Histoire de l'architecture de Th. Hope Texte. 1
Les observations suivantes font partie d'une brochure publiée, il y a quelques années, par l’auteur de l’ouvrage dont je soumets aujourd'hui la traduction au public.
« Parmi les beaux-arts, l’architecture est un des plus nobles, mais en même temps un des plus difficiles et des plus ardus ; nul ne peut s’y croire habile , dans les hautes branches surtout, s’il n’a beaucoup médité et beaucoup vu ; ici l’inspiration du génie ne suffit pas, il faut des études longues et réfléchies pour acquérir les connaissances et le goût nécessaires. J’ose me flatter qu’aucun de mes contemporains n’a fait plus que moi sous ce rapport. Dès l’enfance, l’architecture a été l’objet de mes prédilections. A cet âge, où la vocation pour les arts du dessin se révèle souvent par la reproduction plus ou moins correcte de certaines images familières, comme les fleurs, les
U1ST01AE DE l'aRCUI TECTl RE. *
paysages, etc., mon crayon inexpérimenté ne se plaisait qu’au tracé linéaire si peu attrayant meme pour ceux qui en ont l'habitude. Aussitôt que je fus mon maître, et malheureusement je n’avais alors que dixhuit ans, je me hâtai de chercher pâture au démon qui m’obsédait et dont la fougue avait été emprisonnée jusque-là dans les murs de ma chambre, et je me mis à visiter les diverses contrées du globe.
« J’allai étudier l’architecture égyptienne sur les bords du Nil, l’architecture grecque sur les rivages de l’Ionie, de la Sicile et du Péloponèse; je parcourus quatre fois l’Italie, pour connaître à fond les merveilleuses diversités qu’a subies la forme architectonique dans cette intéressante contrée, depuis les grossières ébauches des Etrusques, jusqu’aux derniers degrés de la décadence lombarde. Les côtes d’Afrique, les ruines de Grenade, de Séville et de Cordoue me servirent à l’exploration des constructions moresques. En Turquie et en Syrie, je m’initiai aux principes du style tartare et persan. Enfin, l’Angleterre entière et la plupart des provinces de France, d’Allemagne, d’Espagne et de Portugal, ont été le théâtre de mes investigations pour ce qui concerne la branche la plus moderne de l’art, le style gothique.
« Mes recherches se prolongèrent huit années. Animé du désir de me perfectionner dans un art que j’étudiais uniquement par amour, et dont je n attendais d’autre récompense que la satisfaction de le bien
comprendre, je me soumis, pendant huit ans, à des travaux, à des fatigues, à des dangers même, qui eussent découragé la plupart de ceux pour qui l’architecture est une profession lucrative, et qui bâtissent sur elle tout l’espoir de leur existence et de leur fortune.
« Enfin, je mis un terme à cette vie errante, et je résolus d’ajouter la pratique à la théorie.
« Je me dois la justice de dire, que si mes moyens eussent été plus étendus et les circonstances plus favorables, je me sentais capable de faire beaucoup mieux que ces quelques faibles spécimens que j’ai eu l’occasion de produire jusqu’aujourd'hui. »
Ce que M. llope appelle de faibles spécimens, ce qu’il a modestement intitulé Essai historique, est, en réalité, une histoire, abrégée', il est vrai , mais complète, de l’architecture. Il saisit l’art à son berceau, comme résultat nécessaire du climat, de la religion, des mœurs, des institutions sociales, et partant de ce principe , il trace les inaltérables caractères qui distinguent l’architecture originale de l’architecture d’imitation. Les cavernes profondes des monts riverains du Nil et du Gange, les tentes d’un jour des tribus nomades de la Tartarie, les chênes séculaires des forêts de Dodone façonnés par la main des hommes, en modeste cabane : tels sont à ses yeux les trois types primitifs du style égyptien, du style oriental, et du style grec. Les deux premiers, stationnaires et stériles, s’arrêtent aux régions qui les virent naître ;
le dernier, progressif et fécond, poursuitson énergique existence à travers ses transformations successives en romain, en byzantin, en lombard, en ogival, en style renaissance, en style éclectique enfin , car quel nom plus honnête donner au chaos de notre siècle, à cette époque critique dans les arts du dessin comme dans tout le reste, tourmentée du besoin d’originalité et impuissante à produire, ou prenant pour des créations ses plagiats désordonnés dans toutes les phases du passé?
Pur, noble, gracieux sous le beau ciel d’Athènes et de Corinthe, le style grec s’agrandit avec les grandes lignes de l’horizon romain et les souveraines destinées de la ville éternelle.
Bientôt le christianisme s’en empare; de sa main régénératrice, il se l’assimile, comme il fit de l’antiquité tout entière, il le plie et le façonne à ses besoins et à ses goûts, et la basilique impériale devient l’église de Dieu. Presque en même temps, l’application de la théorie de l'arc et la découverte du verre à vitre amènent une première modification : le dôme s’arrondit et étincelle au faîte des édifices de Constantinople ; le dôme, la gloire et l’orgueil du style byzantin , qui depuis traversa l’Adriatique avec Narsès et Bélisaire.
Les Lombards, en l’adoptant, mettront en même temps à profit les précieux fragments que leur a laissés l’antiquité romaine; ils accueilleront aussi la
mosaïque, mais sans la borner à d'insignifiantes arabesques, sans lui sacrifier, comme les Iconoclastes de la Grèce ou les obstinés sectateurs de Mahomet, la représentation de la nature vivante et animée.
Au milieu des ténèbres et des luttes sanglantes du moyen âge, une corporation sainte et vénérée, la franc-maçonnerie, nourrit, sous la cendre de ses mystères, le feu sacré de l'art.
Protégée par l’Eglise, dépositaire privilégiée du secret des premiers maîtres, elle s’élance du lombard au gothique ; la miraculeuse hardiesse de ses travaux frappe d’une religieuse stupeur les âges contemporains et la postérité. Il semble que toute l’énergie intellectuelle des peuples s’est concentrée dans l’architecture, que l’ogive va résumer à jamais la civilisation européenne.
Cependant, cette civilisation a déjà pris un essor tout nouveau, la triple croix d’Hildebrand est brisée, la guerre qui menace tous les privilèges, et qui dans trois siècles les aura tous écrasés, frappe d’abord le monopole architectonique; l’imprimerie naît, le papier triomphe de la pierre , ceci tue cela. Alors l’ignorance du présent, car la franc-maçonnerie était morte, emportant son secret avec elle , force de retourner au passé, plus facile dans la théorie comme dans la pratique; l'ionique et le corinthien reparaissent, mariés au dème byzantin ; St.-Pierre de Rome va faire regarder tout ce qui l’a précédée comme l’œuvre de la
barbarie. Mais en dépit de son excellence intime, cette reproduction modifiée du style grec se trouve à la gêne sous le ciel neigeux du Nord ; fruit savoureux, mais exotique, il ne peut s’acclimater pleinement, et l’Europe septentrionale, l’Angleterre, l’Allemagne, la France même, cherchent encore, depuis la chute de l’ogive, une architecture qu’on puisse reconnaître à la fois comme neuve et comme indigène.
Tel est, en peu de mots, le tableau riche et varié que présente l’ouvrage de M. Hope; une exposition claire et bien suivie, des réflexions justes et neuves, un style brillant et travaillé ajoutent à l’intérêt du sujet ; cela soit dit, parce que je le pense, et non pour obéir à la loi imposée de temps immémorial à tout traducteur ; je n’admets pas l’éloge du texte comme un accompagnement obligé de sa reproduction. Mais ce livre, outre son mérite réel constaté par son succès en Angleterre, m’a semblé avoir encore celui de l’ùpropos, sur tout en France. Aujourd’hui tous les arts du dessin, favorisés par le souverain qui les protège en connaisseur éclairé aussi bien qu’en prince, sont devenus objets de mode et de bon ton ; une littérature à part, chargée de les faire valoir, a enrichi la France d’un de ses meilleurs romans; la poésie, le drame, la société s’en occupent, chacun les étudie ou veut faire croire qu’il les a étudiés.
N’était-ce pas le moment de publier un livre qui
n’est pas seulement un ouvrage technique destiné aux gens du métier, mais un traité historique, littéraire et artistique , écsit par un voyageur homme de science, de goût et de style, qui a vu tous les monuments dont il parle , et qui a cherché dans les annales et les mœurs des peuples le mot de l’art des constructions? En apprenant ou en rappelant beaucoup, même aux habiles, M. Hope épargnera à tous ceux qui se piquent de parler art, bien des voyages et des lectures.
Je ne terminerai pas cette note sans témoigner à mon collègue et ami, M. le capitaine Girard, professeur d’architecture à l’école militaire, ma gratitude pour son infatigable obligeance à éclaircir avec moi tous les passages du texte qui offraient quelque difficulté technologique. Ses profondes connaissances m’ont été d’un grand secours.
Ërukelle«,6 avril 1859.