CHAPITRE XLIV
CAUSES DE LA DECADENCE DE L1 ARCHITECTURE GOTHIQUE; RETOUR A L’IMITATION DE l'aNTIQUITÉ.
L’architecture gothique devait avoir, comme le style lombard, sa période d’existence, et disparaître ensuite comme lui. Elle avait, avec la rapidité la plus extraordinaire , remplacé le plein cintre dans l’Europe tout entière; elle fut à son tour rejetée de toute l’Europe, et l’on revint aux principes de l’ancien style grec et romain qui avait précédé l’un et l’autre système. Cette nouvelle révolution fut aussi rapide, aussi universelle que la première; malheureusement le retour au genre antique ne fut qu’une chose extérieure et toute superficielle. A une époque où les plus beaux monuments de l’antiquité subsistaient encore , où ils frappaient tous les regards et offraient sans cesse la preuve palpable de leur supériorité , les architectes s’étaient chaque jour éloignés de plus en plus des modèles admirables qu’ils avaient sous les yeux, jusqu’à ce qu’enfin leurs productions n’eussent plus la moindre ressemblance avec celles des anciens, d’où elles tiraient cependant leur origine. Déjà ils étaient arrivés au point extrême de leur éloignement de l’antique , déjà ces restes splendides des vieux siècles, qui au-
raient pu arrêter ou corriger leurs égarements, avaient presque tous disparu de la surface de la terre, lorsque, tout à coup, ils firent un pas immense en arrière, et franchissant d’un seul bond tous ces siècles où le plein cintre et l’ogive s’étaient lentement et graduellement développés, ils firent revivre, en apparence au moins, si ce n’est en réalité, les formes et le caractère de ces antiques monuments que le temps avait à jamais détruits. Les voilà qui abandonnent les voûtes compliquées, les vastes ares-buttants, qui étaient le trait dominant de tout l’édifice, pour les simples voussures, les plafonds en volute , les appuis droits ot carrés ; les voilà qui rejettent les réseaux , les découpures , les dais, les flèches, les fers de lance, en un mot tous les ornements particuliers au style gothique, pour les chapiteaux, les corniches, les entablements, les balustrades et les vases des anciens; toutes ces déviations de l’antique qu’ils avaient tant admirées d’abord, ils les rabaissent maintenant, et ils appellent tout cela la renaissance de l’ancien goût, quoique l’expression fût fausse sous plus d’un rapport. D’abord , il n’y a renaissance , que lorsque l’esprit de vie revient positivement dans le même corps qu’il avait animé autrefois ; or le vrai goût antique n’avait existé que dans l’ancienne Grèce, tandis que le renouvellement des formes de l’antiquité n’eut lieu que hors de la Grèce. En second lieu , quoique la révolution artistique eût amené l'abandon complet du style ogival avec tous ses mérites aussi bien qu’avec tous ses défauts, on n’y substitua qu’une adoption superficielle de certaines formes antiques, confusément réunies, sans aucun égard à leur nature ou à leur destination ,
et non point un retour rationnel , uniforme, universel au goût et aux principes de l’antiquité , saisis dans leur essence même. C’est ce que nous prouverons plus loin avec plus de développement.
Cet abandon complet, ce dédain superbe du style ogival, auparavant si admiré et perfectionné avec tant d’amour, cette soudaine et générale volte-face vers les formes si opposées de l’ancienne architecture, ont été attribués, par l’imagination de quelques théoriciens, à un ravivement du goût antique produit par la découverte accidentelle de certains chefsd’œuvre de l’ancienne littérature dans la poussière des bibliothèques monastiques, et de l’ancienne sculpture sous le terrain d’alluvion de la Rome moderne.
D’autres, plus rationnels, les ont considérés comme l’accompagnement et la conséquence nécessaire de la réaction générale en faveur de la littérature et des beaux-arts des anciens, à l’époque où l’Italie commença ù secouer l’ignorance et l’apathie qui avaient pesé sur l’Europe entière pendant tant de siècles. On a fait entrer dans les éléments de cette explication la conquête de Constantinople par les Turcs, en 1453, après laquelle tant de Grecs furent forcés de s’expatrier, et répandirent dans l’Europe latine ces trésors de l’antiquité dont on leur attribuait exclusivement la conservation.
Ceux qui regardent tout ce qui appartient au moyen âge comme également barbare, et toutes les productions de l’antiquité comme également parfaites , ont considéré le style de la renaissance comme une des preuves les plus signalées du retour de la barbarie à la civilisation.
Discuter la première supposition serait abuser de la patience du lecteur. L’idée que la découverte soudaine de quelques vieux manuscrits, et l'exhumation inattendue de quelques marbres anciens, ont produit un revirement universel vers l’antique, est une absurdité trop palpable.
Présentez les créations les plus parfaites et les plus sublimes k des esprits qui ne sont point préparés ù en sentir les beautés, elles ne produiront pas sur eux le moindre effet. Les Turcs abattent et réduisent en mortier les plus belles statues de l'ancienne Grèce, et les Grecs modernes eux-mêmes les aident dans cette opération. L’Italie possédait plus d'anciens modèles encore brillants de tout leur éclat et faits pour attirer les regards des hommes de goût, pendant les siècles où le sentiment du beau y était complètement éteint et anéanti , qu’il n’en existait à l’époque où l’on y vit renaître l’amour de l’antiquité. Ce fut seulement lorsque d’autres causes eurent ranimé dans les esprits l’intelligence et le goût de la beauté, que, pour donner à cette passion un aliment et des jouissances nouvelles, on rechercha avidement sur les planches des bibliothèques des couvents, et dans les entrailles des vieilles cités, les restes oubliés des anciens âges.
L’autre supposition , quoique plus plausible , ne s’appuie point sur des fondements plus solides. C’est faire trop d’honneur aux Grecs de Constantinople que de leur attribuer cet enthousiasme pour les arts et la littérature, qui , après tant de siècles d’indifférence, surgit tout à coup en Italie. De toute manière , il est impossible de le rapporter à la chute de leur capitale. Longtemps en effet avant cette époque ,
l’impulsion première avait été donnée , et d’importants ouvrages avaient vu le jour; le conquérant barbare qui arracha l’empire grec au dernier des Constantins, n’était point encore né, que déjà la Toscane avait produit , dans la poésie, Dante et Pétrarque , dans la sculpture, Niccolo et Jean de Pise, dans la peinture, Cimabue et le Giotto.
Veut-on remonter plus haut, et dire que si les Grecs communiquèrent à l’Italie les arts et la littérature, ce fut avant la destruction de leur empire, à une époque où il florissait, ou du moins où il existait encore? l’assertion n’est pas plus soutenable ; car un peuple ne peut donner que ce qu’il possède, ne peut enseigner que ce qu’il sait ; or, parmi ces mêmes Grecs, les beaux-arts et les belles-lettres étaient également arrivés alors au dernier période de la décadence ; l’éloquence, la poésie, la philosophie avaient été abandonnées pour les discussions théologiques les plus frivoles et les plus absurdes; la peinture, longtemps entravée par les étroits préjugés du bigotisme et bornée aux procédés mécaniques, avait été réduite à une copie servile d’un petit nombre de traits roides et insignifiants, que chaque âge transmettait au suivant sans y rien changer ; la sculpture avait été bannie ou anéantie par les Iconoclastes; enfin, toute la littérature se réduisait à quelques dates et à quelques disputes grammaticales , tous les arts, à quelques opérations techniques.
Si les Italiens avaient reçu des Grecs toutes leurs connaissances, les écoliers n’eussent point si rapidement surpassé leurs maîtres ; la vérité, c’est que cette vie nouvelle, cette sève luxuriante qui anima la litté-
rature et les beaux-arts en Italie, loin d’être l’effet d’une civilisation étrangère, fut la conséquence spontanée de la nouvelle direction des esprits vers le noble et le beau, produite dans le pays même par l’abolition de la féodalité, par le retour progressif de la liberté, de l’industrie, du commerce, de l'émulation, des lumières , de l’esprit public, enfin de tout ce qui avait donné jadis aux anciens Grecs une prééminence semblable sur les autres nations contemporaines. Ces circonstances produisirent d’abord dans les âmes une fermentation qui se manifesta en productions originales} et bientôt le désir d’entretenir le feu sacré bouleversa les couvents et les campagnes, pour déterrer, ici, d’anciennes statues, là, de vieux manuscrits.
Les émigrations fréquentes des Grecs modernes pendant la durée de leur empire, et leur dispersion plus générale après sa chute, ne purent offrir qu’une assistance secondaire aux nouveaux explorateurs des sentiers oubliés de la littérature et des arts ; ils leur communiquèrent uniquement ces connaissances techniques, dont ils étaient sans doute les héritiers directs, mais, qui, dans leurs mains, comme l’or dans les coffres de l’avare, étaient restées stériles et improductives pendant plusieurs siècles.
L’architecture, comparéeà la littérature et aux autres arts, se trouve, sous plusieurs rapports, dansdes circonstances toutes différentes. Pour raviver la connaissance des lettres anciennes, il était nécessaire que le grand nombre dirigeât vers elles son application et ses études, tandis que, pour exploiter les mines cachées de l’art ancien, il fallait ce pouvoir et ces richesses qui se
concentrent toujours dans un petit nombre de mains; la renaissance des unes précéda donc l'investigation des autres ; mais les allusions aux productions des anciens artistes sont si fréquentes dans les œuvres des anciens écrivains, et, d’une autre part, les créations du pinceau et du ciseau des Grecs expliquent et éclaircissent si bien les paroles de leurs orateurs et de leurs poètes ; l’histoire, la philosophie et la mythologie grecque, à leur tour, fournissent tant de sujets aux uns et aux autres, qu’il semble presque impossible que l’amour des lettres antiques ait pu acquérir nulle part quelque degré de force, sans que la passion pour l’art antique l’ait immédiatement suivie. En elfet, en Italie, l'une devint la conséquence de l’autre. On dira qu’il n’en est pas de même en Angleterre; que ceux qui, dans nos écoles, reçoivent une instruction limitée aux classiques anciens, montrent cependant ensuite dans le monde une grande ignorance et une indifférence complète dans ce qui tient aux beaux-arts; mais on doit supposer alors que, même dans la littérature, leur attention a été dirigée sur la forme plutôt que sur l’essence des écrits, sur les détails techniques plutôt que sur l’esprit de la composition, sur le langage, <$ui n’est que le revêtement de la pensée, plutôt que sur les beautés du sujet ou le génie de l’auteur.
Mais il n’en va pas de même lorsqu’il s’agit d’architecture.
Si la passion pour l’architecture ancienne eût été une conséquence de l’admiration pour les lettres grecques et romaines, aussi naturelle que le goût pour la peinture, la sculpture et les autres arts d’imitation de l’antiquité, elle aurait dû, même au moyen
âge, dominer au moins dans les cloîtres et les monastères. C’est à eux seuls, en effet, que le monde est redevable de la conservation des monuments littéraires ; les habitants de ces pieuses retraites étaient les seuls hommes qui, pendant les siècles de barbarie, aient toujours vécu en imagination au milieu des vives et brillantes descriptions de la poésie et de la mythologie ancienne ; eh bien ! c’est précisément au sein des cloîtres et des monastères qu’a pris naissance le style le plus antipathique avec l'antiquité, celui que j'ai appelé le style ogival. Ce style aurait dû au moins disparaître de toute l’Europe, aussitôt que les ouvrages classiques passèrent des poudreuses bibliothèques des couvents et des obscures cellules de leurs lecteurs en capuce, dans le grand jour de la circulation et parmi tous les rangs de la société ; mais, point du tout, les ouvrages des anciens étaient déjà, depuis plus d’un siècle, présentés comme modèles, même sur les bancs des écoles, d’où leur vint le nom de classiques, avant que l’architecture eût fait la moindre tentative pour ranimer le style grec.
11 y a plus. Si la renaissance de l’architecture antique eût été la conséquence obligée d’une restauration semblable dans la peinture et dans la statuaire, elle aurait dû au moins suivre immédiatement la réaction dans ces deux branches des arts du dessin, soit que celle-ci n’eût pour but que d'imiter les anciens, soit qu’elle eût été le résultat naturel des progrès du siècle ; mais il n’en fut pas ainsi. Tandis que Niccolo de Pise et son fils Jean, tous deux à la fois architectes et sculpteurs, faisaient faire, dans la superbe chaire du Dôme de Sienne, dans le Campo Santo, et dans beaucoup
d’autres ouvrages, d’immenses progrès à ces deux arts, ils restaient cependant, en architecture, toujours attachés au goût de leur siècle ; il en fut de même de Giotto et de Cimabue, en Italie, de Jean Van Eyck, de Théodore de Prague, de Wurmser de Strasbourg, en Allemagne, et même d’Albert Durer et de Holbein, dans les fabriques qu'ils avaient l'habitude d’introduire dans leurs tableaux. La raison en est facile à saisir ; si l’admiration pour les lettres anciennes doit amener nécessairement l'adoption des principes de l'antiquité dans les beaux-arts, l’imitation de son architecture ne procède pas, d’une manière aussi ubsolue, de cette rénovation artistique ou littéraire.
L’éloquence et la poésie, la peinture et la sculpture cherchent leurs sujets et leurs modèles dans la nature, et, dans tous les lieux comme dans tous les âges où on les cultive, aussi longtemps que ces modèles et ces sujets restent les mêmes, les œuvres, qui n’en sont que la copie, doivent aussi se ressembler. La supériorité relative de ces sortes de productions ne peut dépendre que du choix judicieux des sujets et des modèles, et de la fidélité de l’imitation ou delà description. Il suit de là que, si les anciens ont particulièrement excellé dans le choix et dans l’exécution, plus les modernes ont fait de progrès, plus ils ont ressemblé aux anciens, sans avoir peut-être l’intention positive d’atteindre cette conformité. L’éloquence et la poésie, la peinture et la sculpture, doivent être regardées comme des arts qui ont pour but la beauté et le plaisir, plutôt que la nécessité et l’utilité réelle ; et tel est, en elfet, le caractère du plus grand nombre de leurs productions; ils dépendent donc plus immédiatement des formes
permanentes de la nature en général, ils doivent s’y attacher plus fidèlement qu’aux variations que subissent, selon les âges et les pays divers, les institutions, les habitudes et les mœurs des hommes. Aussi, lorsqu’une révolution ou un nouveau développement du goût exige quelques modifications dans l’économie des parties constituantes de ces arts, elle peut s’effectuer, comme il arriva à la renaissance, sans causer à la société aucun dommage matériel dans ses habitudes, ses besoins, ses plaisirs et ses acquisitions.
Mais l’architecture se trouve dans des conditions différentes; elle n’a point pour but unique la beauté et le plaisir, ses compositions ne sont point, de toute nécessité, la copie de certains originaux identiques et invariables en tout temps et en toute circonstance. Elle est, avant tout, un art d’utilité immédiate; elle prend pour règle de ses œuvres, non-seulement la fidélité de ressemblance à certains modèles, mais aussi la convenance à un certain but. 11 faut donc la juger d’après le présent et l’avenir, plutôt que d’après le passé ; la critique, à son égard, doit être moins rétrospective que prospective. Ses modifications essentielles, dans chaque siècle et dans chaque pays, dépendent, d'un côté, des matériaux et des localités, et, de l’autre, des mœurs, des habitudes, des formes artistiques, sociales, civiles, religieuses, de la nation ; et tout changement qui affecte quelqu’un de ces éléments doit produire, dans l’architecture, une altération correspondante.
Et, réellement, toutes ces causes ont toujours produit le même effet, depuis l’époque où parut, dans les forêts de la Grèce idolâtre, la forme primitive de la
cabane de bois ; cet effet a reparu à travers tous les développements de l’art de bâtir, sous les dénominations successives de style grec, romain, byzantin et lombard, jusqu’aux dernières et brillantes ramifications du gothique, jusqu’à cette flèche élancée dans les airs, comme pour appeler les chrétiens au culte de leur Dieu, des distances même les plus éloignées. A toutes ces époques, l’architecture n’a pas été seulement modifiée par les exigences des temps et des lieux où s’élevaient ses créations, mais elle a toujours conservé, avec ces lieux et ces temps, la convenance et l’harmonie la plus parfaite. Si, en raison de la décadence des arts d’imitation , elle perdit, dans ses ornements et ses formes extérieures, l’élégance et le fini qu’elle déployait dans l’ancienne Grèce, d’une autre part, les études et l’expérience d’une longue suite de siècles donnèrent aux artistes un degré de science et d’habileté mécanique, une puissance et des ressources, que l’art grecn’avaitjamaisconnuesàses plus brillantes périodes. L’architecte trouva moyen de pénétrer de tous côtés dans les régions de l’espace, tandis qu’autrefois son essor avait été arrêté dans toutes les directions.
Il suit de tout cela, qu’une réaction dans la littérature et dans les beaux-arts, qu’un retour au point où Athènes et Rome les avaient laissés, n’impliquait, en aucune façon, comme conséquence indispensable, un mouvement rétrograde correspondant en architecture.
Admettons pour un moment que, par l’effet d’une simple association d’idées, et sans aucun égard au mérite intrinsèque et à la supériorité de l’ancienne
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architecture, l’étude des lettres et des arts de l’antiquité, devenue plus vive et plus familière, ait produit aussi un retour vers les constructions anciennes ; qu'on ait voulu s’éloigner des formes d’édifices d’un âge plus moderne, mais plus grossier sous bien des rapports, et dont les mœurs, les institutions et la langue devenaient de plus en plus étrangères, et qu’on leur ait préféré celles d’une époque plus reculée, il est vrai, mais plus civilisée, et dont les héros, l’histoire, le langage étaient chaque jour plus connus et mieux appréciés.
Allons plus loin, supposons même que l’attention générale se soit dirigée, non-seulement sur les arts d’imitation, mais spécialement sur l’architecture de l’antiquité, qu’on lui ait reconnu cette supériorité d’élégance, cette perfection de détails et de maind’œuvre qu’il est impossible de lui refuser, et que de là soit venu, indépendamment de toute association d’idées, le besoin d’en reproduire les formes et le style. De tels motifs, en admettant même qu'ils aient pu opérer seuls cette révolution, n’auraient dû engager les architectes qu’à chercher à combiner avec les progrès évidents du gothique, dans tout ce qui tient à la science et au mécanisme , la supériorité déployée par les anciens dans la partie extérieure et ornementale ; le but pouvait être atteint de cette façon, et la matière n’aurait pas manqué au génie. Cette alliance de l’art et de la science eût élevé l’architecture à un degré bien supérieur à celui auquel elle était parvenue dans les siècles passés, anciens ou modernes; on n’eût point sacrifié les fruits de l’étude et de l’expérience de tant de générations à une simple résurrection
des anciens styles, à une recombinaison superficielle des vieilles formes qui, réunies comme les membres de divers corps, ne pouvaient produire qu'un monstre dépourvu de toute force intime et de toute énergie vitale. On n’aurait point renoncé à toutes ces modifications particulières adaptées aux habitudes sociales et religieuses, qui étaient nées et avaient grandi avec elles ; on n’aurait point abandonné toutes ces hardiesses ingénieuses dont les anciens ne s’abstenaient que parce qu’ils ne les connaissaient pas, car s’ils les eussent connues, ils eussent volontiers renoncé pour elles à une foule de formes que la renaissance s’avisa de raviver. En un mot, l’on n’eût point adopté des modes qui, loin d’ctre des résultats et des symptômes de progrès, n’étaient, du moins en un sens, qu’une rétrogradation vers l’ignorance et la barbarie; on n’eût point fait une halte dans la poursuite des beautés essentielles du style antique, qui méritaient, en effet, d'être achetées par quelques sacrifices, pour ne produire qu’un vrai salmigondis d’anciennes formes dépouillées tout à la fois de la perfection mécanique de l’ogival, et de la grâce rationnelle de l’antique.
Nous devons donc ajouter aux motifs énoncés plus haut d’autres causes plus étendues et plus puissantes, si nous voulons expliquer comment il arriva que, tout à coup et d’un commun accord, on méconnut le mérite spécial du style gothique ; comment, après avoir si longtemps concentré sur lui tant de méditations, tant d’habileté, tant d’expérience, on l’abandonna universellement à l’instant même où il avait atteint son plus haut degré de perfection ; comment enfin on lui préféra un style inférieur sous plusieurs rapports, et qui
ne présentait que les restes tronqués de cet art antique qu'il prétendait ranimer.
Ces causes, je les trouve en partie dans les progrès de l’industrie, des richesses et des connaissances parmi les laïques, précisément à l'époque où le style ogival déployait ses plus brillants développements. Cette émancipation des laïques produisit le besoin de nouvelles constructions plus nombreuses et plus variées qu’auparavant, et qui ne pouvaient plus avoir ce caractère religieux , dans lequel triomphaient les architectes de l’Eglise; elle fit sentir plus vivement le désir de secouer le joug de l’influence sacerdotale, dans le plan et l'exécution de ces bâtiments, même à une époque antérieure à la réforme qui détacha la moitié de l’Europe du siège de Rome.
Ces causes, je les trouve surtout dans la révolution architectonique qui s’opéra, lorsque, dans tous les pays où le style gothique avait régné, l'Eglise perdit ses richesses, son pouvoir et ses domaines. Alors on négligea peu ù peu, ou l'on expulsa et l'on anéantit brusquement, la corporation des francs-maçons, qui pouvaient être regardés comme les agents et les satellites du pape et de ses ministres, qui ne travaillaient que d’après leurs ordres, et ne s’appuyaient que sur leur autorité.
Cet événement eut lieu à peu près à cette époque. Les différents pays de l’Europe avaient presque autant d’églises et de monastères qu'ils en pouvaient contenir; les progrès de l’industrie et des lumières avaient fait naître, dans les souverains nationaux de ces Etats, une jalousie assez, naturelle contre des ouvriers étrangers, dont les privilèges ne pouvaient s’exercer qu'au
mépris de leur autorité, et au détriment des intérêts de leurs sujets ; ils supportaient avec impatience l’intervention et l’influence des papes qui soutenaient ces intrus; chaque jour diminuait, d’une part, le respect pour l’autorité papale , de l’autre , la dépendance où l’on s’était trouvé de ses protégés, les seuls habiles dans leur art ; alors on commença à les tourmenter et à les persécuter de toute manière; non-seulement on leur ravit leurs privilèges , mais , comme on n’osait avouer la vraie cause de cet acharnement, on leur imputa des crimes imaginaires, afin de les effrayer par d’injustes châtiments. L’histoire a conservé le souvenir des accusations portées en Angleterre contre les marchands et les banquiers lombards , et des traitements qu’ils eurent à subir ; ceux qu’on exerça contre les francs-maçons ne furent guère moins cruels.
En 1424, Henri VI déclara illégales toutes les corporations de francs-maçons , et menaça d’amendes , d’emprisonnement et d’autres peines tous ceux qui continueraient à tenir des chapitres ou réunions. Les autres États prirent peu à peu les mêmes mesures contre eux ; attaquée de toutes parts, la corporation finit par se dissoudre entièrement ; ceux qui en faisaient déjà partie cherchèrent d’autres moyens d’existence, et personne n'aspira plus à y être admis. Ce qui confirme cette opinion , c’est que l’Allemagne , où les francs-maçons maintinrent le plus longtemps leur crédit, fut aussi le dernier pays qui abandonnât le style gothique.
Il ne reste plus de la franc-maçonnerie qu’une vaine organisation, des titres, des insignes, des loges, des cérémonies d’admission, des serments de garder le secret
des mystères, et l’engagement de s'entr’aider et de se secourir mutuellement. Dans le principe, les francsmaçons conservèrent ces formes, soit comme souvenir de ce qu’ils avaient été, soit dans l’espoir de ce qu'ils pourraient redevenir; d’autres s’en emparèrent ensuite ; ceux-ci , pour pouvoir réaliser, d’une manière plus facile et plus systématique, certains projets d’utilité et de philanthropie; ceux-là, pour mûrir, avec plus d’union et de sécurité, des plans de révolution et de réorganisation sociale; la plupart enfin, pour se livrer, parmi des compagnons de leur choix, à des plaisirs et quelquefois à des momeries d’ailleurs fort innocentes; tous ont laissé les profanes s’émerveiller sur la nature d’un secret fidèlement gardé par tant de monde, et chercher quel rapport ce secret pouvait avoir avec ses symboles, et ce qu’il y avait de commun entre lui et la technologie architectonique.
Voilà la vraie cause efficiente du style de la renaissance , c’est la chute de la franc-maçonnerie. Cette corporation composée d’un grand nombre de sociétés subalternes, toutes unies entre elles et dispersées partout, était seule initiée dans tous les secrets de la pression et du contre-poids , de l’action et de la réaction des arcs les plus compliqués , connaissance si essentielle aux constructions ogivales et en même temps si difficile, que Wren lui-même avouait son incapacité à en comprendre tous les mystères. Les francs-maçons ne communiquèrent jamais leurs secrets à personne, ils les gardèrent aussi fidèlement après leur dispersion que pendant les diverses périodes de leur existence ; et comme l’art de bâtir tout entier passa des mains de ces maîtres habiles dans celles de simples
apprentis qui n’avaient point fréquenté les écoles et qui reculaient devant la hardiesse aventureuse de leur dessin, l’architecture dut faire un pas rétrograde, et descendre des hauteurs de ce système complexe et scientifique à un style plus simple dans ses principes et plus facile dans l’exécution.
L’enthousiasme universel pour l’antiquité et le désir de l’imiter dans tous les arts présenta à cette nouvelle école d’architectes inhabiles les moyens de cacher leur ignorance et l’abandon forcé du style ogival sous une préférence affectée pour l’art ancien ; ce fut un masque qu’ils prirent avec empressement. Ceux qui avaient le mot d’ordre crièrent que l’architecture antique était la seule qui méritât d’être imitée; l’autre ne fut plus qu’une œuvre de barbarie, et dès lors échouèrent toutes les tentatives pour la faire revivre. Elle reçut, ainsi que le style lombard qui l’avait précédée, l’épithète de gothique , non point qu’on la considérât comme l’ouvrage des Goths , mais parce que ce mot était synonyme de barbare. Le vieux style plein cintre fut reconnu comme indigène, et on l’appela gotico-lombardo, l’autre fut distingué sous le nom de goticotedesco.