LIVRE SIXIÈME
a son frère Huascar dans le Heu où il le tenait con- 4555 fine , que ce prince leur avait représenté la justice de sa cause, et que , pour les déterminer à prendre sa défense , il leur avait promis une quantité d'or beaucoup plus considérable que celle qui avait été offerte pour la rançon de son frère. Atahualpa vit que sa perte était inévitable si les Espagnols écoutaient ces propositions , et , craignant que leur insatiable avidité ne les déterminât en faveur d'Huascar, il résolut de sacrifier la vie de son frère pour sauver la sienne. En conséquence, il donna des ordres , qui furent exécutés avec une ponctualité scrupuleuse '.
Cependant les Indiens chargés d'or arrivaient Les EsP<^ tous les jours à Caxamalca de toutes les provinces *;entSle £ ti du royaume. La plus grande partie de la quantité convenue était amassée, et Atahualpa assurait les Espagnols que si toute sa rançon n'était pas encore prête à leur être livrée c'était l'éloignement des lieux d'où il fallait l'apporter qui en était la cause. Mais ces amas d'or, mis continuellement sous les yeux de soldats indigents , avaient tellement irrité leur cupidité , qu'il devenait impossible de contenir plus long-temps l'impatience qu'ils avaient de se mettre en possession d'un aussi riche butin. On fit fondre tous les vases et ustensiles, excepté quel-
(i) Zarate, lib. II, cap. 6. Gomara, Hist. cap. n5. Herrera, Decad, V, lib. III, cap. 2.
l46 HISTOIRE DE l'aMÉRIQUE.
4 555 ques pièces d'un travail curieux qu'on réserva pour le roi d'Espagne. Après avoir mis à part le quint dû à la couronne et cent mille pesos , destinés aux soldats qui étaient arrivés avec Almagro, il resta un million cinq cent vingt-huit mille cinq cents pesos à partager entre Pizarre et ses compagnons. Le jour de saint Jacques, patron de l'Espagne, fut choisi pour la répartition de cette somme immense , et dans la manière dont elle se fit on reconnaît bien ce bizarre mélange de fanatisme et de rapacité, que j'ai eu plus d'une fois déjà l'occasion de faire observer comme un des traits les plus frappants des conquérants du Nouveau-Monde. Assemblés pour se partager les dépouilles d'un peuple innocent, arrachées par la fourbe, la violence et la cruauté , ils commencèrent par invoquer solennellement le nom de Dieu1, comme s'ils avaient pu attendre les lumières du ciel pour faire la distribution de ces fruits d'iniquité. Chaque cavalier eut pour sa part huit mille pesos , somme équivalente en ce temps-là à autant de livres sterling du notre , et chaque fantassin quatre mille. Les parts de Pizarre et de ses officiers furent proportionnées à leurs rangs.
Effets de ce L'histoire n'offre aucun autre exemple d'une forpartage, tune si subite , acquise par le service militaire , et jamais un si grand butin ne fut partagé par un si
(i) Herrera, Decad. V ', lib. III , cap. 3.