LIVRE QUATRIEME. l5l
à chaque individu le droit de venger ses injures de ses propres mains , toute offense est ressentie avec une extrême vivacité , et la vengeance s'exerce avec une animosité implacable. Le temps ne peut effacer la mémoire de l'injure qu'on a reçue , et il est rare qu'elle ne soit pas à la fin expiée par le sang de l'agresseur. Les nations sauvages sont gou- Esprit de vernées dans leurs guerres publiques par les mêmes venSeanceidées , et animées du même esprit que dans la poursuite de leurs vengeances particulières. Dans les petites communautés , chaque individu est affecté de l'injure et de l'affront qu'on fait au corps dont il est membre , comme si c'était une atteinte directe à son propre honneur ou à sa sûreté personnelle. Le désir de la vengeance se communique de l'un à l'autre, et devient bientôt une espèce de fureur. Comme les sociétés faibles ne peuvent entrer en campagne que par petites troupes , chaque guerrier a le sentiment de sa propre importance , et sait qu'une partie considérable de la vengeance publique dépend de ses propres efforts. Ainsi la guerre, qui entre de grands états se fait avec peu d'animosité, se poursuit par les petites tribus avec toute la violence d'une querelle particulière. Le ressentiment Do la férode ces nations est aussi implacable que celui des
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individus. Il p-eut dissimuler ou suspendre ses effets, mais il ne s'éteint jamais, et souvent lorsqu'on s'y attend le moins il éclate avec un surcroît de
lfo HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE.
fureur '. Lorsque les nations policées ont obtenu l'honneur de la victoire ou une augmentation de domaine, elles peuvent terminer glorieusement une guerre ; mais les sauvages ne sont satisfaits qu'après avoir exterminé la tribu qui est l'objet de leur rage. Ils combattent non pour conquérir, mais pour détruire. S'ils commencent des hostilités, c'est avec la résolution de ne plus voir la face de leurs ennemis qu'en état de guerre , et de poursuivre la querelle avec une haine éternelle \ Le désir de la vengeance est le premier et presque le seul principe qu'un sauvage songe à inculquer dans l'ame de ses enfants 3. Ce sentiment croît avec eux à mesure qu'ils avancent en âge , et comme leur attention ne se porte que sur un petit nombre d'objets , il acquiert un degré de force inconnue parmi les hommes dont les passions sont dissipées et affaiblies par la variété de leurs goûts et de leurs occupations. Ce désir de vengeance qui s'empare du cœur des sauvages ressemble plutôt à la fureur d'instinct des animaux qu'à une passion humaine. On le voit s'exercer avec une fureur aveugle même contre des objets
(i) Boucher, Hist. natur. de la Nouv. France, p. q3. Charlevoix, Hist. delà Nouv. France, III, 21 5, 2 5 1. Lery, ap. de Bry, III, 204. Creuxii» Hist. Canad. p. 7 i.Lozano, Descr.dclgran Cltaco, y5. Hennepin, Mœurs des sauvages, p. 40.
(2) Charlevoix, Hist. de la Nouv. France, III, 9.5i. Colden, I, 108 ; II, 12G. Barrère,/>. 170, 173.
(3) Ckarlevoix, Hist. de la Nouv. France, m, 3a6. Lery, op. de Bry, III, 2 3 G. Lo/ano, Hist. de Paraguay, I, 144,