DE QUELQUES SPÉCIALITÉS LOCALES EN ARCHITECTURE
Indépendamment des divers styles d’architecture qui parcoururent presque tout le monde civilisé et y dominèrent successivement, il s’éleva, dans les limites mêmes de leurs domaines, et surtout dans les petits Etats formés en Italie pendant le moyen âge, certains styles individuels, en quelque sorte, nés des mœurs, des institutions, des habitudes de chacun, distincts l’un de l’autre, et différents en même temps du système général de l’époque , dont ils ne prirent que les éléments compatibles avec les exigences locales. Ces styles secondaires se montrent d’une manière frappante dans les demeures des hommes publics , à Venise, à Bologne et à Florence.
A Venise, où le même personnage réunissait le double caractère de noble et de négociant, il fallait tout à la fois des magasins spacieux pour les marchandises et de vastes salons pour les assemblées. Aussi, dans toutes les maisons considérables, le centre de l’édifice était rempli par une seule grande pièce , qui occupait toute la profondeur du bâtiment. Tous les escaliers, les corridors et les appartements destinés aux personnes de la maison, communiquaient,
de droite et de gauche, avec cette salle unique; et comme elle était très-profonde , relativement à sa largeur, on était obligé, pour l’éclairer convenablement, de remplir toute la façade par un rang de fenêtres aussi rapprochées que possible , ou plutôt , par une fenêtre continue, que divisaient seulement des piliers ou châssis intermédiaires; cette fenêtre répétée à chaque étage donne à tous les palais un aspect trèssingulier, tant à l'intérieur qu’à l’extérieur; on la retrouve d’ailleurs dans tous les styles, dans le lombard, l’ogival et l’antique.
À Bologne, pour obtenir dans toutes les rues un trottoir couvert de chaque côté, il fallut ajouter à toutes les maisons un portique qui sert de devanture ou d’appui, et qui, se joignant à celui de la maison voisine, fait ainsi, dans l’intérêt public, perdre à chaque habitation privée son importance individuelle.
A Florence , des factions divisaient les chefs de la république ; des insurrections populaires avaient lieu à chaque instant; il suivit de là que toutes les demeures un peu considérables devaient réunir aux dispositions intérieures d’un palais les dehors d’une citadelle ; les fenêtres du rez-de-chaussée n’étaient que de simples lucarnes; celles des étages supérieurs étaient séparées l’une de l’autre par de vastes intervalles, et l’on ménageait au faite du bâtiment, une loggia ouverte et d’une certaine étendue, plutôt pour inquiéter, de ce poste élevé, les assaillants qui pourraient survenir, que pour y jouir des beautés de la vue ou de la fraîcheur de la brise.
On n’empruntait au style général de l’époque que
ce qu’il pouvait avoir de compatible avec ces exigences; ainsi , à des entablements larges, carrés, saillants, on n’ajoutait pas seulement les décorations du style antique que reproduisit la renaissance, mais encore les ornements et les découpures gothiques, qui semblaient n’appartenir qu’au système de construction le plus aigu et le plus élancé.
A la fin , cependant, la ruine entière de ces Etats, ou la suppression des spécialités caractéristiques qui les distinguaient, fit perdre aussi à leur architecture, dans des édifices plus modernes, toutes ces traces d’origine locale.