‹ Histoire de l'anatomie plastiqueChapitre 69 sur 78 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

xix° SIÈCLE (Suite)-

Jusqu'alors les traités d'anatomie plastique ont surtout renfermé des démonstrations d'anatomie descriptive; à ces démonstrations, qui doivent certainement en constituer la base fondamentale, ont été ajoutées parfois quelques considérations sur certaines formes prises en particulier, ou sur des régions considérées dans leur ensemble. Mais ces considérations très sommaires ne peuvent être jugées suffisantes, lorsque l'on observe le nombre des modelés que Partiste, qui veut les reproduire, doit comprendre et analyser. Cette étude complète était donc encore à faire. C'est Gerdy qui, au commencement de ce siècle, s'en est chargé, en donnant dans un ouvrage, excellent à certains titres, Texplication la plus complète et, dans beaucoup de ses parties, la plus heureusement formulée.

Pierre-Nicolas Gerdy {Loches-sur-Ource (Aube) 1797^ — i856 Paris), chirurgien, appartenait à une

I. Dans le Dictionnaire de Larousse, c'est l'anne'e 1787 qui est indiquée, mais ce n'est que par erreur typograpiiique; car, quelques lignes plus loin, il est signalé que, en i8i3, Gerdy

famille de cultivateurs. Après avoir été destiné à entrer dans une maison de banque, il vint à Paris, en 181 3, pour y faire ses études en médecine et, grâce à l'appui de Chaussier, fut, en 1817, nommé aide d^anatomie, puis aide au Muséum en 1820; il fut choisi comme prosecteur Tannée suivante.

Après avoir, pendant neuf années, fait des cours d'anatomie plastique, il se porta comme candidat, en i83o, à la chaire d'anatomie de TEcole des Beaux-Arts. Emery lui fut préféré. Cet échec le découragea dans ses travaux, et fut cause que Gerdy abando-nna la rédaction d'un ouvrage qui nous intéresse particulièrement, ouvrage ayant rapport à Panatomie plastique et intitulé : Anatomie des formes extérieures du corps humain, appliquée à la peinture, à la sculpture et à la chirurgie^ Paris, 1829. (Une traduction allemande a paru à Weimar en i83i.)

Pour les raisons que nous avons indiquées précédemment, Touvrage de Gerdy est resté inachevé. Ainsi qu'il Pannonce dans l'Avertissement, la description des formes extérieures qu^iJ a publiée devait être suivie de deux autres parties traitant « des différences que les formes présentent suivant les âges, les sexes, les tempéramens ou les constitutions, les climats, le repos, les mouvemens ou les passions qui les modifient; enfin de la description des os, de leurs articulations,

décida qu'il étudierait la médecine, et que ce fut à l'âge de seize ans qu'il vint à Paris dans cette intention. Dans la Nouvelle biographie générale publiée par MM. Firinin-Didot frères, t. XX, Paris, 1857, il est indiqué, comme date de naissance, l'année 1797 et dit formellement que Gerdy vint à Paris en i8i3.

XIX« SI ECLE. 297

des muscles, des veines superficielles, du tissu cellulaire sous-cutané, de quelques autres parties qui font relief à Textérieur et de la peau qui les enveloppe toutes ».

Quoi qu'il en soit, prenons cet ouvrage tel qu'il est, et recherchons ce qu'il présente d'utile et surtout de nouveau. Nous nous occuperons d'abord de l'Introduction, dans laquelle nous trouverons quelques vues d'ensemble qui devront être analysées, et particulièrement du passage relatif à l'utilité de l'anatomie plastique.

En premier lieu nous citerons Gerdy, puis nous lui opposerons un autre auteur, Louis Peisse, qui s'est occupé de la même question et surtout de la façon dont Gerdy la comprenait.

Tous deux, pour exprimer leur pensée, ont eu recours à une même comparaison ; c'est un procédé commode de démonstration, mais qui n'est pas sans inconvénient, lorsqu'on oublie qu'en définitive la comparaison est toujours à côté de la question, et parce qu'on se trouve amené à confondre la comparaison avec le fond même du sujet.

« L'artiste privé des connaissances de l'anatomie, dit Gerdy \ est à celui qu'elle éclaire ce que seraient l'un à l'autre deux peintres dont Tun, prenant son point de vue d'une montagne élevée, voudrait dessiner une vaste campagne sans l'avoir parcourue en détail, et dont l'autre, prenant sa vue du même point, la dessinerait aussi, mais après avoir pratiqué les chemins

I. P.-N. Gerdy, Anatomie des formes extérieures du corps humain. Introduction, page xi.

qui la divisent et la sillonnent, suivi, dans tous leurs détours et leurs replis, les ruisseaux et la rivière qui Parrosent, battu les bois qui la couvrent et visité enfin ses ruines et ses hameaux. Le premier, toujours incertain, serait, à chaque instant, arrêté par une foule de difficultés de détail qu'il ne pourrait jamais vaincre, souvent même en s'aidant du secours des lunettes qui, en abrégeant les distances, grossissent les objets : tantôt il croirait voir un chemin là où il n'existerait pas; d'autres fois, il ne le verrait pas lorsqu'il serait sous ses yeux; ici, il réunirait deux rivières seulement rapprochées; là, trompé par un circuit rétrograde, il ferait couler dans des lits différens leurs eaux confondues; ailleurs, il enchaînerait l'un à l'autre deux bois voisins que séparerait un village, parce que le hameau flanqué d'arbres se perdrait dans ces bois au milieu de l'obscurité de leur ombrage, et échapperait entièrement à des yeux qui ne le connaîtraient pas; ailleurs, des ruines aux formes indécises, élevant leurs murailles dépouillées ou parfois couvertes d'une draperie flottante de verdure, tromperaient encore l'attention de l'artiste. Enfin, pour n'en pas dire davantage, des accidens de terrain et de lumière, des carrières, des amas de pierres grisâtres, fruits de l'industrie des hommes ou de l'activité toujours changeante du temps, pourraient être la source d'une infinité d'illusions, et montrer un village où il n'y en aurait tout au plus que les élémens.,. Tandis que le premier des deux peintres que nous avons supposés, abusé par tant d'illusions, arrêté par tant d'obstacles, hésiterait, oscillerait, incertain, le second, plus éclairé, marcherait avec assurance

au milieu de difficultés qui n'existeraient pas pour lui, ou du moins, au premier embarras, sa mémoire savante, venant au secours de l'impuissance de ses yeux, analyserait les formes les plus indécises, les recomposerait », etc., etc.

Nous avons abrégé ce passage, où, qu'il nous soit permis de le dire, l'auteur s'est un peu laissé aller à développer avec complaisance la comparaison qui lui sert d'argument; en possession d'une comparaison à son goût, il a voulu en tirer tout ce qu'elle pouvait donner, et, de fait, il lui a fait rendre plus qu'il n'était nécessaire pour les besoins de la cause. Aussi la critique pouvait-elle aisément attaquer à son tour le plaidoyer de Gerdy qui, pour vouloir trop amplement prouver, arrivait lui-même à compromettre sa thèse. C'est ce que n'a pas manqué de faire un critique fin, spirituel, souvent un peu paradoxal, Louis Peisse.

(( M. Gerdy, dit Louis Peisse*, croit donc que le second de ces peintres, qui suppléerait par sa mémoire et sa connaissance des localités à l'insuffisance de ses yeux, ferait un meilleur tableau de paysage que le premier. Eh bien ! c'est tout le contraire; car le premier produirait un tableau d'autant plus exact et parfait, comme représentation de la nature, qu'il se bornerait à peindre tout juste ce que ses yeux lui montrent et comme ils le lui montrent, sans y rien ajouter, ni retrancher, laissant du vague et de l'indécis là où il en rencontre, rapprochant sur sa toile les objets que la perspective linéaire et aérienne rapproche dans son œil,

I. Louis Peisse, La médecine et les médecins, Paris, iSSy, t. II, p. 344.

éloignant ce qu^elle éloigne et confondant ce qu'elle confond, tandis que le second s'écarterait d'autant plus de la vérité, introduirait dans son œuvre des fautes et des contre-sens d'autant plus grossiers qu'il ferait plus de corrections à l'image émanée des objets. »

On le voit, Louis Peisse, et non sans raison pour le cas particulier, est partisan de ce qu'on appellerait aujourd'hui l'impressionnisme. En réalité, les deux avocats ainsi mis en présence ont tort l'un et l'autre, non seulement par trop d'exagération chacun de leur côté, mais encore et surtout parce qu'ils prennent la comparaison en question pour le fond même de la chose à discuter. Dans le cas choisi, il s'agit d'un aspect de paysage à rendre avec son caractère local, momentané, individuel. Certainement, Peisse n'est pas loin d'avoir raison quand il veut que l'artiste ne s'inspire alors que de ce qu'il voit, et non de ce qu'il peut savoir antérieurement. Mais dans la reproduction de la forme humaine, semblables circonstances, semblables règles de conduite se présentent chaque jour. Quand l'artiste fait un portrait, serait-il légitime qu'il corrige ce que donne son modèle, et le rectifie en raison des connaissances qu'il possède sur la charpente osseuse de la tête et l'écorché de la face? Si le modèle a le nez légèrement dévié, l'artiste devra-t-il laisser ici son modèle pour ne s'inspirer que des notions anatomiques lui ayant appris la symétrie normale des cartilages latéraux et médiaux de la saillie nasale? Si le modèle est anémique, exsangue, de cette pâleur qui est quelque chose de sa personnalité et de son existence, car elle peut être le signe de sa vie sédentaire, de ses occupa-

XIX« SI ECLE. 301

tions plus cérébrales que physiques, Tartiste sera-t-il bien venu à penser qu'il faut faire circuler le sang avec plus d'activité dans ces chairs, colorer ces pommettes, effacer ce pli, corriger cette ride qui est peut-être la marque du mode de passion le plus habituel de son sujet? Pourra-t-il rectifier, d'après les canons classiques, les proportions de ce front trop haut ou trop bas à son gré, de cette mâchoire trop saillante ou trop effacée ? Non sans doute. Mais s'il fait le portrait d'un orateur, et s'il a recherché les occasions d'étudier celui-ci, lorsque, à la tribune, dans le feu du discours, son geste et son visage réalisaient une expression caractéristique de force ou d'inspiration, il lui sera, ordonné, sous peine de descendre au niveau d'une interprétation photographique, il lui sera ordonné d'utiliser ces connaissances antérieures sur l'expression de vie et d'activité de son modèle, d'accentuer ce pli où sommeille pour le moment telle manifestation du caractère essentiel de ses aptitudes passionnelles, d'atténuer cette ride qui ne traduit que le repos et l'assoupissement de l'intelligence durant les longueurs de la séance de pose. Or ce que les études antérieures de l'artiste sur son modèle du moment lui ont appris de la vie, de l'expression, de la réalité à son sujet, les études d'anatomie, lorsqu'il ne s'agit plus du visage, mais du corps dans son ensemble, les études anatomiques le lui apprennent pour le modelé général de la forme humaine. « L'anatomie, » et ici les conclusions de Gerdy sont absolument exactes, « l'anatomie, venant au secours des yeux, donne de la transparence à la peau et montre à l'intelligence de l'artiste les formes de la surface du

corps par le souvenir des parties cachées sous le voile qui les couvre... Eclairé par elle, l'artiste voit beaucoup mieux, beaucoup plus vite, et rend avec plus de fidélité des formes distinctes à ses yeux, parce qu^elles sont claires à son esprit. )>

En faisant paraître tout d^abord la partie de son ouvrage qui comprend uniquement la description détaillée des formes extérieures, Gerdy n'a pas suivi le plan qu^on suit d'ordinaire aujourd'hui et par lequel on fait précéder, ainsi que cela doit se faire, l'analyse des formes par Pétude des parties osseuses ou musculaires qui les déterminent; Panatomie descriptive, en ce cas, précédant Pétude de la morphologie qui en est l'application. Gerdy, d'après l'ordre qu'il indique dès les premières lignes de son Avertissement, semble adopter un ordre tout différent, puisqu'il rejette dans la troisième partie ce qui, normalement, devrait former la première.

Est-ce à cause d'une façon particulière de comprendre l'enseignement de l'anatomie qu'il a suivi cet ordre ? Il nous paraît que non, ou que du moins ce n'est pas avec la conviction résultant d'un examen attentif de cette question. En effet, il dit: « Il eût été plus logique, peut-être, de commencer par la troisième partie; mais une foule de travaux divers et surtout d'obstacles particuliers m'ayant sans cesse arrêté, les figures qu'elle exige étant assez nombreuses, et la première partie se trouvant prête à être publiée, je crois devoir, pour répondre enfin, autant que je le puis en ce moment, aux instances de mes élèves, faire paraître, sans plus de retard, l'histoire des formes extérieures. »

XIXe SIECLE. J03

(Avertissement, p. 11.) Plus loin, il s^exprime encore ainsi : « Disons maintenant quel plan on doit adopter dans un traité d^anatomie des beaux-arts.

(( Deux plans se présentent à notre choix : on pourrait, après une description abrégée des principales formes extérieures, passer à celle des os et de leurs dépendances, des muscles, ... ce qui composerait la première partie de Touvrage. Dans la seconde on ferait la description détaillée des formes extérieures, et on rappellerait les élémens dont se composent les diverses régions auxquelles elles appartiennent. La troisième comprendrait Phistoire des nombreuses modifications des formes chez la femme, chez les hommes de tempéramens différens... On peut encore, ainsi que nous le faisons dans cet ouvrage, commencer par la seconde partie, continuer par la troisième, et terminer par la première de Tordre que nous venons d^indiquer. » (Introduction, p. xv,) Et c'est tout. On voit donc que, pour lui, s'occuper d'abord des formes xtérieures ne constituait pas un principe absolu. Gerdy est le premier auteur qui a donné une étude complète et détaillée des formes du corps humain ; il le dit lui-même en ces termes : « Comme nous n'avons point encore d'anatomie des formes extérieures du corps, et qu'il n'y a point de nomenclature adoptée à cet égard, j'ai cru devoir en créer une méthodique et régulière. » (Avertissement, p. m.) Plus loin, il ajoute : « Je puis dire que c'est une science bien peu connue des anatomistes. » (Introduction, p. xxvi.) Cependant nous rappellerons que Tortebat en a parlé et que Bottman a consacré un chapitre à cette question; mais

ces auteurs Pont fait d'une façon si élémentaire que le rappel de leurs tentatives ne peut infirmer l'allégation de Gerdy.

Il nous semble qu'il serait superflu de commenter ici tous les chapitres de l'ouvrage de Gerdy ; mais nous devons dire qu'ils sont excellemment rédigés et que l'auteur y explique avec une grande exactitude et une remarquable netteté les causes anatomiques qui déterminent la forme de l'ensemble et le modelé des détails de chacune des régions. Nous y voyons, s'il s'agit de l'épaule, expliquées d'une façon frappante de vérité, la fossette sous-clavière, la saillie déterminée par l'extrémité supérieure de l'humérus repoussant en avant les fibres antérieures du deltoïde, etc. Nous y remarquons aussi l'analyse des modelés du bras, de la cuisse, du genou à propos de la face externe duquel il indique, en particulier, la saillie produite par ce qu'il désigne sous le nom de tubercule du tibia, dont il a signalé le premier l'existence, et à laquelle, pour cette raison, on donne quelquefois le nom de tubercule de Gerdy.

Malheureusement, la description d'une seule région fait tache parmi les autres, c'est celle de l'avant-bras; elle manque de clarté, elle est difficile à comprendre. Cela provient de ce que l'auteur, au lieu de supposer Pavant-bras dans l'attitude de la supination, a voulu le décrire dans celle de la pronation. Il en résulte que le bord radial n'est pas franchement tourné en dehors depuis le coude jusqu'au poignet, et que le bord cubital n'est pas interne dans toute son étendue. L'auteur ne pouvait, sans risquer alors des complications conti-

XIX" SIECLE. jos

nuelles, indiquer leur situation exacte pour toutes les

Page 1