire et prompt pour les tirer de cette périlleuse situation. Dès que

(i) B. Diaz, chap. io.§.

1 520 les Mexicains , selon leur coutume , eurent cessé les ' hostilités aux approches de la nuit , Cortez se prépara à une sortie qui pût , ou forcer l'ennemi d'abandonner son entreprise, ou l'obliger d'en venir à quelque accommodement.

Cortez fait jj &Q m^ luj même ^ Ja t£te Jes troupes OUI

une sortie sans *■ *

succès. devaient faire la sortie. Il employa toutes les

ressources de l'art de la guerre alors connues en Europe , et toutes celles que pouvait lui fournir l'expérience qu'il avait de la manière de combattre les Indiens ; mais il trouva les Mexicains préparés et en état de lui opposer toutes leurs forces. Des troupes fraîches arrivaient continuellement aux Mexicains de toutes les provinces, et leur courage se soutenait. Conduits par leurs nobles , et enflammés par les exhortations de leurs prêtres , ils combattaient pour la défense de leurs temples et de leurs familles , sous les yeux de leurs divinités , de leurs femmes et de leurs enfants. Malgré leur nombre et le mépris de la mort que l'enthousiasme leur inspirait, partout où les Espagnols pouvaient les joindre, ils ne résistaient pas à la supériorité de la discipline et des armes européennes; mais dans les rues étroites et dans les endroits où les ponts de communication étaient rompus, les Espagnols se trouvaient exposés à des grêles de flèches et de pierres lancées du haut des maisons. Le combat avait duré une journée entière; un nombre prodi-

est tue.

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gieux de Mexicains avaient été tués et une partie 1520 de la ville brûlée, lorsque les Espagnols, las de meurtres et pressés sans relâche par de nouveaux assaillants qui remplaçaient les premiers , furent enfin obligés de se retirer avec la douleur de n'avoir rien fait d'assez décisif pour compenser le désavantage peu ordinaire d'avoir eu douze soldats tués et soixante blessés. Une autre sortie avec de plus grandes forces ne fut pas plus heureuse, et dans cette dernière le général lui-même fut blessé à la main.

Cortez aperçut alors, mais trop tard, l'erreur où Montézuma l'avait jeté son mépris pour les Mexicains ; il fut convaincu qu'il ne pouvait ni se maintenir dans le poste qu'il avait pris au milieu d'une ville ennemie, ni se retirer, sans courir le plus grand danger. Il lui restait une ressource : Montézuma pouvait calmer les Mexicains par sa médiation ou par son autorité. Le lendemain au matin , lorsque l'assaut recommença , ce malheureux prince , à la merci des Espagnols, et réduit à la triste nécessité d'être l'instrument de sa honte et de l'esclavage de sa nation' , parut sur la muraille vêtu de ses habits royaux et avec toute la pompe qu'il avait coutume détaler dans les occasions solennelles. A la vue de leur souverain , qu'ils avaient été long-temps habitués à honorer et à révérer comme une divinité , les Mexicains laissèrent tomber les armes de leurs mains et gardèrent un profond silence ,

(r) Voyez la note 3.

3o HISTOIRE DE l'aMEIUQUÈ.

4520 tous en inclinant leur tête et plusieurs en se prosternant. Montézuma leur adressa un discours où il s'efforçait de calmer leur fureur et de les engager à cesser les hostilités. A peine eut-il fini qu'un murmure de mécontentement se fît entendre et fut suivi de reproches et de menaces ' . Bientôt leur fureur s'accrut au point de leur faire oublier le respect qu'ils avaient montré d'abord pour leur empereur. Les flèches et les pierres recommencèrent à voler en si grand nombre et avec tant de violence , qu'avant que les soldats espagnols , chargés de couvrir Montézuma de leurs boucliers , eussent eu le temps de les élever, le malheureux monarque fut atteint par des flèches et frappé à la tempe par une pierre qui le renversa. En le voyant tomber, les Mexicains furent si effrayés que, par un de ces changements subits assez ordinaires dans les mouvements populaires , ils passèrent subitement d'une extrémité à l'autre. Le remords succéda à l'insulte : ils s'enfuirent tous , épouvantés du crime qu'ils venaient de commettre, et persuadés que la vengeance du ciel allait tomber sur eux. Les Espagnols portèrent Montézuma à son appartement sans être inquiétés2 , et Cortez s'empressa d'aller le

(i) Suivant Acosta le discours de Montézuma fit une grande impression sur les Mexicains , et ce ne fut que lorsque Quauhtemotzin son neveu , qui devint plus tard roi de Mexico , lui eut reproché à haute voix sa lâcheté et la bassesse de ses sentimens , que la multitude entraînée par cet exemple se porla aux excès dont parle Robertson. (D. L. R.)

(2) Clavigero prétend que Montézuma fut porté dans son appartement

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