ARCHITECTURE MILITAIRE AU IX* ET AI! X* SIECLE
Le moment où le christianisme parvint k son apogée fut une époque de décadence générale pour les arts , les sciences et la civilisation ; ce synchronisme peut paraître affligeant, mais il n’en est pas moins une vérité. Vers la fin du neuvième siècle, le monde ne semblait avoir que deux affaires, la guerre et la dévotion. Tout vassal était en révolte ouverte contre son suzerain ; tout seigneur en hostilité constante avec ses voisins. Les campagnes étaientinfestées de vagabonds et de brigands; les villes, déchirées par des factions ennemies. Un caractère sacré bien évidemment reconnu ou de bonnes fortifications pouvaient seuls protéger une place contre les violences et les rapines de toute espèce. Tout édifice qui n’était pas une église devait être une citadelle. Non-seulement les constructions isolées dans la campagne, et l’enceinte extérieure des cités étaient fortifiées contre les attaques du dehors, mais, au cœur même des villes, les gens qui possédaient quelque chose n’osaient se montrer dans les rues sans être accompagnés d'une force armée , et ils mettaient leur demeure en état de soutenir un siège contre leurs compatriotes.
Dans les villes d’Italie une tour était un signe de noblesse , comme un château dans la campagne. Les églises même étaient quelquefois fortifiées comme des citadelles ; celle de Notre-Dame de Lorette semble faire partie des remparts de la ville qu’elle domine.
A Rome et dans quelques autres places, les ruines immenses de l’antiquité qui ne furent pas changées en églises le furent en fortifications. Le tombeau de Cecilia Metella devint une tour; le Colisée, un château; le môle d’Adrien, une citadelle; l’arc même de Janus s’étonna des créneaux dont on couronna sa tête. Quand on ne trouva point de constructions que l’on put transformer en moyens de défense, on en fit sortir de terre. Dans la campagne, ce furent des châteaux réguliers; dans les villes populeuses, où il était impossible de leur donner un aussi grand développement, on se contenta de tours menaçantes. Il y eut un moment où la seule ville de Pavie, l’ancienne capitale des rois lombards, qui n’est cependant qu’une place de second ou de troisième ordre , possédait plus de cent soixante tours de cette espèce. Plusieurs sont encore debout, et semblent se promener au milieu des autres maisons de la ville, comme des géants dans une foule d’hommes ordinaires. A Bologne, deux de ces tours seulement élèvent encore leur tête orgueilleuse, celle desGavisendi, construite en 1 1 10, et celle des Asinelli, qui date de 1119. On ne voit à Rome que la vaste tour des Conti, bâtie par Innocent III qui appartenait à cette famille.
Je n’ai pas besoin de dire que si, dans l’architecture des églises et des monastères, on prodiguait les ornements, on les évitait avec soin dans ces bâtiments ex-
posés à des sièges continuels ; non-seulement leur délicatesse eût été peu d’accord avec la rude destination des édifices , mais ils auraient contribué à les rendre plus accessibles. Excepté quelques meurtrières percées à une grande hauteur du sol, et par où l’on passait une arbalète ou d’autres armes offensives , toute saillie extérieure à laquelle un homme pût s’attacher, toute ouverture par laquelle il pût pénétrer, était sévèrement proscrite. L’entrée était basse, étroite, difficile et bien entourée. Tout le reste n’était qu’une surface unie, interrompue seulement par les tours nécessaires pour surveiller tout mouvement possible, aussi bien au pied des murs que dans les campagnes environnantes. Le faîte seul formait une frange d’immenses modillons supportant un rebord en saillie, avec des trous par lesquels on lançait une grêle de pierres aux assaillants qui approchaient des murailles. Au-dessus était un cercle de créneaux. Les assiégés s’y mettaient à l'abri , et s’en servaient pour pointer et décocher leurs traits contre les assiégeants.
Ce style d’architecture ne présente aucune différence d’un pays à l’autre, si ce n’est dans la forme des modillons et des créneaux.
Dans les vieux châteaux d’Italie, les premiers sont de simples blocs, séparés à leur sommet par un intervalle carré , ou unis par une espèce d’arc intermédiaire; les seconds présentent, à partir de chaque coin du créneau, une courbure qui permettait de diriger l’arc plus commodément. Rome offre des spécimens remarquables de cette espèce d’architecture dans la partie supérieure du château St. -Ange, et dans celle qu’on appelle aujourd’hui le palais Vénitien; Spolète,
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dans le château bâti, dit-on, par Théodoric et réparé par Narsès; Tolentino (pi. 63), dans la porte singulière qui regarde Macerata ; Ferrare, dans le palais ducal; et les Apennins, dans un grand nombre de forteresses.
En France, les modillons des mâehecoulis sont divisés par autant de rainures curvilignes qu'ils contiennent d’assises de pierre; et dans les châteaux plus modernes , les intervalles sont souvent remplis par d’élégantes ogives. Quelques-uns d’entre eux , comme ceux de Tarascon et de Beaucaire , et le palais du Légat à Avignon, sont des modèles d’élégance et de grandeur féodale. Ceux d’Allemagne et d’Angleterre n’ont ni la lourde apparence des forteresses d’Italie, ni le fini de celles de France.