Baron D'ERNEST (Béat-Rodolphe), 24 novembre
Jusqu'à Louis XIV, aucun des nombreux régiments suisses qui avaient été appelés à servir sous les drapeaux de la France, excepté le régiment des Gardes, ne fut entretenu d'une manière permanente. Leur temps de service était habituellement de quatre ans , après lesquels ils étaient renvoyés dans leurs foyers et remplacés par d'autres , si la guerre exigeait l'emploi de ces troupes auxiliaires.
Louis XIV est le premier roi qui ait eu l'idée d'entretenir en tous temps un certain nombre de régi-
ments d'infanterie suisse dans ses années. En 1671, il chargea Pierre Stuppa, capitaine aux Gardes Suisses, d'aller négocier auprès des Cantons la levée et la cession de quatre régiments. Cette négociation eut un plein succès, comme on le pense bien , et les capitulations furent signées le 14 août de cette année. Les quatre régiments arrivèrent en France dans les premiers jours de 1672 ; ils furent admis le 17 février à la solde de la France et prirent rang à la suite de* corps sur pied à cette époque.
Le régiment, dont nous allons raconter l'histoire, est le premier de ces quatre corps. Il fut levé à Berne par le comte d'Erlach (1) et demeura jusqu'à la fin exclusivement composé de Bernois. Nous donnons d'abord la capitulation en vertu de laquelle il fut mis sur pied, comme spécimen de ce genre de traités.
« Capitulation du régiment d'infanterie suisse d'Erlach , composé^ douze compagnies, chacune de 200 hommes y demandée au nom de Sa Majesté trèschrétienne par if. Stuppa, capitaine, muni des lettres de créance et d'un plein pouvoir , à la ville et république de Berne ; la levée duquel a été accordée par le Conseil souverain, sous les conditions suivantes , pour leurs bourgeois et sujets seulement :
(1) Le comte d'Erlach, capitaine aux Gardes, était brigadier du 27 mars 1668; il devint maréchal de camp 25 février 1676 et lieutenant-général 24 août 1688. Jean-Louis de Murait , lieutenantcolonel 17 février 1672, fut fait brigadier 16 juillet 1677.
« ArY. î* — Cette levée de 5,400 hommes sera formée éïi un régiment oVmt le colonel sera bourgeois de ta ville de Berne, pendant tout le temps que le régiment sera sur pied.
« ÀRt. t. — La solde de chaque homme sera de six ècus petits de Berne, Pécu à raison de 58 sols de France.
« Art. 3. — Lorsqu'uhê compagnie aura ïSb îiommes ëfiectïfs, elle sera payée comme complète, c'est-à-dire pour 200 hommes.
« Art. 4. — Si une compagnie passe le nombre de 180 hommes, il sera payé au capitaine lesdits six ecus de Berne pour chaque homme qu'il aura dè surplus.
« Art. 8. — tjuancl une compagnie aura moins de 1180 nommés, on ne paiera que les effectifs.
« Art. 6. — Si une compagnie vient, à être ruinée pendant Une Campagne, y étant entrée avec 180 hommes effectifs, eh accordera au capitaine un terme raisonnable pour remettre la compagnie, pendant îequel temps Usera 'toujours payècoînpiél.
« ARt. If. — Le colonel et les capitaines seront payés regûïîèremerit tous les mois, à ràisoti dedome mois par an.
« àrt. 1 8. —'Les capitaines seront tlbligfes dSmtfetenir une bonne compagnie, composée de bons officiers et soldats,, tous bourgeois ou sujets de Ja viUe <ic Berne , et de payer te Iteatenaitts etensei* gnes , aussi 'bien que les tas dfficïers et sdtitots.
DE L'ANCIENNE tttFANVBftlK FRANÇAISE 3*13
«Art. 9>-^0n aif^erâà ch«qilfi«afpitaine^WO livres pour la levée de sa compagnie, laquelle som-* me sera retenue pendant les six derniers mois de la première année de service*
« Art. 40. — Lé roi fournira Péfcape pont cette nouvelle levée depuis Gex jusqu'à ht garnfeotï , gratis.
* Art. 11. — * L'état-major dè ôè régitn^irt serà payé sur le pied de celui des Garttes Suisse* -, savorf : 2,000 livres par mois..
« Art. 12. — ■ Tous les capitaines présents ou & venir doivent être bourgeois de Berne.
c Art. 13. — On aura soin de séparer, le mfris qrt'il sera possible pendant la campagne^ les ôoînpagnies de ce régiment, pour qu'il puisse rendre de meilleurs services.
« Art. 14. — • On passera pré6<«*s a*x moes et Ton paiera les soldats prisonniers , de même 4jufc tes soldats malades, rnoyéimant de bons certificats.
* Art. 45, — H sera permis aux soldats d'unie compagnie licenciée de s'engager dans une autre compagnie de Berne , sinon le capitaine sera obligé de les ramener aù canton avec Je drapeau*
a Art. 16. — - On ne se servira aucunement de cfc régiment contre Jes puissances de la même religion que la ville de Berne , ni en aaiouwe «manière q<ai soit contraire aux -anoionmefc alliances, desquelles ce régiment jouira pour Ittotes sortes dtaëttptioAft» privilèges et bénéfices , Isoit pour te libre fcxfcroicë <dè
la religion, la justice particulière, dont la connaissance appartiendra aux officiers seuls du régiment, qui auront droit de connaître de tous les crimes et délits qui pourroient être commis par aucun des officiers ou soldats du corps, d'instruire le procès aux criminels et de prononcer contre eux des jugements sans appel, comme aussi pour ce qui concerne la liberté des soldats malades aux hôpitaux et autres choses contenues aux anciens traités.
«Art. 17. — La présente capitulation ne regarde uniquement que la levée de ce régiment, sans qu'on puisse tirer aucune conséquence qui soit préjudiciable aux anciennes alliances.
« Art. 18. — On s'est promis de part et d'autre de tenir exactement et fidèlement l'exécution du contenu des articles ci-dessus. »
Certes de telles conditions étaientdures, etpuisque Louis XI Y les a acceptées au moment où il entrait en campagne contre la Hollande et ses alliés , on est obligé d'admettre qu'à cette époque , on ne pouvait point compter sur la valeur des régiments français de nouvelle levée.
Les capitulations des autres régiments suisses étaient un peu moins fières que celle du régiment de Berne. Ces autres corps n'appartenaient point exclusivement à un canton ; ils étaient avoués par tous les cantons catholiques. Ceux-ci refusaient le service contre la maison d'Autriche au delà du Rhin et au delà des Pyrénées, toutes les fois que le roi
DE L'ANCIENNB !WFAîrr8RIB FRANÇAISE. 30S
ou le dauphin ne se mettaient point en personne à la tête des armées.
Le régiment d'Erlach, en arrivant de Suisse, ne fit que traverser la France. Il se rendit immédiatement à l'armée des Pays-Bas et débuta par une chicane. « Le 17 mai 1672, le roi étant à Vizetprès de Maëstrichf, le prince de Condé vint dire à Sa Majesté que le régiment d'Erlach, qui étoit dans son corps d'armée, ne vouloit pas servir contre la Hollande , pays protestant. Le roi envoya vers le corps Pierre Stuppa, qui parvint à arranger l'affaire. » Erlach fit donc ses premières armes avec distinction au siège de Nimègue, et fut ensuite dirigé vers lé duché de Clèves pour y passer l'hiver; mais arrivé à Kàyserswaërth, il souleva une nouvelle difficulté en refusant de passer le Rhin. Le prince de Condé, irrité, le fit cerner et lui donna le choix de franchir le fleuve ou d'être jeté dedans. 11 passa, mais en . protestant, et le prince de Condé fut blâmé.
En 1673, Erlach sert au siège de Maëstricht. Il y repousse vigoureusement une sortie le 21 juin ; son major y est tué. Le 1 i août 1674, il est à la bataille dé Séneff ; il y perd beaucoup de monde à l'attaque du village de Fay. En 1675 , il est envoyé à l'armée de Roussillon commandée parle maréchal de Schomberg : c'était pour éviter les embarras résultant de Tintèrprétation de la capitulation, en ce qui concerne le respect des anciennes alliances. Le régiment •débute sur cette frontière par le siège de Bellegarde
1»T. DE L'ABC. IHfAMTEWI rftAKÇAISI. t . VI. *0
306 iù$touuï >
çt par lâ prisé de la chapelle de Notre-Dame del Castello. A la fin de la campagne, il entre en garnison à Bellegarde, où il passe toute Tannée 1676. Il rentre dans les rangs de l'armée active en 1677, et fait des prodiges de valeur le 4 juillet au combat d'Espouilles. Un enseigne, 1 2 sergents et 45 soldats y perdent la vie: 4 lieutenants et 116 hommes y sont blessés. En mai 1678, il fait le siège de Puycerda et il y monte cinq fois la garde de tranchée. Ce siège lui coûte lè lieutenant Diesbach, renseigne Motais et Taide-major Guider : le lieutenant-colonel de Murait y est très-grièvement blessé. Trois compagnies sont mises en garnison dans Puycerda, mais peu de temps après, la paix ramène tout le régiment en France.
Erlach fit la campagne de 1684 sous le maréchal de Créqui, et servit au siège de Luxembourg. Retourné en Roussillon en 1688 , il se signale l'année suivante à la prise de Campredon. Le 19 mai, un détachement retranché sur la montagne Saint- Antoine se défend bravement contre une nuée de miquelets et occupe fortement ce poste qui . domine Campredon. Après la capitulation de cette place , devant laquelle il avait perdu un capitaine, Erlach y est mis en garnison et est aussitôt appelé à la défendre contre une armée espagnole. Le 21 juillet, un bataillon de quatre compagnies, qui occupait une maison située à mi-côte dans le vallon, est attaqué avec vigueur par le régiment espagnol de Los Amariilos.
II le repousse etblèsse le colonel don Fernando* M'Àvite (fui demeure prisonnier. En 1690, le mrffor RbilanH,
à la tête des grenadiers, défait un parti de miqùelets près du cap de Loscot. Le i mai 1691 , Erlach investit la Seu d'Urgell qui est emportée et où sont faits prisonniers deux des meilleurs régiments castillans, los Colorados (les rouges) et los Amarillos (les jaunes). La campagne de 1692 est insignifiante, mais en 1693, Erlach contribue à la prise de Roses; et le 27 mai 1694, il se distingue à la bataille du Ter. Il se distingue encore cette dernière année aux siégea de Palamos, de Girone, d'Ostalrich et de Castelfollit et prend, au mois de septembre , le nom de Ma^ nuel.
En 1695, un bataillon de Manuel était chargé de la garde d'Ostalrich ; les deux autres vont ah secours de Castelfollit assiégé et, en 1697, tout le régiment prend part au siège de Barcelone. Le dtpitaihe Diésbach y est tué (1).
Le régiment, devenu Villars-Chandteu (2) r servit à l'armée de Flandre en 1 701 et les années suivante^ 1 Il contribua à la défaite des Hollandais sous Nimè^ gueen 1702, et se trouva en 1703 au combat d'Ee^"
■ - ' 'i.-;-. . . ■ ... .IMIUII, t jj , j r-ti j
(1) Lé régimcnlavàit alors'pouT lMtâftt- colonlel *, dèptis le 'tf noTembre 1694 , Jean-Rodolphe Ma}', entré : au corps eh iB73 J comme sous-lieutenant, qui obtint un régiment en 1702.
(2) M. de.Villars-Chandieu servait aux Gardes Suisses dès 1675, rffut'faît brider a^nvieV 1696, mâr&hal câjnp 2« octÔBrV 1*704 et ireàtenan^ènértrt juillet Î722J
keren. Il commença la campagne de 1704 entre le Rhin et la Moselle et joignit le 8 août sous Namur le corps d'armée' que commandait le marquis de Bedmar. Il se trouva en 1 706 à la bataille de Ramilles et en 1708 il combattit avec un rare courage à Audenaërde, où il perdit le capitaine Henri Leisler. Après la déroute de Tannée , ses deux premiers bataillons furent jetés dans Gand et le troisième se réfugia à Lille où il prit part à la belle défense du maréchal de Bouflflers. Villars-Chandieu combattit à Malplaquet en 1709 et, en 1712, il contribua en entier ou par détachements à la défense d'Arras, à la victoire de Denain età lareprise de Douai, du Quesnby et de Bouchain. Il perdit le capitaine Martin Winger.au bombardement d'Àrras, le capitaine Wisçhing devant le Quesnoy, le capitaine Steigner et le lieutenant de grenadiers Gaudard devant Bouchain.
En 1713, lé régiment passa à l'armée d'Allemagne et fut employé au siège de Landau. Dans la nuit du 4 au 5. août, une de ses compagnies de grenadiers avec trois compagnies de grenadiers irlandais, fit l'attaque du Pâté qui fut emporté avec la plusgraride résolution malgré le feu du réduit de la demi-lune. Des 100 hommes qui défendaient le Pâté; 99 furent tués ou noyés, le capitaine seul eut la vie sauve et demeura prisonnier. Pendant que les grenadiers travaillaient à se loger dans cet ouvrage, le reste du régiment repoussa «ne sortie dans laquelle périrent le major Mannlich, les capitaines de Villars et Samuel
db l'ancienne infanterie française. 309
Roy et le lieutenant Willemain. En 1715, après la paix de Rastadt , le régiment fut réduit à deux bataillons.
Rétabli à trois bataillons le 10 novembre 1733 ,< le régiment, qui depuis cinq ans portait le nom de May (1) , quitta sa garnison de Givet pour se rendre à l'armée du Rhin. Il assista en 1735 au combat de Klausen et fut de nouveau réduit à deux bataillons le 8 janvier 1737. Il était alors à Metz.
Pendant la guerre de la succession d'Autriche, le régiment portait le nom de Bettens (2). Pendant que l'armée française franchissait le Rhin et se dirigeait vers la Bohême, il fut placé au camp de Dunkerque, sous les ordres du bailli de Givry. 11 travailla aux retranchements de ce camp et les garda jusqu'au mois d'octobre 1742 ; il fut alors envoyé à Douai, où il passa toute Tannée 1743. Le 3* bataillon, rerois sur pied le 22 septembre de celte année, fut établi à Àire. En 174 4, Bettens fut appelé au camp de Courlrai, et au mois d'octobre il fut partagé entre Manin et Ypres. 11 quitta ces villes le 1 1 avril 1 745 pour aller camper sous Maubeuge. Un bataillon
(1 ) May . enseigne en 1 690, lieutenant-colonel 30 mai 1721 , brigadier 1 er août 1 731. 11 fut remplacé comme lieutenant-colonel au corps, le 9 mai 1728, par Sigismond Manuel, enseigne en 1689 et brigadier 15noûtl739.
(2) Bettens, capitaine en 1689 au régiment de Salis, lieutenantcolonel 8avril 1705 , brigadier l er févricr 1719 et maréchal de camp 1 "août 1731 , eut d'abord le régiment dont il était lieutenant-colonel. Pasri à celui-ci, il décrit lieulenant-générol 15 août 1739.
310 UISTOIM
demeura àMaubeuge, et lesautresse rendirent bientôt au siège de Tournai, où ils perdirent 29 hommes, lis quittèrent les tranchées le 9 mai pour aller au-devant .dcl'innemidansla plaine de Fontenoy. La brigade de Bettens fut chargée de construire pendant la nuit du 40 au \ 1 trois redoutes entra les villages de Fontenoy et d'Aulhoing, et elle les garda pendant la bataille. Cekte brigade, composée de deux bataillons de Bettens et de trois de Diesbach , avait un bataillon dans chacune de ces redoutes destinées à défendre le cbeuijjo d'Anthoing à Fonienoy, dont l'ennemi aurait pu profiter pour arriver sur notre flanc. Les deux autres habillons soutenaient quatre régiments de dragons commandés par le duc de Ghevreuse et le marquis de Beauffremont. Tous les efforts de l'ennemi pour percer de ce côté furent rendus inutiles par l'inébranlable fermeté des Suisses. Bettens perdit dans cette mémorable journée 49 hommes; 73 furent blessés. Le sous-lieutenant Rodolphe Tscharner fut le seul officier tué.
Après la bataille de Fontenoy , le régiment retourna devant Tournai , et fit le siège de la citadelle, puis ceux d'Audenaërde, OstendeetNieuporl. Le lieutenant-colonel d'Erlach-Schadau [\) enleva avec la plus grande valeur le fort Wirwoot, d'où dépendait la prise de Nieuport. Bettens termina
(I) Sigismond d'Erlach-Schadau, lieutenant-colonel 15 août 1739, brigadier 2 mai 1744.
db l'ancienne infanterie française. 3ti
cette belle campagne par le siège d'Ath ; il y fut rejoint par le 3* bataillon qui fut chargé de servir l'artiîlerie. Le régiment prit ses quartiers d'hiver à Tournai, d'où il partit en février 1746 pour aller faire le siège de Bruxelles , où il perdit i 4 hommes. Il revint ensuite à Tournai et quitta définitivement cette ville au mois de mai pour se rendre au siège de la citadelle d'Anvers. Au mois de juillet, il était avec Beauvoisis au camp du Parc près de Louvain , et soutint un beau combat le 44 août au village de Perwer. En septembre , il se rendit devant Namur et prit poste entre la Sarabre et la Meuse. 11 était de tranchée le jour où capitula le fort d'Orange. Deux jours auparavant les grenadiers s'étaient distingués en emportant les palissades de ce fort et y avaient perdu onze hommes. Le régiment joignit ensuite à Tongrcs la grande armée et combatt t à Rocoux, le 1 1 octobre , dans la division du marquis de Contades. Après cette affaire , il fut envoyé à Bruxelles , puis à Bruges et Nieuport où il passa l'hiver. Il fut employé au commencement de 1747 à la conquête des places maritimes de la Flandre hollandaise. 11 fit seul le siège du fort de la Perle, contribua à celui de Liefkenhoèck , se couvrit de gloire à la prise d'Hutst , où il perdit 27 grenadiers le 3 mai à l'attaque du redan de Zandberg , et servit encore à la sou^ mission d'Axel. Après cette expédition , quand le régiment d'Auvergne entra dans Anvers, Bettens le remplaça au camp de Doel , poste essentiel pour s'op-
312 msTonui
poser au débarquement de l'ennemi sur la rive gauche de l'Escaut , et enfin , le 28 mai , il se rendit au camp de Mali nés, où il fut chargé , avec La Marck, de la garde des moulins de Rousselaëre. il travailla quelque temps à la réparation des digues qui entouraient ce poste , et il fut rappelé à la grande armée pour prendre part à la bataille de Lawfeld. Destiné à l'attaque de gauche du village de ce nom, il y entra la baïonnette au bout du fusil sans tirer un seul coup et pénétra jusqu'à la dernière haie. Malgré la vivacité du feu de l'ennemi, Bettens se maintint derrière un ravin qui coupe le village en deux et attendit l'arrivée des Irlandais. L'attaque recommença alors avec une nouvelle furie et fut enfin couronnée de succès. Il reçut ensuite Tordre de marcher au village d'Ulitinghem qu'il garda jusqu'à la nuit. Les pertes du corps à Lawfeld furent énormes. Le lieutenantcolonel d'Erlach-Schadau (1), le major Louis May, les capitaines Willemain , Sandoz , Ferrier de Bellerve, le lieutenant Chiffette, les enseignes Pol et Repingon, et les sous-lieutenants Ilghedefrey et Taitaz restèrent sur le champ de bataille avec 132 bas- officiers et soldats. Le régiment se mit immédiatement en route pour la Normandie , et il fit la campagne de 1748 sur les côtes de Bretagne , qu'il protégea con-
(1) Gabriel d'Erlach-Schadau, lieutenant-coloneH9 mai 1746, est remplacé 7 août 1747 par Jean-Louis Mannlichde La Chennelas, entré au senrice en 1 709 et brigadier 23 juillet 175 1 .
DB l'ancieNNB INFANTERIE FRANÇAISE. 313
tre les entreprises des Anglais. Deux bataillons demeurèrent à Landernau jusqu'à la paix; le 2* était à Bellisle-en-mer.
Le régiment prit en 1751 le nom de Jenner (1) et fît partie en 1753 du camp de Gray. 11 fut réduit à deux bataillons le l ,r avril 1756, et fut désigné au mois d'octobre pour faire partie des vingt bataillons de secours que Louis XV avait promis à Marie-Thérèse; mais la France se trouva elle-même engagée dans la guerre de Sept Ans, et Jenner fut envoyé à l'armée du Bas-Rhin. Il prit part en 1757 à la victoire d'Haastembeck et à la conquête de l'électorat de Hanovre , assista en 1758 à la bataille de Crcfeld et fit en 1759 le siège de Munster où le colonel Jenner fut blessé et le lieutenant-colonel de La Chennelas tué. En 1760 , le corps combat à Corbach sous le comte de Saint-Gérmain ; il passe sous les ordres du chevalier du Muy et se couvre dé gloire à Warbourg, où , avec Bourbonnais, La Couronne et Lochmann, il soutient l'effort de l'ennemi et favorise la retraite de l'armée : le colonel Jenner y est encore blessé. En 1761 , il se trouve aux affaires de Willingshausen et fait partir du détachement qui pousse une pointe dans l'électoral de Hanovre. Revenu de cette expédition il prend ses quartiers d'hiver à Gueldres, et en 1762 , à la signature des préliminaires de la paix , il
(I) Jenner , enseigne en 1727 , brigadier 10 février i 759, maréchal de camp 2 1 février 1762, passé à un autre corpssuissj .
est envoyé à Strasbourg. ïl portait alors le nom d'Erlach(l).
Il alla successivement en 1763 à Phalsbourg, Metz et Longwy. Il revint à Phalsbourg en août 1765 et fut appelé en 1 766 au camp de Compiègne. Il se rendit ensuite à Verdun en août 1766, à Lille en mai 1768, à Cambrai en janvier 1769, à Toul en août 1769, à Chàteaulin en janvier 1771, à Condé en juin 1771, à Saaiiouis en octobre 1772, à Phalsbourg en septembre 1774 , au Fort-Louis du Rhin en juin 1775, à Saarlouis en juin 1776, au Quesnoy en octobre 1776, à Montmédy et Thionville en mai 1777, à Marseille en novembre 1778 cl à Toulon en octobre 1781. Ce fut là qu'il reçut son ^ dernier colonel, le baron d'Ernest (2). Au mois deseptembre 1783, Ernest fut envoyé à Montdauphin et l'année suivante il passa en Corse, où il occupa Calvi et Saint-Florent jusqu'au mois de mai 1789.
Les premiers orages de la révolution firent rappelerce régiment suisse sur le continent. 11 fut d'abord placé à Aubagne et Toulon , et au mois d'avril 1 790, quand Marseille commença à s'agiter, il entra dans
(1) Le baron d'Erlach, enseigne au corps en 1733, brigadier I er janvier 1748 et maréchal de camp 20 février 1 76 1 , devint lieutenant-pénéral \ e ' mars 1780. Paul d'Aulbonne , smis-lieutenanl en 1727, était lieutenant-colonel depuis le 26 août 1739.
(2) Le baron d'Krnest, capitaine au corps en 1762, lieutenantcolonel 5 juin 1774, brigadier 1 er janvier 1784 et maréchal de c.imp 9 raara 1788.
cette ville et reçut Tordre de remplacer, dans 4a garde des forts , le régiment de Vexin et la garde nationale. Ge fut là l'origine de la haine vouée au corps par les Provençaux.
Des lroubies graves éclatèrent au mois de décembre à Àix ; 400 hommes d'Ernest partirent de Marseille pour Àix , mais l'entrée de la ville leur fut refusée et ils rentrèrent à Marseille , où ils furent fort mal accueillis. La paix se maintint toutefois encore pendant quelque temps. Le 16 octobre i 791 , les querelles les plus graves éclatèrent entre les Marseillais et les Suisses; des rixes sanglantes eurent lieu au théâtre, et cela dura jusqu'au 23, les autorités militaires ayant pris ce jour-là le parti de consigner le régiment dans ses casernes. Au mois de novembre , Ernest trouva un moyen honorable de sortir de eette fausse position; des commissaires de l'Assemblée nationale étaient arrivés pour organiser le Comtat venaissin , et réunissaient des troupes à Sorgues pour chasser d'Avignon le fameux Jourdan, qui , avec quatre ou cinqeenls brigands, désolait le pays. Ernest fit partie de cette expédition; iloccupa Garpentrasle 3 novembre et Avignon le 1 1 . Quelque •temps après les événements le ramenèrent à Aix , oto il fut poursuivi parla haine des Marseillais. Le 26 février 1792, la municipalité d' Aix, avertie qu'un gros corps de Marseillais avec six canons suivait le chemin d'Aix , somme le régiment de marcher à sa rencontre. Ernest et les Marseillais spnt bientôt en
présence, et il résulte des pourparlers que les Marseillais se sont mis en campagne parce qu'on les a assurés que la ville d'Aix était tyrannisée par les aristocrates et le régiment suisse. Tout cela était stupide; mais quand une idée stupide est entrée dans la tête du peuple, celui-ci met tout son amour-propre à la poursuivre. Le peuple donc demande que le régiment soit renvoyé et dit qu'en cas de refus, il attaquera. Les chefs du régiment firen* alors rentrer leurs soldats dans les quartiers; mais la troupe marseillaise grossissait, se recrutait de tous les garnements d'Aix , et la position devenait extrêmement périlleuse. Le 28, les Marseillais, las d'attendre et échauffés par deux jours de bravades et de bavardages, se disposent à démolir les casernes, et déjà leurs canons sont braqués sur les murailles. Les officiers d'Ernest, bien décidés à ne point engager un combat auquel tout les sollicitait, la plus juste colère et la certitude de voir aux premiers coups de feu les talons de leurs méprisables ennemis , calculant que la victoire) dans les circonstances où ils se trouvaient, pouvait avoir des suites funestes , se résignèrent à sortir de la caserne , ne demandant autre chose que le passage libre. Il arriva ce qui arrive toujours quand on a affaire à des sauvages sans nom, sans foi et sans mandat. Les soldats suisses furent séparés, désarmés et maltraités. Cependant la municipalité, comprenant toute la gravi té des événements qui venaient de se passer, parvint à
DR l'ancibnhb ihpantbrib française. 317
faire rendre au régiment presque toutes ses armes et le fît partir pour Toulon.
Dès le 1 6 mars , le sénat de la République de Berne écrivait à Louis XVI :
« Sire, le régiment d'Ernest, avoué par notre sénat, le plus ancien régiment suisse de ligne au service de la couronne de France, qu'il a servie depuis plus d'un siècle avec fidélité , et dont la conduite a été sans reproche, ce régiment a eu le 26 février, à Aix, le sortie plus mortifiant et le moins mérité. Assailli par une troupe infiniment supérieure en nombre, lié par une loi (la loi martiale), dont il avait juré l'observation, qui le mettait dans l'impossibilité tie se défendre , trahi peut-être par ceux qui devaient lui donner un appui, il s'est vu forcé de poser les armes... En guerre ouverte contre les ennemis déclarés de votre majesté , il n'aurait quitté les armes qu'avec la vie.
a Nous nechercherons point à émouvoir la sensibilité de Votre Majesté par les récits des scènes de trahison et de sédition qui ont accompagné ce malheureux événement; nous n'essaierons pas de retracer la profonde et douloureuse impression qu'il nous a fait éprouver, de même qu'à tout notre pays.
«Dans ces circonstances, il ne nous reste qu'à retirer notre régiment, ses services ne pouvant plus être utiles à Votre Majesté. Son honneur ne lui permet plus de prolonger son séjour daus un pays où ni l'alliance, ni sa capitulation ne lui procurent
348 BISTOIRB
plus la sécurité nécessaire. Nous avons déjà' foit part de cette détermination à notre régiment d'Ernest; nous attendons, en conséquence, de l'amour de la justice qui caractérise Votre Majesté, qu'elle voudra bien donner des ordres afin qu'on lui rende ses* armes, qui sont sa propriété et dont il a été privé d'une manière très-illégale et violente.
«Votre Majesté, aindi que ses très-augustes prédécesseurs , ont donné dans tous les temps aux troupes suisses en générai, et à notre régiment en particulier, des preuves si convaincantes de leur haute confiance et bienveillance royale, que nous ne devons pas douter que Votre Majesté accueillera* favorablement notre demande et qu'ellë daignera par conséquent ordonner incessamment qu'on lui accorde une retraite sûre et honorable, et qu'on lui assigne la route la plus commode pour se rendre dans sa patrie... etc. »
Le régiment d'Ernest fut, en^ffet, réuni à Romans, et un ordre du 26 mai 1792 le dirigea sur la Suisse par la route du Fort de l'Ecluse et G«x. Le canton de Berne lui avait nommé dès le 6 mai ub nouveau colonel : c'était son ancien major Beat Louis de Watteville , qui le conduisit presque aussitôt en Piémont , au service du roi de Sardaigne.
Après tes premiers moments de mauvaise humeur, le canton de Berne, désireux de rester en paix avec la République française, rappela le régiment de Watteville en Suisse, où il fut maintenu sur pied
du l'ancienne infanterie française. 319
pour faire respecter la neutralité des cantons helvétiques. Un décret du 22 germinal an III , émané de la Convention nationale , lui assura les pensions qui avaient été réglées sous le précédent gouvernement et fit payer l'arriéré.
Ce régiment avait eu douze drapeaux , dont un drapeau -colonel blanc semé de fleurs de lis d'or et chargé des armes de France, et onze drapeaux d'ordonnance dont les quartiers étaient partagés en quatre flammes ondées, deux jaunes alternant avec • deux rouge et bleue. Sous M. d'Erlach de Riggisberg, les flammes étaient rouges, blanches et noires.
La tenue , depuis que l'uniforme avait été donrié au* Suisses, avait consisté en habit et veste rouge garance, culotte et parements bleu de roi , boutons blancs, pattes ordinaires garnies de trois boulons et autant de boutonnières bleues , la vesle garnie de boutonnières jusqu'à la ceinture et ornée de brandebourgs et d'un galon blanc, chapeau bordé d'argent Les sergents ont porté l'habit bleu à parements rouges jusqu'en 1776. Cette année, la tenue fut modifiée et le régiment eut l'habit rouge, avec collet, revers et parements noirs ; veste , culotte , passepoils et boutons blancs.
RÉGIMMIT DE SALIS SUi \HE.
f)4 6 RÉGIMENT D'iNFANTERIB.
Auxilium nostrum à Domino.
Devise du regimknt.
COLONELS
{. STUPPA (Pierre), 17 février 1G72.