LIVRE SIXIÈME
était parti d'Europe pour calmer une révolte ter- 4 550 rible. Par sa sagesse et son habileté il suppléa aux moyens qui lui manquaient , et créa , pour ainsi dire, les instruments propres à exécuter son entreprise. 11 acquit une force maritime assez grande pour le rendre maître de la mer. Il leva un corps de troupes capables de se mesurer avec les vétérans qui régnaient au Pérou. Il triompha de leur chef , dont la victoire avait jusque là suivi les pas , et au lieu de l'anarchie et de l'usurpation , il établit le pouvoir des lois et l'autorité du souverain légitime. Mais les éloges dus à ses talents sont encore au-dessous de ceux que méritent ses vertus. Après avoir résidé dans un pays où l'appât des richesses avait jusqu'alors séduit tous ceux qui y avaient été revêtus de quelque autorité , il quitta ce poste délicat sans qu'on eût pu même soupçonner son intégrité. Il avait partagé à ses compatriotes des possessions d'une étendue et d'un revenu immenses , et il demeurait dans sa première pauvreté; en même temps qu'il rapportait au trésor royal des sommes énormes , il fut obligé de demander à son souverain qu'on payât quelques dettes qu'il avait contractées pendant son expédition1. Tant de mérite et de désintéressement ne furent pas méconnus de Charles. Il donna à La Gasca les témoignages de l'estime la plus distinguée. Il le fît évêque de Palencia, et cet homme
(i) Manuscrit entre les mains de l'auteur.
1550 rare passa le reste de sa vie dans la retraite, respecté de ses compatriotes , honoré par son souverain , aimé de tout le monde.
Malgré les sages règlements de La Gasca , la tranquillité du Pérou dura peu de temps. Dans un pays où l'autorité avait été méconnue pendant un si long intervalle d'anarchie et de désordre , où il y avait tant de chefs trompés dans leur espérance et disposés à faire éclater leur mécontentement, et tant de soldats prêts à les suivre, il n'était pas difficile de rallumer la sédition. Le pays fut encore troublé par plusieurs révoltes. Mais comme ces orages quoique terribles ne furent que passagers et élevés plutôt par l'ambition et la turbulence de quelques particuliers que par des motifs généraux et pour ainsi dire nationaux , les détails en sont étrangers à l'objet de cette histoire. Ces commotions , comme tout ce qui est violent dans le corps naturel ou politique , ne furent pas de longue durée; et, en emportant les principes vicieux qui les avaient causées, elles contribuèrent à la fin à fortifier la société qu'elles avaient menacé de détruire. Dans le cours de ces graves querelles , plusieurs des premiers conquérants du Pérou et des aventuriers sans frein que la renommée de leurs succès avait attirés dans le pays , périrent par les mains les uns des autres. Chaque parti triomphant alternativement mettait à mort ou bannissait ses