CHAPITRE Ier
SOMMAIRE. — Première partie : Bonaparte premier consul. — Étal de l'Europe après le 18 brumaire. — Reprise des hostilités. — Composition des armées. — Armée d'Italie. — Cliampionnet. — Armée de Ligurie. — Masscna. — Armée du Rhin. — Moreau. — Défense de Gènes. — Marengo. — Mort de Désaix. — Batailles d'Eugen et de Moeskirch. — Journées d'Ulm.— ilobenlindeo. — Armée d'Égypte. r- Kléber. — Bataille d'Heliopolis. — Mort de Klcber. — Menou général en chef. — Journées d'Alexandrie. — Capitulation. — Saint-Domingue. — Général Leclerc. — Paix de Lunéville. — Camp de Boulogne.
Deuxième partie : Organisation. — Infanterie, cavalerie, artillerie. — Corps nouveaux créés pendant la périxJe républicaine et consulaire. — Esprit de l'armée après le 18 brumaire. — Esquisse historique. — Armes d'honneur, etc.
La révolution du i8 brumaire est un des événements les plus inouïs de l'histoire. Elle n'a de précédent chez aucune nation. L'œuvre de régénération politique si lentement préparée en France depuis plusieurs siècles, si laborieusement accomplie depuis 1789, était arrêtée, anéantie d'un seul coup par m. i
un officier de fortune, qui allait bientôt se faire un sceptre de son épée et couvrir du large manteau impérial son uniforme de soldat. Et trois années avaient suffi à cet homme pour s'élever à ce point de gloire et de puissance qu'il pût changer ainsi les destinées de la patrie et les diriger au gré de son ambition. Accouru des bords du Nil, après une campagne merveilleuse, seul à travers les croisières anglaises, sans autres forces que sa personne, sans autres ressources que son génie et l'éclat de son nom , il avait touché le sol de la France, et en moins de deux mois il avait changé, par un coup de main audacieux, l'état politique de la France et du continent. Les républiques anciennes et celles du moyen âge avaient succombé, quelques-unes du moins, sous les coups de citoyens ambitieux , mais après plusieurs siècles d'existence et de longs excès. La république française ne comptait que cinq ans de durée. La liberté, rêvée par nos pères en 1789, obtenue un moment sous la Constituante, voilée sous les sanglants excès de la Convention, mais qui avait brillé quelque temps sous le Directoire, venait d'être immolée par un des héros qu'elle avait vus sortir de son sein.
On a dit que la France, après avoir en dix ans essayé de la liberté sous les formes monarchique, républicaine et démocratique, après avoir fait triompher à l'intérieur le principe de la révolution , avait pris la forme militaire pour le faire triompher au dehors; et, partant de ce principe, les historiens, séduits par le prestige du génie de Bonaparte, éblouis par le sillage éclatant de l'astre impérial, ont justifié la révolution du 18 brumaire et l'avènement à l'empire. Certes, plus que tout autre, peut-être, nous avons admiré et nous admirons encore l'élévation prodigieuse du génie de Napoléon et la grandeur de son œuvre; mais nous n'avons pu nous empêcher de voir à travers le prisme de la gloire du héros l'ambition de l'homme, le despotisme du souverain. Devenu le premier citoyen de la république, Pourquoi du sceptre arma-t-il son orgueil (l)? Le rôle de Washington, dans une nation comme la France, n'étaitil pas suffisant pour l'ambition du général républicain, élève de Brienne, quelque haute, quelque fière que fût son âme? Sa page dans l'histoire eût-elle été moins brillante si, au lieu d'obéir à son ambition personnelle et de ressusciter en Europe l'empire de Charlemagne avec ses guerres incessantes cl ses institutions féodales, il eût obéi à l'ambition plus noble de servir les intérêts de la patrie, et de continuer dans le monde la révolution française avec ses principes nouveaux et fécondants?
Mais, sans entrer plus avant dans ces déductions historiques, voyons quelle influence exerça la journée du 18 brumaire sur les rapports de la France avec les cabinets de l'Europe, et comment Bonaparte raffermit à l'intérieur, sous, les pas du pouvoir consulaire, le sol mouvante! tourmenté du gouvernement.
Après les victoires de Zurich et Kastrikum, la république était encore une fois sauvée de l'invasion, mais la coalition n'était point dissoute; l'Autriche et l'Angleterre étaient toujours en armes ainsi que les petites puissances à leur
(1) Déranger.
suite. L'Italie était perdue pour nous et la frontière du Midi menacée par le Var. H est vrai que la Russie faisait retirer ses soldats par journées d'étapes; que la Prusse, un moment ébranlée dans son alliance avec la. république, et prête à jeter encore sur la France ses nombreux bataillons, était revenue à ses sentiments de neutralité ; que l'Espagne, chancelante aussi dans son alliance, y avait été raffermie par la victoire de Zurich. Mais la faiblesse du gouvernement directorial en butte aux déchirements des partis, et l'état d'épuisement où il avait réduit la France, faisaient craindre à chaque instant le retour des excès de 4793 et la ruine prochaine de la république.
La révolution du 18 brumaire produisit en Europe une sensation extrême et changea complètement la face des choses. Cette révolution, en remettant aux mains d'un capitaine qui avait fait ses preuves d'habileté et de génie une dictature presque absolue, devait fixer l'attention des gouvernements. Pitt calcula rapidement la portée de cet événement; mais, fidèle à son système ou plutôt à sa haine contre la France , il redoubla d'efforts pour accabler ce pouvoir naissant avant qu'il fût raffermi. L'Autriche , qui avait fait déchoir la république des grandeurs de Campo-Formio, ne vit point sans terreur l'élévation au pouvoir de l'homme qui avait dicté les conditions de cet impérieux traité. Elle renforça aussitôt ses armées d'Italie et du Rhin; car elle prévoyait que le conquérant ne tarderait pas à lui disputer cette riche et belle conquête.
La Russie, qui n'avait aucun intérêt à intervenir dans cette lutte, mécontente d'ailleurs depuis l'échec de Zurich, qu'elle attribuait à l'Autriche, se retira de la coalition. Paul IOT, plein d'admiration pour le général Ronaparte , séduit par le merveilleux des campagnes d'Italie et d'Egypte, dont il aimait à se faire raconter les détails, et touché de la démarche délicate du premier consul, qui lui avait renvoyé sans échange les prisonniers faits à Zurich, Paul 1" s'empressa de manifester, d'une manière éclatante, sa renonciation à la guerre engagée avec la France. 11 congédia le corps de Condé et se rapprochades puissances du Nord qui avaient gardé la neutralité. Le roi de Prusse, séduit lui aussi par le prestige de la gloire du premier consul, persévéra plus que jamais dans ses dispositions de neutralité absolue. La Suède, la Saxe, le Danemark et l'Espagne elle-même suivirent le même système. La coalition se trouvait donc réduite aux seules forces de l'Angleterre et de l'Autriche. Toutefois, avant de mettre encorel'Europe en feu , Ronaparte écrivit au roi d'Angleterre en personne pour lui proposer la paix. Cette démarche exlradiplomatique n'amena qu'une note du ministère anglais pleine de hauteur et de violence, n fit une pareille démarche auprès de l'empereur d'Autriche, mais, ainsi qu'il s'y attendait, la réponse fut la même de la part du cabinet de Vienne. Ronaparte, profitant habilement de ces circonstances, adressa à Ja nation une proclamation énergique où il disait : «Français, vous désirez la paix, et je la désire avec plus d'ardeur encore. Mes premiers vœux, mes démarches constantes ont été pour elle. Le ministère anglais la repousse, le ministère anglais a trahi le secret de son horrible politique. Déchirer la France, détruire sa marine et ses ports, l'effacer du tableau de l'Europe ou l'abaisser au rang des puissances se-
i HISTOIRE DE L'ARMÉE
condaires; tenir toutes les nations du continent divisées pour s'emparer du commerce de toutes et s'enrichir de leurs dépouilles : c'est pour obtenir ces affreux succès que l'Angleterre répand l'or, prodigue les promesses et multiplie les intrigues.
« Mais ni l'or, ni les promesses, ni les intrigues de l'Angleterre n'enchaîneront à ses vues les puissances du continent. Elles ont entendu le vœu de la France; elles connaissent la modération des principes qui la dirigent; elles écouteront la voix de l'humanité et la voix puissante de leur intérêt.
« S'il en était autrement, le gouvernement, qui n'a pas craint d'offrir et de solliciter la paix, se souviendra que c'est à vous de la commander. Pour la commander il faut de l'argent, du fer et des soldats ! »
C'est ainsi que Bonaparte annonçait aux Français ses intentions politiques. Il offrait la paix; mais il était [disposé , si on refusait ses offres, à la conquérir par les armes.
Certes il avait fallu une audace peu commune pour s'emparer du pouvoir au milieu des circonstances critiques où l'avait placé le Directoire vis-à-vis de l'Europe; mais à l'intérieur les difficultés n'étaient pas moins grandes, et la tâche moins pénible. Il fallait rassurer les esprits, comprimer les factions, pacifier la Veudée, où la guerre civile s'était rallumée, il fallait donuer de nouvelles lois constitutives à la France, rétablir la hiérarchie administrative, arrêter les progrès effrayants du déficit, réorganiser les armées, et faire face à la fois aux ennemis de l'intérieur et à ceux du dehors.
Bonaparte déploya dans cette double tâche l'activité, l'aptitude prodigieuse qui étaient le propre de son génie, et se montra aussi profond politique qu'il s'était montré général habile.
L'armée surtout appela son attention. La république avait alors quatre armées sur pied, celle qui venait de vaincre au Texel, celle d'Ilelvétic, celle du Rhin et celle d'Italie. Ces malheureuses armées se trouvaient dans le dénùment le plus absolu. Les soldats, couverts de haillons, mal nourris, mal payés, ressemblaient plutôt à des brigands qu'à des corps disciplinés. La victoire, qui leur avait ouvert les riches plaines de l'Italie et de l'Allemagne, où elles avaient vécu dans l'abondance, la victoire avait abandonné leurs drapeaux depuis un an, et depuis un an le découragement, la misère, les désertions les avaient sans cesse décimes et démoralisés. L'armée de Batavie était la moins malheureuse. Qimpée au milieu des riches marais de la Hollande et entretenue aux frais de cette nation, elle n'avait subi aucune des rudes épreuves auxquelles avaient été soumises les autres. Celle du Rhin, placée sur les frontières de la France ravagées depuis dix ans par la guerre, y vivaient difficilement au moyen des réquisitions forcées. Celle d'Helvétie, après avoir épuisé par des contributions de guerre lescantons suisses qu'elle occupait, en était réduite aux plus affreuses extrémités. Mais la plus malheureuse de toutes était l'armée d'Italie. Là les soldats avaient éprouvé toutes les rigueurs des privations, la faim et le froid. Placéesur les sommets arrides et incultes de l'Apennin, décimée par les fièvres et les maladies , cette armée présentait le tableau le
plus affreux de la misère et de la désorganisation. Les soldats désertaient par compagnies entières; on en voyait qui allaient mendier sur les grand'routes, d'autres qui allaient grossir les bandes de brigands qui infestaient le midi de la France.
Il fallait porter un prompt remède à tous ces maux; il fallait ranimer le moral des troupes, rétablir la discipline, faire face à tous les besoins et préparer les éléments d'une nouvelle guerre.
Bonaparte y parvint à force d'activité et «le soins. La confiance revint en peu de temps dans la nation; l'ardeur politique de 1793 se ralluma. Il avait demandé pour imposer la paix à l'Europe de forgent, du fer et des soldat». On fit les plus grands sacrifices pour lui en fournir. Les vieux militaires réformés furent appelés devant un conseil de révision chargé d'examiner les congés et de les retirer aux hommes valides; les militaires admis à la retraite ou passés dans le cadre de la vélérance furent également rappelés à l'activité. Cette mesure donna 30,000 soldats aguerris. En même temps, la première classe de la conscription de l'an vm fut mise en activité, et produisit 120,000 hommes, qui servirent à compléter les cadres des régiments vides presque tous. La gendarmerie reçut une organisation nouvelle mieux appropriée aux services qu'on attendait d'elle. Les équipages d'artillerie étaient traînés par des charretiers aux gages d'entrepreneurs, Bonaparte les assimila aux autres armes, et décréta la réunion de ces bataillons au train d'artillerie. Ils reçurent un uniforme et un armement analogues à leur service.
La cavalerie et l'artillerie manquaient de chevaux;. il ordonna une levée forcée et extraordinaire du trentième cheval. Ces mesures produisirent bientôt 230,000 hommes prêts à entrer en campagne. Bonaparte apporta la même ardeur à compléter les approvisionnements de munitions et de subsistances, et établit dans toutes les branches de l'administration militaire un ordre sévère et régulier qui étonna et confondit les esprits. Jamais depuis 1793 on n'avait déployé une telle activité. Les résultais ne se firent pas attendre. En même temps qu'il présidait à toutes ces opérations de détail, se faisant rendre compte des moindres particularités, le premier consul préparait cette grande et merveilleuse campagne de l'an vin dont le théâtre embrassait à la fois le Rhin, le Danube, l'Adige et le Pô. Trois grandes armées furent créées : celle du Rhin et du Danube, celle d'Italie et celle de réserve. Masséna fut rappelé de l'armée d'Helvétie et envoyé en Italie pour arrêter les progrès des Autrichiens; Moreau reçut le commandement de l'armée du Rhin et du Danube, forte de 120,000 hommes, et Berthier reçut provisoirement le commandement nominal de l'armée dite de réserve que Bonaparte formait secrètement sur les frontières avec les demi-brigades de l'armée batave que Brune avait ramenée dans la Vendée.
Le plan du premier consul pour mettre toutes ces masses en mouvement était celui-ci : Moreau, avec l'armée du Rhin, devait frapper les premiers coups dans lo commencement d'avril, franchir le Rhin et s'avancer ensuite dans la Bavière pour intercepter les communications entre les deux années
d'Allemagne et d'Italie. Lecourbe, avec l'aile droite de cette armée, devait garder la Suisse, pour assurer le flanc gauche de l'armée d'invasion et empêcher les Impériaux de fee porter en Lombardie par le Saint-Gothard; mais aussitôt que Moreau aurait franchi le Rhin, Lecourbe devait se réunir à l'armée de réserve, qui avait ordre de pénétrer en Italie par le Saint-Gothard. Masséna, placé sur l'Apennin avec 30,000 hommes, devait se tenir d'abord sur la défensive et combiner ensuite les opérations de l'armée d'Italie avec celles de l'armée de réserve, de manière à attirer sur lui l'attention de l'ennemie et à l'obliger au moins à diviser ses forces afin de faciliter la descente de l'armée de réserve dans la vallée du Tesin.
Tel était l'ensemble du plan de Bonaparte au début de la campagne. Ce plan subit dans l'exécution plusieurs modifications dont nous parlerons plus tard.
L'Autriche, à la reprise des hostilités, n'avait pas moins de 250,000 hommes sous les armes, en Italie et en Allemagne, qu'elle pouvait renforcer de 28,000 Bavarois. Le plan du conseil aulique consistait à s'emparer d'abord de la rivière de Gènes pour prendre la ligne beaucoup plus courte du Yar et faciliter ainsi la défense des Impériaux du côté de leur droite dans le cas où les Français tenteraient une invasion sérieuse par les Alpes helvétiques. Mêlas, avec 120,000 hommes, devait être chargé de mettre ce plan à exécution, tandis que Kray, avec l'armée d'Allemagne, se tiendrait sur la défensive et couvrirait l'empire jusqu'à ce que l'armée de Mêlas eût pénétré en Provence; alors elle devait prendre l'offensive, rejeter les Français sur la rive gauche du Rhin, et porter le théâtre de la guerre en Alsace et en Suisse. Cest donc sur l'armée d'Italie que devaient se porter les premiers efforts des ennemis.
La position de l'armée d'Italie après la retraite de Novi était on ne peut plusdifficile. La défense d'une capitale aussi populeuse que Gènes était une grande tâche, et il ne fallait rien moins que la fermeté de Moreau et le courage de cette armée qu'une si grande suite de revers n'avait pas abattue.
Toutefois Moreau jugea prudent d'attendre les ordres du gouvernement, et pressa Championne! de réunir une forte division àConi, tout en couvrant le col de Tende. De son côté, Championnet, qui par sa gauche était parvenu à rétablir ses communications avec l'armée d'Italie, résolut d'en faire un mouvement par sa droite pour ravitailler Fenestrelle et Coni. Toute sa ligne se mit en mouvement le 26 août. Le 6 septembre, il avait chassé les ennemis de la vallée d'Aoste. Moreau, informé* de cet heureux résultat et du départ du feldmaréchal Souvarow pour la Suisse, voulut profiter de cette circonstance pour tenter de secourir Tortone qui , d'après une capitulation conditionnelle, devait être rendue le 11 septembre si elle n'était pas secourue. Le général Watrin fut chargé de cette entreprise; il ne réussit pas, il est vrai, mais son mouvement retarda de trois jours le départ de Souwarow pour la Suisse, et ce retard eut une grande influence sur les événements qui eurent lieu à Zurich.
Après le départ de Souwarow, Mêlas concentra le gros de ses forces vis-à-vis le confluent de la Stura dans le Tanaro, afin de porter ses masses à l'issue des
vallées des Alpes sans s'éloigner de l'Apennin et de pouvoir bloquer plus étroitement Coni. Championnct à son tour manœuvra pour se concentrer vers Com. Malgré quelques succès partiels, la jonction de l'armée des Alpes, par cet endroit, ne put avoir lieu; la force numérique des Impériaux obligea les Français à se replier. Le général Championne!, qui avait encore des postes à l'issue de Suse, de la Pérouse et du Pô, fit une nouvelle tentative; déjà même il avait repris Rivoli , mais il fut obligé de céder au nombre encore une fois.
L'armée d'Italie était donc toujours sur les cimes de l'Apennin. Le général Moreau en quitta le commandement le il septembre pour aller se mettre à la tête de l'armée du Rhin. Le général Championnet fut appelé à remplacer Moreau, il arriva avec une partie de l'armée des Alpes, qui venait d'être supprimée. Les ordres du gouvernement lui prescrivaient de prendre l'offensive, c'est-à-dire de vaincre les armées victorieuses de l'Autriche. Cétait une tâche difficile après d'aussi grands revers que ceux qu'avait éprouvés l'armée d'Italie; mais Championnet avait vu nos soldats sur les rives du Rhin et dans le midi de l'Italie faire tant de prodiges, qu'il crut pouvoir les renouveler dans la Ligurie. Son armée était forte de 45,000 hommes, y compris les soldats qu'il avait emmenés de l'armée des Alpes, et qui formaient sa gauche sous les ordres du général Grenier.
Les généraux Mêlas et Kray, réunis à Topano et à Savigliano, venaient de se séparer, Mêlas pour former l'investissement de Coni, et Kray pour repousser les Français d'Yvrée. L'armée de Mêlas, à la fin de septembre, s'élevait à 60,000 hommes. Elle s'avança par la vallée de Sezio et investît Coni.
Les Français, pour faire diversion à ce siège, descendirent des hauteurs de SaraveUi et parurent vouloir déboucher par Plaisance, tandis que Rleneau, attaqué par Miollis, était repoussé sur la Spezzta et Sarzane; mais ces diversions n'empêchèrent pas le général Mêlas de resserrer de plus en plus le siège de Coni. Championnet résolut de s'y porter avec toutes ses forces, d'attaquer Mêlas et de dégager la ville.
Le 3 novembre 4799, les deux armées se trouvèrent en présence entre la Grana et la Stura. Jamais plan de bataille ne fut mieux conçu que celui de Championnet; malheureusement son armée était en trop petit nombre pour le mettre à exécution. Les Français, toujours débordés par la cavalerie autrichienne, furent obligés, après des efforts surhumains, d'abandonner le champ de bataille de Genola en y laissant près de 8,000 hommes. Quatre jours après, le corps de Saint-Cyr, qui n'avait pu assister à la bataille de Genola , prenait à Novi une éclatante revanche sur les Autrichiens commandés par le générai Kray. Cet avantage rendit au général Saint-Cyr ses positions en avant de Novi et chassa les Autrichiens d'Acqui.
Les pluies continuelles qui tombèrent les 8 et 9 novembre, et la fatigue excessive des soldats, empêchèrent le général Mêlas de rien entreprendre contre l'armée de Championnet. Mais, le 10, il commença ses opérations, et l'armée française, trop faible désormais pour résister victorieusement, se retira sur ses
anciennes positions. Coni capitula après une longue et héroïque résistance. Le général Championnet réunissait une seconde fois ses troupes dans la vallée du Tanaro pour secourir Coni, lorsqu'il en apprit la reddition (4 décembre). Cet événement termina les opérations de la campagne pour l'armée d'Italie. Ici commença pour l'armée française d'Italie une série d'épreuves plus terribles encore que les défaites qu'elle venait d'essuyer. Ce ne sont plus les marches, les fatigues, la mort, mais les privations, la misère, la faim dans ce qu'elles ont de plus horrible- et de plus cruel; c'est pour nos armées une page plus belle qu'une bataille, et aussi glorieuse qu'une victoire.
A la fin de décembre 1799, l'armée française, repliée sur le sommet des Alpes, occupait les positions suivantes :
L'aile gauche (divisions Grenier et Duchesne) gardait le petit Saint-Bernard, le mont Cenis et tous les autres débouchés des vallées situées sur le versant des Alpes en France.
Le centre (divisions Lemoine et Victor) occupait la Rivière de Gênes jusqu'à Savone, les cols de Fenestrelle et de Tende, et défendait toutes les issues de la vallée du Tanaro sur l'état de Gènes.
Les divisions de droite (Laboissière et Watrin) couvraient Savone et Gênes; leurs avant-postes étaient à Pazone, Roncilione, Carosio et Coriro. Des patrouilles liaient cette position de l'aile droite avec celle que commandait le général Miollis établi sur la Rivière du Levant.
Pour garder cette ligne immense, l'armée d'Italie comptait à peine 38,000 hommes. Cette armée si brillante sous Bonaparte, qui, un an auparavant, occupait encore Naples, Rome, Florence et Milan, était maintenant campée sur les rochers arides de la Ligurie et du comté de Nice, privée de solde et de vivres, réduite à une poignée de soldats nus, mourant de faim, ressemblant plutôt à des spectres qu'à des soldats prêts à combattre. Le gouvernement n'avait fait aucun approvisionnement, si bien qu'on manquait de bois pour le feu des bivouacs sur ces rocs glacés de l'Apennin. Puis de toutes ces misères, de toutes ces maladies qu'on ne pouvait soigner, les hôpitaux manquant de tout, naquit une effrayante épidémie qui décimait chaque jour les soldats par centaines. Au milieu de tout cela, il y avait un homme calme, noble, qui traversait les rangs des malades, encourageant les blessés au nom de la patrie, relevant les mourants au nom de la gloire; puis enfin un jour cet homme cessa de secourir les autres : malade à son tour, il mourut à Nice, et ceux même qui souffraient pour leur propre compte pleurèrent la mort de Championnet.
Championnet est un de ces hommes dont il est inutile de faire l'éloge; partout où il a laissé son nom, c'est un souvenir glorieux; partout c'est le soldat le plus brave, le cœur le plus noble, l'unie la plus désintéressée. Nous signalerons donc sa mort comme un malheur, sans chercher à rien ajouter à la gloire de sa vie.
Le découragement de l'armée s'augmenta encore à la nouvelle de la mort de Championnet. Tous ces hommes, dont ce général semblait être la force, furent anéantis. Beaucoup d'eux quittèrent l'armée et rentrèrent en France.
Il fallut toute l'énergie du général Marbot, qui avait provisoirement succédé à Championne!, pour empêcher une désertion générale.
Le premier soin de Bonaparte, devenu maître du gouvernement, fut de faire succéder à une autorité factice une volonté puissante, de ramener l'ordre dans l'état et la conflauce dans l'armée, de faice, en un mol, la France telle qu'il l'avait laissée en parlant pour l'Egypte. C'était surtout l'armée qui avait fixé son attention , ainsi que nous l'avons dit, car elle avait perdu cet enthousiasme que lui avait donné le succès. Abandonnée à la misère, mal nourrie, mal entretenue, elle ne se recrutait qu'avec peine et ne se soutenait plus que par le souvenir des victoires passées. Masséna en Helvétie, Brune eu Hollande, avaient, il est vrai, arrêté les progrès de la coalition j>ar des victoires; mais l'Italie était perdue et l'enthousiasme patriotique avait cessé.
Instruit de la cruelle sittiation de l'armée d'Italie, il se hâta de lui envoyer des secours, et confia le commandement en chef de cette armée à Masséna, le seul homme peut-êlre capable de remédier à tant de désastres.
L'arrivée de Masséna au quartier-général fut précédée de la proclamation suivante :
« Bonaparte, premier consul de la république, à l'armée d Italie : «Soldats! ■
« Les circonstances qui me retiennent à la tète du gouvernement m'empêchent de me trouver au milieu de vous.
« Vos besoins sont grands, toutes les mesures sont prises pour y pourvoir.
a La première qualité du soldat est la constance à supporter les fatigues et les privations.
a Plusieurs corps ont quitté leurs positions, ils ont été sourds à la voix de leurs officiers.
a Sont-ils donc morts les braves de Casliglione, de Rivoli, de Ncumark! Plutôt que de quitter leurs drapeaux, ils eussent péri ou ramené leurs jeunes camarades au devoir et à l'honneur.
« Soldats! vos distributions ne vous sont pas régulièrement faites, dites-vous? Qu'eussiez-vous fait si, comme les 21e et 22° légers, les I8« et 32* de ligne, vous vous fussiez trouvés au milieu du désert, sans pain ni eau, mangeant du cheval et du chameau? La victoire nous donnera du pain! disaient-ils, et vous, vous désertez vos drapeaux
a Soldats de l'armée d'Italie! un nouveau général vous commande; il fut toujours à l'avant-garde dans les plus beaux moments de votre gloire. Entourez-le de votre confiance, il ramènera la victoire dans vos rangs.
« Signé : Bonaparte , premier consul. »
A son arrivée, Masséna donna tousses soins à la réorganisation de son armée, et s'apprêta à cette grande lutte qu'on nomme la défense de Gènes. Bonaparte, de son côté, préparait, dans le silence du cabinet, cette rapide et merveilleuse campagne d'Italie dont Marengo fut le dénoûment.
L'ordre donné'au général Masséna étaitde conserver le littoral de Gênes etau général Moreau, nous l'avons dit, de pénétrer en Allemagne en débouchant par Schaffouse sur la gauche du général Kray. Le but du premier consul était de dégager le côté méridional de la Suisse, afin d'être maître de se rabattre sur l'Italie sans avoir à verser le sang inutilement pour la défense ou l'attaque des sommités des montagnes. Ce plan réussit complètement, malgré quelques changements apportés dans l'exécution.
Les désordres qui s'étaient glissés <dan» l'administration étaient si graves que les efforts du général Masséna ne produisirent qu'un soulagement momentané pour les troupes. Les grains, achetés à Marseille, n'arrivèrent pas à leur destination; les vents contraires, qui depuis quatre mois ne cessaient de souffler, empêchant les arrivages par mer, des convois de vivres furent perdus; de sorte, qu'à la reprise des hostilités, les ressources que le général en chef s'était procurées se trouvaient déjà consommées. L'armée vivait au jour le jour. Bientôt la faim commença à se faire sentir, et les maladies contagieuses reparurent.
« La faim de nos soldats .était telle, dit le général Thibauld dans sa relation du siège de Gênes, qu'ils dévoraient les herbes et les racines qu'ils trouvaient dans les montagnes et les rochers arides au milieu desquels ils s'étaient cantonnés.» C'est ainsi qu'une compagnie entière de la 24e de ligne s'empoisonna en mangeant de la cigue. Les hommes de corvée n'avaient plus la force de venir aux distributions qui se faisaient dans Gênes ou dans d'autres chefslieux. Faute de moyens de transport, ils étaient obligés de tout porter euxmêmes et, quoique ce fardeau fût souvent fort léger, un trajet de cinq à six milles dans les montagnes était pour ces hommes exténués par le besoin un effort au-dessus de leurs moyens physiques.
Vers les premiers jours d'avril 1800, l'armée se trouvait tellement réduite que le général Masséna fut forcé de la réorganiser pour établir la proportion entre les cadres et les combattants : il avait amené quelques officiers généraux de son choix et six bataillons, il les fît entrer dans cette organisation. Au général Soult il confia le commandement de l'aile droite, composée des divisions Miollis, Gazan et Marbot, fortes d'environ 18,000 hommes; à Suchet, le commandement du centre, fort de 12,000; au général Thureau, celui de l'aile gauche, forte de 6,500 hommes.
La division Miollis occupait la ligne de Recco à Torriglia; les deux autres divisions de l'aile droite, commandée par Soult, c'est-à-dire les divisions Gazan et Gardanne( le général Gardanne remplaçait provisoirement le général Marbot qui était malade), étaient établies à la Bochetta, conservant les communications de Gavi, et à Savone, gardant les passages de l'Apennin depuis la naissance de la vallée de Lorba jusqu'à la hauteur de Yado.
L'armée autrichienne, sous les ordres du général Mêlas, avait été répartie, après la prise de Coni, entre le Piémont, la Lombardie, la Toscane et le Bolonais. Malgré cette dissémination de forces, le général autrichien avait la possibilité de se porter en masse sur le point qu'il lui conviendrait d'attaquer.
Dans les premiers jours de mars 4800, cette armée se mit en mouvement, se porta sur Savone dans le but de s'emparer de l'importante ville de Vado et d'isoler entièrement Gènes en séparant l'aile droite du reste de l'armée française. Les premières manœuvres du général Mêlas se tirent avec tant de secret que Masséna n'en eut pas connaissance.
Le 6 avril, toute la ligne des Français, depuis Nervi jusqu'à Montenotte et San-Ciacomo, fut attaquée simultanément. Le général autrichien Gottesshëem, chargé d'enlever les positions de Monte-Cornua et Montcfaccio, après avoir forcé la 4™ brigade de la division Miollis à abandonner ce dernier poste, se trouva bientôt en présence de la brigade Petitot. L'attaque fut impétueuse et la défense énergique, mais enfin, écrasée par le nombre, la 2» brigade dut se replier à son tour sur Bisagno et Prato; la retraite se fit en bon ordre.
A peine Masséna fut-il instruit de l'issue de cette affaire qu'il écrivit au général Miollis cette lettre laconique :
a Général,
« H faut demain que le Montefaccio soit repris.
« Masséna. »
En effet, la position de Montefaccio était des plus importantes. Les Autrichiens le sentaient, si bien, qu'à peine s'en furent-ils emparés, ils y allumèrent un grand nombre de feux pour augmenter l'idée que leur premier succès avait dû donner de leurs forces, et sans doute aussi pour exciter le peuple de Gênes à se révolter contre les Français.
De son côté, Masséna comprenait que c'était une double victoire que de battre l'ennemi sous les yeux mêmes des Génois.
Aussi, pour s'assurer de la prompte exécution de l'ordre qu'il avait donné, il vint lui-même se mettre à la tête de la division Miollis. En conséquence, le lendemain, 7 avril, au point du jour, l'armée française se mit en mouvement; elle était divisée en trois colonnes : la première, sous les ordres du général Miollis, se portait vers Montefaccio par Parisonne; la deuxième, sous les ordres du général Darnaud, marchait par Quinta; et enfin la troisième, composée de la brigade Petitot, remontait le Bisagno pour le tourner.
L'attaque était dirigée par le général Masséna en personne qui suivait les colonnes avec une réserve de 800 hommes.
Il y eut tant d'ensemble dans le mouvement des colonnes, chose si rare dans la guerre de montagne, que le feu des deux premières, qui étaient parties de points très-éloignés, commença à quatre minutes de distance. L'ennemi ne put résister à l'impétuosité de l'attaque, il fut culbuté, et le Montefaccio repris; la seconde ligne de la division Gottesshëem, qui voulut se porter au secours de la première, fut à son tour enfoncée el dispersée, et les Autrichiens, poursuivis de position en position sur Fontanabona, perdirent successivement les postes de Panesi, San-Alberta, Siofferaet Monle-Cornua, dont ils s'étaient emparés; mais il ne put se réunir a Suchcl dont il avait été séparé la veille.
Dans la même journée, Masséna se jiorla sur Bisagno; la victoire l'y avait
procédé. Ce mouvement, aussi hardi que rapide, produisit une vive impression sur l'esprit des Génois, et coûta aux Autrichiens 1 ,500 prisonniers, au nombre desquels se trouvait le général Baron d'Asprcs, qui dirigeait la défense de Montefaccio. Ce fut la 24e demi-brigade de ligne qui eut la gloire de s'emparer de ce général. Chose remarquable, les soldats français, malgré l'étal de dénûment où ils se trouvaient, ne dépouillèrent |>oint leurs prisonniers. Masséna fut reçu dans Gênes au milieu des acclamations universelles.
La vue de tant de prisonniers excita un enthousiasme difficile à décrire; mais le vainqueur de Zurich n'était pas homme à s'endormir sur un succès. Il n'oublia pas qu'il avait «levant lui une armée ennemie de près de 80,000 hommes, et qu'il n'avait à opposer que ir"»,320 hommes affaiblis par les maladies et par les privations.
Il divisa son armée en deux corps : le premier, sous les ordres du général Miollis, fut chargé de la défense de Gènes; le second devait tenir la campagne divisé en deux ailes placées, celle de droite sous les ordres du général Soult, celle de gauche sous les ordres du général Suchet.
Après avoir ainsi disposé son armée, le général en chef résolut de faire un mouvement pour débloquer Savone et rétablir les communications avec le corps d'armée aux ordres du général Suchet. Le succès de ce mouvement i devait nous rendre en outre notre première ligne de défense; ce fut pendant la nuit du 8 au 9 avril que nos colonnes se mirent en marche sur Voltri et Verragio; mais l'ennemi, qui épiait les mouvements des Français, parvint, grâce aux sinuosités des montagnes, à se glisser en avant de Verragio et à tourner la position du général Gardanne. Mêlas somma aussitôt ce général à se rendre : « Les Français, » lui répondit Gardanne, « ne capitulent point quand ils peuvent se battre; » et il renvoya le parlementaire.
Cependant des bruits sinistres se répandaient dans la ville et circulaient de bouche en bouche; on annonça que plusieurs milliers de Piémontais, réunis aux insurgés de la Ligurie, marchaient pour couper la communication de Gènes à Voltri. Le tocsin sonne partout autour de la ville et ajoute à la frayeur qui a gagné tous les esprits. Les partisans des Autrichiens qui sont dans Gènes propagent tous ces bruits alarmants. Dès la veille, déjà on avait vu des fusées parties de Carignan et de Saint-Pierre d'Arena répondre à des signaux aperçus dans les montagnes et sur la mer. Tout enûn semble annoncer un grand désastre pour les armées françaises.
Seul, calme au milieu de l'agitation, le général Masséna poursuit, sans y rien changer, l'exécution de son plan d'attaque. Il laisse son armée, toute morcelée qu'elle est, entre Gènes, Vollri et Verragio, dans les mêmes positions; seule- . ment, lorsque les bruits du mouvement de l'ennemi deviennent plus sérieux, il Tait évacuer la Boehetta. Il ordonne une levée de Génois, il accélère un emprunt de cinq cent mille francs; il confie le commandement de la place aux généraux Miollis et Oudinot, et vient se mettre lui-même à la tête de l'armée.
« Je marche à l'ennemi, » écrit-il au gouvernement «le Gènes : a le général
Mollis, revêtu par moi de pouvoirs extraordinaires, commande en mon absence; dévouez-vous, multipliez-vous et reposez-vous sur mes efforts. »
Le9, il partit de Gènes à onze heures du malin, et établit son quartier-général à Cogoletto, décidé à prendre résolument l'offensive. En effet, il ordonna aussitôt l'attaque du poste de Macarrollo, dont les Autrichiens venaient de s'emparer. Ceux-ci acceptent le combat, mais ils sont forcés sur tous les points par une charge extrêmement vive. Ils perdent, sans compter leurs blessés, 2 canons et 600 prisonniers, et sont contraints d'abandonner la (tosition retranchée de Campo-Freddo.
l-c but du général Masséna était atteint : les communications avec Suchet étaient rétablies, les derrières de la division Gazan étaient assurés; mais, par suite même de cette victoire, le général Sonlt se trouvait hors d'état de concourir aux opérations du lendemain. En effet, ce général s'était porté dès quatre heures du matin sur Sassella; là il apprit la marclie d'un corps autrichien sur la Verreira, dans le dessein de couper la retraite du général Masséna. Soult marche aussitôt sur ce corps d'armée, le rencontre à Sassella, le met en déroute et lui enlève 500 prisonniers et 200.000 cartouches.
Cependant Masséna continuait de s'avancer dans le pays montueux avec la division Gardanne, comptant sur la coopération de la division Soult, dont il ignorait les combats. Il rencontre une colonne ennemie, qui se portait dans la même direction en suivant le mamelon opposé, l'n combat s'engage, inégal quant au nombre, car les Autrichiens déploient des forces décuples. Mais Masséna rétablit l'équilibre par sa présence, et Masséna, selon l'expression même des ennemis, vaut à lui seul 20,000 hommes. Huit heures durant, 1,200 Français soutiennent contre 10,000 Autrichiens un engagement terrible.
Masséna espère toujours que le général Soult arrivera enfin; cette espérance se communique de rang en rang et redouble le courage des soldats. D'ailleurs Masséna est toujours ay.ee les tirailleurs et se montre partout où il y a du danger. Mais la division Soult n'arrive pas. Déjà cependant les Français ont soutenu six attaques de front de l'ennemi et les ont six fois repoussés victorieusement sans pouvoir profiter de leurs succès à cause de leur petit nombre; déjà les généraux Gardanne, Cerize et les aides-de-camp du général Masséna sont hors de combat, ainsi que la plupart des chefs des corps; mais le général en chef se multiplie pour suppléer à l'absence de ceux qui tombent et pour exciter le courage de ceux qui restent.
Les Autrichiens, désespérant, malgré la faiblesse des Français, d'enlever leurs positions do vive force, prennent la résolution de les tourner, et ce mouvement les oblige à faire retraite. Masséna, dont la résolution semble grandir avec le danger, projette pendant la nuit de reformer ses troupes en une seule masse, de se réunir au corps du général Soult et de manœuvrer sur les différentes divisions de l'ennemi. Il fait appeler le général Frcyssinet elles chefs de corps, leur communique son plan et leur donne des ordres. « Il est une heure du matin, dit Masséna, nous avons quatie heures de nuit, c'est plus qu'il ne nous en faut. »
Mais le général Freyssinet déclare qu'il est impossible de rien entreprendre avant le jour avec des soldats exténués de fatigue et mourant de faim , et dont la plupart ont pris à travers la montagne la route de Gènes. Masséna frémit de désespoir, mais il est forcé d'abandonner sa résolution, et il perd ainsi l'occasion de se réunir au général Soult. Le jour arrive enfin et montre à Masséna toute la vérité du rapport du général Freyssinet. Aussi, renonçant à son projet, il se contente d'envoyer deux demi-brigades au secours du général Soult
Celui-ci avait, de son côté, soutenu des luttes héroïques, livré de sanglants combats, et, un contre vingt, arraché aux ennemis la victoire à la Verreria, où il fit 2,000 prisonniers et s'empara de sept drapeaux, et sur les hauteurs de l'Hermeth, où le secours envoyé par Masséna avait décidé le succès.
Les jours suivants, nouvelles luttes et nouvelles victoires; toutes les positions occupées par l'ennemi aux environs de Gênes sont attaquées tour à tour par nous : d'une part , c'est Soult à Savone et à Ponte-lvrea ; de l'autre, c'est Suchet à Final; chaque jour enfin est marqué par un combat. Mais ce genre de guerre, le seul que pût employer Masséna contre un ennemi infiniment plus nombreux, et dont il ne pouvait triompher qu'en battant séparément ses divisions; ce genre de guerre, disons-nous, finit par décimer nos bataillons. L'impétuosité de nos soldats faisait souvent tourner cette manœuvre à notre avantage; mais, obligés d'être toujours aux prises, de livrer des combats éternels , les corps commencèrent à s'épuiser. Les pertes de l'ennemi étaient cinq fois plus considérables que les nôtres; mais il remplaçait ses bataillons détruits par de nouveaux bataillons, et les déchirures de la mitraille dans ses rangs ne paraissaient plus le lendemain. Les nôtres, au contraire, conservaient leurs vides; nos journées de gloire étaient payées du sang des plus braves, et nos victoires nous affaiblissaient autant que des défaites.
Masséna fut donc obligé de renoncer à ce genre de tactique et d'abandonner des montagnes où ses troupes éprouvaient toute espèce de privations; il fit évacuer toutes les positions successivement. Le général Soult ramena ses troupes sur Sassello, puis sur Voltri. C'est pendant celte retraite que, cerné un instant par la division du général Bellegarde , celui-ci lui envoya son chef d'état-major pour le sommer de se rendre, en lui faisant observer que toute défense devenait inutile , entouré qu'il était de toutes paris de forces considérables ;.que d'ailleurs il était à la connaissance de tout le monde qu'il n'avait ni vivres ni cartouches.
Soult lui répondit : a Avec des baïonnettes et; des hommes qui savent s'en servir, on ne manque de rien; et, s'il était moins tard, votre général se repentirait de cette démarche. »
Cependant la position du général Soult était on ne peut plus critique; mais cette fermeté imposa à l'ennemi , et sa présence d'esprit acheva de le sauver.
Masséna était revenu à Gènes, où les grains et les vivres commençaient à manquer, où l'argent devenait de plus en plus rare. Il fallait découvrir des
vivres, se procurer de l'argent et pourvoir au besoin des troupes. Masséna frappa plusieurs impositions extraordinaires, emprunta, négocia, et parvint à faire entrer 100,000 francs dans ses caisses; mais ces faibles ressources étaient bien insuffisantes, et le moment approchait où cette cité populeuse allait être livrée à toutes les horreurs de la famine. Et puis il fallait mettre Gênes en état de défense; car, quelque brillante qu'eût été la lutte qu'il venait de soutenir, il ne se dissimulait pas que les masses autrichiennes finiraient par l'écraser. Aussi, à peine arrivé, Masséna examine les travaux faits en avant de Gènes, place des batteries nouvelles et organise un système de défense. Il appelle, en outre, toute la garde nationale au service de la ville. Chaque citoyen a son poste, chaque bataillon a sou service réglé. Enfin, il se prépare à cette grande lutte de soixante jours de blocus, où, par la sagesse de son administration , l'énergie de sa volonté , l'excellence de ses dispositions, il redoubla l'ardeur des soldats, leur fit supporter les fatigues, les privations, la misère la plus extrême, inspira à une nombreuse population une patience qui n'avait jamais eu d'exemple, et trouva dans l'opinion publique une force morale qui le mit en état d'exécuter tout ce qu'il était humainement possible pour le salut de Gênes et pour le salut de l'armée.
Voici un trait qui prouve jusqu'à quel point était poussé le dévouement dans cette armée.
Masséna, dont la position devenait chaque jour plus critique, envoyait sans cesse à Bonaparte des officiers chargés de dépêches; mais pas un seul n'arrivait. Dans la nuit du 24 avril , il chargea le chef d'escadron Franceschi , aide-de-camp du général Soult, d'une nouvelle dépêche pour le premier consul. Ce jeune officier se jette dans une barque avec trois rameurs intrépides et parvient, à la faveur de la nuit, à passer au travers des triples lignes de vaisseaux anglais qui forment le blocus. Mais bientôt il est aperçu et vivement poursuivi jusqu'à quelques lieues d'Antibes. Là , les forces des rameurs sont épuisées et l'ennemi gagne de vitesse; encore quelques minutes, et dépêches et messager vont tomber au pouvoir des Anglais. Franceschi se décide à l'instant à gagner la terre à la nage. 11 se dépouille de ses habits , attache les dépêches autour de son cou , recommande aux matelots de manœuvrer encore quelque temps et se jette à la mer. Il est déjà hors la vue des matelots , lorsqu'il se souvient qu'il a oublié son sabre : il ne veut pas qu'il tombe au pouvoir des Anglais; il retourne vers la barque, prend son sabre qu'il passe autour de son cou, nage plusieurs heures et arrive enfin sur le rivage de France.
On admira le noble dévouement de ce jeune homme, et le premier consul le nomma colonel. Franceschi demanda à achever son entreprise, et il retourna à Gênes porter à Masséna la réponse de Bonaparte.
Cependant les ennemis resserraient chaque jour davantage le blocus de Gênes; Masséna défendait un à un chaque poste, et il espérait contenir l'ennemi jusqu'à ce que les mouvements de l'armée de réserve vinssent le dégager.
Vers la fin d'avril , on apprit les premiers mouvements de l'armée de réserve; mais on apprit en môme temps que le général Blélas s'apprêtait à frapper un coup décisif.
En effet, le 20 avril, à deux heures du malin, la position des Deux-Frères fut attaquée très-vivement; la ligne du Ponent le fut aussi par les chaloupes canonnières ; enfin , les ennemis se présentèrent sur un troisième point , le Levant, et, sur tous les points, ils déployèrent de nombreuses colonnes soutenues par de fortes réserves. Plusieurs postes retranchés sont forcés; le fort de Quezzi est enlevé , celui de Richelieu est bloqué et celui de Saint-Martin d'Albara pressé vivement. Masséna accourt; il fait cesser les tiraillements, reforme les bataillons et les ramène au combat, et il arrôlel'ennemi. Cependant celui-ci s'est emparé de la position des Deux-Frères et il bloque le fort Diamant. En même temps 400 Autrichiens passent la Polcevera à la droite de Saint-Pierre, rejettent sur les hauteurs le bataillon qui tenait cette position, et, soutenus par le feu de toute la ligne, pénètrent dans le village jusqu'à l'intersection des chemins; mais ils sont bientôt chargés à la baïonnette et rejetés de l'autre côté de la rivière.
La brigade chargée d'occuper le revers de la montagne où se trouve le fort de l'Éperon est attaquée aussi dans cette position; mais, après deux heures d'un combat très- vif , l'ennemi est culbuté et 50 prisonniers restent au pouvoir de cette brigade.
Dans cette attaque générale, les Autrichiens avaient engagé 25,000 hommes Vers les deux heures de l'après-midi ils étaient repoussés de tous les côtés, excepté vers la position des Deux-Frères, qu'ils avaient enlevée, et d'où ils menaçaient la Madona del Monte et Albaro. Ce dernier point est le seul qui permette de bombarder Gênes. Masséna résolut de les chasser de cette position. C'était une résolution audacieuse, mais dont la hardiesse même devait amener le succès.
Le général Soult est chargé de conduire l'attaque des Deux-Frères : Masséna dirige sur un autre point la division Miollis. La lutte recommence bientôt, plus terrible qu'auparavant; Masséna défend de tirer inutilement et fait aborder partout l'ennemi à la baïonnette. Près du fort Quezzi l'attaque est si vive et les deux partis se trouvent si rapprochés qu'on ne peut faire usage des armes à feu. On se bat corps à corps, à coups de pierres et de crosse de fusil. Enfin les Autrichiens sont repoussés, le fort Quezzi est repris par la division Miollis; la position des Deux-Frères l'est également par le général Soult, et cette journée, la plus glorieuse du blocus pour les armes françaises, coûte aux ennemis 4,000 hommes, dont 1 ,600 prisonniers.
Masséna accorda un jour de repos à ses troupes victorieuses, mais le lendemain il les conduisit à l'ennemi pour enlever la position de la Coronata, qui avait été garnie de canons et fortifiée avec soin. Mais cette attaque fut infructueuse. Le général Guyon y fut blessé, l adjudant-général Faltuiri y trouva la mort et un obus éclata aux pieds de Masséna.
L'attaque de front se fit sur trois colonnes et réussit d'abord; mais les Autri-
ET DE TOITS LES RÉGIMENTS. n
chiens reprirent vigoureusement l'offensive et firent replier à leur lonr I. s vainqueurs.
Pendant ce temps, le général Soult opérait victorieusement son mouvement. 11 avait divisé ses forces en une avant-garde et en un corps de bataille. Le général d'Arnaud commandait l avant-garde.
Après plusieurs heures de marche, le général d'Arnaud parvient à couronner la crête des montagnes et coupe le chemin de Sari. Dans ce trajet , il avait livré plusieurs combats et Tait plus de 600 prisonniers du régiment de Jordis et des chasseurs de Brentana, malgré des difficultés de terrain telles, que, pour franchir un ravin extrêmement profond et escarpé, il fut obligé de faire passer ses soldats un à un sur une seule échelle et sous un feu meurtrier. A peine eut-il 50 hommes de l'autre côté, qu'il ordonna de charger l'ennemi et lui fit 100 prisonniers. A leur tour les Autrichiens, voyant tous les chemins de retraite coupés, voulurent chercher un passage à travers un ravin profond et escarpé; les soldats français se hâtèrent de faire rouler d'énormes pierres dans ce ravin, et empêchèrent ainsi l'exécution de cette tentative.
Cependant le général d'Arnaud, étant très-éloigné du corps de bataille, fut assailli par un corps ennemi d'une force* numérique de beaucoup supérieure à celle de sa petite colonne. Sa position était des plus critiques; néanmoins ce général soutint plus de deux heures un combat inégal sans perdre un pouce de terrain, et donna le temps au général Poinsot de venir le dégager.
Enfin l'arrivée d'un bataillon de la 2« de ligne changea cette défensive longue et difficile en une offensive brillante, et la présence du général Soult la rendit victorieuse. En effet, ce général fit réunir en colonne serrée la 2* de ligne et les grenadiers, ordonna à la 24e de marcher sur le flanc droit de l'ennemi, à la 25e légère de se porter sur le flanc gauche; puis, ces dispositions prises, la charge battit, et l'ennemi surpris fut culbuté du haut des rochers. Plus de 800 Autrichiens roulèrent dans les abîmes.
C'est à ce combat qu'eut lieu le trait suivant, que Masséna aimait tant à raconter. Lors de la désertion d'une partie des corps de l'armée d'Italie, la 23* légère avait été chargée de désarmer une partie de la 21° de ligne: depuis cette époque, il existait entre ces deux demi-brigades une violente inimitié qui, plusieurs fois, s'était manifestée par des duels et des rixes sanglantes : aussi craignait-on de les rapprocher. Mais, dans cette journée, ces deux corps rivalisèrent tellement de courage et de dévouement que, pleins d'estime l'un pour l'autre, ils s'embrassèrent spontanément sous le feu de l'ennemi, et firent abjuration de toute inimitié. Puis, pour rendre cette réconciliation plus éclatante, la moitié de la 25e passa dans la 24e et la moitié de cette demi-brigade dans la 25»; ainsi mêlés, les deux corps continuèrent de combattre jusqu'à la fin de la journée.
Le général Soult, après avoir enlevé deux camps et plusieurs retranchements, venait de pénétrer dans Monte-Cretto, défendu par de nombreux ouvrages et par une ligne de troupes soutenues de plusieurs réserves, lorsqu'un orage, le plus violent et le moins attendu, sembla confondre tout à coup la iu. ô
terre avec les deux. Des nuages, tellement épais qu'en se touchant on ne se voyait pas, couvrirent les montagnes élevées que les troupes françaises venaient d'escalader et enveloppèrent d'un voile obscur le champ du carnage. Bientôt les combattants ne s'aperçurent plus qu'à la lueur des éclairs, ne se re~ connurent qu'à la voix de leur chef. L'éclat de la foudre, le grondement de la tempête couvrant le bruit du canon et la crépitation des mousquets, ajoutaient à l'horreur de cette scène. Puis, peu à peu, le feu de la mousqueterie s'éteignit, le canon cessa de gronder, et on n'entendit plus que la foudre du ciel. Chaque soldat gardait son rang, immobile et muet, et cela dura trois quarts d'heure! A la fin de l'orage, chacun occupait la place qu'il avait au commencement: mais l'ennemi s'était renforcé par l'arrivée de corps venus des vallées voisines et qui avaient pu marcher. Les sentiers étaient devenus glissants et difficiles. Le combat recommença. A gauche de l'attaque, le général Spital fut blesséj à la droite, l'adjudaut-général Gauthier enleva les redoutes qui défendaient le camp ennemi. En cet instant, les Autrichiens firent donner une de leurs réserves pour reprendre cette position. Le choc fut terrible et la mêlée sanglante. On se battit corps à corps avec un acharnement inouï; mais l'adjudant- général Gauthier tomba grièvement blessé, et ses troupes plièrent Le lieutenant-général Soult, avec cette promptitude de résolution qui le caractérise, fit avancer pour le soutenir le général Poinsol avec une demibrigade. L'ennemi plia à son tour, le camp de Monte-Gretto fut pris et les baraques incendiées. Une nouvelle réserve des Autrichiens, plus forte, plus compacte, obligea le vainqueur à reculer. Soult, dont l'énergie grandit avec le danger, rallie quelques soldats et se précipite une seconde fois sur l'ennemi. Une balle lui fracasse la jambe droite, il tombe, et cette blessure arrache une seconde fois la victoire à cette poignée de braves. Cest en vain qu'ils essaient de lutter, l'homme qui dirigeait la victoire n'est plus à leur tête, ils ne peuvent ni le venger ni l'arracher aux mains des ennemis (1).
L'ennemi poursuivit faiblement ces braves soldats pendant leur retraite.
Ainsi se termina cette fatale journée où l'armée fit une perte irréparable au milieu de tant d'autres pertes, celle du lieutenant-général Soult resté au pouvoir des ennemis.
A Gênes, pendant le combat, 4,000 femmes s'étaient rassemblées et parcouraient les rues une sonnette à la main, en demandant, avec des cris déchirants, du pain ou la fin de leurs maux. On parvint à dissiper ces attroupements en distribuant un peu d'argent; mais ce n'était là que la première page du dernier, du plus affreux chapitre de cette histoire.
Cependant l'arrivée d'un officier, dépêché par Bonaparte, apprit à Masséna que l'armée du Rhin avait commencé victorieusement ses premières opérations et que lui-même venait prendre le commandement de l'armée de rô-
(I) On sait que le général Soult, voyant qu'il ne pouvait se relever cl échapper aux ennemis, fit approcher un grenadier et le chargea do porter ses armes cl ses insignes de général à Masséna, afin, lui dit-il, que ces trophées m: tombent point au | ouxoir de l'ennemi.
serve. Cette nouvelle lui fît concevoir l'espérance de conserver Gènes et redoubla le courage des défenseurs de cette ville. Le blocus était rigoureux et Masséna ne songeait pas à se rendre... Les troupes, qui connaissaient son grand caractère, disaient : Avant de livrer Gènes, il nous fera manger ses tiges de bottes.
Le 17 avril, au milieu de la nuit, les Anglais et les chaloupes napolitaines commencèrent à bombarder Gênes. Leurs feux se portèrent principalement sur le quartier de la Marine. La générale battit toute la nuit, mais sans tirer les Génois de leur découragement; Masséna, voyant qu'il ne peut compter sur cette population brisée par les privations et les souffrances, resserra ses lignes d'opération et augmenta la garnison de Gènes. Mais la faim [dira famés, selon l'expression du poète de Mantoue), rien ne put la combattre, et toutes les combinaisons du génie et de la volonté du général français échouèrent devant cette ennemie terrible. Bientôt la disette devint telle que la population tout entière se porta dans les rues, remplissant l'air de cris et de désespoir et jonchant les rues de cadavres. On s'arrachait les chevaux morts de maladie et jetés à la voirie et les animaux les plus immondes. On vit des mères tomber et mourir ayant à leur sein des enfants mourant aussi de besoin. De quelque côté enfin qu'on porte les regards, ce sont de sombres tableaux, et Masséna ne craint rien tant que le retour de l'aurore qui éclaire ces scènes déchirantes. Certes, en cette circonstance, les Génois acquittaient avec usure la dette qu'ils avaient contractée envers les Français, en 1746, sous M. de Boufflers.
Dans la rade où se trouvaient embarqués les prisonniers autrichiens, les cris de ces malheureux répondaient aux cris des Génois. Poussés par la faim, ils avaient dévoré leurs souliers, leurs havre-sacs et leurs gibernes, et personne n'osait approcher de leurs vaisseaux de peur d'être déchiré. Masséna ût proposer au général Ott d'envoyer par mer des vivres à ses compatriotes prisonniers, le général autrichien fut sourd à ce généreux appel.
L'armée aussi partagea la disette et les souffrances du peuple. Cependant Masséna mit tout en œuvre pour prolonger la résistance. Il fit amasser tout ce qui existait dans les magasins d'amandes, de graines de lin, d'amidon, de son, d'avoine sauvage, de cacao, et en fit faire une espèce de pain. Ce mastic noir, gluant, non susceptible de cuisson, faisait vomir ceux qui en mangeaient et donnait des fièvres et des indigestions (1).
Enlin, vers les premiers jours de juin , les secours promis par Bonaparte n'arrivant pas, et le mal augmentant, Masséna se décida à traiter après plusieurs pourparlers. Le 4, à trois heures du malin, on apporta à Masséna une convention de capitulation qui honorait l'armée et son chef.
A neuf heures du matin , les chefs des armées se réunirent pour la clôture des négociations, la signature définitive des arrêtés et l'échange des traités.
L'entrevue eut lieu dans la petite chapelle qui est au milieu du pont de
(1) A la Un du blocus, on Tendait le pain 30 francs la livre; un poulel » francs; un oeufs fr.; un oignon 1 franc; le beurre 10 francs la litre, et la viande 6 francs.
20 HISTOIRE DE L'AKMÊË
Concgliano : là se rendirent le général Masséna, accompagné de l ad judantgénéral Keille, de l'adjudant-général Andrieux, de H. Horin et du chef d'escadron Constant , commandant les gardes du général en chef; lord Keith , commandant les forces navales combinées; le général OU, commandant le blocus de Gènes, et le général Saint-Julien, chargé de la partie politique; chacun d'eux suivi de deux ou trois personnes seulement.
Le général Masséna sut, par sa contenance, une gaieté soutenue, des formes françaises naturelles, et un esprit fécond et heureux en saillies, persuader aux négociateurs ennemis que la position de l'armée française dans Gênes n'était pas aussi désespérée qu'ils le supposaient et qu'elle l'était réellement; aussi obtint-il tout ce qu'il demanda.
Dans cette conférence, le général en chef fit pour les Liguriens tout ce qu'il put; il s'était fait accompagner pour défendre leurs intérêts de l'un de leurs compatriotes distingués, leur ex-ministre de l'intérieur, Corvetto.
Cependant une clause de la convention donna lieu à une discussion et manqua de faire tout annuler.
Il s'agissait de faire partir 8,000 hommes des troupes françaises par terre (c'était le nombre exagéré de tout ce qui n'était pas dans les hôpitaux).
Le général Ott voulut soutenir le refus d'y adhérer, mais le général Masséna termina la discussion en rompant une conférence qui, cependant, était sa dernière ressource. Ses adieux aux généraux ennemis furent : « Vous ne le voulez pas, eh bicnl messieurs, à demain! » Cette fermeté imposa, le général en chef fut rappelé et l'article adopté.
Malgré tout ce que le traité avait d'honorable, il ne convenait point au général Masséna; aussi la possibilité de recevoir encore pendant la journée quelques nouvelles qui changeassent sa situation le détermina- 1- elle à ne rien signer que vers la nuit et après avoir répété vingt fois aux Génois qui remplissaient ses appartements : « Malheureux, sauvez donc encore votre patrie! a Donnez-moi ou assurez-moi quelques Yivres pour quatre ou cinq jours seu- « lement, et je déchire le traité. »
Mais tout était épuisé, le courage des individus et les ressources publiques; ce traité était le seul moyen qui restât au monde pour ne pas perdre avec Gênes, que rien ne pouvait plus sauver, les débris des corps qui l'avaient défendue d'une manière si étonnante.
Enfin, à sept heures du soir, le général Masséna signa le traité, et l'on se donna réciproquement des otages.
L'exécution suivit immédiatement; le 5, à la pointe du jour, tout le quartier général partit pour Antibes. La division Gazan se rendit le même jour à Voltri.
L'embarquement des troupes du général Miollis commença le 6 juin. Cet officier-général et l'état-major de l'armée ne quittèrent Gênes que le 7 juin.
Cependant le général Mêlas avait expédié au général Ott, le 3 juin, l'ordre de lever le siège. Cet ordre s'était croisé avec le rapport de ce dernier qui annonçait au général autrichien la prochaine reddition de Gênes, pourvu qu'on
ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. 2i
laissât à la garnison la liberté de sortir. La situation où se trouvait le commandant du corps du siège était d'autant plus critique, qu'il avait appris indirectement la défaite sanglante du général Elsnitz et l'entrée des Français à Milan, et, en outre, le général Mêlas venait de lui répondre par le prince Sulkosusky, son aide-de-camp, qui arriva le 3 juin au quartier-général autrichien devant Gênes.
Le général Oit dut s'estimer heureux que rien de ces nouvelles n'eût transpiré à Gênes, car le général Masséna n'eût entendu aucune convention s'il avait eu le soupçon de l'embarras où se trouvait son adversaire. On a vu, au reste, qu'il ne céda qu'à l'impérieuse nécessité; dans l'état où se trouvaient l'armée et la population, il n'y avait plus qu'à en finir sur-le-champ.
Gênes tomba ainsi au pouvoir de l'ennemi, mais ce ne fut que momentanément. Le premier consul, vainqueur à Marengo, accorda la sus|>cnsion d'armes que demanda le général Mêlas, et qui fut suivie de la glorieuse convention d'Alexandrie, par suite de laquelle les Impériaux se retirèrent jusqu'au Mincio, et rendirent à l'armée française Gênes et toutes les places du Piémont et du Milanais.
L'armée de Ligurie occupa la Lombardie, où elle établit ses cantonnements et attendit l'issue des préliminaires de paix qui avaient été arrêtés après les Conventions d'Alexandrie et de Castiglione.
Tandis que Masséna se couvrait d'une gloire immortelle par la défense de Gênes, le général Moreau franchissait le Rhin et livrait les batailles victorieuses d'Engen et de Moeskirch. Bonaparte, de son côté, redoublait d'efforts et d'activité pour créer l'armée dite de réserve, et pré|>arait les éléments de succès de cette miraculeuse campagne qui devait d'un seul coup arracher l'Italie à la domination autrichienne. Certes, si, comme le dit le général Foy, l'art de la guerre est philosophique dans ses développements, on peut dire que Bonaparte s'éleva ici jusqu'au plus haut degré de la philosophie des combats. Il avait fallu deux années de batailles sanglantes, de combats incessants, il avait fallu deux générations de soldats usés sous les drapeaux de nos demi-brigades pour chasser les Autrichiens de la péninsule italienne. Une seule campagne, sublime dans les dispositions d'ensemble et dans les détails, admirable dans l'exécution littérale du plan arrêté, allait suffire pour produire les mêmes résultats et rendre la paix à l'Europe. Jamais conception plus belle n'avait honoré le génie d'un homme de guerre, et l'antiquité n'avait rien offert de semblable à l'admiration de la postérité (t).
Armée de réserve. — Le plan général de Bonaparte , ainsi que nous l'avons dit, embrassait à la fois l'Allemagne et l'Italie. Trois armées devaient concourir à l'exécution de ce plan, celle de Ligurie en arrêtant l'armée de Mêlas entre Gènes et Nice; celle d'Allemagne, en franchissant le Rhin , en surprenant dans le Haut-Danube l'armée du général Kray, en lui coupant la route de
(1) Pour ne pas interrompre le récil des opérations de l'armée du Rhin qui ne se terminent qu'après Marengo, et pour continuer à suivre la marche que nous avons adoptée, nous allons d'abord rendre compte des opérations de l'armée de réserve,
Tienne et lui faisant subir un de ces grands désastres comme les Autrichiens et les Prussiens en éprouvèrent depuis à Ulm et à Iéna, ou tout au moins en poussant le général ennemi vers L'Im et Ratisbonnc et l'éloignant ainsi des Alpes, de manière à ce qu'il ne pût y envoyer des secours, puis en détachant son aile droite vers la Suisse pour seconder les opérations de l'armée de réserve. Enfin, l'armée de réserve, commandée par Bonaparte en personne, devait se porter d'abord à Genève et dans le Valais pour attendre le résultat des opérations de l'armée du Rhin, secourir au besoin cette armée et, secondée par son aile droite, passer les monts des Alpes par le Saint-Bernard, pénétrer ainsi en Piémont et surprendre les derrières du général Mêlas, occupé devant Gènes, lui livrer bataille et l'obliger à mettre bas les armes. Tel est l'ensemble du plan conçu par Bonaparte, mais qui subit, dans l'exécution, quelques modifications. Morcau, chargé du commandement en chef de l'armée du Rhin, n'osa prendre sur lui la resj>onsabilité d'une opération aussi hardie que celle que le premier consul lui im|>osait. 11 proposa un plan qui lui était propre et qui n'avait d'autre mérite que la prudence.
« C'est un spectacle digne des regards de l'histoire que celui de ces deux hommes opposés l'un à l'autre dans une circonstance intéressante , laquelle faisait si bien ressortir les diversités de leur esprit et de leur caractère. Le plan de Horeau, comme il arrive souvent aux plans des hommes de second ordre, .n'avait que les apparences de la prudence, mais il pouvait réussir par l'exécution; car il faut le répéter sans cesse, l'exécution rachète tout : elle fait quelquefois échouer les meilleures combinaisons et réussir les plus mauvaises (I). »
Moreau persista dans son plan, et Bonaparte fut forcé de céder à sa persistance.
« Qu'il fasse comme il voudra, dit le premier consul, pourvu qu'il jette le maréchal Kray sur L'Im et Ratisbonne, qu'ensuite il renvoie à temps son aile droite sur la Suisse. Le plan qu'il ne comprend pas, qu'il n'ose pas exécuter, je vais l'exécuter, moi, sur une autre partie du théâtre delà guerre. Ce qu'il n'ose pas faire sur le Rhin, je vais le faire sur les Alpes. Il pourra regretter dans quelque temps la gloire qu'il m'abandonne. »
Or, le plan de Moreau consistait à franchir le Rhin sur trois points, Strasbourg, Brisach et BAlc, pour déboucher en plusieurs colonnes sur la rive droite, diviser ainsi l'attention des ennemis, puis, après les avoir amenés vers les défilés de la forêt Noire correspondant à ces trois villes, se dérober par une marche le long du Rhin et se présenter devant Schaffouse.
Quoi qu'il en soit, Bonaparte, étant entré dans les vues de Moreau, subordonna le commencement deses opérations à celles de ce général. En attendant, il s'occupa de la formation de cette armée de réserve qui n'existait encore que sur le papier. 11 en tira les premiers cadres dans l'armée de Hollande, qu'il réduisit de près d'un tiers en choisissant les meilleurs soldats, et dans l'armée de la
(l) Thier», BUtotrt du Contulat.
Vendée, d'où il tira sept demi-brigades excellentes dans lesquelles il encadra une partie des bandes de chouans qui venaient de déposer les armes. Il tira également des dépôts de l'armée d'Égypte quatorze bataillons. Enfin il réunit dans les divers dépôts d'artillerie, et notamment à Auxonne, Besançon et Briançon, un matériel de 60 bouches à feu. Ardent et infatigable au travail, Bonaparte présidait à cette organisation, s'élevant dans ses projets aux combinaisons les plus vastes et descendant ensuite aux détails les plus minutieux. Armement, administration, personnel et matériel, tout lui passait par les mains, rien ne lui était étranger. Il y avait déjà deux mois qu'il préparait en secret cette immense organisation, sans que rien n'eût transpiré en Europe; il s'agissait maintenant de concentrer ces forces disséminées et de les concentrer sur un point convenable, sans donner l'éveil sur ses projets. En conséquence, il fit annoncer avec beaucoup de pompe la création d'une armée de réserve forte de 60,000 hommes et sa réunion à Dijon. Berthier, ainsi que nous l'avons déjà dit, reçut le commandement en chef de cette armée. Il se rendit en toute hâte à sa destination pour presser la formation des premiers cadres; Cétait une feinte pour tromper les cabinets de l'Europe attentifs aux premières démarches de cet homme extraordinaire, car on prévoyait que, dans cette lutte suprême, tes destinées de la république et peut-être celles de l'Europe allaient être engagées. Les espions affluèrent aussitôt à Dijon; mais, au lieu de ces bataillons nombreux qu'on annonçait pompeusement, ils ne virent que quelques cadres remplis par de vieux officiers, invalides la plupart, et par déjeunes soldats qui n'avaient jamais vu le feu. On ne crut pas à la formation de cette armée. On répandit le bruit que le gouvernement consulaire, en anponçant cette nouvelle, avait voulu effrayer le général Mêlas et le détourner de ses projets sur le Var. On fit des caricatures et des plaisanteries de tout genre sur cette armée. A Londres, on s'égaya beaucoup de la réunion d'invalides et de conscrits que les dessinateurs représentaient sous la forme d'un enfant donnant la main à un invalide à jambe de bois. Pendant ce temps, les véritables divisions de l'armée de réserve s'acheminaient secrètement vers la Suisse, à Genève et à Lausanne, et passaient pour des renforts envoyés à l'armée du Rhin. Vers les premiers jours d'avril, toute cette armée était réunie sur les frontières de l'Est, prête à entrer en campagne.
Restait à déterminer le point par où l'armée pénétrerait dans le Piémont. Le général Bonaparte était incertain s'il devait porter d'abord son armée à gauche par le Saint-Gothard, ou à droite par la vallée du Tésin. Des reconnaissances furent ordonnées sur toute la ligue depuis le Furca jusqu'au Mont- Blanc. Tous les rapports des officiers de génie s'accordèrent à regarder le Saint-Bernard comme la direction la plus convenable à donner à l'armée de réserve. Ce dernier passage était connu d'ailleurs; on savait qu'il était fréquenté par les muletiers, mais on savait aussi qu'il n'était point praticable pour le canon dans la vallée d'Aoste, dans une étendue de dix lieues, et enfin que la route, dans ces dix lieues, était très-dangereuse pour les piétons à l'époque de la fonte des neiges. On savait, en outre, que le passage de la vallée
d'Aoste se trouvait fermé par le fort de Bard, sur la force duquel on n'avait que des renseignements imparfaits.
Les divers rap|K>rts où ces difficultés étaient exposées à Bonaparte n'ébranlèrent pas sa résolution. L'audacieux et prévoyant général espérait vaincre la nature elle-même. Il répondit à ceux qui lui représentaient ces obstacles comme insurmontables : a II faut franebir dix lieues de rochers couverts de neige? Nous démonterons nos pièces, et nous fabriquerons des traîneaux pour les transporter. Il n'y a dans ces arides montagnes qu'un peu de châtaignes et quelques bestiaux? Nous transporterons du riz et du biscuit par le lac jusqu'à Villeneuve, le soldat en prendra pour six jours, on en portera pour six autres à dos de mulets. Arrivés dans la vallée d'Aoste, nous volerons aux rives fertiles du Tésin où l'abondance et la gloire récompenseront notre audace et notre activité. » Toutefois Bonaparte attendait encore, pour se décider, le rapport du général Marescot, chargé d'étudier cette partie des Alpes. Le savant officier du génie dit à son tour qu'après avoir comparé tous les jwints des montagnes, il pensait que le Saint-Bernard était le point préférable pour le passage; mais il regardait l'opération comme très difficile. Bonaparte l'écouta d'abord avec beaucoup de patience, puis, l'interrompant brusquement : — Peut-on passer? lui dcmanda-t-il. — Oui, gênerai, répondit Marescot, mais avec de la peine. — Eh bien, partons! s'écria l'impétueux consul. La nouvelle de la séparation du corps de Suchct de celui de Masséna, et de l' investissement de ce général dans Gènes, qui lui parvint en ce moment, acheva de lever ses incertitudes.
Bonaparte était parti de Paris le 6 mai, il était à Genève le 8. 11 ordonna l'organisation d'une seconde armée de réserve, sous le commandement du général Brune. Le 13, il se rendit à Lausanne, où il passa la revue d une partie de ses troupes, et forma l avant-garde de l'armée expéditionnaire. C'était Lannes qui commandait cette avant-garde, Lannes, l'impétueux et irrésistible général des premières campagnes d'Italie. Il avait huit lieues à faire pour gagner l'hospice du Saint-Bernard. Il se mil en marche pendant la nuit pour prévenir les dangers auxquels on est exposé dans ces montagnes quand le soleil fait fondre les neiges. Celte première division arriva sans accident à sa destination. Les soldats trouvèrent des approvisionnements nombreux que le premier consul avait eu le soin d'y faire parvenir secrètement, ainsi que sur tous les points de la route, depuis le Jura jusqu'à l'entrée de la vallée d'Aoste. Après quelques heures de repos, les soldats de l avant-garde se remirent gaiement en route dans la direction de Saint-Remy, sur le revers de la montagne.
Les autres divisions passèrent ainsi successivement, jour par jour, suivant la môme roule et avec le même succès. Le passage du matériel était plus difficile. Les généraux Gassendi et Marmonl furent chargés de présider aux préparatifs de cette opération. I^es canons avaient été démontés en partant des arsenaux, et l'on avait fait à Paris des affûts-traîneaux. Mais l'impossibilité de s'en servir fut bientôt démontrée. On fit creuser cent troncs d'arbres pour y coucher les pièces, dont chacune était enveloppée de deux demi-troncs. —
Les affûts démontés furent portés par les mulets, ainsi que les caissons de gargousses et les cartouches d'infanterie. Les paysans, auxquels on promit de fortes récompenses, furent chargés de s'atteler à ces traîneaux. On leur donnait jusqu'à 1,000 francs par pièce. Hais bientôt les difficultés devinrent si grandes, surtout dans les descentes des montagnes, qu'ils y renoncèrent tous. On fut alors obligé d'employer les soldats, qu'on avait ménagés jusqu'alors; car on allait leur imposer des fatigues et des travaux plus extraordinaires. On choisit cent hommes pour chaque pièce daus les diverses divisions, et on leur distribua l'argent qu'on devait donner aux paysans. Les canons furent donc traînés à bras par nos soldats. Dans les passages difficiles, les musiques des régiments jouaient des marches animées pour encourager les travailleurs et les aider à surmonter les obstacles les plus grands. C'est ainsi que les divisions franchirent avec leur matériel la grande chaîne des Alpes par des sentiers impraticables aux charrois, et dont le passage était rendu plus dangereux encore par les fontes des neiges.
Bonaparte, cependant, était resté de l'autre côté du Saint-Bernard, laissant à Berthier le soin de diriger cette entreprise difficile: son but était d'entretenir l'erreur du général Mêlas, de presser l'arrivage des approvisionnements, de régler la marche des troupes et d'attendre des nouvelles de l'armée de Ligurie. 11 en reçut le 19, aussi favorables qu'il pouvait le désirer, et à son tour il franchit le Saint-Bernard, le 20 mai, monté sur un mulet et revêtu de cette capote grise qu'il n'a cessé de porter depuis cette époque. Lannes, cependant, avait continué sa marche sur la vallée d'Aoste, où il pénétra le 18, après avoir chassé quelques milliers de Croates. Nos soldats suivaient gaiement le chemin de cette vallée qui les conduisait en Italie, lorsque tout à coup ils furent arrêtés par un obstacle imprévu, le fort de Bard. Les officiers du génie de l'avant-garde déclarèrent qu'il était impossible de passer sans briser cet obstacle. La consternation fit place à la joie. Le résultat de ces marches pénibles devait donc être perdu pour nos soldats au moment même où ils allaient pénétrer en Italie. En effet, le fort de Bard est construit sur un rocher isolé qui s'élève à l'extrémité de la vallée d'Aoste, à l'endroit où cette vallée se rétrécit sensiblement. Ce rocher est formé d'un éboulement du mont Albarédo, qui semble s'être détaché pour fermer hermétiquement la vallée. La route, en cet endroit, ou plutôt l'espace laissé libre, est occupé par une rangée de maisons qui compose le bourg et par la Dira Baltea, qui s'est creusé un lit de l'autre côté de l'éboulement. Quant au fort, il est construit en ellipse autour du rocher, sur un développement de cinquante-six toises de longueur, et flanqué de plusieurs tours.
Ce fort, qu'on avait eu le tort de ne pas reconnaître, faillit faire échouer le plan de campagne si laborieusement poursuivi par Bonaparte. Lannes fit aussitôt attaquer le bourg, qui fut enlevé à la baïonnette. Mais le fort était imprenable. Il était occupé par une forte garnison et commandé par un homme de résolution. Il semblait que l'armée ne pût faire un pas de plus sous le feu de ses batteries. Le premier consul, en arrivant à Aoste, apprit ce funeste incident. Il fut un moment atterré; mais il se remit promptement, et, en atteniii. *
dant qu'il pût juger par lui-même de la nature de cet obstacle, il prescrivit au général Lannes de se porter vers la vallée d' lvrée par un petit sentier qu'on avait découvert à gauche sur le sommet du mont Albarédo, et qui n'était guère connu que des chevriers des montagnes et des chasseurs de chamois, afin de prendre une forte position qui mit l'armée à l'abri d'une surprise. Les hommes n'y passaient que un à un. La division Lannes tout entière prit ce chemin pour arriver à lvrée. Mais l'artillerie et le matériel se trouvaient arrêtés. Bonaparte arriva enfin devant le fort de Bard, plein d'impatience* et s'empressa aussitôt d'aller reconnaître l'obstacle qui arrêtait ainsi la marche de son armée. Le temps pressait : la plupart de ses divisions étaient encombrées entre le Saint- Bernard et le fort de Bard, et celles de Moncey et de Chabran se portaient également sur ce point en venant du Saint-Gothard et du petit Saint-Bernard. Voyant qu'il était impossible d'enlever le fort par un coup de main, il fit preip dre aux autres divisions la route qu'avait suivie Lannes. Mais restait l'artillerie, qu'on ne pouvait traverser que par la route de Bard et sous une pluie de feu, à portée de pistolet. Pour obvier à cet obstacle, on imagina de couvrir de fumier les rues de la ville et d'envelopper les pièces de l'artillerie de manière à amortir le bruit. Quarante pièces et une centaine de caissons furent ainsi traînés à la prolonge par les canonnière à la faveur des ténèbres de la nuit. Cette opération fut plusieurs fois troublée par le canon de la place et surtout par les pots de feu que les Autrichiens lançaient et qui couvraient la route de projectiles. Bonaparte ne voulut point quitter la vallée sans tenter une attaque de vive force sur le fort lui-même. C'était une entreprise dangereuse, mais qui pouvait réussir à force d'audace et de témérité. Le brave général Loison fut chargé de cette attaque. A la tête d'une colonne de grenadiers, il escalada les rochers , franchit les palissades et pénétra jusqu'au pied des revêtements. Mais, après avoir essuyé un feu violent et en quelques instants perdu 200 hommes, il fut forcé de renoncer à cette entreprise. On fut donc obligé de continuer à faire passer l'artillerie par le moyen que nous avons indiqué. L'obstacle fut enfin tourné, et le 27, le gros de l'armée se trouvait réuni à lvrée, que le général Lannes avait enlevé par escalade quatre jours auparavant (1).
Pendant que l'armée se formait à lvrée, les divisions Chabran, Thurreâu et Moncey opéraient avec succès les mouvements qui leur avaient été prescrits. Bonaparte résolut donc de pénétrer enfin dans la plaine. Lannes, avec l'àvantgarde, déboucha de la vallée d'Aoste et culbuta le corps du général Haddick qui, avec quelques milliers d'hommes, gardait le défile des Alpes. Notre armée venait de mettre le pied sur les riches plaines du Piémont.
Le 28, l avant-garde se présentait à Chivasco, sur les bords du Pô. Treize
(1) Les corps réunis à Urée, le 87, étaient, sans compter Moncey, Ttaurreao et Béthencourt : ceux de Lannes; division Walrin; brigade Muller, brigade Rivaud (cavalere).— Duhesme; division Loison, division Boudet. — Victor; division Chambarlhac, division Gardaune. — Réserve Murât; division Monnier, division de cavalerie Harville, Lorge, Kellermann, division de cavalerie Duvignan, brigade Cbampeaux. — Flanqueurs, brigade italienne de Leccby. La division Cbabran était restée autour du fort pour l'invesUr.
jours avaient suffi pour accomplir ce passage prodigieux , et 40,000 soldais conduits par Bonaparte se trouvaient de nouveau en Italie sur les derrières de l'armée autrichienne. La surprise et la consternation des ennemis furent au comble en apprenant l'arrivée de cette armée qu'on disait ne pas exister, et la présence inattendue du redoutable et puissant conquérant de l'Italie. Le général Mêlas, longtemps bercé de l'illusion que l'armée de réserve n'était qu'un épou vantail peu dangereux, poursuivait sur les bords du Var l'attaque de la tète du pont jeté sur cette rivière qu'il espérait enlever dans quelques jours, malgré l'héroïque résistance du général Suchet; car Suchet n'avait que «,000 hommes à lui opposer, et il savait, par une dépêche interceptée, que Gênes allait se rendre. Ainsi il croyait toucher au but de la campagne par l'expulsion des Français de la Ligurie et des Alpes maritimes. Le réveil du malheureux vieillard fut' foudroyant; il n'en pouvait croire les rapports qu'on lui adressait II fit partir aussitôt un officier pour Cbivasco, afin de s'assurer que c'était bien Bonaparte lui-môme qui était sur les bords du Pô. Cet officier, qui avait fait les premières guerres d'Italie, put se convaincre de l'autre rive que le vaipqueur de Rivoli était là en personne. D'autres rapports avaient fait croire au général Mêlas que l'armée française n'était que de 40,000 hommes et n'avait pas de canons. Il apprit bientôt la marche des trois divisions Moncey, Thurreau et Béthencourt, dont la présence allait porter cette armée à 60,000 hommes; en même temps le bruit de l'artillerie du général Lannes à Chiusella détruisait sa dernière illusion. Sa position était critique. En effet, son armée, forte de 120,000 hommes au début de la campagne, se trouvait maintenant diminuée de 25,000 hommes tués ou mis hors de combat par Masséna devant Gênes. Le reste était ainsi disséminé : 25,000 hommes devant le pont du Var; 90,000 devant Gènes; 12,000 devant Suse et Pignerol ; 9,000 dans les vallées d'Aoste et de la Sésia; 40,000 dans les vallées du Simplon; et enfin 40.000 à Turin. Une telle dissémination de forces en présence d'un adversaire tel que Bonaparte était on ne peut plus dangereuse. Le baron Mêlas hésita sur le parti qu'il avait à prendre : il fallait songer à concentrer ses troupes immé^ diatement, abandonner l'attaque du Var, le siège de Gênes même, et une partie du Piémont, et présenter ainsi un chiffre imposant de soldats sur les bords du Pô. Le général autrichien ne prit que des demi-mesures; il espéra faire face à tout. Persuadé que l'armée de Bonaparte opérerait sur Turin et chercherait à franchir le Pô pour se lier au général Thurreau qui descendait des Alpes, il présuma pouvoir tenir seul avec 30,000 hommes autour de cette ville et empêcher le passage du fleuve, jusqu'à ce que le général Otteût pris Gênes. Alors il comptait rappeler la majeure partie des forces de la Ligurie pour agir selon les circonstances. De cette manière il n'abandonnerait ni Gênes, ni le Var.
Pendant ce temps Bonaparte, lui, prenait un parti audacieux bien propre à imposer encore au malheureux général. Au lieu de franchir le Pô, comme le su posait son adversaire, il appuyait à gauche, vers le Saint-Gothard et Milan, pour donner la main au corps de Moncey fort de 1. "1,000 hommes, passait ensuite le Tésin, inondait la Lombardiu comme un torrent, et s'emparait de la
ligne du Pô. Il se mettait en mesure d'agir sur les deux rives et d'arrêter le général Mêlas, quelle que fût la route qu'il voulût prendre. Ce projet, calculé avec autant de prudence que d'audace, eut un plein succès, malgré les marches divergentes auxquelles il donna lieu. La seule observation qu'on puisse faire sur ce plan, c'est qu'il retardait de dix jours les secours promis à Masséna et sacrifiait ainsi la malheureuse armée de Ligurie.
En conséquence, pour entretenir l'illusion du commandant en chef de l'armée autrichienne, il laissa le général Lannes sur la Chiusella, avec ordre de former un rideau d'observation de Chivasco à Trino; il ût filer toute l'armée derrière ce général, de manière à ce que la réserve de Murât se trouvât former l'avant-garde. En conséquence de ce mouvement, ce général se mit en marche vers Ruffalora, et arriva le 31 devant le Tésin. Ce fleuve, large, profond et rapide, formait un obstacle insurmontable à l'armée française. On n'avait pas de barques pour le franchir, et, sur l'autre rive, on apercevait la cavalerie du corps de Wuskassowich, chargé de garder les débouchés du Simplon.Un canal qui part d'OUegio, et conduit jusqu'à Milan les eaux du Tésin dont il est formé, en longeant ce fleuve jusqu'à Buffalor», facilita le passage de nos troupes. La cavalerie ne pouvant manœuvrer dans l'espace étroit qui existe entre le canal et le fleuve, le général autrichien n'y avait placé que quelques postes. On profita de cette circonstance pour tenter le passage. L'adjudant-général Girard se jeta avec quelques centaines de soldats sur la rive gauche, au moyen d'embarcations saisies dans un bras du Tésin, et, abordant résolument les postes de cavalerie des Autrichiens, les força à se replier vers Turbigo. Au bruit du canon, Wuskassowich accourut avec une brigade d'infanterie, et força à son tour l'adjudant Girard à se replier. Celui-ci se défendit plusieurs heures de suite contre plus de 5,000 hommes, disputa le terrain pas à pas et parvint à conserver la tête du pont de Naviglio-Grande, d'où dépendait le succès de l'entreprise, jusqu'à ce que le général Monuier vînt à son secours et fondît sur les troupes ennemies, qui furent repoussées. Ainsi, le passage de ce fleuve, qui pouvait arrêter l'armée française, ne coûta qu'un combat d'avant-garde. Wuskassowich profita de la nuit pour opérer sa retraite sur Milan, et de là sur l'Adda, après avoir prescrit au général Dedowich, qui se trouvait au pied des montagnes, de se replier également vers ce fleuve par Cassa no.
Bonaparte marcha droit sur Milan, riche et belle capitale destinée à servir au triomphe de tous les conquérants qui viennent frapper à ses portes, où il fit son entrée le 2 juin. Il fut reçu au milieu des plus vives acclamations. La population tout entière s'était portée au devant du premier consul. Le joug des Autrichiens avait été si dur depuis que les Français avaient été forcés d'abandonner cette capitale , qu'ils ne pouvaient croire à leur retour inespéré et à la présence du vainqueur de Rivoli , qu'ils avaient vu, il y avait deux ans, dans leurs murs, et qui seul pouvait conserver l'Italie. L'existence de l'armée de réserve, qui avait été un mystère même pour le cabinet de Vienne, et un objet de raillerie pour toute l'Europe, l'existence de cette armée paraissait impossible aux Milanais. Ces malheureux, auxquels le nom de patrie était inconnu
avant la création de la république cisalpine, avaient cessé d'y croire depuis l'entrée de Souwarow dans leur capitale, et puis on avait fait courir le bruit que le jeune général était mort en Égyple, et que c'était l'un de ses frères qui commandait l'armée. L'enthousiasme fut au comble quand on le vit s'avancer vers la ville à la tête de l avant-garde.
Il y avait quinze jours à peine qu'on célébrait à Milan les succès du baron Mêlas sur le Var, et c'est au moment où cette ville retentissait encore du nom du vainqueur que Bonaparte tombait comme la foudre au milieu de la Lombardie. Les Italiens, si vifs, si changeants, môme dans leurs sentiments, ne les avaient jamais fait éclater avec plus de force, tant étaient grands leur étonnement et leur admiration.
Bonaparte s'occupa d'abord de donner une organisation administrative à la capitale de la haute Italie; en même temps, il poussa ses colonnes dans toutes les directions pour s'emparer des communications des ennemis et leur fermer toute retraite.
Lannes, laissé sur les bords du Pô, n'avait pas été moins heureux du côté de Pavie. Pour donner le change aux ennemis sur le mouvement du général Bonaparte vers le Tésin, il avait fait une vive démonstration sur Foglizzo, dont il avait forcé les Autrichiens à brûler le pont. Laissant ensuite un faible détachement vers ce point, il marcha sur Pavie, dont il s'empara le 1er juin. Cette ville était, pour ainsi dire, la clef de toutes les positions de l'armée française. On y trouva des magasins immenses : il y avait près de 200 pièces de canon, 8,000 fusils et des munitions de tout genre.
Rien ne s'opposait dès-lors à la marche du général Moncey, dont les premières colonnes venaient de déboucher par Como et Varisi, et dont la présence allait augmenter de i 5,000 hommes l'armée de Bonaparte.
Le général Mêlas, trompé par l'attaque de Foglizzo, fut dans un étonnement extrême quand on l'informa de la marche des Français vers la Lombardie. Mais bientôt l'étonnement fit place à la terreur quand il apprit coup sur coup l'entrée des Français à Milan et à Pavie. Il put mesurer alors toute l'étendue des dangers qui l'environnaient, et se décida à prendre les mesures qu'il aurait dû prescrire lors de l'arrivée de Bonaparte en Italie. Il ordonna à ses lieutenants d'abandonner en toute hâte Gênes et le Var, et de se concentrer vers Alexandrie. Mais il était écrit que Gênes succomberait après avoir éprouvé toutes les horreurs de la famine, et que la malheureuse armée de Ligurie serait sacrifiée jusqu'au bout au succès de l'armée de réserve. Gênes venait de capituler.
Bonaparte cependant s'apprêtait à frapper un coup décisif sur les ennemis, et préparait son armée aux grands événements qui allaient avoir lieu. Persuadé qu'un régiment enthousiasmé en vaut deux, il adressa à ses soldats une de ces belles proclamations dont l'effet moral était toujours immense.
a Soldats, leur dit-il, un de nos départements se trouvait au pouvoir de l'ennemi; la consternation était dans tout le midi de la France. La plus grande partie du territoire du peuple ligurien, le plus fidèle ami de la république,
était envahie; la république Cisalpine, anéantie dès la campagne passée, était devenue le jouet du grotesque régime féodal.
« Soldats, vous marchez,... et déjà le territoire français est délivré! La joie et l'espérance succèdent dans notre patrie à la consternation et à la crainte.
« Vous rendrez la liberté et l'indépendance au peuple de Gènes; il sera pour toujours délivré de ses éternels ennemis. Vous êtes dans la capitale de la Cisalpine! l'ennemi épouvanté n'aspire plus qu'à regagner ses frontières. Vous lui avez enlevé ses hôpitaux, ses magasins, ses parcs de réserve.
< Le premier acte de la campagne est terminé. Des millions d'hommes vous adressent des actes de reconnaissance. Mais aura-t-on donc impunément violé le sol français? Laisserez-vous retourner dans ses foyers l'armée qui a porté l'alarme dans vos familles? Vous courez aux armes!... eh bien! marchez à sa rencontre, opposez-vous à sa retraite, arrachez-lui les lauriers dont elle s'est parée; et par là apprenez au monde que la malédiction est sur les insensés qui osent insulter le territoire du grand peuple!
« Le résultat de tous vos efforts sera : gloire sans nuageê eipaix solide!»
Après avoir ainsi porté dans le cœur de ses soldats la confiance et le noble amour de la gloire, Bonaparte fit ses dispositions pour effectuer le passage du Pù. Son armée se trouvait enfin définitivement organisée par l'arrivée du général Honcey, et présentait un effectif de près de 58,000 hommes (4). 11 la distribua de la manière suivante. La division Chabran, devenue libre par la capitulation du fort de Bard, fut placée en surveillance le long du cours du
(1) État dê tituaiion 4$ l'armée de réierve à V époque du lt juin 1840.
Eq ligne a Mareogo. (Infanterie.)
Corps Victor. — Division Gardanne : 44« el 10t« de ligne, 3,63». 3,638 hommes. Division Cbamnarlhac; brigades Uerbin et Rivaud : 94« légère 1,801, 43* de ligue 1,901, 96e de ligne 1,4*6. 5,388 hommes.
Corps Lanncs. — Division Watrin; brigade Mal her : 6* légère 1,114, 40* de ligne 1,716; brigade Gency : ss« de ligue 1.955; brigade Mainony : 38* de ligne 998. 5,083 hommes.
Corps Dbsaix. — Divisiou Moouier; brigade Carra-Saint Cyr : 19» légère 914, 70* de ligne 1,460; brigade Schill : 79» de ligne 1,410. 3,f»l i hommes. Division Boudel; brigade Musmer : 9» légère 9,014. 30* de ligne 1,430; brigade Gesneau : 59< de ligne 1,879. 5,316 h Grenadiers et chasseurs de la garde 800 800 hommes.
Total de lïufaulerie, 83,737 hommes.
(Cavalerie.)
Corps M ubat. — Brigade Keilermann : i« de cavalerie 190. 90» de cav. 300. 8I« de cav. 50 470 hommes: brigade Ch a m peaux : 1" de dragons 450, 8* de drag. 398, 9« de drag. 990. 998 hommes, 6e de drag. 300, 19» de chasseurs 300, 11* de hussards 900. 800 hommes: brigade Rivaud : 91* de chasseurs 350, 19« de hussards 400. 759 hommes 3e de cavalerie 150. I" de hussards 151. 301. Grenadiers el chasseurs de la garde 360. 360 humraes.
Total de la cavalerie, 3,688 hommes.
Artillerie. 700 hommes.
Total de l'armée à Marengo : 98,197 hommes.
Devant les places et en position sur les deux rives du Fô. (Infanterie )
Corps Ddhesme. — Division Loison ; brigade Broussirr : 13» légère 1.197; brigade Gobert : 58* et 60» de ligne 4.177. 5,304 hommes.
Corps Moncet. — Division Lapoype : V* légère 850, 99* el 91* de ligne 9,619. 3,469 bOCB. Uivicion Lorge; brigade I^chy : 67» de ligne 1.M00, légion italique 9,600. 4,400 hommes. Division Gilly : I9« légère 450, 1" de ligne 1,800. 9,950 hommes. Division Chabran : \n, 9«, 3e demi-brigades des bataillons complémentaires de l'armée d'Orient 9,864, 19e légère 450. 3,314 hommes. Division Turreau; 15' el 98* légère 1,800. 91«, 96«. 180e el 107* de ligne 9,630, 4,430 hommes; brigade Dâvin: 109» de ligne 695. Division Belhencourl: 1 bataillon helvétique 500. 1,195 hommes.
Total de l'tufanlcrie, 94.355 hommes.
(Cavalerie.)
Corps Dchksme. — Division Aarville; brigade Dumoulin : f el5* de cavalerie 389. 389 h. Division Chabran : 7* de chasseurs 190. 120 b. 14», 15*, 99* et 95* de cavalerie 030. 930 h. Division Loison; bjjgadc Broussier : 5e de dragons 940, 15e de chasseurs 940; brigade Goherl : 9e de chasseurs 400, 11* du hussards 300. 1,180 hommes Division Turreau; brigade Kisler : 91* de cavalerie 50. 14« de chasseurs 950, 9* de chasseurs 4u0 700 hommes.
Total de la cavalerie, 3.319 hommes.
Artillerie el génie, 1.400 hommes.
Total de l'armée derrière le Pô : «0,0» I
Pô. de Chivasco à la Sesia; la division Lapoype fat placée à Pavie; celle de Lorges, établie en Lombardie, fut chargée de bloquer le château de Milan et d'occuper Crema; Lannes et Victor eurent ordre de passer le Pô vis-à-vis Belgiojoso, Murât de s'emparer de Plaisance, enfin Loison et Duhesme de se diriger de concert vers Crémone.
« Le résultat de ces marches rapides et hardies, dit Jomini, surpassa toute attente. La renommée, grossissant les objets, remplit l'Italie de ces événements qui tenaient du prodige aux yeux des habitants de la péninsule, et frappèrent l'armée autrichienne de stupeur. »
Cest au moment où s'accomplissaient sur les bords du Pô ces événements militaires, que Masséna, réduit à la dernière extrémité, signait la capitulation de la ville de Gènes, et allait rejoindre le général Suchet, à son quartier-général, sur le Var . Mêlas, nous venons de le dire, se voyant surpris et entouré par Bonaparte, avait donné ordre à ses deux lieutenants, Ott et Elsnits, de se rapprocher au plus vite d'Alexandrie, abandonnant l'un le pont du Var, l'autre le siège de Gênes. Ott, avant d'accomplir son mouvement, était parvenu à s'emparer de la ville ligurienne; mais Elsnitz avait échoué dans une dernière attaque de vive force contre la position retranchée de Suchet. Cet habile et infatigable général avait résisté avec 13,000 hommes seulement à toutes les forces de Mêlas et de ses lieutenants, et avait fait de la position du Var de véritables Thermopyles pour le midi de la France. Instruit parle télégraphe des préparatifs de départ de l'armée autrichienne, il comprit avec sagacité la cause de cette retraite, et manœuvra par sa gauche vers le col de Tende pour menacer la retraite de Elsnitz, le forcer à évacuer la Rivière de Gênes, et se lier plus sûrement avec Bonaparte, si son armée débouchait en Piémont. Gnq jours durant il poursuivit les Autrichiens, et leur fit éprouver des échecs continuels. On évalue à 40,000 hommes la perte des ennemis sur le Var. C'est pendant cette poursuite des ennemis que Suchet rencontra à Savone son général en chef Masséna, qui, à la tête de ses 8,000 affamés, ainsi qu'il appelait les glorieux débris de son armée, venait le rejoindre sur le Var. Cette réunion porta à 20,000 hommes l'armée de Ligurie, qui, placée sur les derrières des Autrichiens, pouvait avoir une action décisive sur les opérations ultérieures de la campagne. Mais Masséna ne voulut point descendre dans les plaines du Montferrat sans canons et sans cavalerie à la suite de Mêlas; il se borna à porter vers Acqui le corps du général Suchet, et inquiéter l'armée autrichienne par sa présence sur le sommet de l'Apennin, où, comme une avalanche, il menaçait à chaque instant de l'écraser par sa chute.
On a dit que Masséna, aigri par les souffrances qu'il avait endurées à Gênes, et secrètement irrité contre Bonaparte, qui n'avait rien fait pour le secourir tandis qu'il triomphait dans la Lombardie, avait refusé d'agir offensivement et manqué ainsi l'occasion de jouer un grand rôle dans la scène où allait se décider le sort de l'Italie. Une explication très vive eut lieu à ce sujet entre Masséna et Suchet. Ce reproche ne manque pas de fondement. Il est certain que ei le défenseur de Gênes eût porté sur Novi, sur la route d'Alexandrie à Gènes,
le corps de Suchet, il eût aggravé la |>osition de Mêlas; mais ce mouvement n'aurait pu commencer que le 12 juin, et peut-être eût-il alors été trop tardif, et puis Masséna croyait avoir fait assez pour l'armée de réserve. Il avait pendant plusieurs mois soutenu les efforts de 70,000 hommes; il en avait mis plus du tiers hors de combat, et réduit ainsi cette armée à i0,000 soldats.
Le généralissime autrichien, en apprenant coup sur coup tous ces événements, sentit sa position s'aggraver encore; il résolut en conséquence de prendre des mesures moins partielles; il fixa deux points de concentration à ses troupes : Alexandrie à celles qui venaient du Piémont; Plaisance à celles qui étaient autour de Gènes. Les généraux Kaim et Haddick reçurent l'ordre de se porter de Turin sur Alexandrie, et le général Elsnitz de s'y rendre par Cherasco. Ces trois généraux devaient ensuite se diriger sur Plaisance. Il prescrivit en même temps au général OU, qui venait de Gènes, de se porter sur Plaisance par la Bochetta; enfin le général Oreilly, qui était campé autour d'Alexandrie avec un corps de cavalerie, reçut l'ordre de se porter également sur cette ville.
Plaisance était donc le point de mire des deux armées. Cest par la conservation de la tête de pont et du château de cette ville que Mêlas espérait sauver , l'armée impériale; c'est par la prise de cette même ville que Bonaparte espérait couper la retraite aux ennemis et les détruire complètement. Mais, pendant que le généralissime de l'armée autrichienne donnait des ordres pour la concentration de ses troupes vers ce point, Bonaparte faisait déjà marcher les siennes pour s'en emparer.
Le général Lannes, d'après les ordres qu'il avait reçus, avait déjà passé le Pô à Belgiojoso le 0 juin ; le 7, il avait porté la division Watrin au-delà de Stradella. Murât, de son côté, s'était rabattu sur Plaisance avec sa cavalerie et une division d'infanterie. Cette ville n'était encore gardée que par 400 hommes, et par conséquent ne pouvait être soutenue à temps, ni par le corps détaché d'Alexandrie, assez occupé à arrêter la marche de Lannes vers Cypriano, ni par les corps en marche de Gènes et de Toscane , encore trop éloignés pour arriver à temps. Aussi les Autrichiens furent-ils obligés d'évacuer la ville, malgré l'arrivée du général Oreilly avec sa cavalerie. Pendant que Lannes et Murât remplissaient si heureusement leur mission, le général Duhesme, de son côté, enlevait Crémone à un détachement que le général Wuskassowich y avait laissé en se retirant, et faisait 2,000 prisonniers.
Enfin, le général Bonaparte, qui était encore à Milan, d'où il dirigeait toutes ces opérations, quitta cette ville le 7 juin, après avoir passé la revue des troupes du général Moncey, et se porta sur Pavic. Bonaparte tenait son adversaire enfermé dans une barrière de fer. Il s'agissait de l'y écraser. Il fit ses dispositions en conséquence. Il se porta de sa personne à Stradella, point straté- . gique important, avec 30,000 hommes, sous les ordres de Murât, Victor et Lannes. La division Chabran fut placée à Verceil, avec ordre de se replier vers le Tésin en cas d'attaque. La division Lapoype fut placée sur le Tésin même, à Pavie, avec ordre de disputer le passage à tout prix. Le général Béthencourt,
ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. ;ï3 avec le détachement du Simplon, fut placé à Arona, route du Saint-Golhard en cas de retraite. Gilly occupa Milan avec 3,000 hommes. larges s'établit à Lodi, sur T Adda, et Loison à Plaisance et à Crémone. De cette manière, il gardait le Tésin avec 9,000 hommes, et le cours inférieur du Pô et de l'Adda avec 10,000 hommes, et il pouvait, en moins de douze heures, voler au secours de ceux de ses lieutenants qui se trouveraient attaqués.
Mêlas, cependant, parti de Turin le 8 au soir, avec les corps de Kaim et d Haddick, se dirigeait vers Asti. Elsnitz le suivait par Alba. OU, arrivant fie Gênes par la route de Tortone, se présenta à Stradella le 9 au matin. Il ramenait avec lui le général Oreilly, qu'il avait rallié. Ne pouvant se persuader que le gros de l'armée française eût passé le Pô, il résolut de tenter un coup de main vigoureux sur Plaisance. Il avait 47 ou 18,000 hommes. Mais déjà la division Watrin l'avait prévenu en refoulant son avant-garde sur Rivalla. OU en arrivant à Casteggio, fit attaquer à la fois les hauteurs de droite et la ville' Sa réserve occupait Montebello. Lannes n'avait sous la main que 8 à 9.000 hommes. Il fut un moment ébranlé en voyant tant de troupes; mais, connaissant l'importance de la position et certain d'être secouru dans la journée, il n'hésita pas à accepter la bataille. Il résolut de s'emparer du bourg de Casteggio, situé au pied du contre-fort de l'Apennin, qui vient aboutir vers Stradella, dans la plaine du Pô. Les Autrichiens y avaient établi de nombreuses batteries! Lannes, manœuvrant par sa gauche, chercha à couronner les hauteurs et fit attaquer sur tous les points à la fois. Déjà les Français étaient près de s'emparer des positions attaquées, lorsque l'arrivée de l'infanterie autrichienne arrêta leur triomphe. Ceux qui avaient gravi les hauteurs furent culbutés. Lannes, qui s'était placé à la tête des colonnes, soutenait ses troupes sous un feu violent et retardait tant qu'il pouvait l'heure de la retraite, dans l'espérance des renforts que Bonaparte devait lui envoyer. Mais les renforts ne paraissaient point, et le feu de l'artillerie et de la mousqueterie des Autrichiens perçait a jour ses faibles lignes. Il allait se replier, lorsqu'il aperçut lavantgarde de la division Chambarlhac. Aussitôt le combat se rétablit à Ja droite, au centre et à la gauche. Le bourg de Casteggio fut pris et repris plusieurs fois! Enfin, à la gauche, le général Rivaud s'empara des hauteurs et se rabattit ensuite sur les derrières de Casteggio; à la droite, cette position venait d'être tournée; au centre, le bourg était également enlevé par Watrin. Les colonnes de droite et de gauche dirigées par Chambarlhac, tombant ensuite sur la réserve à Montebello, achevèrent la déroute des ennemis et firent un grand nombre de prisonniers. Celte journée, qui valut au général Lannes le baptême aristocratique de duc de Montebello, coûta aux ennemis 5 à 6,000 hommes hors de combat. OU, poursuivi vivement, se retira vers Alexandrie.
Bonaparte arriva à Casteggio au moment où la bataille finissait. Il félicita son digne lieutenant et ses braves soldats, qui, inférieurs eu nombre de plus d'un tiers, avaient remporté une victoire si importante au début de la campagne. Trois jours se passèrent en observation. Gênes était prise; Bonaparte n'avait plus à se presser pouragir. C'est pendant cette espèce de trêve qu'arriva ni. 3
au quartier-général un homme qui devait avoir une influence si décisive et si glorieuse sur le résultat de la journée: c'était le général Desaix. H venait de quitter l'Egypte, où il avait laissé de si beaux souvenirs, et il venait demander à Bonaparte sa part de dangers et de gloire dans la bataille qui allait avoir lieu. Ce brave jeune homme, d'un caractère si noble et si élevé, dont les talents militaires égalaient déjà les généraux les plus célèbres de cette époque, avait une vive amitié pour le premier consul. A peine arrivé en France, il était accouru en Italie pour combattre à ses côtés. Bonaparte lui donna le commandement de deux divisions.
Le 12 au matin, le premier consul, ne voyant aucun mouvement aux avantpostes, craignit que les Autrichiens ne se fussent retirés vers Gênes ou portés sur le Tésin pour forcer le passage; il abandonna sa position de Stradella et se dirigea avec toute son armée vers Tortone. Le 1 3, il passa la Scrivia et déboucha dans la plaine de Marengo. Arrive à San-Giuliano, il fit faire des reconnaissances en tout sens sans apprendre des nouvelles de Hélas. Des aides-de-camp poussèrent vers le Pô inférieur et vers le Tésin; Mêlas n'avait paru sur aucun de ces points. Il craignit plus que jamais qu'il n'eût regagné la route de Gênes, et trembla de perdre ainsi le fruit des plus heureuses combinaisons qui soient sorties de la tête d'un homme de guerre. Trompé par cette crainte, il ordonna à Desaix de se porter, avec la division Boudet, sur Rivalta, pour éclairer la route de Novi , par où Mêlas devait passer pour se rendre d'Alexandrie à Gênes. En même temps, pour renforcer sa position , il appela à lui la division Lapoype, qui rejoignit la réserve au quartier-général. Le général Victor, renforce de la cavalerie de Kellermann, reçut l'ordre de marcher sur Marengo avec deux divisions, de culbuter les postes avancés qui s'y trouveraient et de s'emparer du pont. Lannes fut placé dans la plaine, avec une division soutenue par la cavalerie de Murât.
Pendant que Bonaparte tremblait de voir s'échapper son adversaire, le baron Mêlas arrivait à Alexandrie et apprenait la catastrophe de Montebello. Son désespoir fut au comble. Ce malheureux général^ si cruellement éprouvé, ne savait plus où donner de la tète. Arraché par une marche foudroyante et imprévue à ses triomphes sur le Var et à ses rêves de conquêtes dans le midi de la France, il venait, en moins d'un mois, de subir toutes les rigueurs de l'infortune; chaque Jour avait été marqué par un désastre. Enfin , battu sur tous les points, harcelé sans cesse et placé dans l'alternative d'une retraite honteuse dans la Ligurie ou d'une victoire plus que douteuse, il n'hésita pas à choisir ce dernier moyen. Mêlas était un homme de cœur. Toutefois, avant d'essayer de se faire jour les armes à la main au travers des bataillons français, il assembla un conseil de guerre, et, après avoir exposé sa situation avec franchise, il déclara aux généraux qu'il fallait combattre à tout prix. Puis, dans un ordre du jour noblement sévère, il exhorta ses troupes à se montrer dignes de leurs succès passés et à succomber, s'il le fallait, mais avec gloire. Les officiers autrichiens étaient dignes de le comprendre, ils n'hésitèrent pas à approuver la proposition de leur général en chef.
C'est dans ces conférences et dans les dispositions qu'il prit que s'écoulèrent les trois jours qui avaient trompe Bonaparte sur ses intentions.
Il fut donc arrêté qu'on déboucherait par la Bormida sur les deux ponts; que le général OU, à la gauche, se porterait avec 8,000 hommes sur Salé; qu'Oreilly, à la droite, avec 3,000 hommes, percerait sur Stortiglione, et couvrirait ainsi la droite du corps principal; enfin, que le général en chef lui-même, avec le corps de bataille fort de 20,000 hommes, filerait sur Marengo et San-Giuliano, puis se rabattrait à gauche pour seconder le général Ott et accabler l'ennemi |«r une attaque de flanc. Ces dispositions pouvaient réussir, car Mêlas comptait 3t,000 hommes d'excellentes troupes, dont 8,000 de cavalerie, et 200 bouches à feu, et le point sur lequel il allait engager ces forces n'était gardé que par 47,000 hommes des corps de Lannes et de Victor, par suite du mouvement que Bonaparte, dans son impatience d'avoir des nouvelles de l'ennemi et de l'atteindre, avait ordonné la veille.
Le 14, à la pointe du jour, l'ennemi se mit en mouvement dans l'ordre que nous venons d'indiquer et franchit la Bormida. Mais sa marche fut lente, car il n'y avait qu'une seule tête de pont par où l'on pût déboucher. Oreilly, ayant passé le premier, se porta sur Marengo. En avant de ce village, devenu à jamais célèbre, il rencontra la division Gardanne du corps de Victor, et la força à se replier sur Marengo, où elle se renferma. Victor, en apprenant ce mouvement, dirigea en toute hâte sa seconde division (celle de Chambarlhac) sur le village et fit prévenir le premier consul de la présence de l'armée autrichienne. Oreilly, avant de tenter une attaque sérieuse sur Marengo, attendit que le centre de l'armée autrichienne eût débouché, et donna ainsi à Victor le temps de se fortifier.
Une autre circonstance retarda l'attaque des ennemis : en avant de Marengo se trouve le ruisseau le Fontanone, qui coule entre ce village et la Bormida, et dont le lit profond et les bords fangeux offrirent pour le passage des difficultés aux ennemis. Le général Haddick se jeta le premier dans le lit du Fontanone. Le général Rivaud vint l'y attaquer. Un combat violent s'engagea sur ce point Après les plus glorieux efforts, Haddick fut blessé mortellement, et ses troupes se replièrent. Mêlas fitalors avancer le corps de Kaim et prescrivit à Oreilly de longer la Bormida jusqu'au point nommé Stortiglione pour exécuter sur notre gauche une* charge de cavalerie. Kaim entra résolûment dans le lit du Fontanone; mais les deux divisions de Victor, rangées en demi-cercle autour du ruisseau, firent un feu tellement violent sur les Autrichiens, que ceux-ci furent encore nne fois repoussés. Le général Oreilly, de son côté, s'était porté à l'endroit désigné et avait poussé le général Pilati, à la tête de 2,000 chevaux, de l'autre côté du ruisseau. Une charge du général Kellermann le rejeta en désordre dans le lit fangeux du Fontanone. Ainsi , dans ce moment, les deux corps de Victor et de Lannes arrêtaient seuls les efforts de tonte l'armée de Mêlas. Cependant le général Ott, étant parvenu à déboucher à son tour, manœuvra pour tourner les Français et déborder le général Lannes qui, placé entre Marengo et Castel-Ceriolo, formait la droite. Pendant ce temps, les corps
UH HiSTOME DE L AUMÉE
qui avaient échoué au passage du Fontanonc faisaient un nouvel effort simultané en face de Marengo. Une puissante artillerie les appuyait. Le combat recommença. Les Autrichiens, qui comprennent qu'il n'y a pour eux d'autre issue que la plaine de Marengo, se battent avec un incroyable héroïsme pour échapper aux Fourches Caudines. Les grenadiers hongrois entrent dans le ruisseau, le franchissent sous d'effroyables décharges de mousqueterie, et parviennent à gravir l'autre bord. Les demi-brigades de la division Chambarlbac les rejettent en partie dans le ruisseau, mais un de leurs bataillons se maintient et donne le temps aux pionniers de jeter un pont de chevalets sur ce petit cours d'eau témoin de combats si acharnés. Les Autrichiens s'y précipitent en masses profondes et avancent vers Marengo; le général Rivaud , à la tète de la 44% cherche en vain à les arrêter. L'artillerie écrase ses soldats, et lui-même revoit une grave blessure. 11 se replie, et les Autrichiens pénètrent dans Marengo. Le brave et intrépide général, affaibli par sa blessure et tout couvert de sang, n'hésite pas à les attaquer dans le village et, après la charge la plus audacieuse, s'en empare de nouveau; mais il ne peut pousser plus avant son succès, taut est violent le feu des nombreuses batteries ennemies. La division Chambarlhac, à la gauche, a été, elle aussi, repoussée et même débordée parOreilly; enfin, à la droite, le général Lannes, qui venait de culbuter Kaim dans le ruisseau, se voit tout à coup tourné par le corps nombreux du général OU, en danger d'être jeté dans la plaine, et exposé sans abri aux foudres de l'artillerie autrichienne. Il était dix heures. La bataille était perdue. Vainement le général Champeaux, du corps de Lannes, exécutait des charges brillantes et repoussait la cavalerie ennemie; il ne pouvait entamer les bataillons d'infanterie qui continuaient d'avancer. Les deux divisions Gardanne et Chambarlbac, écrasées et percées à jour par le feu de 50 bouches à feu, ne pouvaient tenir une minute de plus.
C'est dans ce moment qu'arriva Bonaparte. 11 amenait ayee lui 800 hommes de la garde consulaire et était suivi de près par la division Monnier. Il jugea avec son caup d'œil rapide et sûr la position critique où se trouvait son armée , et, avec cette soudaineté d'inspiration qui était un des traits saillants de son génie , trouva le moyen d'arrêter les ennemis et de balancer la victoire. Sa gauche était perdue et ne pouvait plus rien entreprendre; mais sa droite se maintenait encore à Caslel-Ceriolo. C'est sur ce point qu'il porta ses premiers efforts; en s'y maintenant, il aura un point d'appui au milieu de la plaine , il ramènera derrière sa droite sa gauche mutilée pour la dérober au feu de l'ennemi et la rallier, et il pourra manoeuvrer sur le flanc des Au- . trichiens. 11 n'y avait pas une minute à perdre; les 800 grenadiers de la garde consulaire, gens d'élite s'il en fut, s'élancent tète baissée sur le corps de Oit, arrêtent avec leurs baïonnettes formées en carrés les cliarges de cavalerie et parviennent à gagner Gli-Poggi. La division Monnier arrive à son tour. Bonaparte la dirige sur Castel-Ceriolo, et lui-même avec la 72* va soutenir la gauche de Lannes, tandis que le général Dupont va rallier les débris des divisions de Victor. La présence du premier consul ranime tous les cœurs, nos héroï-
•Ilï
ques demi-brigades essaient de reprendre l'offensive sur tous les poinls. Latines fond avec impétuosité sur Kaim et le rejette dans le Fontanone; Gardanne avec sa division mutilée tente de reprendre Marengo, et Carra Saint-Cyr est déjà inaitre des premières maisons de Castel-Ceriolo. Mais le généralissime autrichien redouble d'efforts, il porte ses colonnes réunies sur Marengo, et, débouchant de ce village, achève de compléter la déroute de notre aile gauche. Bonaparte est forcé de songer à se replier, il fait retirer ses troupes, mais en bon ordre , vers Castel-Ceriolo , où il s'est ménagé une retraite assurée par Soli vers les bords du Pô. Le mouvement rétrograde se fait lentement. Bonaparte espère à chaque instant voir déboucher la division du général Desaix auquel il a envoyé , coup sur coup , de pressants messages. Mais Desaix ne paraît pas, et les masses ennemies s'avancent toujours précédées de 80 bouches à feu. La garde consulaire, véritable citadelle mouvante, se retire au pas comme à l'exercice, et résiste aux charges réitérées de la cavalerie ennemie et à la grêle de mitraille qui balaie la plaine. Lannes, lui aussi, se couvre de gloire. A la tète de \ demi-brigades (les 6e, 22e, 28* et -40*), il soutient les efforts de l'ennemi avec une constance, une fermeté digne d'une éternelle admiration. Il met deux heures à parcourir trois quarts de lieue, et, quand l'ennemi devient trop pressant, il arrête ses demi-brigades, les forme en colonne, et les précipite sur lui. La plaine est couverte de feu, de cadavres et de débris, et Desaix, la dernière espérance de Bonaparte, Desaix n'arrive pas... Il était trois heures. Mêlas, qui avait eu deux chevaux tués sous lui et qui avait reçu une légère blessure, croyant la victoire assurée, retourna à Alexandrie pour annoncer cette nouvelle à Gênes, à Turin et à Vienne. 11 laissa à son chef d'étal-major Zach le soin de terminer la journée et de recueillir le fruit de la victoire, et ce fruit si chèrement acheté, c'est la grande route de Plaisance, salut de l'armée autrichienne. Ce général forme son armée en colonne de marche sur une lieue de profondeur.
Pendant ce temps Desaix arrivait à marches forcées. Dirigé la veille vers Novi, il s'était arrêté aux premiers coups de canon tirés dans la plaine de Marengo, et avait marché vers le lieu de l'action pendant que les aides-de-camp de Bonaparte le cherchaient vers Novi. Cette inspiration , qui honore le génie militaire de Desaix, devait avoir les plus heureux résultats. Après avoir marché toute la journée, il arrivait enfin vers San-Giuliano. Il était près de quatre heures. En ce moment les troupes françaises occupaient les positions suivantes : Lannes, retiré entre Villanova et la Boschelta, échangeait encore quelques coups de canon avec l'avant-garde de OU; Victor, protégé par la cavalerie de Kellermann et de Champeaux, avait réuni les débris de son corps d'armée dans le défilé de San Giuliano. Carra Saint-Cyr, campé dans Castel-Ceriolo, n'avait pu empêcher Ott d'avancer vers Villanova. La cavalerie de Rivaud, débouchant vers Piovera, inquiétait seule la gauche de Ott. L'arrivée de Desaix changea en peu de temps la face des choses : ce brave général, devançant luimême sa division s'était porté au galop de son cheval auprès du premier consul, et, tout plein de l'inspiration de la victoire, il l'engagea, dit-on, comme
autrefois Augereau à Castigiione, à recommencer le combat : « Oui, ditril, la bataille est perdue, mais il n'est que quatre heures; nous avons le temps d'en gagner une.» Ces paroles flattaient trop les idées du premier consul pour qu'il n'y prêtât point l'oreille, et puis l'ardeur que les troupes montraient pour revenir à la charge était d'un augure favorable. La retraite était assurée. On pouvait avant d'y songer tenter une nouvelle action. L'ordre fut donné en conséquence. Les généraux Lannes, Monnier, Watrin, qui se repliaient, s'arrêtèrent subitement, et Bonaparte, parcourant le front des divisions, leur jeta ces paroles qui furent bientôt répétées de bouche en bouche : « C'est assez reculer aujourd'hui; vous savez que je couche toujours sur le champ de bataille. » Des acclamations unanimes accueillent ces mots ardents et la charge est aussitôt battue sur toute la ligne.
Cependant le général Zach continuait d'avancer vers San-Giuliano, persuadé qu'il n'y avait plus que quelques fuyards. Tout à coup Marmont démasque sur son front une batterie de 12 pièces de canon qui tirent à mitraille ai à coups redoublés. En même temps Desaix débouche du village et se jette impétueusement sur lui à la tête des 9* léger, 30' et 59' de ligne, formés en colonnes d'attaque. Desaix marchait lui-même à la tête de la 9° : il venait de franchir un léger pli de terrain qui le dérobait à la vue des Autrichiens, lorsqu'il fut atteint d'une balle à la poitrine. On dit qu'il s'écria en tombant : Cachez ma mort, car cela pourrait ébranler le courage des troupes! Et avant de rendre le dernier soupir, il lit dire au premier consul qu'il mourait avec le regret de n'avoir pas assez fait pour la patrie. Dors en paix dans ton linceul glorieux du champ de bataille, brave et sublime jeune homme! Tu as assez fait pour la patrie, et les splendeurs de la renommée sont à jamais acquises à ton nom; car tu as laissé, comme Épaminondas, deux filles immortelles : Sédiman et Harengo 1
La 9* légère, qui a vu tomber ce brave général, pousse un cri de vengeance et se précipite, baïonnettes baissées, sur les bataillons ennemis. Elle mérite ce jour-là le surnom d'incomparable. Les deux premiers régiments formant la première ligne des Autrichiens, surpris déjà par une attaque à laquelle ils étaient loin de s'attendre, ne peuvent résister à son impétuosité; ils se jettent en désordre sur la deuxième ligne et disparaissent dans ses rangs. La 9» légère, soutenue par les 30' et 89» à droite, et par les débris de la division Victor à gauche, aborde avec la même résolution la colonne de grenadiers de Lattermann. Le choc fut rude. Zach était au milieu des grenadiers. Us tenaient ferme ; mais ils avaient bien de la peine à résister à l'impétuosité et au nombre des assaillants. Tout à coup la division Kellcrmann fond comme un ouragan terrible sur leur flanc. Cette charge, une des plus heureuses inspirations qu'un général ait jamais eues à la guerre, coupe en deux la colonne de grenadiers, déjà assaillie de front par la division Boudet. Le trouble se met dans les rangs ennemis. Les cavaliers de Kellcrmann sabrent avec une furie impétueuse et obligent les grenadiers autrichiens à déposer les armes. 2,000 se rendent prisonniers, et au milieu d'eux se trouve le général Zach, auquel Mêlas venait de
confier te commandement de ion armée. Un succès aussi inouï n'arrête pas le général Kellermann; il s'élance sur la cavalerie de Lichtenstein , la met en déroute, et la suit avec une telle ardeur, que ses dragons entrent pêle-mêle avec les fuyards au milieu du centre des Autrichiens qui se formaient dans la plaine en face de Lannes.
Lannes, électrisé par les succès de la division Boudet, marche à son tour en avant entre la colonne de OU et la gauche de Kaim. Ce dernier général, troublé par la déroute de l'avant-garde, fait des efforts inutiles pour déployer les premiers bataillons de tête. Kellermann , ainsi que nous venons de le dire, arrive en ce moment et achève de porter la confusion parmi eux. Alors un cri de détresse s'élève des rangs autrichiens : Aux ponts! aux pont»! crie-t-on de toutes parts; et tous s'y portent confusément, poursuivis par la cavalerie française. Les divisions Lannes, Boudet et Kellermann, parcourent en moins d'une heure la plaine que les Autrichiens avaient mis huit heures à conquérir. Cependant quelques bataillons de grenadiers, appuyés par la cavalerie, essaient de se former pour protéger le passage de la Bormida. La confusion est extrême; on se presse à l'entrée des ponts et l'encombrement augmente; plusieurs conducteurs d'artillerie se jettent dans le fleuve avec leur canon. Il était alors sept heures du spir; les deux premières colonnes ennemies étaient culbutées et Ma r en go était repris. La colonne de gauche seule tenait encore. Cette colonne, qui avait dépassé Castel-Ceriolo en apprenant les désastres du général Zach, s'arrête, se replie en toute hâte vers ses communications; ma» déjà le village est repris, et il est obligé de se faire jour à la baïonnette pour regagner la Bormida.
Le baron de Mêlas, informé subitement de ce désastre, ne veut point en croiref tes nombreux rapports qui lui arrivent de toutes parts. Il accourt sur les bords du fleuve où son armée s'agite en tout sens dans une confusion inexprimable; il jette les yeux sur le champ de carnage et les détourne plein d'effroi. Il s'était battu pour s'ouvrir le passage et échapper à une capitulation ; il fallait renoncer à cette espérance. Le malheureux vieillard était confondu de désespoir.
Ainsi se termina la journée de Marengo, célèbre entre toutes celles de la république par ses résultats prodigieux et par l'influence qu'elle exerça sur les destinées de la France et de l'Europe. L'armée impériale laissait sur le champ de bataille 7,000 hommes hors de combat, dont 300 officiers, 3,000 prisonniers et 25 pièces de canon.
Les Français, de leur coté, avaient perdu 7,000 hommes tués ou blessés et 1,000 prisonniers. Les généraux Mainoni, Rivaud, Mulhcr, Champeaux, étaient blessés. Mais la perte la plus grande était celle de Desaix. Depuis Hoche, la France n'avait pas eu à déplorer la mort d'un plus grand citoyen, et l'armée d'un général plus estimé.
Mêlas, pendant la nuit qui suivit la bataille, chercha à réorganiser les tristes débris de son armée; mais il ne savait à quel parti s'arrêter, lorsqu'il apprit que l'infatigable Bonaparte faisait sommer la tête du pont de la Bormida. 11
réunit un conseil de guerre, et proposa une capitulation comme seul moyen de sauver l'armée. Celte proposition fut adoptée, et un parlementaire envoyé à Bonaparte. Celui-ci, de son côté, ne demandait pas mieux que de traiter. Après une telle victoire, l'évacuation de l'Italie était certaine; il avait hâte de retourner à Paris. En conséquence, on signa à Alexandrie une convention aux termes de laquelle il devait y avoir armistice entre les deux armées jusqu'à ce que la cour de Vienne eût statué sur les propositions de paix. En attendant, les Français entrèrent en possession de toute l'Italie septentrionale jusqu'à Mantoue et au Mnicio. Les places fortes leur étaient rendues, et, de ce nombre, la ville de Gênes. Les Autrichiens leur abandonnèrent, en outre, 4,500 pièces de canon et des approvisionnements immenses.
M. Thiers, dans son excellente Histoire du Consulat, fait les réflexions suivantes sur cette bataille : a Quelques détracteurs ont prétendu attribuer au général Kellermann le gain de la bataille de Harengo et tous les résultats que celte mémorable bataille entraîne à sa suite. Pourquoi donc, s'il faut dépouiller de cette gloire le général Bonaparte , ne pas l'attribuer à cette noble victime de la plus heureuse inspiration, à ce Dcsaix qui, devinant, avant de les avoir reçus , les ordres de son chef, vint lui apporter la victoire et sa vie? Pourquoi ne pas l'attribuer aussi à cet intrépide défenseur de Gênes, qui, en retenant les Autrichiens sur l'Apennin, donna au général Bonaparte le temps de descendre des Alpes et les lui livra presque à moitié détruits? A ce dire, les généraux Kellermann, Desaix, Masséna, seraient tous les véritables vainqueurs de Marengo, tous, excepté le général Bonaparte. Mais, en ce monde, le cri des peuples a toujours décerné la gloire, et le cri des peuples a proclamé vainqueur de Marengo celui qui, découvrant avec le coup d'oeil du génie le parti ^ qu'on pourrait tirer des Hautes-Alpes sur les derrières des Autrichiens, avait trompé trois mois de suite leur vigilance, avait créé une armée qui n'existait pas, rendu cette création incroyable pour toute l'Europe, traversé le Saint- Bernard sans route frayée, paru à l'improviste au milieu de l'Italie confondue d'étonnement, enveloppé avec un art merveilleux son adversaire, et lui avait livré une bataille décisive , perdue le matin, regagnée le soir, et certainement regagnée le lendemain si elle l'avait été le jour même; car, outre les 0,000 hommes de Desaix, 10,000 hommes accourus du Tésin, 10,000 portés sur le lac Pô, présentaient le moyen infaillible de détruire l'armée ennemie....
« Le vrai vainqueur de Marengo est donc celui qui maîtrisa la fortune par ces combinaisons profondes, admirables, sans égales dans l'histoire des grands capitaines. »
Ajoutons à ces observations pleines de justice et de sens que le vainqueur fut bien servi par ses lieutenants et par son armée, qui peut bien, elle aussi, revendiquer une parlie de la gloire de Marengo t par cette armée qui , improvisée, pour ainsi dire, rivalise, en quelques mois, avec les plus belles armées de la république, par sa discipline, sa constance, son intrépidité et ses travaux prodigieux; par cette armée qui traverse les grandes Alpes au milieu des obstacles les plus grands, traînant ses canons à bras au milieu des précipices du
ET DE TOUS LES HEGlMEiNTS. 41
Saint-Bernard, affrontant des dangers inouïs, tels, qu'il Tant remonter aux pages de l'histoire ancienne pour lui trouver un point de comparaison (I); par cette armée qui, à peine descendue en Italie, surprend, étonne, confond, disperse les ennemis par la rapidité de ses marches, par l'audace de ses manœuvres, lui enlève au pas de course ses magasins, ses arsenaux, ses fonderies et jusqu'à ses équipages de siège, et qui, s'élevant par l'intelligence à la hauteur du génie du grand général, ne manque aucune des manœuvres qui doivent assurer l'exécution littérale de son plan de bataille; par cette armée qui , à Marengo, résiste, un contre trois et sans artillerie, à toute l'armée autrichienne précédée de 200 bouches à feu , la tient pendant plus de huit heures en échec, et, toute mutilée et sanglante qu'elle est, hésite encore à abandonner le champ de bataille, sillonné en tous sens par les boulets ennemis et jonché de ses cadavres; par celte armée enfin qui , après huit heures d'une pareille lutte, quand ses adversaires la croient épuisée, vaincue, démoralisée, dispersée, se relève tout à coup, se reforme, reprend ses rangs, et, suivant l'impulsion donnée par la divisiondu général Desaix, recommence le combat avec une nouvelle ardeur, brise à son tour leurs bataillons victorieux, et bivouaque sur ce champ de bataille sanglant et dévasté, qui avait coûté aux ennemis huit heures de combat, et qu'elle lui a repris en moins d'une heure! De tels efforts sont dignes de la postérité.. Gloire donc, gloire éternelle à cette armée de réserve, qui a gravé à Marengo une des plus belles pages de notre histoire militaire!
Quittons maintenant les champs de l'Italie et revenons à l'armée du Rhin, qui avait, elle aussi, une grande et belle mission à accomplir.
(t) Oo a comparé ce passage des Hautes-Alpes avec celui des soldats d'Annihal. Il serait plus juste, plus national surtout, de le comparer à celui des soldats de François Ier, qui allèrent vaincre a Marignan, le Marengo du xti* siècle. En effet, la marche d'Annihal à travers les Alpes doit élre regardée plutôt comme un événement merveilleux que comme un exemple a suivre. Le général carthaginois n'eut à vaincre que les obstacles de la nature et celui des populations sauvages de ces montagnes. Il était assuré d'ailleurs qu'il ne serait point inquiélé par les Romains et qu'il trouverait un appui parmi les Gaulois cisalpins. Les Romains connaissaient si peu a cette époque les Alpes maritimes et la Ligurie, qu'à peine le consul Scipion eutil vu Annibal remonter la vallée de liséré, qu'il cessa de le poursuivre en queue, renvoya le gros de son année en Espagne pour y faire diversion, et s'embarqua pour Gênes afin d'aller attendre l'ennemi au revende l'Apennin; singulier moyen d'empêcher l'invasion de l'Italie !
Plusieurs passages eureut encore lieu par le Saint-Bernard. Un siècle après Annibal, il servit de route militaire aux Romains, qui y lireut passer un corps d'année, au cœur de l'hiver, a l'occasion des guerres d'Olhon et de Vilellius. Les Lombards franchirent aussi le Saint-Bernard lorsqu'ils vinrent se faire battre aux environs de Bex par les troupes de Gonlran. Un des lieutenants de Charlemagne y conduisit une colonne pendant que ce prince passait le Monl-Cenis. Enfin, au xn« siècle, Frédéric Barberousse prit cette roule pour pénétrer en Italie. Mais toutes ces armées ne traînaient ni artillerie, ni machines de guerre, ni éléphants, et ces passages ton! peu dignes des regards de l'histoire. Le seul qui soit susceptible d'être mis en parallèle avec celui de IS00 est le passage de François Ie». Nous avons déjà fait ressortir dans notre premier volume les rapprochements qni existaient entre ces deux passages, et nos lecteurs ont pu se convaincre que, si la marche de François I" fut moins habile sous le rapport d. s combinaisons stratégiques, elle ne mérile pas moins d'être étudiée avec attention.
Armée du Min. — L'armée du Rhin ou d'Allemagne, confiée à Moreau, avait été formée, ainsi que nous l'avons dit, de la réunion des deux armées du Rhin et d'Helvétic. Elle était forte de 103,000 hommes. On avait épuisé les ressources de l'État pour l'organiser avec soin et lui fournir un matériel complet d'artillerie et des moyens de passage, pour en faire enfin la plus belle, la plus forte, la plus puissante armée de la république. Les demi-brigades qui la formaient étaient toutes composées de vieux soldats; à peine leur avait-on envoyé quelques conscrits, plutôt encore pour rajeunir les cadres que pour les compléter. C'étaient, du reste, les demi-brigades qui venaient de combattre, sous Jourdan et Masséna, à Stokach et à Zurich, et qui, précédemment, avaient suivi Pichegru en Hollande» Hoche, Kléber et Moreau au-delà du Rhin, et avaient pénétré au cœur de l'Allemagne jusqu'au Danube. En un mot, c'étaient des soldats éprouvés par leur courage, leur discipline, leur instruction et leur constance. Aussi, malgré les haillons de la misère dont ils étaient couverts, rien n'était superbe et imposant sous les armes comme les soldats de cette armée. Les vieux militaires qui se rappellent les avoir vus défiler sur les ponts de Kehl, de Bâte et de Cassel, lors du passage du Rhin en 1800, parlent encore avec admiration de leur tenue martiale. En les voyant partir, on augurait qu'ils allaient accomplir de grandes choses. Les généraux qui les commandaient étaient eux-mêmes sortis la plupart du sein de ces armées; simples soldats la veille, ils avaient conservé en s'élevant ce lien de fraternité que font naHre si vite, sous les drapeaux, le bivouac dans les camps et les dangers sur le champ de bataille. Pour les soldats, c'étaient des compagnons d'armes plutôt que des chefs. L'égalité républicaine avait hiérarchisé avec trop de justice la capacité, le courage de chacun, pour que l'élévation des uns inspirât aux autres des sentiments de jalousie et de révolte. Dans ces armées , où tous étaient arrivés avec des droits égaux, où les grades avaient été répartis d'abord au choix, puis sous le feu de l'ennemi et comme récompense du dévouement ou du talent, ceux qui étaient parvenus avaient tous fait leurs preuves, et personne ne songeait à se plaindre ; en sorte qu'on remontait, sans transition heurtée, du simple soldat jusqu'au général en chef.
En donnant à Moreau le commandement d'une telle armée, Bonaparte pensait, avec raison, que ce général aurait une grande mission à remplir. On sait comment il s'acquitta de cette mission à Stokach, Engen, Moeskerich, Hochstett et, enfin, à Hohenlinden. Nul, du reste, n'était plus digne et plus capable que Moreau de commander à une armée de 100,000 hommes. Les grands talents qu'il avait déployés dans ses campagnes sur le Rhin, les grands services qu'il avait rendus dans ses campagnes en Italie, le désignaient au choix du premier consul. C'était, après le vainqueur des Pyramides, la première capacité militaire de l'Europe.
Le nouveau général en chef vint prendre le commandement de l'armée du Rhin vers la fin de décembre. Son premier soin fut de l'organiser en trois corps principaux de trois divisions chacun et une réserve. Lecourbe fut chargé du. commandement de l'aile droite, Gouvion Saint-Cyr de celui du centre et le gé-
néral Sainte-Suzanne de celui de l'aile gauche. Le général Moreau se chargea du commandement personnel de la réserve. Ces corps formaient chacun des espèces d'armées ayant leur cavalerie et leur matériel d'artillerie.
Ces divisionnaires étaient tous des hommes de premier choix. Lecourbe n'avait pas d'égal dans l'armée pour la guerre des montagnes; Gouvion Saint-Cyr, esprit froid et profond, était aussi une des grandes capacités militaires de l'armée du Rhin; le général Sainte-Suzanne, guerrier méthodique, tacticien habile, passait |>our un homme propre aux grands commandements.
Les généraux placés en sous-ordre étaient eux-mêmes l'élite de nos armées. C'étaient : Richepanse, Ney, Yandamme, Leclerc, Delmas, d'Hautpoult, Baraguay-d'Hilliers, Souham, Legrand, etc., tous éprouvés au feu des grandes batailles (I). L'armée s'élevait à 103,000 hommes environ, comme on le voit par
Situation de l'armée du Rhin au commencement de la campagne de 1800.
scocrbe (aile droitej. — Division Vandamme. Brigades Jardon, Laval et Molilor 1" légère, 36», 83* el 94* de ligne, 8* régiment de hussards; 9,632 hommes d'iuranterie, MO de cavalerie.— Divisou Lorgcs. Brigades Goullus el Bonlems : 10* légère, 37«, Si* el 109e de ligne, 9* régiment de hussards; 8,238 hommes d'infant., 467 decav. — Division Montrichard. Brigade Daullane : 10e légère, 38» et 67» de ligne; 6,998 hommes d'inf — Réserve de l'aile. Brigade Nansouly : Grenadiers réunis, 11» régiment de dragons el ta* chasseurs, 85* régiment de cavalerie; 1,500 hommesd'infanlerie, 1,880 de cavalerie. Total : 28,368 hom. d'inf., 8,287 de cavalerie. Lorges partit le 13 avec les v» légère, 67* de ligne, 2* de chasseurs et 28* de cavalerie. Corps More au, général en chef (réserve). — Division Delmas. Brigades Jaeophi.Grandjeau, Lorcet, Quelard cl Boyer : 14» légère, 46*, 50e, 57* et 108* de ligne, 4* régiment de hussard' el 11* chasseurs, 6* régiment de cavalerie, 8,638 boni, d'inf., 1,031 de cav. — Division Leclerc. Brigades Bastoul, Walthcr el Desperrièrea : 14* légère, 53e el 89* de ligne, 10* et 23* régiment dechasseurs; 6,035 nom. d'inf., 963 de cav. — Division Richepanse. Brigade Digonnel : Grenadiers réunis, 4«, 50* el 100* de ligne; brigade Durulle : 5* régiment de hussards et 17* de dragons, 13" régiment de cavalerie; 6,848 nom. d'inf., 1,187 de cav. — Division d,Haut|H>ull(ri'Ssrvedecav.). Brigade Espagne : 1*' el 2* régiments de carabiniers; brigade Devrigny : 8* et 9« régiments de ca Valérie; 1,504 hommes de cavalerie. Total 21,521 hommes d'infant., 4,685 de cavalerie Corps Golvion Saist-Cyh (centre). — Divi sion Baraguay-d'Hilliers. Brigades Joba, Sabalier el Roussel : 12* légère, 1", 15* el 831 de ligne, 2* régiment de hussards; 8,340 hom. d'inf:, 542 de cav. La l"dc ligne partit pour l'Italie. — Division Tharreau. Brigades Ueudelet, Aubrve el Beaure,;ard : 2* légère, 42«, 5l« et 101* de ligne, 16* régiment de chas- :123e de dragons; 8,326 boni m
seursel23* de dragons; 8,326 hommes d'inf, •11 decav. La 101* de ligne partit pour l'Itali
— Division Ney. Brigade Bonnet : 12* légère 54«, 76* el 103* de ligne; brigade Bonamy 8* régiment de chasseurs; 7,270 hom. d'inf. 569 de cav. La 12" légère parlil nuur l'Italie,
— Division Desbrulys, général de brigade, en-
suite Sahuc. Brigades Sahuc, Salligny et Debilly : 16* de ligne, 5* régiment de chasseurs cl 2* de dragons, 12* et 17e régimeuts de cavalerie; 2,474 h. d'inl., 1,616 de cav. Total : 26,410 hommes d'infanterie, 3,338 de cavalerie.
Corps Sainte-Sczaxi'b (aiie gauche). — Division Collaud. Brigade Girard, dit Vieux : 48* de ligne, 20* régiment de chasseurs; brigade Lacoste : 10* et 16* régiments de cavalerie; 8,740 h. d'inf., 981 de cav.— Dlvisiou Souham. Brigade Decaen : 8* el 95* de ligne; brigade Pulhod : 1er régiment de chasseurs et 6* dragons, 7* régiment de cavalerie; 4,687 hom. d'inf., 1,394 de cav. — Division Legrand. Brigade Boivin : 7* et 27* de ligne; brigade Diouet : 6* régiment de chasseurs el 13* de dragons; 5,286 hommes d'inf., 1,094 de cav.
— Division Deiabordc. Brigade Mercier : 29* el 65° de ligne, 8* helvétique; brigade Thuring : 4* el 19* régiments de cavalerie; 2,573 hom. d'inf., 286 de cav. La 89* parlil pour l'Italie. Tolal : 15,286 hommes d'infanterie, 3,755 de cavalerie.
Tolal de l'armée, active, 89,585 hommes d'in-
bnlerie, 14,065 de cavalerie.
Division d'Helvétib. — Division Montchoisy. Brigade Mainony : 1'* légère, 9«, 28», 44* el 102* de ligne; brigade Chaberl : 14* el 28* régiments de cavalerie; 7,715 hommes d'inf., 519 de cav. Toute la division partit pour l'Italie avec Moncey.
Garmsons es Alsace et a Mayence. — Division Levai : 65*, 91* et 110* de ligne, 1er helvétique, 3e régiment de hussards; 5,640 h. d'inf., 426 de cav. La 91* de ligne parlil pour l'Italie. — Division Laroche : 20* de ligne, légion des Francs du Nord, 16" régiment de cavalerie; 3,001 hom. d'inf., 91 de cav. — Division Chateauncuf-Randou : 80* de ligne, légion polonaise «lu Danube, 15* et 84* régiment de cavalerie; 3,430 hom. d'inf, 485 de cav. — Division Gillot : 6* régtmenl de hussards el 1" de dragons; 750 hom . de cav.
- Division Freytag : 29* et 95* de ligne 3* helvétique; 8,935 hommes d'infanterie. La 89* parlil pour l'Italie. Total : 112,306 hom. d'infanterie, 16,336 de cavalerie.
Total : 188,648 hommes, dont à l armée active 103,650 hommes.
U HISTOIKE DE L'ARMÉE
le tableau ci-contre, dont 85,000 d'infanterie, U,000 de cavalerie et -1,000 d'artillerie.
Le plan adopté en dernier lieu par le premier consul, et qui était propre à Moreau, consistait à traverser le Rhin sur trois points : Kehl, Vieux-Brisach et Bâle, au lieu de le traverser sur un seul point, Schaffouse, et de se porter directement au point stratégique décisif, comme l'avait d'abord résolu Bonaparte. Ces deux plans ont été diversement commentés. Quoi qu'il en soit, Moreau se disposa à mettre le sien à exécution. Les divisions françaises étaient ainsi réparties : Lecourbe, avec l'aile droite, occupait la ligne du Rhin helvétique; Moreau, avec la réserve, occupait la haute Alsace et se liait, avec l'aile droite, par Sekingen; Saint-Cyr, au centre, avait ses troupes cantonnées depuis Brisach jusqu'à Plobsheim ; enfin, Sainte-Suzanne, à la gauche, occupait le camp de Kehl, la place de Strasbourg et les cantonnements entre cette ville et Haguenau.
Les forces que l'Autriche engageait sur le Rhin s'élevaient à 1 50,000 hommes, dont 10,000 dans les places fortes et 11 1,000 ainsi répartis : la droite des ennemis observait le cours du Rhin entre Mayence et Rastadl; un autre corps d'armée couvrait les débouchés de Strasbourg, tenait le Val-d'Enfer et observait le Vieux-Brisach; enfin le gros de l'armée autrichienne était campé au point de jonction des routes qui du Rhin aboutissent au Danube, en arrière des défilés de la forêt Noire. Les deux armées présentaient ainsi la forme d'un grand arc dont les Autrichiens tenaient la corde.
L'armée française se mit en mouvement, le 25 avril, pour traverser le Rhin sur les trois points indiqués : Sainte-Suzanne, par Kehl; Saint-Cyr, par le Vieux- Brisach; la réserve, par le pont de Bâle; puis, ayant attiré l'ennemi sur ces trois débouchés, les trois corps, se dérobant tout à coup et marchant par la droite le long du Rhin, étaient remontés jusqu'à Schaffouse pour protéger le passagedu général Lecourbe. Le 1" mai, c'est-à-dire six jours après, chacune des divisions françaises avait opéré son mouvement avec succès. Moreau, suivant la promesse qu'il avait faite à Bonaparte d'éloigner les Autrichiens du lac de Constance et de les couper de leurs communications avec les Alpes, dirigea le corps du général Lecourbe sur Stokach, avec ordre de l'enlever; il se porta lui-même avec la réserve sur Engen et prescrivit au~général Saint-Cyr de se diriger sur la droite de cette position, de manière à donner, à la fois, la main au corps de réserve et à celui de Sainte-Suzanne, qui allait déboucher par le Val-d'Enfer.
Le général Kray, qui commandait en chef l'armée autrichienne, déconcerté par ces mouvements rapides, fut un moment incertain sur le parti qu'il avait à prendre. Deux moyens s'offraient à lui pour arrêter l'armée française : il pouvait ou s'appuyer aux Alpes ou défendre la vallée du Danube. En s'appuyant aux Alpes, il déjouait les projets de Moreau, qui étaient d'éloigner les ennemis des Alpes helvétiques au moment où le premier consul allait opérer sa marcheà travers le Saint-Bernard, mais il sacrifiait son aile droite trop engagée sur le Rhin. En défendant la vallée du Danube, il se ralliait à son aile droite et dé-
fendait le chemin direct des États de l'Autriche. Cest à ce dernier parti qu'il s'arrêta. Il résolut donc de se porter en toute bâte sur Stokach pour défendre cette ville ou tout au moins pour donner le temps d'évacuer les magasins de l'armée qui s'y trouvaient. Ainsi, pendant que Moreau manœuvrait vers Stokach parEngen, Kray manœuvrait également sur ce point par la même route. Une rencontre était inévitable entre ces deux armées. Elle eut lieu le lendemain, 3 mai, à la droite des Français, c'est-à-dire à Stokach. Lecourbe aborda si vigoureusement le corps du prince de Lorraine, qu'eu un clin d'œil ses 12,000 hommes furent culbutés. 3,000 prisonniers, 500 chevaux, 8 pièces de canon, et la capture des immenses magasins de Stokach furent le trophée de ce combat aussi brillant que rapide. Cependant le général Kray s'était porté à Engen avec son corps de bataille pour filer de làsur Stokach , où il espérait arriver à temps. Il trouva à Engen la réserve de Moreau. 11 était midi. Le général autrichien ignorait encore les événements de Stokach, il accepta la bataille qu<; lui présentait son adversaire. Le bourg d'Engen, qui allait en devenir le théâtre, est situé dans la vallée de l'Aach, pays au sol tourmenté, coupé de ravins et très-boisé. Pour arriver à Engen il faut franchir des hauteurs d'un accès difficile. Ces hauteurs étaient occupées par les ennemis. Ils avaient donc l'avantage de la position, car il fallait non-seulement les chasser de ces hauteurs, mais encore chasser de la vallée la nombreuse cavalerie autrichienne. Kray fit aussitôt couronner tous les pics, mais il négligea de placer un corps suffisant sur celui d'Hohenhœwen, le plus élevé de tous. Moreau , habile à profiter des fautes de de son adversaire, résolutdes'en emparer. Il ordonna en conséquence à la division Delmas d'attaquercepic, aux divisions Bastotil etLorges d'aborderlesaiitres positions, et à ladivîsion Richepanse de tourner parla gauche cette même position d'Hohenhœwen. Les divisions françaises se précipitèrent résolûmentsur l'ennemi et, après de sanglants combats, parvinrent à s'emparer des hauteurs qui dominent Engen. Il ne restait plus maintenant qu'à chasser les ennemis de la plaine; mais il y avait dans cette plaine 1 2,000 hommes de la meilleure cavalerie, il y avait une artillerie nombreuse et une forte réserve de grenadiers. Richepanse, selon l'ordre qu'il avait reçu, s'était porté sur le derrière du pic d'Hohenhœven , et s'était trouvé engagé dans une suite de vallons et de hauteurs boisées qui avaient retardé sa marche, et enûn il avait trouvé les positions qui environnent Engen fortement gardées. Néanmoins il avait engagé un combat très-vif dont l'issue n'était pas facile à prévoir sans l'arrivée en ligne du corps de Saint-Cyr, arrivée tardive qu'on a sévèrement reprochée à ce général, et qui faillit compromettre la division Richepanse et le sort de la bataille. Cependant Moreau, qui entendait de l'autre coté du pic la vivacité du feu de son lieutenant, jugeait que sa position devait être très-critique; il n'hésita pas à descendre dans la plaine et à attaquer le poste où l'ennemi avait placé ses forces principales, afin d'attirer les Autrichiens sur leur gauche et de dégager Richepanse. Un effroyable combat s'engage , mais la masse de cavalerie autrichienne repousse tous les efforts des divisions françaises. Les généraux Bontems et d'Hautpoult sont successivement engagés et ramenés avec perte. Mo-
reau, qui craint pour Richepanse, dont il entend redoubler le (eu, s'arme alors de cette résolution audacieuse que le danger fait naître en lui: 11 dirige en personne une troisième attaque sur la position ennemie et décide la victoire à la tête de quelques compagnies de grenadiers.
Richepanse, de son côté, soutenu enfin par les premières divisions du corps deSaint-Cyr, parvient à s'emparer des hauteurs si héroïquement attaquées par lui, ai énergiquementdéfendues parles Autrichiens ; tendant plusieurs heures. La nuit commençait à tomber et le canon grondait encore sur le champ de bataille. Enfin Kray, informé des événements de Stokach, se décida à la retraite. Il laissait 3,000 hommes sur le champ de bataille et 4,000 prisonniers dans nos mains. De notre côté, nous avions eu 2,000 hommes hors de combat.
La victoire, cette fois, était due tout entière au courage et au dévouement de l'armée, car les généraux en chef avaient tous des fautes à se reprocher: Moreau d'abord, qui avait, avec 25,000 hommes, engagé une action contre 40,000 hommes au moins, tandis que son lieutenant Lecourbe, avec 20,000 hommes, n'avait à combattre que 12,000 hommes; Saint-Cyr ensuite, dont le rôle s'était borné à celui de simple observateur, et qui n'entra en ligne que vers la fin du jour; Lecourbe enfin, qui, vainqueur à Stokach de fort bonne heure, aurait pu pousser jusqu'à Moeskirch ou Liptingen, et forcer ainsi Kray à se jeter sur la rive gauche du Danube, ce qui l'aurait séparé pour longtemps du prince de Lorraine et du corps du Vorarlberg. Quoi qu'il en soit, la victoire avait couronné les efforts de l'armée française dans cette journée du 3 mai , et si les généraux avaient manqué à leur devoir, les troupes avaient admirablement fait le leur.
Moreau, au heu de poursuivre vivement l'ennemi, passa une partie de la journée du 4 mai à rectifier la position de son armée. Cependant, ayant été informé que les généraux Kienmayer et Starray arrivaient à marches forcées au secours du général Kray, il résolut de frapper un dernier coup décisif sur l'armée autrichienne avant l'entrée en ligne de ces renforts. En conséquence, il fit avancer ses troupes vers le Danube, par Tuttlingen et Moeskirch. Le général Kray, de son côté, était résolu à tenter encore une fois le sort des armes avant d'abandonner le terrain. Aussitôt il forma son armée sur les hauteurs de Moeskirch, dans la principauté de Furstemberg. Sa position était formidable. Son armée, renforcée par l'arrivée du prince Ferdinand et par sa réunion avec le prince de Lorraine, s'élevait à 40,000 fantassins et 15,000 chevaux; une formidable artillerie protégeait sa ligne, dont tout le front était couvert par un grand ravin qui va de Heudorff à Moeskirch. Eu avant de Moeskirch, sur un plateau qui domine la chaussée très-resserrée qui s'étend jusqu'à Crombach , on avait établi une batterie de 25 pièces de canon.
Le général Moreau, décidé à attaquer quand même, donna ses ordres en conséquence dans la journée du 4. Lecourbe se porta de Stokach à Moeskirch, laissant à sa droite une brigade pour éclairer le lac de Constance, et une autre sur aoslerwald pour éclairer les routes de Pfullendorff et de Mengen. Le général Saint-Cyr avança sa droite sur LiebtiBgen en refusant sa gauche, qui de-
yait s'étendre au delà de Tuttlingen. Moreau, avec la réserve, marcha en seconde ligne de l'aile droite. Le 5 mai, l'attaque commença à neuf heures du matin. Le général Mont richard, débouchant avec l' avant-garde, arriva jusqu'auprès du ravin. Sa division était à peine démasquée, que le feu roulant des 25 pièces de canon obligea nos soldats à se retirer précipitamment dans la forêt. Lecourbe fit avancer de l'artillerie, elle fut démontée; il fit avancer sa cavalerie, mais elle ne put résister à ce feu violent.
11 fallait toute l'énergie des chefs, toute l'intrépidité des troupes pour maintenir le combat sur ce point. Les 37% 84e et \ 09» manœuvrèrent comme à l'exercice. Dragons, chasseurs, hussards, rivalisèrent d'audace ; les carabiniers surtout se montrèrent immobiles sous ce feu. Tout fut inutile; battus de front et pris en écharpe, aucun de ces corps ne put enlever le plateau.
Pendant ce temps, le général Lorges attaquait la ligne ennemie à Heudorff: Lecourbe espérait ainsi tourner la formidable position de Moeskirch. Mais à Heudorff se trouvait l'élite de l'armée autrichienne. Le village fut pris et repris plusieurs fois. Une dernière tentative du général Goulu fit tomber cette position en notre pouvoir. Tandis que le général Lorges gagnait du terrain sur le flanc droit de l'ennemi, le général Vandamne s'était réuni à Montrichard par Closterwald. Ces deux généraux firent un nouvel effort pour s'emparer de Moeskirch. Enfin nos troupes y pénétrèrent et s'y établirent. Le général Kray voyant ces deux divisions se former sur sa gauche, et ne voyant point arriver le prince Ferdinand, résolut de frapper un coup décisif sur la gauche des Français, d'accabler le général Lorges à Heudorff, de le déborder et de pénétrer de la chaussée de Stokach à Grombach . Ce mouvement, exécuté par 20,000 hommes, fut funeste à la division Lorges, qui fut écrasée.
On a vu jusqu'ici que le général Lecourbe s'était trouvé seul engagé, et la raison, c'est que les colonnes de Moreau, gênées par le défaut de communications parallèles à la grande route, étaient obligées de défiler l'une après l'autre derrière les divisions de l'aile droite. Mais, au moment où le général Lorges éprouvait cet échec dangereux, la division Delmas entrait en ligne sur ce point, trois autres divisions de la réserve le suivaient, et on attendait à chaque instant l'armée de Saint-Cyr. Le combat se rétablit. Delmas, par ordre de Moreau, fait un changement de front; le général Bastoul exécute le même mouvement avec sa division. Les deux divisions françaises forment un angle obtus dont celle de Delmas est le sommet. Ainsi la bataille, après avoir commencé à Moeskirch, s'était étendue à Heudorff, et de Heudorff à Crombach, embrassant l'angle entier de la position.
Le général Kray, ayant aussi reçu du renfort, redouble son attaque et porte ses coups sur la division Delmas. Le terrain où elle combattait était couvert et d'un accès difficile. Moreau, jugeant la cavalerie inutile sur ce point, laplaçaà la gauche. Les Autrichiens essayèrent d'abord de forcer la droite des Français en s'emparant d'un bois très-étendu sur lequel se développait ladivision Lorges; ils furent repoussés. Renonçant alors à cette attaque, ils firent un effort sur la gauche de cette division, qu'ils cherchèrent à séparer de la division Bastoul. La
57', placée sous le feu de 16 pièces de canon chargées à mitraille, lit des prodiges de valeur. Ou la vit charger jusqu'à cinq fois sur l'ennemi, qui s'avançait pour la débusquer, et culbuter la cavalerie ennemie. Le général Delmas combattu Ulansscs rangs. Laconduitede cette demi-brigade fut si admirable, que, le lendemain, le général Moreau, parcourant le champ de bataille etexaminant le terrain où elle avait combattu, lui dit: St votre conduite en Italie ne vous avait pas depuis longtemps mérité le surnom de terrible, les Autrichiens vous l'auraient donné dans la journée d hier.
Cependant le combat se soutenait avec des chances diverses: Kray venait de recevoir les dernières troupes du prince Ferdinand, mais l'arrivéedeRichepanse décida la victoire en faveur des Français. La bataille avait duré toute la journée. Elle avait commencé à 9 heures du matin et n'était pas encore terminée lorsque la nuit couvrit de son ombre ce vaste champ de carnage. Les Autrichiens profitèrent de cette circonstance pour faire leur retraite vers le Danube, épouvantés des vides qui existaient dans leurs rangs; car ils n'avaient pas j>erdu moins de 8,000 hommes. La perte des Français avait été presque aussi forte.
Pendant ce temps, que faisait le général Saint-Cyr avec ses 25,000 hommes? Campé à Neuhausen Ob-Eck, il resta dans une inaction que rien ne peut expliquer, que rien ne peut justifier aux yeux de l'histoire. Sa présence sur le lieu du combat pouvait amener des résultats tellement décisifs que la campagne eût pu être terminée d'un seul coup sur les bords du Danube : on a dit, pour justifier cette étrange inaction, que le général n'avait reçu aucun des nombreux messages que lui avait envoyés Moreau. Neuhausen était trop rapproché de Moeskirch pour que cette supposition soit admissible, et puis un homme intelligent et habile comme lui, chargé d'un tel commandement, n'avait pas besoin d'ordre pour marcher au canon. II devait, comme Desaix à Marengo, pré- ' venir l'intention du général en chef et lui porter un secours décisif. Gouvion Saint-Cyr ne le fit point. Déjà sa lenteur à Stokach avait été réprébensible; son inaction à Moeskirch était coupable; elle justifie le reproche qu'on lui a fait d'avoir cédé à de misérables sentiments de jalousie et de mauvaise fraternité militaire. Mais Saint-Cyr était homme à réparer une faute sur le champ de bataille et il ne tarda pas à le faire.
Les Autrichiens, après la perte de la bataille de Moeskirch, s'étaient retirés derrière le Danube. Le général Saint-Cyr, appuyant à gauche, lessurprit à Sigmaringenau moment où ils passaient le fleuve en désordre. Il leur fit éprouver des pertes considérables, et nul ne doute que son attaque n'eût été décisive s'il eût été appuyé par Moreau; mais celui-ci, plein d'humeur contreson lieutenant, refusa, dit-on, de lui envoyer des renforts. Funeste esprit de discorde, qui sacrifiait ainsi les intérêts de la patrie ! Il prit même des dispositions contraires à celles que lui indiquait le général Saint-Cyr, et les ennemis purent s'échapper sans danger. D'après ces nouvelles dispositions, le général Sainte-Suzanne avec l'aile gauche, Saint-Cyr avec le centre et Lccourbe avec la droite, se mirent en mouvement et s'avancèrent vers l'Illeren décrivant une ligne parallèle à ces
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affluents du Danube. Dans ce mouvement, le général Saint-Cyr reçut l'ordre de se porter sur Biberaeb, la gauche au Danube. Kray, qui avait à Biberach d'immenses approvisionnements, voulut couvrir celte position. Il repassa le fleuve et vint se placer en avant et en arrière de Biberach, en sorte que, lorsque Saint-Cyr arriva, la position était fortement occupée. Celui-ci n'hésita pas à attaquer, bien que le général en chef fût absent etqu'une partie de ses troupes eussent été placées en observation sur le Danube. Saint-Cyr était un des plus habiles tacticiens de son époque. 11 disposa ses soldats en deux colonnes, la cavalerie en échelons sur les ailes, et, malgré la disproportion de ses forces, il les fit marcher en avant. Il comptait sur la bravoure de ses Iroupes et sur la démoralisation des soldats autrichiens. En effet, en voyant s'avancer avec tant d'aplomb les colonnes françaises, les ennemis furent saisis «l'épouvante, ils n'osèrent les attendre et prirent la fuite, laissant aux vainqueurs plusieurs milliersde prisonniers et d'immenses magasins. Moreau, arrivant sur le champ de bataille au moment où la victoire était décidée, ne put s'empêcher de féliciter le général Saint-Cyr en présence de toute l'armée. Les Autrichiens se retiraient sur Ulm. Le but proposé à Moreau par Bonaparte était atteint. Il ne s agissait plus maintenant que d'envoyer au premier consul le détachement qui devait seconder les opérations de l'armée de réserve. Ce fut le général Lorges qui fut désigné pour commander ce détachement. On sait quelle part il prit aux opérations qui eurent lieu en Italie.
Un mois s'écoula depuis le combat de Biberach, sans qu'aucun engagement sérieux eût lieu entre les deux armées. Ce mois se passa en marches et contremarches autour de la forte position d'Ulm. Kray manœuvrait pour tenir dans la ville; Moreau pour l'en faire sortir. C'est ici surtout que se montre le caractère militaire de Moreau. Il aurait pu, par un mouvement hardi, porter la guerre sur la rive gauche du Danube et obliger ainsi son adversaire à quitter sa position; il aurait pu même, ainsi que le lui conseillait le général Saint-Cyr, enlever celte place de vive force; il aima mieux ne rien tenter de hasardeux, dans la crainte de perdre les avantages obtenus et de nuire ainsi aux opérations de l'armée de réserve. Sa gloire fut moins brillante, mais sa conduite fut plus sage. Mais, dès qu'il eut appris l'heureux passage de l'armée de réserve à travers les Alpes, il se décida à faire des manœuvres plus audacieuses pour débloquer son adversaire de la place d'Ulm. A cet effet, il tenta de passer le Danube au-dessous de cette ville, à Blindheim et à Grenheim. Ce fut le général Lecourbe qui fut chargé de cette opération dangereuse. Elle eut lieu le 10 juin, et amena la bataille de Hocbstedl, la plus belle opération de la campagne de 1800, après l'immortelle journée de Marengo, qui avait eu lieu cinq jours auparavant.
Le but de Moreau, en essayant à passer le Danube, était de séparer l'ennemi de ses magasins de Ratisbonne, Ingolstadt et Donawerlh, et de le forcer ainsi à se retirer ou à se battre.
Il lit les dispositions suivantes : l'aile droite, renforcée de bataillons d'infanterie et de cinq régiments de cavalerie ayant laissé à Augsbourg et à Landsberg m. 7
des forces suffisantes pour garder les portes, avait sa droite sur les routes de Dillingen et Lawingen et sa gauche sur la Mindel. Le corps de Grenier était à Guntzbourg, dont le général s'était emparé le 46, sa gauche à Rissendorf; enfin la division Richepanse était à cheval sur l'Iller pour en garder les postes et assurer les communications des deux rives.
D'importants changements venaient d'avoir lieu dans l'armée française. Le général Lecourbe commandait toujours l'aile droite; mais la réserve, soue les ordres de Moreau, était devenue le centre. Saint-Cyr avait été remplacé par le général Grenier, et son corps d'armée formait la gauche; enfin le général Sainte-Suzanne avait également quitté l'armée, et son corps, réduit aux proportions d'une seule division, avait été confié à Richepanse. L'armée autrichienne, sur la rive gauche du Danube, était divisée en quatre corps ainsi rangés : de la droite à la gauche, celui de Hohenlohe, en flanqueurs, versRiedlingen, le corps principal à Ulm, sous les ordres du généralissime; celui de Starray i Dillingen, Naueudorff et Donawerth. Le 18, le général Lecourbe fit faire une fausse attaque sur Dillingen, afin de retenir Starray sur cette partie du fleuve. Le lendemain 19, au point du jour, toutes les troupes de ce général étaient rangées entre Bleindheim et Grenheim, dont les ponts à moitié détruite étaient plus faciles à réparer. Lecourbe n'avait ni équipages de ponts ni bateaux. Il résolut néanmoins de tenter ce passage périlleux. Le brave général Gudin, un de ses meilleurs divisionnaires, était chargé de diriger l'opération sous ses ordres. À cinq heures du matin, les madriers et les matériaux nécessaires pour rétablir les ponts étaient préparés. Le général Gudin commença l'attaque par une canonnade qui força l'ennemi à abandonner le rivage. Aussitôt quatrevingts nageurs se jettent dans le fleuve, suivis de deux petites nacelles portant leurs armes et leurs habits, et sous le feu de l'ennemi abordent la rive opposée. A peine arrivés, et sans prendre le temps de s'habiller, ils saisissent leurs armes, et tout nus ils se jettent sur quelques compagnies chargées de garder la rive opposée, les dispersent et leur enlèvent deux pièces de canon. Cela fait, ils courent aux ponts, y jettent des échelles et commencent à établir une sorte de communication. Les canon niers passent les premiers pour servir les deux pièces de canon que ces intrépides soldats venaient d'enlever. Tout cela se faisait sous le feu de l'ennemi. Fantassins, pionniers, sapeurs, artilleurs, tous se maintenaient sur l'autre rive avec un courage extraordinaire; car les Autrichiens commençaient à se porter en force sur ce point. Leurs divisions débouchaient de tous les côtés. Lecourbe, qui était venu en personne sur les lieux, fit d'abord occuper les villages de Bleindheim et de Grenheim, puis le village de Schawaningen, pour empêcher la réunion de deux corps d'armée qui arrivaient l'un par Donawerth, l'autre par Dillingen. Cette heureuse inspiration obligea les Autrichiens à tourner leurs efforts contre ce village, dont la prise menaçait leurs communications et les empêcha ainsi de les diriger vers le pont.
Schawaningen fut pris et repris plusieurs fois en moins de deux heures. i,000 hommes d'infanterie autrichienne, 500 cavaliers et 6 pièces d'artillerie
s'acharnaient sur cette position, défendue par un détachement bien inférieur en nombre. A la fin, les Français, accablés, allaient l'abandonner; le général Lecourbe, qui avait réuni quelques escadron» de lanciers et de hussards, les lança à propos sur les ennemis qui se développaient dans la plaine. La charge fut si impétueuse, que l'infanterie autrichienne fut entièrement culbutée et s'enfuit en désordre, laissant toute son artillerie et 2,000 prisonniers. Vainement deux bataillons de Wurtemberg essaient de se former en bataillon carré; les carabiniers français pénètrent dans l'épaisseur de leur ligne, et vont dans le centre enlever leur colonel et leur drapeau. On entendit, dit-on, pendant celte charge l'infanterie française battre des mains et crier à plusieurs reprises : Bravo les carabinier» ! Le général Lecourbe n'avait plus rien à craindre du bas Danube sur sa droite, mais des dangers plus sérieux le menaçaient vers Dillingen. Les divisions Gudin et Montrichard, qui avaient débouché de Bleindheim, avaieut bien de la peine à se former sous les charges réitérées de la cavalerie ennemie, car le gros des forces autrichiennes était, sur ce point, rangé en bon ordre; leur infanterie longeait le Danube, couverte sur son front par des bouquets de bois et flanquée vers sa gauche par une cavalerie nombreuse qui caracolait dans cette plaine d'Hochstedt, tristement célèbre par la défaite du maréchal de Tallard, en 4704. Heureusement les ponts étaient entièrement rétablis et des renforts arrivaient successivement au général Lecourbe. Ce général, ayant enfin réuni sous ses ordres une partie de la réserve de la cavalerie du général d'Hautpoult, c'est-à-dire le 3* de carabiniers, les 6* et 9* de cuirassiers et le 0* de hussards, se porte audacieusement sur le flanc gauche des ennemis, les déborde et les fait charger vigoureusement sur la route d'Hochstedt à Dillingen. Ce mouvement est exécuté avec tant de précision et d'impétuosité, que la cavalerie autrichienne, surprise et ébranlée avant de combattre, est renversée et mise en déroute; sa fuite laisse à découvert l'infanterie, qui, épouvantée devant la redoutable cavalerie française, essaie de se jeter aussitôt dans les fossés de Dillingen, mais les cuirassiers ne lui en donnen t pas le temps. La colonne ennemie est traversée, coupée, et 1,900 hommes déposent les armes; le reste fuit en désordre vers Gundelflngen. Ces deux brillants combats de cavalerie avaient assuré le passage des divisions françaises; mais la journée n'était pas encore finie, car le général Kray accourait à son tour pour rejeter les Français de l'autre côté du fleuve. Après ce dernier combat, le général Lecourbe avait pris position sur le Legge, petit cours d'eau qui traverse la plaine , en attendant les divisions de réserve occupées à rétablir les ponts de Lawingen et de Dillingen. Cependant les ennemis approchaient; Kray, dans son impatience, avait poussé en avant sa cavalerie, commandée par le général Klinglin; elle marchait sur deux lignes. A son approche, nos avant-postes s'étaient repliés; et déjà elle avait pris position sur la Brentz. Lecourbe résolut de la chasser de cette position d'où elle aurait pu ramener les Français jusqu'à Hochstedt, et les rejeter en arrière de la BrenUs. La division Decaen venait d'entrer en ligne. Une plaine immense s'étendait entre les deux armées, bien propre aux manœuvres de cavalerie. Lecourbe voulut offrira
nos escadrons l'occasion de se signaler encore et de se mesurer avec ceux des Autrichiens si renommes par leur instruction. Il réunit tous les régiments de cavalerie de la division d'Hautpoult et ceux des-autres divisions, et les déploya dans la plaine. La première ligne de cavalerie autrichienne bondit aussitôt et s'élança à leur rencontre. L'attaque fut violente et rapide, et l'éclair jaillit au choc desépées. Le 2* régiment de carabiniers, qui s'était couvert de gloire dans le combat du matin, fut engagé le premier, mais il fut ramené. Les cuirassiers s'avancèrent alors pour l'appuyer; il se rallia, fit volte-face, et, à leur tour, les escadrons autrichiens furent forcés de se replier. La seconde ligne des ennemis s'engagea alors, elle repoussa nos escadrons victorieux; mais une charge du 9» de cuirassiers, qui était resté en réserve, décida la victoire en faveur de la cavalerie française. La plaine lui appartenait. 11 était alors huit heures du soir et la journée n'était point encore finie. Le général Kray; qui espérait chasser les Français de la rive gauche du Danube, fit avancer de nouveaux renforts d'infanterie.
Moreau , de son côté , venait d'arriver avec la réserve. Une nouvelle action s'engage; l'ennemi déploie ses fortes lignes et ses nombreuses batteries; ses soldats se battent avec l'acharnement du désespoir pour venger les échecs qu'ils viennent d'éprouver; mais nos soldats triomphent de leurs efforts, et, à onze heures du soir, après une journée de combat de dix-huit heures, ils restent enfin maîtres du champ de bataille.
Les ennemis avaient perdu, à Hochstedt. SOO prisonniers, 20 pièces de canon et des magasins considérables à Donawerth; l'affront reçu par nos armes en 1704 était glorieusement effacé. Kray ne pouvait plus tenir dans Ulm; il fut obligé de quitter celte position; il se retira en toute hâte vers Neresheim. Moreau se mit à sa poursuite. Ce fut pendant cette retraite que périt le brave Latour d'Auvergne, que Bonaparte avait décoré du titre de premier grenadier de France. 11 combattait à la tête de la 47e, lorsqu'il fut atteint au cœur d'un coup de lance.
Sa mort fut un jour de deuil pour l'armée, et certes il était digne de ses regrets. Descendant de Turenne, il avait hérité de son courage et de ses vertus; c'était un des plus anciens officiers de l'armée, et celui de tous qui comptait le plus d'actions d'éclat. Carnot, ministre de la guerre, disait, dans un rapport adressé au premier consul : « Les braves ont nommé Latour d'Auvergne le plus brave. Modeste autant qu'intrépide, il ne se montre jamais avide que de gloire. Il a refusé tous les grades. Aux Pyrénées-Occidentales, le général commandant en chef rassembla toutes les compagnies de grenadiers, et, pendant le reste de la guerre, ne leur donna point de chef; le plus ancien capitaine devait commander, c'était Latour d'Auvergne. 11 obéit, et bientôt ce corjtô fut nommé par l'ennemi la colonne infernale. Un de ses amis n'avait qu'un fils dont les bras étaient nécessaires à sa subsistance, la réquisition l'appelle : Latour d'Auvergne vole à l'armée du Rhin, remplace le fils de son ami, et, pendant deux campagnes, le sac .sur le dos, toujours au premier rang , il est à toutes les affaires et anime les grenadiers par ses discours et son
exemple. Pauvre , mais fier, il refusa le don d'une terre que lui offrit le prince de Bouillon , le chef de sa famille. Sa vie est sobre, il ne jouit que du traitement de capitaine à la suite, et ne se plaint pas. Plein d'instruction, parlant toutes les langues, son érudition égale sa bravoure, et on lui doit l'ouvrage intitulé les Origines gauloises. »
a Tant de vertus, dit Carnot en terminant son rapport, appartiennent à l'histoire, mais il appartient au premier consul de la devancer. »
En effet, Bonaparte, ému à ce récit, chercha une récompense digne de tant de bravoure, de modestie et de vertus. A un tel homme il fallait autre chose que des honneurs ou de la fortune, il lui donna le titre de premier grenadier de France, et lui décerna un sabre d'honneur. C'était la récompense la plus glorieuse qu'on pût lui offrir. Litour d'Auvergne accepta le titre, mais il ne voulut se parer du sabre qu'après l'avoir éprouvé contre les ennemis :
« Il n'est aucun des grenadiers que je commande, écrivait-il à un de ses amis, qui ne l'ait autant mérité que moi; allons! il faudra le montrer de plus près à l'ennemi. A mon âge, ajoutait-il, par un de ces pressentiments comme les annales de la guerre en offrent tant d'exemples, à mon âge la mort la plus désirable est celle d'un grenadier sur le champ de bataille, et, je l'espère, je la trouverai. » En effet, il montra glorieusement son épée dans cette campagne célèbre, et il y trouva la mort en combattant à la tête des grenadiers de la 47e demi-brigade où il avait choisi son rang. Sa perte fut vivement sentie dans l'armée, et Moreau lui fit rendre des honneurs funèbres dignes de ses vertus. Pendant trois jours les tambours des compagnies de grenadiers demeurèrent couverts de crêpes funèbres. Les restes de ce noble soldat, enveloppés de feuilles de chêne et de laurier, furent déposés avec pompe au lieu même où il était tombé. Au moment où il allait être inhumé, un grenadier retourna son corps en disant : Il faut le placer dans la tombe comme il était de son vivant, faisant toujours face à l'ennemi. On lui éleva un monument simple comme ce héros. Sa place resta vacante dans la compagnie dont il faisait partie : son cœur placé dans une botte d'argent fut porté par le second grenadier; à chaque appel, le dépositaire de ce glorieux dépôt répondait au nom de La tour d'Auvergne : Mort au champ d'honneur! Chaque année, la 47e demi-brigade de ligne faisait célébrer l'anniversaire du combat de Neubourg par l'éloge du premier grenadier de France. L'empire avait depuis longtemps effacé par des institutions nouvelles les institutions de la république, que cette pieuse tradition s'était encore conservée dans le AT régiment de ligne!
L'armistice signé à Alexandrie et dénoncé en Allemagne arrêta la marche victorieuse de Moreau. Le général Kray en profila fort à propos pour échapper aux conséquences désastreuses de la bataille d'Hochstcdt.
La France, après les trois grandes victoires de Moéskirch, Marengo et Hochstedt était en droit d'obtenir une paix glorieuse et solide. Bonaparte, qui en avait dicté les conditions au bivouac de Marengo.. espérait les voir ratifier par le cabinet de Vienne; et certes jamais, même à Léoben, il n'avait été plus en ine-
sure d'imposer sa Tolonté à l'Autriche. Ses armées victorieuses bordaient le Mincio et l'Inn , menaçant la capitale de l'Empire par deux points à la fois, la Bavière et le Frioul. Cependant l'empereur refusa d'adhérer aux propositions de paix qui lui avaient été faîtes, et dont les bases étaient les mêmes que celles du traité de 1797. L'influence anglaise dominait alors le conseil aulique, et les subsides que l'Autriche venait de recevoir de Londres, en resserrant le traité d'alliance qui unissait les deux puissances, enchaînaient sa volonté. La guerre devint encore une fois la dernière raison de la politique impériale. Cependant plusieurs mois s'écoulèrent en négociations et en préparatifs de combats, et à la reprise des hostilités le canon grondait sur les bords de l'Inn, du Mein et du Mincio, que les plénipotentiaires des puissances de l'Europediscutaient à Lunéville les bases de la paix générale. On négociait au bruit du tambour et du fracas des armes.
Le premier consul, voyant qu'un dernier effort est encore nécessaire pour briser les trames des alliés, avait de bonne heure préparé un de ces plans de campagne rapides et décisifs. La France, grâce à son activité et à l'intelligente énergie de son administration, avait alors 400,000 hommes sous les armes, dont 300,000 sur le théâtre môme de la guerre. Ces forces divisées en cinq armées étaient ainsi disposées : Augereau, commandant en chef l'armée gallo-batave, était placé sur le Mein avec 20,000 hommes, dont 8,000 seulement de soldats hollandais. Moreau comptait 130,000 hommes sous les drapeaux de l'armée du Rhin, concentrée entre l'Isar et l'Inn. Macdonald occupait les Grisons avec la seconde armée de réserve forte de 15,000 hommes; Brune, en Italie, était à la tête d'une armée de 125,000 hommes. Enfin Mural commandait une réserve de 10,000 grenadiers en marche pour l'Italie. Bonaparte dirigeait de Paris les opérations de ces cinq armées, prêt à se porter de sa personne sur le point où il jugerait sa présence nécessaire. Le plan de campagne d'après lequel ces forces imposantes devaient se mouvoir sur le vaste échiquier stratégique de l'Allemagne et de l'Italie était celui-ci : Moreau et Brune étaient placés, ainsi que nous l'avons dit, sur les deux versants des Alpes, l'un le long de l'Inn, l'autre le long du Mincio : ces deux armées étaient séparées par le Tyrol; mais le Tyrol allemand était gardé par un corps d'armée aux ordres du général Hier, et le Tyrol italien par un autre corps d'armée commandé par le général Davidowich. Or, Moreau avait ordre de forcer la ligne de l'Inn et de pousser les ennemis dans la vallée du Danube, et Brune de franchir le Mincio, puis l'Adige au-dessous de Vérone et d'obliger les Autrichiens à abandonner le Tyrol. Pour que ces deux opérations pussent réussir, il fallait contenir le corps d'armée du général Hier, et prendre à revers celui de Davidowich de manière à l'obliger à évacuer le Tyrol ou à l'enfermer dans la vallée principale et à le forcer ainsi à déposer les armes. L'armée des Grisons remplissait ce double but. Macdonald, placé au sommet des deux positions, pouvait, selon le besoin, se jeter sur l'un ou l'autre des deux corps, et en les menaçant tous les deux à la fois paralysait leur mouvement. Les deux autres armées devaient remplir un rôle accessoire : ceUe d'Augereau, en se portant sur le Mein, en surveiUant la Fran-
conie et la Souabe, protégeait la gauche et les derrières de Moreau ; celle de Murât, en se dirigeant en Italie, remplissait le même but vis-à-vis de Brune.
On a reproché à ce plan d'être trop prudent et surtout de ressembler à celui que le Directoire adopta au commencement de la malheureuse campagne de 1799 et, en outre, de n'avoir fait qu'ébaucher le rôle de Moreau. On a dit que Bonaparte, disposant de forces plus considérables que l'ennemi et placé dans des conditions on rte peut plus avantageuses, devait, selon ses propres principes, ne former que deux masses principales et les porter directement sur Vienne, ainsi qu'il le fit cinq ans plus tard. Mais il faut se rappeler que Moreau, la seconde capacité militaire de l'Europe, avait déjà refusé, au commencement de la campagne, de se charger d'un plan de guerre qui lui paraissait trop hardi, et dire aussi que Brune n'était pas taillé pour exécuter une opération foudroyante à travers les Alpes noriques, comme celle que Bonaparte avait exécutée en 1797. Le premier consul avaitdonc dû tracer son plan selon le caractère et la capacité de ses généraux. Quant à l'analogie que ce plan aurait avec celui qu'on attribue au général Lahorie, le reproche n'est pas mieux fondé. En effet, dans la campagne précédente, l'armée qui agissait dans la, vallée du Danube n'avait eu qu'un rôle accessoire; l'armée d'Helvétie, au contraire, constituait la partie essentielle des opérations et était indépendante des deux arméesd'Allemagneetd ltalie, tandis que, dans le plan du premier consul, l'armée du Danube remplissait le rôle capital, et l'armée d'Helvétie s'effaçait presque complètement, puisque, réunie à celle d'Italie par sa marche à travers les Alpes rhétiennes, elle devait en former la gauche.
Quoi qu'il en soit du mérite du plan de Bonaparte, on ne peut que l'approuver, puisque le succès en couronna l'exécution.
L'Autriche, pendant ce temps, ne demeurait pas inactive, et prenait, elle aussi, des dispositions vigoureuses pour soutenir cetle dernière lutte. Des levées en masse eurent lieu dans les divers Etats de l'Empire, et François, lui-même, se rendit à son armée pour ranimer dans le cœur de ses troupes l'amour de la patrie. D'importants changements furent opérés dans les cadres des ofOciersgénéraux : Kray perdit son commandement et fut remplacé par l'archiduc Jean, qui eut la mission de sauver l'État. Ce jeune prince, quoique instruit, n'était pas à la hauteur d une telle mission; il n'avait ni l'expérience, ni l'énergie de Kray, ni les talents de l'archiduc Charles. Mais Kray venait d'être vaincu et Charles était disgracié. En ce moment, Moreau était à Munich, prêt à entrer en mouvement au premier signal. L'empereur d'Autriche reconnut avec terreur que son armée n'était encore rien moins qu'organisée et qu'elle ne pouvait entrer en campagne. 11 demanda une prolongation d'armistice de quarantecinq jours. Moreau y consentit, à la condition qu'on lui livrerait immédiatement les trois places de Philipsbourg, Ulm et Ingolstadt. Ces conditions furent acceptées, et l'armistice de Hohenlindcn fut signé le 20 septembre 1800. A la reprise des hostilités, l'armée impériale, forte de 120,000 combattants, occupait les positions suivantes : la droite occupait Ratisbonne et le Palaunat; elle était forte de 27,000 hommes;
La gauche, ou corps du Tyrol allemand, était de 18,000 hommes;
Enfin, le corps principal, fort de 05,000 hommes environ, occupait la ligne de l lnn depuis Braunau jusqu'à Rosenheim, outre 9,000 hommes places à Braunau et dans les tètes de pont de Ncufdhorf , Wasscrbourg et Rosenheim.
Deux plans furent proposés au conseil aulique : ou de garder la défensive devant la forte ligne de l lnn, ou prendre l'offensive et déboucher par deux ponts à la fois, Landshut et Ralisbonne. C'est ce dernier plan qu'on adopta. Le jeune archiduc, tout plein des grandes manœuvres de Bonaparte, cherchait, dit-on, à l'imiter. 11 était frère de l'empereur François II et commandait l'armée autrichienne sous la tutelle du vieux général Lauer. Il reçut à sou quartier- général de Welsz la dénonciation de la rupture de l'armistice, et donna aussitôt l'ordre à ses troupes de se rapprocher de la rive droite de llnn.
La |>osiUon de Moreau était excellente. Pendant l'armistice, non-seulement l'armée s'était reposée, mais encore des explorations savantes avaient été faites par Dessolles dans les environs. Aidé par les renseignements d'un jeune ingénieur bavarois, il avait reconnu qu'autant la ligne française était bonne, autant, de son côté, celle de l'ennemi sur l lnn était formidable. La victoire devenait donc surtout une question de stratégie. 11 fallait attirer l'ennemi sur un terrain désavantageux pour lui; et, comme nous l'avons dit, la chose était d'autant plus possible, que Moreau connaissait parfaitement l'immense échiquier sur lequel il allait manœuvrer.
Les Autrichiens épargnèrent à Moreau la peine de les aller chercher en sortant eux-mêmes de leurs lignes. Dans l'espoir d'imiter les grands mouvements de Bonaparte, le jeune archiduc avait résolu d'envelopper 1 armée de Moreau en l'attaquant avec le corps le plus considérable de ses troupes entre l'inn et l lssen, tandis que le général Hier s'avancerait sur Augsbourg en débouchant du Tyrol i>ar la vallée du Lech, et que le général Kieumayer manœuvrerait pour lui couper la retraite sur Munich.
Le 28 novembre, nos avant-postes rencontrèrent l'ennemi et le firent replier sur toute sa ligne. Alors les Français, qui étaient disposés entre la forêt d'Ebersberg et Munich, firent uu pas en avant : Lecourbe, qui formait l'extrême droite de notre armée, occupa Rosenheim sur llnn, et Decaen, qui faisait partie du centre, s'avança à moitié chemin de Roseuheim à Wasserbourg, où devait le rejoindre le général Richepanse. Ces mouvements, qui secondaient le plan de l'ennemi, s'exécutèrent sans une grande opposition de sa part, à l'exception de celui de Richepanse, qui ne s'accomplit qu'en forçant la tète du pont de Wasserbourg, et en culbutant les troupes qui le gardaient. L'ennemi, du reste, abandonna la ville si promptement qu'il y laissa toute son artillerie.
Le 29, le général Grenier, qui formait l'aile gauche, eut ordre de se porter avec deux divisions, en échelonnant ses brigades de chaque coté de la route de Muldorf, de manière à occuper les points les plus avantageux de l'angle que forme llssen en se jetant dans l lnn. Ces deux divisions étaient commandées,
l'une par le général Legrand, et l'autre par le général Ney, c'est-à-dire par deux des plus audacieux divisionnaires de l'année. Ney accomplit sa marche sans empêchement, et Tint prendre position sur les bords de l'Inn, parallèlement à Lecourbe et à Richepanse; mai?, à peine en chemin, Legrand, qui devait déboucher par la petite vallée de l'Issen, rencontra à Dorfen un fort détachement ennemi jeté là en éclaireur. Le village fut emporté à la baïonnette, et Legrand croyait déjà être maître du passage, lorsque, des troupes fraîches étant arrivées à l'ennemi, celui-ci prit l'offensive et repoussa jusqu'à Dorfen Legrand, qui s'y maintint. Par cet obstacle opposé à sa marche, qui devait avoir pour but les hauteurs de Rottankicli, Ney se trouva isolé; mais aussitôt le général en chef le fit soutenir par une brigade de réserve du général Grenier et par la division Grandjean, qui appartenait au centre et qui reçut l'ordre de se porter en avant sur la route de Muldorf.
Cependant Moreau venait d'arriver sur les hauteurs de Haag, et de reconnaître à trois lieues environ devant lui, entre Haun et Ampfing, un camp de 15,000 Autrichiens. Ignorant le grand mouvement opéré par l'ennemi, il l'attendait du côté de Muldorf, c'est-à-dire à l'extrême droite, lorsqu'il apprit dans la nuit l'arrivée d'un corps d'Autrichiens à Landshut, vers son extrême gauche. Dès lors il commença à deviner les desseins de l'ennemi et à soupçonner que le camp qu'il avait d'abord aperçu était son centre, au lieu d'être son aile droite. Les Autrichiens secondaient donc à merveille les désirs du général français, dont le but était de les éloigner du Tyrol et de les attirer entre l'Inn et l'Issar.
En effet, des hauteurs de Haag , Moreau avait embrassé un assez vaste horizon, et avait reconnu au-dessous de lui un champ de bataille comme il lui en fallait un pour combattre un ennemi supérieur en cavalerie: c'était un terrain coupé dans tous les sens par des vallons, des ruisseaux, des bois, des hauteurs escarpées et des marécages; une seule chaussée le traversait, c'était celle qui conduit de Hohenlinden à Haag; encore, en arrivant au village de Martempolt, cette chaussée se changeait-elle en un défilé étroit, sans issue ni à droite ni à gauche, et venant déboucher par des bois dans une petite plaine en avant de Hohenlinden. Tous les autres chemins étaient plutôt des sentiers que des routes» et de plus ils étaient défoncés par les pluies qui tombaieut constamment depuis plus de quinze jours.
Moreau n'eut doue plus qu'une préoccupation, celle d'attirer les ennemis vers Hohenlinden.
Cependant le général Kienmayer, qui formait une des extrémités de l'immense cercle qui cherchait à envelopper l'armée française, était arrivé le 30 novembre à Wilziburg, et avait attaqué la petite avant-garde française postée dans ce village et commandée par le chef de brigade Durosnel. Durosnel, ne voulant pas abandonner le chemin, se mit en retraite sur Landshut, afin de rejoindre la division Legrand, à laquelle il appartenait; mais, tout faible qu'était son petit détachement, il n'en résolut pas moins de tenir ferme pour avoir le temps de faire prévenir le général Legrand de la présence de m. 8
l'ennemi. Il s'arrêta, en conséquence, au pont de Landshut; et pendant qu'il faisait tête à l'ennemi, il envoya un messager à Dorfen. Ce fut parce messager que Moreau apprit la marche de Kienmayer et vit se confirmer ses soupçons sur les projets de l'ennemi.
Cependantce chef de brigade, ne pouvant tenir longtemps contre des forces décuples, avait continué sa retraite, et c'était alors le général Legrand qui se trouvait menacé à Dorfen; il lit demander un renfort, et Grenier lui envoya une brigade pour l'aider à se maintenir dans son poste, ou pour le soutenir dans sa retraite, s'il était forcé de l'abandonner.
Tandis que ceci se passait à notre extrême gauche , la division Ney, qui formait l'extrême droite, et qui défendait les hauteurs de Haun, vit se déployer, venant d'Ampflng à lui, trois puissantes colonnes. Quoique ce corps d'armée fût quatre fois plus nombreux que le sien, Ney n'en prit pas moins ses mesures pour le bien recevoir; il se disposa en trois échelons, et, comme huit bataillons s'avançaient contre lui pour le combat , il n'eut pas même la patience de les attendre, et, prenant l'offensive, il s'élança sur eux et les culbuta.
Mais ce succès ne pouvait être durable; l'archiduc, qui commandait ce corps d'armée, ordonna une nouvelle attaque. Ney la soutint avec son énergie ordinaire, et, appréciant la puissance de sa position, il fit demander un renfort, promettant de tenir l'ennemi en échec. Moreau lui fll dire de se replier; Ney obéit, tout en combattant
En même temps Richepanse reçut l'ordre de se rabattre de Weissembourg sur l'Alpaching, et de jeter la brigade Walther surHaag, pour appuyer sa droite.
Ney opéra sa retraite en disputant le terrain pied à pied; deux ou trois fois il fut débordé par les tirailleurs ennemis, tant il avait peine à exécuter à la lettre son mouvement rétrograde. Un moment même, sa propre sûreté fut compromise : la brigade Desperrières, qui gardait Aschau, avait été forcée, et la crête du défilé par lequel Ney devait déboucher sur la route était déjà couverte d'ennemis, lorsque Grenier lança sur eux le 2* de dragons. Les Autrichiens, culbutés, firent à leur tour un mouvement rétrograde, et Ney passa. Le 2 décembre, les Français continuèrent leur retraite, et l'armée reprit ses premières positions entre Ebersberg et Hartorf.
Tout présageait à Moreau la réussite de sa manœuvre. Le jeune archiduc, qu'une intrigue de cour avait substitué dans le commandement de l'armée à son frère Charles, tout enorgueilli de ce succès apparent, se regardait déjà comme le sauveur de la monarchie autrichienne, et considérait l'armée française comme détruite. A la vue du terrain sur lequel il s'engageait , le vieux général Lauer avait bien fait quelques observations, mais elles avaient été sans résultat, et, après avoir employé la journée du 2 décembre à réunir et reposer ses troupes, l'archiduc donna ses ordres pour le lendemain.
Son armée, formée en quatre divisions principales, non compris l'avant-garde aux ordres du général Loppert, et deux corps détachés, devait s'avancer ainsi : Kienmayer, qui formait l'extrême droite , après s'être emparé de Landshut et
de Dorfen , avait reçu l'ordre de déboucher avec douze bataillons et vingt-huit escadrons par Lendorf; la division Baillet-Latour s'appuierait, en marchant par Issen et Veyer, sur la plaine de Pressendorf ; la colonne principale, éclairée par une petite avant-garde de trois bataillons et de dix escadrons, et composée de huit bataillons de grenadiers autrichiens sous les ordres du général Kollowrath, d'une trentaine d'escadrons de réserve aux ordres du prince de Lichtenstein et de tout le corps auxiliaire bavarois, devait s'enfoncer dans la grande forêt qui traverse la chaussée, franchir le défilé dont nous avons parlé et déboucher devant Hohenlinden; enfin la colonne du général Riesch, qui, à elle seule, présentait une force à peu près égale aux deux premières, était destinée à former la gauche et devait se porter par Alpaching à Saint-Christophe. L'armée autrichienne, disposée ainsi, devait, développée d'abord sur une étendue de cinq lieues environ, s'avancer en se rétrécissant toujours, de manière que chacune des différentes colonnes qui la composaient fît sa jonction dans la plaine d'Auzing, en arrière de Hohenlinden et en avant de Munich.
Moreau eût-il tracé lui-même à l'ennemi le plan qu'il devait suivre pour se faire battre, que l'ennemi ne l'eût pas mieux accompli. Avec la connaissance approfondie que le général français avait du terrain, il comprit que, quoique chaque colonne eût à peu près le même chemin à parcourir, la colonne principale, suivant une chaussée ferrée, gagnerait certainement sur les colonnes secondaires et latérales, qui ne pouvaient s'avancer que par des routes de traverse. Il en résultait que cette colonne devait nécessairement se trouver isolée, et ce fut sur elle que Moreau résolut d'opérer principalement; il prit donc toutes ses mesures en conséquence.
La journée du 2 avait été, comme nous l'avons dit, employée par Moreau à resserrer sa ligne. Lecourbe avait relevé Decaen sur la route d'Ebersberg, et Decaen était chargé d'appuyer Richepanse; ce dernier, qui se trouvait à Saint- Christophe, c'est-à-dire à une lieue et demie à peu près en arrière du village de Molenbott, était à cheval à l'entrée du défilé sur la route de Haag-Hohenlinden; il reçut l'ordre de marcher dès le jour sur ce point, afin de couper perpendiculairement la colonne qui suivrait cette grande route, et, en se rabattant sur elle, de la pousser dans le défilé, tandis que Grouchy, à la tète de la division Grandjean, devait l'attendre à sa sortie; que Ney, parti de Hohenlinden, longerait l'issue de la forêt à droite de la chaussée, que Bastoul défendrait le défilé qui mène de Wager A Pressendorf, et que Legrand, seconde | ar toute la réserve de cavalerie, défendrait Hartorf et commanderait les avenues de Puch. Pendant ce temps les soldats de la brigade d'Espagne, poussés en flanqueurs à notre extrême gauche, devaient donner la main au général Collaud rappelé d'Erding, et empêcher les Impériaux de nous déborder.
Toutes les mesures étaient donc prises pour que cette colonne principale, attaquée à revers par Richepanse et assaillie de* front par Grouchy et Ney, fût exterminée dans le coupe-gorge où elle osait s'aventurer.
Le 3 décembre 4800 (42 frimaire ah ix), au moment où le jour commence à poindre, les Autrichiens s'ébranlent sur toute leur ligue dans la direction con-
venue. Meczery s'achemine sur Freyssing, où l'attend Collaud; Kienmayer sur Erdtng, Lendorf et Puch, où l'attendent Bastoul et Espagne; Baillel-Latour sur Horlorf et Pressendorf, où l'attend Lcgrand; la grande colonne de Kollowrath sur Hohenlinden, où l'attendent Grouchy et Ney; enfin Riesch, le seul dont Horeau n'ait pas eu connaissance, sur Saint-Christophe, où il rencontrera Richepanse, et manquera, par cette attaque inattendue, de rompre la magnifique combinaison qui doit décider du sort de cette journée.
A peine les Autrichiens sont-ils en marche, qu'une neige épaisse, succédant à la pluie, les aveugle, chassée qu'elle est par le vent qui la leur souffle au visage. Ils n'en continuent |>as moins leur route, mais ils ont cesse de voir à dix pas devant eux. Néanmoins leur confiance est telle, ils croient si bien les Français en retraite, qu'ils négligent même de lier les différents corps entre eux par des flanqucurs. De cette façon, Kollowrath ignore que les colonnes latérales, retenues par le mauvais état des chemins, demeurent peu à peu en arrière et cessent de protéger ses flancs; il arrive au défilé sur les huit heures, s'y engouffre, et à neuf heures, tandis que sa queue est à peine sortie de Haag, il reparaît à la tête de son infanterie à l'issue du défilé de Hohenlinden; son grand parc d'artillerie le suit immédiatement, et toute la réserve de cavalerie ferme la marche.
Moreau, dès la pointe du jour, s'était porté sur la chaussée où il attendait si impatiemment l'ennemi. Plus d'une fois il avait douté que le mouvement tant désiré par lui s'accomplît; mais sa joie fut bien grande lorsqu'il vit paraître l'avant-garde autrichienne. Il ordonna au général Grandjean de se replier aux premiers coups de fusil, et le général autrichien, convaincu qu'il n'avait affaire qu'à l'arrière-garde française, s'avança en toute confiance, dépassant déjà les premières troupes du général Grouchy. Mais, comme le déplacement de ses troupes à droite et à gauche de la chaussée ne pouvait se faire que lentement à cause du mauvais état du sol, la route se trouva bientôt encombrée par l'arrivée des grenadiers hongrois et du corps bavarois que pressait l'immense parc d'artillerie engagé dans le défilé; l'archiduc Jean ordonna de brusquer l'attaque, afin de conquérir au-delà de la forêt l'espace nécessaire au développement de ses troupes.
Mais les choses allaient commencer à changer de face. La 108* demi-brigade, soutenant nos avant-postes, était venue se ranger sur une ligne parallèle à l'ennemi, et déjà répondait vigoureusement à son double feu d'artillerie et de monsqueterie. Alors les huit bataillons hongrois ayant filé par le bois se mirent à la tourner par sa droite. En ce moment son chef de brigade fut blessé grièvement et fait prisonnier, et la brigade, pour ne pas compromettre sa position, fut forcée de Taire quelques centaines de pas en arrière. Aussitôt le général Grandjean , s'apercevanl de ce mouvement rétrograde , se mit avec Grouchy à la tôle de la i6« demi-brigade, et, tombant à la baïonnette sur l'ennemi, ils le culbutèrent du premier choc. Les grenadiers hongrois se rejetèrent dans le bois : un bataillon de la 5T* les suivit et engagea avec eux un combat corps à corps qui les empêcha de se rallier; en outre, un régiment
ET DE TOUS LES RÉGIMENTS. Cl
de chasseurs et deux régiments de cavalerie tombèrent au grand galop sur la tête de colonne qui avait attaqué. La 408e la chargea si vigoureusement qu'elle fut refoulée en désordre sur la sortie du défilé. Le résultat de ce premier avantage fut un grand nombre de prisonniers, au nombre desquels se trouva le général Spanochi, et la capture de cinq pièces de canon.
En sortant du bois, les Autrichiens avaient trouvé à leur droite un chemin par lequel ils avaient essayé de déboucher, et s'étaient engagés dans ce chemin ; mais à l'autre extrémité ils rencontrèrent Ney qui les chargea aussitôt avec son impétuosité ordinaire. La 23* demi-brigade marche en tête de l'attaque. L'ennemi est culbuté; Ney lui fait mille prisonniers, lui enlève dix pièces de canon et le rejette, la baïonnette dans les reins, sur la sortie du défilé déjà encombrée et vers laquelle cette masse de fuyards amène encore un plus grand désordre.
Arrivé là, Ney se rallie à Grouchy, qui charge de son côté la gauche du général Kollowralh dont Ney vient de disperser la droite. Tous deux se réunissent dansun commun effort; tous ceux qui sont sortis du défilé, après avoir vainement essayé d'y rentrer, se jettent en désordre dans les taillis environnants où les poursuivent une nuée de tirailleurs.
C'est à ce moment que le mouvement du général Ricbepanse s'opère. Parti d'Ebersberg, il a atteint Saint-Christophe à l'instant où la tête de la colonne austro-bavaroise s'enfonçait dans le défilé, et s'est immédiatement mis en route pour Mattenpoët; là, il se trouve attardé par l'horrible état du sol; on ne peut plus distinguer les chemins que la neige recouvre, les guides eux-mêmes déclarent qu'ils ne peuvent plus se reconnaître. Richepanse s'oriente, prend la direction des troupes, et reconnaît bientôt qu'il est sur la bonne route : cetfe certitude rend aux soldats toute leur ardeur, et ils s'avancent au. pas accéléré, quand tout-à-coup une vive fusillade se fait entendre à une demi-lieue derrière eux. C'est la tête du général Riesch qui débouche par le vallon d'AIpaching, et qui vient de donner contre le 1er régiment de chasseurs à cheval, que suivent les 8* et 48* demi-brigades, qui forment l'arrière-garde commandée par le général Drouet. Venu pour couper l'ennemi par sa moitié, Richepanse est coupé lui-même aux deux tiers de sa ligne; mais sa résolution est rapide comme sa pensée. Un aide-de-camp passe au milieu du feu, et va dire à Drouet de tenir jusqu'à ce que la division Decaen qui le suit vienne le secourir; puis, convaincu de l'importance du mouvement qui lui est ordonné par le général en chef, il laisse un tiers de ses troupes en arrière, au lieu de perdre son temps à le dégager, continue sa route sur Mattenpoët et atteint ce village sans obstacle. Là éclate encore l'imprudente confiance de l'ennemi : Mattenpoët, situé sur uue colUne, à la lisière d'un bois, à une portée de fusil de la grande route, a été négligé par les Autrichiens, qui ont seulement placé aux environs quelques piquets de cavalerie : le 4" régiment de chasseurs s'élance sur eux et les culbute. Un prisonnier, interrogé, apprend au général français que ces détachements appartiennent à la grande réserve de cavalerie autrichienne, qui, venant de Haag, suit immédiatement l'artillerie déjà engagée dans le défilé où elle va s'engager après elle. Richepanse comprend que le moment d'agir est
arrivé : la division française, à mesure'qu'elle débonche de Mattenpoët, vient se ranger en bataille parallèlement à la grande route; 6 pièces de canon, transportées jusque-là avec des efforts inouïs, sont placées en batterie au centre de notre ligne et sur notre front. La 48e demi-brigade forme notre gauche, la 8e notre droite, et la cavalerie du général Walther notre centre. De son côté, l'ennemi range huit escadrons en bataille sur l'autre bord de la route : 8 pièces, mises à la hâte en batterie, répondent à notre feu. Mais la neige tombe toujours et cache aux Autrichiens notre infériorité. Richepanse, avec le génie de l'homme qui sait profiter de tout, force cet accident à lui être utile. H fait charger vigoureusement l'ennemi par le i" régiment de chasseurs à cheval; mais ce régiment est bientôt chargé lui-même par un escadron de cavalerie que lui dérobait un pli de terrain, et qui, le prenant à Timproviste par son tlanc gauche, le ramène en désordre à la droite de la 8* demi-brigade, où il se reforme à l'instant même. Le moment est critique, la moindre hésitation peut tout perdre; Richepanse n'hésite pas : une charge à la baïonnette de la 8* coupe la ligne ennemie en travers de la grande route. Aussitôt il fait pour le général Walther ce qu'il avait fait pour le général Drouel : il lui ordonne de se faire tuer, lui et ses hommes jusqu'au dernier, s'il le faut, pour arrêter l'ennemi, et, se mettant à la tête de la 48' demi-brigade, c'est-à-dire de 2,000 hommes à peine, il fait un à-gauche et s'élance sur la route, afin de se jeter dans le défilé à la poursuite de 15 ou 20,000 hommes.
Cependant la canonnade de Mattenpoët a retenti dans le défilé, et a appris au général qui couvre le parc d'artillerie avec une réserve de grenadiers hongrois, qu'il est menacé sur ses derrières. Aussitôt il fait volte-face avec trois bataillons, les ramène à l'entrée du défilé, où il met, pour les soutenir, trois pièces de canon en batterie. A peine ces dispositions sont-elles prises, que Richepanse parait à la tête de la 48*; mais un feu de mitraille et de mousqueterie l'accueille en tête et en flanc : il continue de s'avancer et découvre, arrivé à quarante pas, deux bataillons hongrois qui veulent lui disputer le passage, n se retourne alors vers ses soldats, et étendant son épée vers l'ennemi : « Grenadiers de la 48% s'écrie-t-il, que dites-vous de ces hommes-là? —Nous disons qu'ils sont morts, répond une autre voix. — Alors, en avant!» crie Richepanse, et il se précipite sur la colonne ennemie. Le choc est terrible; les vieux grenadiers hongrois, fermes et immobiles sous le feu de la mousqueterie ou sous le fer des baïonnettes, tiennent comme un mur. Enfin, au bout d'une demi-heure de lutte, le mur est entr'ouvert, les grenadiers hongrois sont culbutés, et la 48* tombe sur la colonne, qui ne tente même plus d'arrêter celte marche foudroyante. Cette colonne, pressée en tête par Ney, qui vient de la refouler dans le défilé de Hohenlinden, attaquée et poursuivie en queue par Richepanse, va de l'un à l'autre comme un flux et reflux, tourbillonne sur elle-même, puis rompt ses rangs et se jette en désordre dans la forêt, qui, à droite et à gauche, s'emplit de fuyards. Enfin, au milieu des cadavres amoncelés, des chevaux sans maîtres, des canons démontés, la 48* du général Richepanse et ta 23* dû général Ney se rencontrent; tout ce qm avait été pris entre elles, tout ce qui
les séparait est en fuite, tué ou prisonnier : le parc d'artillerie tout entier, c'est-à-dire 87 pièces de canon, est à nous.
Mais à peine Richepanse a donné à sa brigade et à celle de Ney le temps de se reconnaître et de se saluer par des cris de joie et de victoire, qu'il songe à Drouet et à Wallher, qu'il a laissés aux prises avec un ennemi trois fois plus nombreux qu'eux, et qui, peut-être en ce moment, paient sa victoire au prix de leur mort. Il ordonne à la 48* de pivoter sur elle-même, passe de la tète à la queue, reprend au pas accéléré le chemin qu'il vient de parcourir, et retrouve à l'entrée du défilé le général Walther blessé et porté sur un brancard, mais toujours aux prises avec la cavalerie autrichienne. Les deux généraux se serrent la main : Richepanse s'élance de front sur l'ennemi, qui presse la 8* demi-brigade sans pouvoir l'entamer, tandis que sur son flanc gauche arrive la division Drouet soutenue de la division Decacn, qui l a dégagée. Dès lors la victoire n'est plus douteuse; les Autrichiens, attaqués en tête et en flanc, font un instant raine de tenir, mais bientôt reculent en désordre; Richepanse se met à la tête du 1" régiment de chasseurs qui a à venger la blessure de son brave général, les culbute, et les poursuit sur la chaussée jusqu'à Hang, tandis que, des deux côtés de la route, les Français les accompagnent et les fusillent
Il est deux heures : la bataille est complètement gagnée au centre et à la droite. On attend avec impatience les nouvelles de la gauche; car l'épaisseur de la foret de Hohenlinden ayant empêché le bruit du canon d'arriver jusqu'aux ailes, et l'archiduc, au milieu du désordre général de la colonne principale, n'ayant pas songé à suspendre le mouvement des colonnes secondaires, celles-ci ont continué de s'avancer. Vers les cinq heures, on apprend que les deux divisions Legrand et Bastoul, la réserve de cavalerie du général d'Hautpoultet la réserve de la division Ney, réunies sous les ordres de Grenier, ont refoulé Kienmayer et Baillet-Latour dans les défilés de Lendorf, et que le général Bonnet, qui les a poursuivis, a pénétré dans Issen, a fait 4,500 prisonniers aux Autrichiens et leur a enlevéO pièces de canon. Ainsi, aux deux ailes comme au centre, la victoire a été complète : 11,000 prisonniers, 6,000 morts, près de 100 pièces de canon tombées entre nos mains, et la dispersion entière de l'armée de l'archiduc, sont les résultats de cette journée, où la 48° et la 23* jouèrent un si grand rôle, et où nous ne comptâmes que 9,500 hommes tués ou blessés.
Cette bataille, dit le général Mathieu Dumas dans ses mémoires, est une des plus mémorables de la révolution par l'exécution la plus rigoureuse et la plus littérale du plan prémédité, exemple bien rare dans les fastes de la guerre.
Réfugié derrière l'Inn, l'archiduc Jean essaya d'y rallier ses troupes; mais Moreau l'y poursuvit, le battit de nouveau à Lauffen, et, ayant passé la Salza, s'empara de Saltzburg.
L'archiduc Charles fut envoyé pour arrêter la retraite de l'armée autrichienne et réparer les fautes de son frère. Biais, arrivé sur les lieux, il trouva les troupes dans un tel désordre et si fort démoralisées, qu'il ne vit d'autre
ressource que la paix, et il demanda un armistice à Moreau : mais celui-ci refusa et continua de s'avancer sur Vienne. L'armistice de Stayer arrêta la marche du vainqueur.
Ainsi, dit Jomini, l'armée républicaine, après avoir fait quatre-vingt-dix lieues en quinze jours, franchi trois rivières considérables, pris 20,000 hommes à l'ennemi, mis autant hors de combat et enlevé i 80 pièces de canon, 400 caissons, 6,000 voitures, se trouva à 20 lieues des portes de Vienne, couverte de lauriers et contraignant enfin la maison d'Autriche à déposer les armes. Un tel résultat dispense de tout éloge. Ce que nous poumons en dire ne pourrait que l'affaiblir.
Le vol rapide de cette armée française, qui en dix jours s'élança du cœur de la Bavière jusqu'aux portes de la capitale de l'Empire, est eu effet un des plus prodigieux événements de guerre des annales modernes. Cette campagne honore à la fois le général en chef et son armée.
Suivons maintenant les opérations simultanées des armée des Grisons sous Macdonald et d'Italie sous Brune. y(TQ
Armée des Grisons, passage du Splugen.— Bonaparte, voyant dès le début de la campagne que Moreau pouvaitagir seul et sans le secours de Macdonald, prescrività celui-ci de franchir leSplugenet de se jeter dans le Tyrol italien afin dedéborder la ligne des Autrichiens sur le Mincio et de paralyser ainsi leurs opérations en Italie. En vain Macdonald, effrayé des dangers d'une pareille marche au milieu de l'hiver, lui objectait-il la rigueur de la saison et l'état presque inaccessible de ces montagnes, Bonaparte inébranlable lui répondit : Partout où deux hommes peuvent poser le pied, une armée peut passer , et les Alpes ne sont pas plus difficiles à franchir pendant la gelée que pendant la fonte des neiges, époque à laquelle fat traversé le Saint- Bernard.
Macdonald s'apprêta donc à opérer cette marche difficile. En conséquence, après avoir laissé la division Morlot dans les Grisons pour garder les défilés, il s'avança vers le Splugen. Le gros de son année se composait de 12,000 hommes. Il se mit en mouvement vers la fin de novembre. Le général Verrières, précédé des compagnies de sapeurs et commandant l'artillerie d'avantgarde, ouvrait la marche. Le 24 novembre, l avant-garde atteignit Tusis. Mais les traîneaux qui charriaient les canons se trouvant trop lourds, et les neiges trop molles pour les porter, il fallut les remplacer par des traîneaux du pays, plus faciles à mouvoir, et qui ne laissaient qu'une trace légère de leur passage, effacée à l'instant même par la fonte des neiges tombant continuellement du ciel et des rochers. La reprise des hostilités, le secret de ce mouvementet la pénurie des vivres demandaient une prompte exécution. Le général Laboissière, à la tête d'une partie du 10e de dragons, du 1" de hussards, suivait le général Verrières à une marcbe de distance. Il traversa Corvi, remonta le Rhin, et arriva le 24 novembre, à travers les précipices, au pied du Splugen, où il trouva une partie de l'artillerie que le mauvais temps et le manque de traîneaux y avaient retenue.
Le 27 novembre, cette colonne gravit la montagne ; elle avançait pénible-
ment, et n'avait, après bien des peines, gagné que la moitié du penchant, quand tout à coup une avalanche, se détachant des crêtes élevées, mule avec fracas et emporte trente dragons qui disparaissent ensevelis. La colonne s'arrête, les traces sont comblées. Les dragons du 10* cherchent leurs infortunés compagnons. La nuit vieot ajouter son obscurité à toutes ces horreurs, et, pour ne pas être engloutie dans cette mer de neige, la colonne est forcée de rétrograder. Le général Laboissière avait atteint le sommet avec quelques hommes. Transi de froid, accablé de fatigues, porté par deux paysans, il arrive enfin à un hospice qui, comme sur les monts du Saint-Bernard, se trouvait au milieu de ces affreux rochers. Qu'on se figure la position de ce malheureux général et de ces malheureux soldats environnés de précipices et séparés du monde entier, sans vivres et presque sans espérances. Malgré les efforts les plus grands, la colonne du général Laboissière resta quatre jours sans pouvoir être dégagée. Enfin le général Mathieu Dumas arriva à son tour au Splugèn. Sa présence ranima le courage des soldats qui s'y trouvaient déjà, et son infatigable activité trouva les moyens de les tirer de cet abîme affreux. Quarante paysans ouvrirent le chemin, des bœufs foulèrent les neiges; enfin, le 1" décembre, la colonne essaya de reprendre sa marche, suivie d'un convoi d'artillerie et d'une partie de la division Pully. L'exemple du général Dumas gagna tous les officiers; le général d'artillerie Verrières, chez qui 1 âge avait éteint une partie des forces, retrouva une vigueur extraordinaire. Les autres officiers de cette arme, la plus exposée dans cette circonstance, imitèrent leur général et firent passer dans l'âme de leurs inférieurs une partie de l'ardeur qui les animait. Le 10* de dragons demanda et obtint l'honneur de former l'avant-garde, disant qu'il voulait prendre ta revanche contre les éléments qui l'avaient vaincu une première fois. Le chef de brigade, l'intrépide Cavaignac, était à sa téte : 60 traîneaux et 100 mulets transportant l'artillerie et les munitions passèrent en même temps. Des traîneaux se brisèrent, une pièce de 4 et 21 roues allaient être abandonnées. Le commandant Couthard de la 73« harangue ses soldats et les engage à ne pas abandonner ce matériel; ces braves gens se chargent de les transporter de concert avec le 2* de ligne.
Les obstacles que venait de surmonter l'avant-garde n'étaient rien comparés à ceux que devait éprouver le général en chef à la tète de la colonne principale. En effet, à peine l'avant-garde fut-elle partie qu'un vent furieux combla tous les sentiers et la sépara du reste de l'armée. Macdonald s'avançait alors dans la vallée du Haut-Rhin. A Tusis, le chemin commença à devenir impraticable. On était parvenu jusqu'à ce bourg; une montagne s'élevait au loin et paraissait infranchissable. L'armée gravit pendant deux heures le revers de la montagne avec des difficultés inouïes; eufin elle arriva aux bords d'un précipice dont l'œil ne pouvait distinguer les profondeurs. A peine apercevait-on la téte des énormes sapins qui sans doute prennent racine au fond de cet abîme. Un mugissement sourd et continu en sortait : c'était le Rhin qui, resserré par les rochers, précipitait sa course au milieu de ces gouffres. La vallée se resserrait de plus en plus; on était alors dans la via Mala, m. 9
dont le nom seul inspire la terreur aux guides de ces stériles contrées. Deux énormes rochers, qu'une main puissante semble avoir entr'ouverts, forment cette gorge dont la largeur est de vingt toises. Un chemin étroit taillé dans le roc, comblé par la neige et détruit par les torrents, borde le gouffre pendant trois lieues. Il en sort un brouillard épais produit par le choc des flots contre les rochers. Telle est la via Mala. L'armée s'y engagea néanmoins; mais à chaque pas elle était arrêtée par la chute de quelques-uns des vieux pins qui couronnent la cime des montagnes, par des quartiers de rocher ou des avalanches de neige qui s'en détachaient, par les accidents continuels qui arrivaient aux hommes et aux chevaux dont quelques-uns disparaissaient pour toujours dans les abîmes, et par les malheureux soldats gelés qu'on était forcé de reporter au Splugen. L'armée était enfin parvenue à trois lieues au-delà de Tusis.
Déjà le général avait laissé Tusis à trois lieues derrière lui; il descend à Andcrs et se trouve au niveau du Rhin. On continue de suivre la vallée, qui se rétrécit à mesure qu'on approche des sources et forme un chemin non moins horrible que celui du Gondo au Simplon. On traverse fréquemment sur des arches de pierre le fleuve si fameux, qui n'est ici qu'un torrent impétueux, roulant avec fracas à travers les débris de rochers écroules. Ces ponts, quelquefois élevés à 300 pieds au-dessus du torrent, les blindages construits pour se préserver des fréquentes avalanches qui encombreraient te sentier, les passages taillés dans le roc, les cascades tombant à travers les torrents d'où les glaces pendent en longs festons, enfin l'obscurité de cette route était augmentée par les sapins qui couronnent les cimes près de la via Mala, l'un des sites les plus pittoresques, l'une des plus belles horreurs du chaos des grandes Alpes. Enfin la gorge commence à s'élargir, mais le Splugen est encore éloigné de trois lieues... Après avoir fait une halte de quelques heures, le général poursuivit sa marche. Une troisième montagne se présente, plus effrayante que les deux autres. En différents endroits le rocher s'avance on voûte sur la tête des troupes en forme de longs cristaux et de stalactites monstrueuses qui éblouissent les yeux et menacent de leur chute. Enfin, l'armée atteint le sommet du Splugen, étonnée de trouver des hommes et des habitations au milieu de celte image du chaos. Les soldats lèvent les yeux, et une masse énorme de neige est devant eux : mais on cherche en vain à en mesurer l'étendue. Cependant il faut que le lendemain on ait atteint et dépassé la cime de cette montagne de neige. On s'étonne, car la nature semble avoir rassemblé sur ce point tout ce qu'elle a de plus effrayant. Une tourmente affreuse ébranle les neiges attachées aux sommets des rochers et comble les précipices, dont la surface égale désormais les sentiers. Tous les éléments semblent être déchaînés à la fois : la neige tombe à gros flocons; un vent impétueux déracine les arbres et les précipite au milieu des sentiers; mais ce chemin est le seul qui conduise droit au but proposé. Le général ordonne d'avancer, dès lois 1 impossible disparaît. Les habitants, qu'on avait rassemblés, déclarent au général que le passage est fermé, et que s'il se hasarde il périra
lui et sort armée. On se met en marche néanmoins; car on n'avait pu transporter au Splugen une assez grande quantité de vivres pour que la colonne pût y séjourner, et Coire et Chiavena étaient trop éloignés pour qu'on pût attendre le retour d'nn convoi. Ainsi, de quelque côté que le général tournât ses regards, la tempête et la faim lui présentaient la mort , probable si l'on avançait, certaine si l'on demeurait. H fallait donc ou l'aller chercher effrayante au milieu des précipices, ou l'attendre lente et affreuse au pied de la montagne. Sa résolution ne pouvait être douteuse. Déjà les troupes sont en mouvement.
Les mulets manquent pour les transports. Macdonald propose une prime à cent qui voudront s'en charger. Tous se présentent; aucun n'accepte la récompense. Chaque soldat, muni d'une centaine de cartouches, monte à l'assaut de la montagne. Une compagnie de sapeurs les précède; les paysans ont fui, craignant de partager le sort qui menace la colonne ; car la tempête redouble se» efforts : on dirait que la nature s'irrite de l'audace de nos soldats. Tout-àcoup l'avant-garde s'arrête, et un frémissement de terreur parcourt la colonne tout entière. Un homme accourt : il annonce au général , d'un air effrayé , que les jalons qui marquaient les sentiers ont disparu; que ceux qui ont voulu se risquer sont engloutis, et qu'il est hors de la puissance humaine d'aller plus loin. Le général en chef lui impose silence, et, suivi de plusieurs généraux et officiers de son étaUmajor, il se porte à l'avant-garde; au risque d'être englouti, il déborde le sentier où l'on ne peut avancer qu'un à un; il prie, menace, encourage et donne l'exemple en marchant le premier, sans guide, à travers un tourbillon de neige, sondant à chaque pas pour savoir s'il va poser le pied sur le sentier ou sur le gouffre. La colone le suit. Pendant que le brave général avance ainsi péniblement, il entend des sons plaintifs: la femme d'un soldat engourdie par le froid, mourante, abandonnée, disparaissait peu à peu et allait se perdre danâ l'abîme. Chacun, occupé de ses propres dangers, était loin de songer à la secourir; le général s'arrête, revient sur ses pas, approche de cette malheureuse. Elle venait de s'évanouir. Un faible battement du cœur lui annonce qu'il reste encore quelque espérance de la sauver : les soins qu'il hii fait donner la rappellent à la vie, et deux grenadiers sont chargés de la transporter. Cependant plus la colonne avançait, plus la tempête redoublait de force. Arrivée au sommet, le vent était si violent et le froid si vif que plusieurs soldats tombèrent gelés. Ceux qui voulaient les secourir avaient eux-mêmes perdu l'usage des mains. Le vent fouettait au visage avec fureur la neige qui tombait du ciel, et celle qu'il enlevait aux pointes des rochers empêchait de voir ceux qui marchaient devant, et ne permettait pas de suivre leurs traces, que la tourmente recouvrait à chaque instant. En certains endroits une planche étroite était placée en travers du gouffre et toute l'armée devait y passer. Quelques hommes, glissant sur ce pont mobile, disparurent emportés dans l'abîme. 11 était encore plus dangereux de reculer que d'avancer : un seul homme découragé pouvait arrêter la colonne tout entière. Un moment les travailleurs épuisés et désespérés refusèrent d'aller plus loin. Macdonald saisit leurs outils, les officiers
généraux Sully, Sorbier, Duperroux et Dampierre suivent son exemple et ouvrent eux-mêmes le passage aux troupes. Ces exemples de dévouement, d'efforts et de persévérance, ne sont point infructueux : les travailleurs se remettent à l'œuvre et l'armée arrive au sommet de la montagne, traverse la plaine et gagne le revers. Déjà elle descend la rampe étroite et rapide du Cardinel, qui tourne treize fois sur elle-même. Ici encore nos soldats ont de nouvelles difficultés à vaincre. La descente offre des horreurs d'une autre espèce : le sentier s'élargit mais il longe durant plusieurs heures des précipices de cinq à six cents pieds à pic. 11 fallut donc encore une fois, sur une étendue de cinq lieues, depuis le village de Splugen jusqu'à celui d'Isola, au pied des dernières rampes du Cardinel, ou déblayer les neiges pour retrouver le sol, ou les surmonter en les foulant. Les travaux et le courage le plus constant à braver tant d'obstacles ne peuvent garantir le succès de l'entreprise. Les variations de l'atmosphère , les vapeurs qui s'élèvent du fond des gouffres, la terrible tourmente toujours soudaine, dérobent tout à coup les objets et détruisent en un instant les résultats des plus grands efforts. On quitte enfin le précipice pour passer vingt fois sur de frêles ponts de bois le torrent profond de la Lira; enfin la première colonne atteint le Campo-Dolcino; deux autres colonnes, composées d'artillerie et de cavalerie, y arrivent les jours suivants; la quatrième et dernière colonne, commandée par Yandamme, y parvient à son tour, mais après avoir perdu une centaine d'hommes. Le 6 décembre, l'armée tout entière est réunie à Campo- Dolcino; elle entrevoit un ciel plus doux et des plaines plus riantes, qui forment un contraste frappant avec les lieux qu'on vient de parcourir. Elle a vaincu les éléments. Le souvenir de cette journée sera désormais immortel. Le respect des siècles et le génie des historiens consacreront un jour l'héroïsme de ces Français qui transportèrent ainsi leurs canons sur les rochers les plus élevés des Alpes, bravèrent les abîmes et les tempêtes, semblables aux anges rebelles du poème de Milton, qui, transportant leur artillerie à travers les gouffres de l'Enfer, l'élèvent sur les montagnes voisines du ciel!....
Cette marche prodigieuse avait conduit aux portes mêmes du Tyrol italien la majeure partie de l'armée des Grisons. Macdonald, arrivé dans la Valteline, chercha à se concerter avec le général Brune, et, selon le plan du premier consul, résolut de se porter aux sources du Mincio et de l'Adige et de couper ainsi la ligne défensive des Autrichiens, qui s'étendait des Alpes à l'Adriatique. A cet effet, il demanda à Brune deux divisions qui, en portant son armée à 24,000 hommes, lui permettraient de marcher sur Trente et de tourner par les gorges de la Brcnta la droite de toutes les positions autrichiennes sur l'Adige. Brune ne voulut pas se priver d'autant de troupes. 11 n'approuva qu'en partie le projet de Macdonald. 11 consentit néanmoins à lui envoyer la division italienne de Lecchi, avec laquelle Macdonald se réunit à Roccad'Anfo, dans la vallée de la Chiesa, après avoir vainement tenté de forcer le mont Tonnai, qui donne entrée dans le Tyrol et dans la vallée de l'Adige !... Mais laissons l'armée des Grisons, dont les opérations ne sont plus que secondaires, pour nous occuper de celle d'Italie, que commandait le général Brune sur le Mincio.
Armée d'Italie. — La reprise des hostilités aux armées du Rhin et d'Italie ayant été dénoncée, le 5 décembre 1800, Brune se mit en mesure de franchir le Mincio. Son armée s'élevait à 95,000 hommes (i). Sa composition était excellente : formée en grande partie de l'armée qui venait de vaincre à Marengo et des vétérans de Gènes, c'est-à-dire de vieux soldats tous rompus au métier des armes, elle comptait à peine quelques jeunes soldats dans ses rangs. Depuis l'arrivée de Brune, cette armée avait subi une organisation complète semblable à celle que Moreau avait introduite à l'armée du Rhin. Elle se composait de deux ailes, du centre et d'une forte réserve. Elle avait, comme à l'armée du Rhin, des divisions de grosse cavalerie et de dragons réunis; enfin un parc de 60 pièces, non compris 100 bouches à feu distribuées aux divisions. Le général
(1) Situatwn de Varmée d'Italie à l'époque du mois de décembre 1800, sous le •
dément du général en chef Brune.
Coh ps n'a-AST-GAEDE. — Division Del mas. Brigade Cassagne : 1", 19*. 80e, 35* et 88* légères; brigade La pisse : 1™ provisoire d'Orient, 86e et 78* de ligue; brigade Bisson : 53e et 68'; brigade Mermcl : 10e régiment de hussards; brigade Beaumont : 1« et 9* régiments de dragons. 10,510 hommes d'infanterie,
1.4X0 de cavalerie, 160 d'artillerie, 18 bou- Total de l'armée active sur le Mincio : 59,1*0
et Milbaud : 1", 8*, li«, 15', 81*. 88* et 85*
régiments, grosse cavalerie, 8,100 de cav., 140 d'art., 88 bouches à feu. Division Rivaud: 6e, 7\ 8* et 18e régiments de. dragons, 1,710 h. de cav. Artillerie. Brigades Laclos et Alix, parc de réserve, 600 h. d'art.; 54 bouches à
ches à feu
Corps Dcpoht, droite. — Division Monnier. Brigade Carra-Sainl-Cyr : 84» légère, 88* et 58e de ligne, 4,740 nom.; brigade Musnier : «• légère, 88* de ligne Division Walrin. Brigade Gober! : 88» et 40» de ligne, 5.080 h.; brigade Calvin : 11* régiment de hussards et 4' de chasseurs, 810 hommes de cavalerie, 380 d'artillerie, 88 bouches à feu.
Coups Sochkt, centre. — Division Loison : 13' légère, 30*, 43* et 106* de ligne, 5,780 nom.; brigade Colii : Piémontais, 1,540 bom. Division (îazan. Brigade Compans : 7e légère, carabiniers et 8* légère; brigade Clausel : 10' et 96 de ligne; brigade Lesuire : 78 et 98e de ligne, 5,040 hom.; brigade Quesnel : 3e, I3« et 15e régimens de chasseurs, 1,188 hom. de cavalerie, 870 d'artillerie, 18 bouches à feu. Les Piémontais lurent détachés daus le Novarais.
Corps Mo*csy, gauche. — Division Boudet. Brigade Merle : 1" légère, 60* et 108' de II- •' : 9I« et
gne; brigade Schill :
101» de ligne;
:■ y,, t* légère, 1 .i.
6,870 hommes. Division Rochambeau. Bri Rade Digonet : 67' de ligne et grenadiers réunis; brigade Brunei : éclaireurs, 6,150 h.; brigade Henri : 18* régiment de hussards, 9e et 91* de chasseurs, 1,350 h. de cavalerie, 880 d'art., 17 bouches à feu. Division de flanqueurs. Brigade Lecchi : légion italique , 9,560 h. d'inf., 580 de cav., 140 d'artillerie Lecchi fut détaché avec Macdnnald.
CoBPsMicHAtioet Datoost, réserve. — Division Gardaue. 14* régiment de chasseurs à cheval, 370 de cav.; brigades Fressinet, Gency, Soliguac : 9« légère, 34«, 44*. 59* et 70' de ligne, 6,560 hom. d'inf. Division Dombrowsky : 4 bataillons polonais, 3,000 h. d'inf., 870 d'aiv, 81 bouches a feu. Brigade du quartier-général. Brigade Seras. 8« provisoire d'Orient, 107' guides, etc., 1,350 h. d'inf.. 800 de cav. Division Kcllerroann. Brigades Millet, Poiusol
hommes d'infanterie, 9,580 de cavalerie, 8,330 d'artillerie, 178 bouches à feu.
nos compris :
Corps de Toscane. — Division Miollis. Brigade Miollis : 3» et 97» de ligne, t* chasseurs, 19* dragons, 1,880 h. d'inf., 500 de cav.; brigade Pino : 6 bataillons cisalpins, 1» de hussards, 8.180 h. d'inf.. 880 de cav., 870 d'artillerie. \ Bologne. — Division Pelilot. Brigade Jablonowslti, 4* provisoire d'Orient et 89* de ligne, 9,810 h. d'inf.
Artillerie. — Division Marmont. Brigades Laclos et Alix : artillerie du grand parc, 430 h . d'art ; 18 bouches à feu; pontonniers et ouvriers, 970 h. d'art.
Génie. — Division Chasseloup : équipage de siège, 700 h. d'art., 164 bouches à feu; sapeurs et mineurs, 9,400 b. d'art.
Total en campagne : 64.880 hommes d'infanterie, 10,840 de cavalerie , 7,100 d'artillerie, 354 bouches à feu.
DIVISIONS STATIOjrNAIUES.
Piémont. — Division Soult. Brigade Kister : dépôts d'infanterie, de la cavalerie et d'artillerie. 9.190 h. d'inf., 980 de cav., 190 d'art., bataillon de volontaires, 3* et 90* de cav.; 750 b. d'inf., 570 de cav.; dépots piémontais, bataillon de garnison ou de vétérans et d'artillerie, 1,660 h.d'inl ,790 de cav., 560 d'art. Lonibardie. — Division Lapoype. Brigades Vignolle. Kielorski : légion polonaise, 9,190 b. d'infanterie.
Ligurie. — Division Dulauloy. Brigades Darnaud, Lestrange : 3* légère, 41* et 86« de ligne, 3,230 h. d'inf.
Total avec les divisions slalionnaires : 74,770 hommes d'infanterie, 19 580 de cavalerie. 7,850 d'artillerie, 351 bouches à fall.
Total général des trois armes : 95.908 homme*. A ce nombre il faut ajouter 97,(T" aux hôpitaux.
Delinas commandait l'avantrgarde; Dupont l'aile droite; Suchetle centre; Moncey la gauche; Michaud la réserve.
L'armée impériale s'élevait à 80,000 hommes, y compris le corps du Tyrol. La ligne qu'elle occupait sur le Mincio, hérissée de redoutes et de retranchements, était protégée par trois places fortes, Mantoue, Pischeira et Borghetto, et 100 pièces de canon, sa gauche appuyant à Mantoue et au Pô, sa droite au lac deGarda, couvert lui-même par une flottille de 27 bâtiments. L'armée autrichienne était donc comparativement plus forte et plus en mesure de prendre l'offensive. Mais le comte Bellegarde qui la commandait attendait que les Napolitains eussent fait un mouvement en Toscane, mouvement qui devait forcer Brune à porter de forts détachements sur sa droite et faciliter une attaque sur la Chiesa. Brune, de son côté, attendait pour agir que Macdonald eût passé le Splugen et pût le seconder ; de sorte que lorsque la dénonciation de la fin de l'armistice eut lieu, aucun des deux généraux n'était disposé à reprendre les hostilités.
La nouvelle du passage du Splugen et de l'arrivée de Macdonald parvint au quartier-général des Français le 10 décembre. Brune se disposa aussitôt, selon les instructions qu'il avait reçues, à attaquer la ligne du Mincio.
Brune, que la victoire de Kastricum avait désigné au premier consul comme successeur de Masséna en Italie, était/ainsi que nous l'avons déjà dit, un homme d'un caractère élevé et remarquable; sa profonde érudition, la sincérité de ses opinions démocratiques et son grand courage l'avaient rendu cher à l'armée. Biais Brune, excellent chef à la tête d'une armée peu nombreuse, n'était pas taillé pour un commandement aussi important que celui auquel il venait d'être appelé. La campagne qui allait s'ouvrir fut la pierre de touche de son talent militaire. Ses opérations furent toutes fausses, lentes et incertaines; elles ont donné lieu à de justes critiques.
La ligne du Mincio qu'il s'agissait de' franchir est longue de sept lieues à peine; mais le fleuve est partout très-profond et la rive gauche était fortement gardée. Le passage offrait donc des difficultés très-sérieuses. Brune résolut de le tenter sur deux points, Mozambano et Pozzolo, afin de diviser l'attention de l'ennemi. Ce plan hardi était conforme aux instructions du premier consul et au projet de se lier avec Macdonald. Mais une seule de ces attaques devait être sérieuse, l'autre ne devait être qu'une simple diversion. Deux attaques sérieuses étaient une faute; car les Autrichiens, fortement établis sur les deux points, avaient la faculté de déboucher par la tète de pont de Borghetto, au centre même desdeux opérations, et troubler l'une ou l'autre. Heureusement que le général Brune avait dans son armée des divisionnaires capables de corriger sur le champ de bataille le vice de ses dispositions et de les faire tourner à la gloire des armes françaises. Dupont et Suchet, dans cette circonstance, lui rendirent les plus grands services que des lieutenants puissent rendre, à la guerre, à un général en chef.
Quoi qu'il en soit, les Français se disposèrent à forcer la ligne autrichienne sur deux points. Le 25 décembre, tout était prêt pour le passage. Dupont, avec
son corps d'année, fut chargé de l'attaque sur Pozzolo ; Brune, avec le gros de l'armée, de celle de Mozambano. Ces deux attaques devaient avoir lieu en même temps; mais, soit qu'on ait mal calculé les distances à parcourir, soit que les obstacles des routes ou de la saison aient apporté des retards dans les mouvements des troupes pour le transport de l'artillerie, l'arrivée des colonnes n'eut pas lieu en même temps et à l'heure indiquée. Ce retard fut cause que l'attaque de Dupont se fit isolément et faillit compromettre ce corps d'armée. Dupont était un officier d'un rare mérite , plein de courage et d'entraînement. Il arriva le 25 sur les bords du fleuve, et, profitant du brouillard qui depuis plusieurs jours couvrait l'horizon, parvint à jeter des ponts sur le fleuve et à faire passer la division Watrin sur la rive opposée. Brune, qui avait remis au lendemain matin son attaque, n'empêcha pas son lieutenant de s'engager ainsi seul sur la rive gauche en présence de toute l'armée autrichienne, ail s'imagina, dit Jomini, que cette opération produirait une diversion plus efficace si elle avait lieu vingt-quatre heures avant la véritable attaque sur lloaambano. Ce calcul déviait de tous les principes de la guerre, » Le passage de Dupont sur la rive opposée exposait nécessairement ce général aux coups des masses autrichiennes. Ce résultat était facile à prévoir. Bellegarde, en effet, fit avancer toutes ses forces sur ce point. Dupont, en voyant arriver le torrent qui le menaçait, envoya demander du renfort au général Suchet qui occupait la position centrale entre Mozambano et Pozzolo, et fit prévenir le général en chef du succès de son opération. Suchet, devançant les ordres de Brune, s'empressa d'aller au secours de son collègue avec la division Gazan. Le général en chef fut embarrassé en apprenant ces nouvelles. Au lieu d'appuyer l'attaque si heureuse du général Dupont, il se contenta de retirer la seconde division du général Suchet devant Borghetto, et, tout en approuvant son mouvement, il lui prescrivit de ne pas trop s'engager au-delà du fleuve. Pendant ce temps, le général Watrin avait enlevé Pozzolo et disposé ses troupes le long de la digue, depuis le village jusqu'aux moulins de la Volta, de manière à s'y tenir sur la défensive comme dans une tête de pont. La division Monnier vint bientôt le renforcer et lui permettre de resserrer ses lignes de défense, et la division Gazan, {«l aissant sur les hauteurs de la rive droite, encouragea les troupes engagées.
Cependant les masses autrichiennes avançaient rapidement précédées d'une immense artillerie. Elles tombèrent avec fureur sur les premiers corps français. C'étaient la 6° demi-brigade légère, les 28e et 40' de ligne. Ces trois brigades résistèrent à l'impétuosité des ennemis avec un sang-froid admirable. 20 pièces de canon, placées par le général Dupont sur la rive droite, secondaient les efforts de ces braves soldats. L'infanterie autrichienne, ayant usé sa fureur sur les demi-brigades, le général Bellegarde les fit attaquer en flanc par la cavalerie. Cette attaque échoua également. La division Watrin resta inébranlable. Les Autrichiens tournèrent alors leurs efforts sur la division Monnier, qui était établie à Pozzolo, et qui fut accablée. Cet échec compromettait gravement le corps du général Dupont qui, détaché de son point d'appui, allait être jeté dans le Pô, C'est dans, ce moment que la division Gazan entra en
ligne. Une partie se porta sur la rive gauche; l'autre, s* établissant sur les hauteurs de la rive droite, ouvrit contre les ennemis un feu d'artillerie et de mousqueterie qui les arrêta tout court. Le général Dupont, profitant de ce moment d'indécision, se porta résolûment en avant. Un combat furieux s'engagea à Pozzolo; le village fut pris et repris jusqu'à six fois. La nuit même ne mit pas un terme au combat. Dupont était maître de Pozzolo. Il se croyait vainqueur; mais la division Walrin, qui avait quitté ses retranchements, emportée par l'ardeur du combat, s'était aventurée à plus d'une lieue dans In plaine, se trouvait ramenée , et venait de rentrer dans ses lignes, lorsqu'à la faible clarté de la lune on aperçut deux masses énormes de grenadiers qui avançaient vers la digue. Dans cette position, les soldats de Watrin n'avaient d'autre alternative que d'arrêter les efforts des ennemis ou d'être jetés dans îe fleuve. Us attendirent de pied ferme les nouveaux combattants, et, par la vivacité de leurs feux et la vigueur de leurs baïonnettes, les obligèrent à reculer: les masses autrichiennes, arrêtées sur la gauche, se jetèrent sur Pozzolo, où elles engagèrent un nouveau combat au milieu de l'obscurité de la nuit. Enfin elles furent repoussées et le combat cessa à neuf heures du soir. La victoire appartenait à nos demi-brigades, mais cette victoire leur avait coûté cher; car, lorsqu'elles se rallièrent autour des feux de leur bivouac, un grand nombre des plus braves soldats manquaient à l'appel. Six mille d'entre eux étaient tombés sur le champ de bataille, morts ou mutilés. La perte des Autrichiens était plus grande encore, mais cette compensation ne réparait pas les vides faits dans nos rangs.
Le Mincio était franchi, le but des opérations du général en chef était atteint. Le général Brune, qui était resté inactif à Mozambano pendant que sa droite et son centre étaient exposés à être accablés, Brune résolut néanmoins de forcer encore une fois le passage du fleuve au point qu'il avait choisi, et de tenter une seconde fois les chances d'une opération de vive force. En effet, le lendemain, il parvint à effectuer le passage du fleuve sous la protection de 40 pièces de canon et enleva la position de Vallegio. Les Autrichiens, qui ne supposaient pas qu'on pût tenter encore une fois le j>assage du Mincio, furent surpris et opposèrent peu de résistance.
L'armée française, réunie tout entière sur l'autre rive, marcha sur l'Adigc; mais Brune perdit quatre jours pour faire enlever la tête de pont de Borghetto qui, par suite du double passage du Mincio, devait tomber naturellement, et ne put ainsi profiter de sa victoire. Il n'arriva que le 31 devant l'Adige, qui fut franchi sans obstacle.
Le général Bellegarde était alors dans la position la plus critique, le corps du Tyrol surtout, qui se trouvait pris entre la division Moncey et l'armée de Macdonald. Un subterfuge du général Laudon, qui annonça à Moncey que l'armistice signé en Allemagne s'étendait à l'Italie, et la crédulité beaucoup trop naïve du général français, sauvèrent le corps du Tyrol, qui put ainsi traverser nos lignes l'arme au bras et se réunir au comte Bellegarde. L'armistice de Trévise sauva également l'armée de ce dernier d'une ruine complète. Ainsi
la Yictoire avait couronné partout les opérations de nos soldats. Les armées françaises, en Italie comme en Allemagne, avaient bien mérité de la patrie. Elles avaient définitivement conquis la paix , une paix glorieuse comme la voulait le premier consul et comme il en dicta les conditions à Lunéville.
Maintenant, quittons les champs de bataille de l'Europe pour ceux de l'Orient, et retraçons les dernières campagnes de cette armée d'Égypte que nous avons laissée victorieuse à Aboukir.
Armée d'Orient. — Malte. — Hèliopolis. — Alexandrie. — La prise de l'île de Malte avait eu en Europe un grand retentissement. L'Angleterre en avait été consternée et avait résolu de la reprendre à tout prix.
La cour de Naples, dès qu'elle apprit l'occupation de Malte, fit défendre en Sicile, sous les peines les plus sévères, d'y importer des vivres. On excita à la révolte les paysans de cette île, après les désastres d' Aboukir. Quelques ambitieux devinrent des chefs de rebelles; le besoin et de l'argent semé à propos entraînèrent la multitude. Deux mois après, les Anglais débarquèrent douze cents hommes pour soutenir les Maltais; ceux-ci employèrent contre les militaires isolés et les petits détachements l'arme ordinaire des lâches, l'assassinat. La place fut étroitement investie par terre et par mer. Les masses des révoltés, organisés en régiments et en compagnies, sous les ordres d'officiers anglais et portugais, l'entourèrent de tous côtés. Malte était dépourvue de tout approvisionnement de bouche, il n'y avait que du blé. Elle n'était pas suffisamment approvisionnée de plomb, de boulets et de cartouches; les fortifications avaient besoin de réparations; les amiraux Villeneuve et Decrès s'y trouvaient renfermés avec les vaisseaux le Guillaume-Tell et le Dégo, les frégates la Diane, la Justice, la Carthaginoise. Le contre-amiral Villeneuve conserva le commandement de la flotte , et le générai Decrès prit celui de trois forts. La trop faible garnison de Malte n'était composée que de deux mille deux cents hommes, non compris les malades. On fit toutes les dispositions nécessaires pour assurer une vigoureuse résistance, on fit sortir les personnes qui habitaient dans l'enceinte des fortifications. Des chaloupes furent envoyées le long de la côte et à Goze pour entretenir les communications avec toutes les garnisons françaises et leur faire passer des secours. Des navires, expédiés en France, en Italie, en Corse et sur les côtes barbaresques, devaient faire connaître la situation de la garnison et réclamer toutes les munitions nécessaires. Tout le plomb existant dans la ville fut converti en balles; un emprunt fut ouvert chez les habitants les plus aisés pour subvenir aux besoins de la solde; les Maltais suspects furent expulsés; on enleva dans les magasins toutes les étoffes propres à l'habillement des troupes.
Les assiégeants tentèrent deux assauts, quand ils virent le port exactement bloqué par les Anglais et les Portugais réunis , l'un sur la porte Massamuchet, l'autre sur l'avancée de la Sangle. L'intrépidité des Français ne leur permit pas de débarquer seulement leurs échelles; un grand nombre des assaillants fut tué ou noyé, l'autre échappa à la nage. Les entreprises de vive force ayant eu peu de succès, les Maltais et les Portugais réunis se contentèrent de diriger des ' m. 10
bombes sur le port des Galères et la cité Valette, où se trouvait le quartier-général. Dès les premiers jours du blocus, une sommation est faite de la part du marquis de Nizza, amiral portugais, et du commodore anglais de Sonnadre. Cette sommation, conçue en termes menaçants, étant faite au nom des insurgés, le général Vaubois répondit aux commandants anglais et portugais : «Vous avez oublié sans doute que des Français sont dans la place. Le sort des rebelles ne vous regarde pas. Quant à votre sommation, les Français n'entendent pas ce style.» La propagation de la révolte des campagnes obligea le général Vaubois à renfermer sa garnison dans les murs. Le commissaire du gouvernement, Regnaultde Saint-Jean d'Angeli, fut envoyé auprès du Directoire pour exposer le dénûment où se trouvait Malte, tandis que les ennemis recevaient continuellement des munitions, des vivres et des renforts. Les assiégeants, qui connaissaient la position de la place, renouvellent leurs sommations. L'amiral Nelson offrait dans la seconde de reconduire en France la garnison sans qu'elle fut prisons nière, si on voulait lui livrer Malte, et de pardonner aux Maltais qui s'étaient réunis aux Français. Vaubois répondit : a Nous sommes résolus de défendre cette forteresse jusqu'à l'extrémité, parce que nous sommes jaloux de mériter l'estime de notre nation comme vous recherchez celle de la vôtre, et nous nous trouvons disposés à combattre les efforts des insurgés maltais comme les vôtres, avec tout le courage dont les gens d'honneur peuvent être susceptibles. » Vaubois redouble de soins pour la conservation de Malte, augmente l'économie dans la consommation des vivres, en réclame en Sardaigne, à Gênes, à Livourne et sur toutes les côtes de Barbarie; expose continuellement au gouvernement la situation des troupes laissées presque sans magasins sur un rocher isolé au milieu de la Méditerranée, luttant avec courage contre des ennemis vivant dans l'abondance, et employant pour les séduire tous les moyens que peuvent inventer la force, une connaissance approfondie de la science militaire unie aux ressources que peuvent fournir la trahison et la perfidie. Au milieu des privations et des dangers de tout genre, les Français ne voyaient point s'altérer leur constance. La discipline régnait parmi les soldats de la garnison, et l'union était parfaite entre tous les corps. Un seul sentiment les animait, celui de se défendre jusqu'à la dernière extrémité pour conserver une possession dont chacun sentait l'importance, et cependant ils apercevaient la difficulté de recevoir de France des secours dans le moment où l'échec d'Aboukir avait enlevé à la marine de Toulon ses dernières ressources, où une guerre sanglante arrachait à la France toutes les conquêtes de Bonaparte en Italie e* déjà menaçait ses frontières. Depuis dix mois Malte était assiégée; le gouvernement français n'ayant pu y faire parvenir que de faibles secours, le général Vaubois fut obligé de s'emparer du blé existant dans le séminaire. Les bourgeois furent requis de faire le pain; quelques-uns achetaient comptant le blé qui leur était nécessaire; on employait le faible produit de cette vente aux dépenses de l'arsenal. Bientôt Vaubois se trouva dans une pénurie d'argent égale à celle des vivres. Il fallut recourir à un emprunt forcé. 11 fit accepter aux particuliers qui avaient placé des fonds au séminaire des obligations au nom du
gouvernement français, payables à la paix générale, si cependant les individus au profit desquels elles étaient souscrites ne portaient point les armes contre la France. Parcelle mesure ingénieuse et arbitraire, il intéressa tous les riebcs maltais à concourir de bonne foi à la défense de la cité de Valette. La dette générale montait, il est vrai, à plusieurs millions; mais il montrait aux préteurs pour plus de douze millions de biens à vendre, si Ton conservait cette cité. Le produit de cette opération servit pendant longtemps à payer la solde entière de la garnison; mais bientôt d'autres besoins urgents se firent sentir : les habits des soldats tombaient en lambeaux. Vaubois, qui se trouvait dans un climat chaud , mit en réquisition toutes les cotonnades et les autres étoffes susceptibles de remplacer le drap. Il donna à l'infanterie de ligne des habits de cotonnade blanche; l'infanterie légère fut habillée de drap rouge, l'artillerie eut des habillements d'étoffes brunes, et les marins des paletots rayés. Le basin servit pour les gilets et les pantalons; les officiers étaient vêtus de taffetas et de camelot de couleur. Durant le premier hiver, le scorbut fit les plus grands ravages. Pour y remédier, Vaubois encouragea parmi les troupes la culture des végétaux. Ses invitations ne furent d'abord écoulées que par quelques canonnière; mais, leurs essais ayant été récompensés par des bénéfices extraordinaires, ils furent bientôt imités. Tous les fossés furent transformés en jardins; on rapporta des terres dans les endroits où elles manquaient. Mais ce n'étaient pas encore les difficultés les plus embarrassantes à vaincre : on était obligé d'aller chercher quelquefois la terre à de grandes distances, et souvent de la faire monter et descendre par-dessus les remparts qui, dans certaines parties, avaient quatre-vingts pieds d'élévation, avec des machines singulièrement ingénieuses. Ces travaux ardents avaient le double avantage d'entretenir la santé destroupes et de leur procurer une nourriture salubre. L'éducation des lapins était encore pour eux une source de profit; ils s'exposaient aux plus grands dangers pour aller chercher de l'herbe pour les nourrir. Ces animaux, ainsi que les poules, furent d'un grand secours pour des hommes qui ne connurent, pendant près de deux ans, ni bœufs, ni montons, même pour l'hôpital, où l'on trouvait seulement, pour les convalescents, du bouillon de cheval, des œufs, des liqueurs et très-peu de vin. Un tel régime n'empêcha pas cependant les malades de se rétablir. Pendant ce temps, le marché était approvisionné chaque jour de poules, lapins, œufs, chiens, chats, rats, et de toutes autres substances capables d'être digérées; les marins y apportaient aussi des coquillages et du poisson. L'honneur pouvait seul faire supporter aux Français d'aussi dures privations; mais elles étaient d'autant plus sensibles aux Mallais, qu'ils devaient les attribuer à l'occupation de l'Ile par les Français. De là devaient naître un mécontentement universel et des conspirations. Au mois de janvier 1800, des Maltais forment le projet d'égorger l'état-major dans le palais, de se porter de là au Massamuchet, d'ouvrir la porte Réale, de s'emparer d'un desCavaliers, de couper la communication entre la Florian et les îles de l est. Un grand nombre de rebelles avaient passé sur des barques à la faveur de l'obscurité qui les avait dérobés à la surveillance des sentinelles. Réfugiés dans des magasins extérieurs,
ces conjurés devaient agir en même temps que leurs complices de l'intérieur et entrer dans la ville par la porte Hassamuchel. Les insurgés de la campagne devaient, par de vives attaques , occuper les Français sur les remparts. Des avis fournis par un Grec donnent l'éveil au général Vaubois; la garnison est sur ses gardes. Un lieutenant, passant à neuf heures du soir au fort Manuel, voit de sa barque remuer le long du rempart; inquiet, il demande dans le fort quelques hommes, en prend sept; il fait feu et tue plusieurs rebelles; les uns se rembarquent, d'autres se jettent à la mer.... Enfin les huit braves font dix prisonniers. Le général court après les autres; on en prend une trentaine; les principaux conjurés sont arrêtés; leurs révélations apprennent qu'il n'existe pas dans la ville vingt-cinq personnes fidèles aux Français. Les coupables sont fusillés. On fait, en réjouissance , une salve d'artillerie de dessus les remparts; les conjurés du dehors, entendant cette décharge, accourent en colonnes, croyant au succès des conjurés de la ville; ils sont reçus par le canon à mitraille, qui en tue un grand nombre. On était sorti d'un péril, niais on acquérait en même temps la preuve des dangers auxquels on était journellement exposé en habitant au milieu de conjurés ou de traîtres. Les Maltais échouent dans un assaut. Déjà cinq sommations avaient été faites. Vaubois y répondit toujours fièrement, malgré la situation presque désespérée où il se trouvait. Cependant les moyens de subsistances et les médicaments s'épuisaient; l'instant des grandes privations était arrivé; une poule se vendait 60 francs, un lapin 42 francs, un œuf 13 sous, et le poisson 6 francs la livre. Une cruelle épidémie, augmentant tous les maux, enlevait chaque jour cent vingt à cent trente hommes de garnison. La cour de Naples continuait de fournir aux rebelles maltais des munitions et des vivres. L'amiral Nelson envoya une nou- . vcllc sommation où il menaçait les Français de leur refuser une capitulation honorable s'ils ne se rendaient pas avant l'arrivée d'une flotte russe actuellement à Messine, a La valeur de la garnison de Malte, répondit Vaubois, est celle de républicains aussi remplis de l'amour de leur devoir que de courage. Cette place est en trop bon état, et je suis moi-même trop jaloux de bien servir mon pays et de conserver mon honneur, pour écouter vos propositions. Quelques ennemis qui se présentent, nous les combattrons avec vigueur et nous les forcerons, ainsi que ceux qui pourraient venir, à nous estimer. »
Quinze jours après, les commandants anglais et portugais demandaient une entrevue; le général Vaubois crut apercevoir dans cette démarche l'envie de décourager la garnison en faisant de faux rapports sur la situation de la république et de l'Italie. 11 imagina de les recevoir au milieu de son état-major, dans un fort d'où ils ne pussent rien voir, et de fatiguer leurs oreilles des acclamations de soldats criant à tue-tête : Malte ou la mort! Plutôt périr tout sur le rempart que de capituler 1 Les officiers ennemis essayèrent de parler, les cris couvrirent leur voix; ils ne purent se faire entendre, et se retirèrent, persuadés qu'ils n'entreraient dans Malle que lorsqu'il n'y resterait pas une once de pain. Cependant la détresse était extrême dans la ville. Vaubois fut encore obligé de faire sortir environ deux mille sept cents bouches inutiles, espéran^
que les Anglais laisseraient passer ces malheureux. Les Anglais firent [eut Plusieurs furent tués, les autres passèrent un jour et une nuit dans les fossés des ouvrages extérieurs, pensant que les ennemis se laisseraient fléchir à la On par le tableau de leurs misères; les ennemis n'accueillirent leurs supplications qu'à coups de fusil, et ceux qui restaient rentrèrent dans la ville, où les volontaires français partagèrent avec eux le peu de vivres qui venaient de leur être distribués. Une huitième sommation fut faite à la garnison de Malte, Vaubois répondit en son nom qu'elle tiendrait jusqu'à la dernière extrémité. Cependant sa position devenait chaque jour plus critique. Toutes les provisions étaient épuisées; le bois manquait, les citernes étaient à sec. Les fièvres, les dyssenteries, faisaient d'affreux ravages. La mort était partout et sous toutes les formes. Le blocus était si rigoureux, qu'aucun bâtiment n'avait pu pénétrer dans le port. Le contre-amiral Perrée, qui avait été envoyé pour y introduire des vivres, essaya vainement de forcer le passage entre quatre vaisseaux anglais. Accablé par le nombre , il succomba. Blessé d'abord à l'œil gauche d'un éclat de bois, il continua d'ordonner les manœuvres, disant à ceux qui l'entouraient : Ce n'est rien , mes amis, ce n'est rien. Tout à coup un boulet lui enleva la cuisse.
Cette défaite décida du sort de Malte. Trois mois cependant s'écoulèrent depuis le combat avant que la garnison consentit à ouvrir les portes. Enfin elle fut forcée de subir la rigoureuse nécessité d'une capitulation. Il ne restait plus alors dans Malle de quoi tenir cinq jours. La capitulation accordée aux héroïques défenseurs de l'île fut digne de leur courage et digne de l'armée française.
Voyons maintenant ce qui s'était passé en Orient depuis le 22 août, jour où Bonaparte quitta l'Egypte, confiant sa destinée aux hasards de la mer, jusqu'aux derniers combats livrés sur les murs d'Alexandrie et à la capitulation qui en fut la suite.
L'armée d'Egypte fut consternée en apprenant le départ de son général en chef. La longue et difficile campagne de Syrie qu'elle venait d'accomplir avait rudement éprouvé tous ces hommes si éloignés de leur patrie depuis plus d'un an et sans espoir d'y revenir.
La nostalgie, cette épidémie morale, avait pris naissance au milieu des déserts de la Syrie, et fait en peu de temps de rapides progrès. Le désir de revoir la patrie s'était réveillé plus violent dans le cœur des soldats, et avait éclaté d'alwrd en suicides, puis en murmures, et même en révoltes. Affaiblie par les maladies, décimée par les marches dans le désert, par les combats, réduite enfin de plus d'un quart, l'armée d'Egypte se croyait prête à périr tout entière dans ce pays, car le chemin de la patrie lui semblait à jamais fermé. De quelque côté qu'on tournât les regards, l'espérance du retour en Europe paraissait impossible. Du côté de la mer, c'étaient les croisières anglaises; du côté de la Syrie, c'était Saint-Jean-d'Acre, l'imprenable; de tous les autres côtés, c'était le désert avec ses mers de sable. Un sombre ennui dévorait indistinctement Chefs et soldats. Bonaparte, par sa présence, faisait luire quelques rayons d'es-
poir dans ces pauvres esprits abattus et calmait l'effervescence toujours prêle à éclater. On se disait qu'avec lui on trouverait toujours moyen de revenir en Europe, et parfois même on se faisait à l'idée de ne quitter jamais la terre d'Égypte et d'y fonder une colonie militaire. Mais quand l'homme qui semblait résumer en lui seul l'espérance et la force de cette armée fut disparu, le déscspoirdevint extrême. Les plus violentes apostrophes éclatèrent alors contre lui: on traita de lâcheté l'audacieux parti qu'il venait de prendre pour revenir en Europe, et l'on ne songea plus qu'aux moyens de revoir la France au prix même des plus honteuses concessions. Kléber, qui avait été investi du commandement en chef, loin de chercher à arrêter les effets de ces dispositions morales qui compromettaient l'avenir de la conquête et même le salut de l'armée, Kléber fut le premier à les faire naître et à les encourager. Cet homme, si grand au milieu des combats, si héroïque dans les dangers, était souvent d'un caractère faible et irrésolu dans les épreuves ordinaires de la vie. Il n'aimait point Bonaparte, et ne subissait L'ascendant de son génie qu'avec humeur et impatience. Au lieu de savoir gré au vainqueur d'Aboukir de lui avoir fourni l'occasion de déployer ses grands talents, comme le lui écrivait Bonaparte dans ses lettres d'adieu, il cria le premier à la trahison, et déclara bien haut cju'il sortirait d'Égypte à quelque prix que ce fût. Cette imprudente conduite, en altérant l'esprit de l'année, pouvait avoir les résultats les plus funestes. Tous les généraux cependant ne partageaient pas les sentiments de Kléber; quelques-uns désavouèrent hautement ses paroles, et blâmèrent sa conduite; de ce nombre était le noble et brave Desaix; mais Desaix était dans la Haute- Egypte, et son inlluence ne pouvait balancer celle de Kléber, qui était le plus populaire de tous les généraux parmi les soldats. On va voir quelles furent les conséquences de la conduite du nouveau général en chef.
A peine en possession du commandement, il adressa au Directoire un rapport où, exagérant en mal la situation de l'armée, le nombre des soldats présents sous les drapeaux, la disposition des esprits, l'état des ressources, il présenta tout sous le jour le plus accusateur contre Bonaparte. Ce rapport, adressé au gouvernement en double expédition et par deux voies différentes, tomba entre les mains des Anglais et produisit en Europe un effet déplorable. On crut l'année d'Egypte entièrement perdue, et les exigences des ennemis augmentèrent. En ce moment, une armée de 80,000 Turcs ou janissaires, commandés par le grand-vizir, s'avançait du côté delà Syrie, et la flotte anglaise annonçait une descente vers les bouches du Nil. Kléber, toujours placé sous l'influence de la mauvaise humeur et de l'exil , au lieu de chercher à dissiper ce nouvel orage qui menaçait la colonie, entra le premier en négociation avec les ennemis, et ne craignit pas de stipuler l'abandon de l'Égypte. Ce traité était un crime de lèse-nation, et l'histoire le reprocherait sévèrement à Kléber, s'il n'avait racheté ce moment de faiblesse par sa conduite héroïque à Héliopolis.
Voyons , en effet , si Kléber était autorisé à signer une convention comme celle d'El-Arisch. L'armée française, lors de son arrivée en Egypte, était forte
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de 30,000 soldats; elle avait été augmentée de 3,000 homme* par les marins des bâtiments français détruits à Aboukir. Elle avait perdu 5,000 hommes environ pendant les campagnes de 4798 et 1799. Il restait donc encore à Kléber 38,000 soldats, les meilleurs du monde. Cette armée pouvait être aisément recrutée en Égypte, non-seulement par les Grecs et les Syriens qui y sont en grand nombre, et dont la plupart sont chrétiens, mais encore par les noirs de Darfour, qui sont robustes et vigoureux, et qui, dans la suite, entrèrent en assez grand nombre dans nos demi-brigades et les suivirent en France. Sous ce rapport donc, l'armée française était plus que suffisante pour combattre les hordes indisciplinées d'Osmanlis que le grand-vizir poussait vers l'Égypte. Les armes et les munitions ne manquaient pas non plus, ainsi que Kléber l'avait écrit, puisqu'on s'y battit encore pendant deux ans avec ce qui restait en magasin. Les ressources du pays étaient aussi plus que suffisantes pour faire subsister l'armée. L'Égypte, sous le gouvernement des Mameluks, payait 40 millions d'impôts annuels. 11 est vrai que ces impôts étaient perçus le sabre au poing et qu'ils ruinaient ce malheureux pays; mais on pouvait sans peine, ainsi que cela a été prouvé depuis, fixer l'impôt à 25 millions. Or, il suffisait de 16 à 18 millions pour subvenir à tous les besoins de l'armée. Quant aux dangers qui menaçaient en ce moment la colonie, ils n'étaient pas assez sérieux pour forcer Kléber à prendre une détermination qu'on aurait eu peine à approuver après une défaite éclatante.
En effet, lors du départ de Bonaparte, la conquête de l'Égypte était assurée. La victoire des Pyramides avait brisé la puissance des Mameluks; Dcsaix, dans la Haute- Egypte, avait achevé de détruire ceux qui avaient échappé au désastre d'Embabeth; la victoire du Mont-Thahor avait épouvanté et détruit l'armée de Syrie; celle d'Aboukir avait anéanti les meilleures troupes de l'armée turque. Il ne restait donc à Mourad que quelques centaines de cavaliers que deux colonnes mobiles poursuivaient sans relâche; au pacha d'Acre, Dejezzar, et au grand-vizir, Jusuf-Pacha, -que des armées, ou plutôt que des hordes indisciplinées , incapables de tenir plus de quelques heures devant nos bataillons (1).
(I) Les institutions militaires des Turcs sont si différentes de celles des Européens, que nous eroyouu tMre agréable k nos lecteurs en donnant un aperçu sur ces insUlutions. Il est vrai que de nos jours un ministre acttf et intelligent, Reschid-Pacha, et un souverain plein d'idées de progrès et doué de l'instinct militaire, AbduHÉVjid, ont commencé à introduire dans l'armée turque d'utiles réformes, en nroortavec celles .les autres nations de l'Burope. Mais ces refermes sont loin d'être radicales, et ne portent que sur des questions de manoeuvres et d'armement. Le foud de la ceubtilutiou militaire de l'empire ottoman est le même qu'à l'époque de l'expédition d'Égypte. Les forces militaires de la Turquie pouvaient être alors évaluées à 900,000 hommes, savoir 1 60,000 jmnUsaire* (fantassins), iô.OOO topdjy$ (artilleurs), 15,000 ipakiê (cavaliers), formant 90,000 hommes de troupes régulières; liO.OOO toplatyi ou milice féodale, servant à ses finis pendant b guerre, et ayant pour renfort le ttrrat-couly ou milice soldée des pachas.
Comme on le voit, l'armée turque est divisée en deux classes : l'armée régulière restant sous le drapeau, et l'armée irrégulière convoquée lorsque la guerre est déclarée nationale on sainte.
Les janissaires formaient, dans l'origine, une espèce de légion prétorienne, ils étaient divisés en 1M ortas ou corps distingues par le numéro de leurs chambrées dans les casernes de Constaminople, ou par le numéro de leurs tentes dans les camps. Les janissaires furent longtemps
La convention d'El-Arisch était donc un acte criminel. Nous allons voir comment Kléber en effaça la honte.
Le départ de Bonaparte avail ranimé les espérances des ennemis; le grandvizir résolut d'en profiter pour porter un coup mortel à l'armée française. Son armée, forte de 80,000 hommes environ, se dirigea, vers la fin d'octobre, sur Gazah, guidée par des officiers anglais. En même temps, pour détourner l'attention des Français du côté des frontières de la Syrie, et faciliter le passage du désert, un corps de 8,000 janissaires s'embarqua pour effectuer une descente sur Jes côte de Damiette. Ce corps, convoyé par l'amiral Sidney Smith, arriva le 29 octobre à l'embouchure du Nil et s'empara de la tour Bogaz qui en défend le passage. Mais le général Verdier, qui commandait à Damiette, attaqua les janissaires avec tant d'à-propos et de hardiesse, qu'en quelques minutes près
renommés comme les meilleurs fantassins de l'Orient On sait comment Tut détruil ce corps célèbre, dont le nom subsiste toujours pour désigner l'infanterie.
Après le* janissaires viennent les artilleurs ou topdjys. Ils sont distribués dans tout l'empire; mais leur état-major réside à Constantinople. Leur nombre Tarie selon le bon plaisir des souverains. En ce moment il est de 90,000 hommes environ. Les réformes commencées par Sélim III, continuées par ses successeurs, ont rendu aujourd'hui cette artillerie presque aussi remarquable que celle des autres états de l'Europe. A cette époque le matériel était lourd, mal construit et traîné par des buffles.
Les tpahit ou cavaliers soldés forment un corps spécial divisé en deux classes, l'on de l'aile droite, l'autre de l'aile gauche. Cette cavalerie est brave et se bal bien; mais les changements survenus dans la tactique moderne ont fait déchoir l'importance qu'elle avait prise dans les guerres contre les milices hongroises et polonaises.
Le eerrat-eouly est une espèce de milice provinciale commandée el pavée par les pachas.
Indépendamment de ces corps, il y a encore dans l'arméA torque les eaàkae ou corps do porteurs d'eau, chargés de traîner dans les camps l'eau qui est indispensable aux soldats pour leurs fréquentes ablutions, et les djebdie ou soldats pour les escortes d'équipages et de vivres.
Autrefois le Grand-Seigneur conduisait lui-même ses troupes à la guerre. Il a été depuis remplacé par I* grmnd-vitir ou général en chef, qui a pour lieutenant le eiraekier, et sous ses ordres les pachas, les soudjar-beys, et autres chefs inférieurs. Le konakdjy est une espèce de chef il'étîM-mnjor général ou quartier-maître.
La tactique militaire étant alors bien arriérée, l'armée se formait en une masse pyramidale composée de l'infanterie des pachas et des janissaires : cette masse recevait le choc et se déployait peu à peu, tandis que la cavalerie cherchait a déborder lestement le flanc de l'ennemi. Aujourd'hui la tactique militaire des Turcs est beaucoup plus avancée, et s'éloigne chaque jour davantage des vieilles routines, grâce aux camps de manœuvras que le jeune sultan forme chaque année et où Ton étudie les théories nouvelles.
Les ordres pour la marche et le combat étaient donnés par le grand-vliir et transmis la veille pendant la nuit par un crieur. S'agil-il par exemple d'une marche, le crieur parcourt le camp répétant d'intervalle en intervalle : Foui marcherei demain, huit heure», dans telle direction, pour gagner tel point ou telle rivière. Ceux qui veulent partir le peuvent die ee moment t Alors chacun se mettait en route pour son propre compte et séparément. Les janissaires seuls et les artilleurs suivaient un ordre plus régulier. Lorsque l'a vant-garde rencontrait un endroit qui lui semblait convenable, elle y campait, et l'armée en faisait autant successivement, souvent sans achever le mouvement projeté. Quelquefois les troupes se battaient entre elles pour des vivres ou pour un puits; car elles ne subsistaient que parle pillage. Tel était alors l'état militaire el la tactique des armées de l'empire ottoman.
de la moitié de ces 8,000 hommes furent pris ou tués. Le rcsle se sauva en désordre sur les embarcations, abandonnant aux Français tous leurs drapeaux et cinq pièces d'artillerie. Pendant ce temps, Kléber négociait avec l'amiral anglais et le grand-vizir sur l'évacuation de l'Égypte. Un armistice venait d'être signé. Malgré cela, les troupes ottomanes continuaientd'avancer vers les frontières de la Syrie, et faisaient le siège du fort d'EL-Arisch. Les troupes françaises étaient échelonnées à Belbeys, Salahieh, Katieh et El-Arisch.Cetle dernière place était regardée par Bonaparte comme la clef de l'Égypte, du côté de la Syrie; aussi l'avait il fait mettre dans un état de défense respectable. Mais dans cette garnison avaient germé les imprudentes et funestes dispositions manifestées par le général en chef et par les autres officiers. Les soldats, placés là au milieu de ce désert, soupiraient après le retour en France. Informés que des négociations avaient lieu pour l'évacuation de l'Egypte, ils attendaient avec impatience l'heure où ils devaient abandonner ce pays maudit pour eux, oubliant que la patrie est partout où flotte le drapeau national. L'armée ottomane commença le siège d'El-Arisch sous la direction du colonel anglais Douglas. Ses efforts furent aisément repoussés. Le feu de nos batteries éteignit bien vite celui des ennemis. Cependant ils parvinrent à pousser les tranchées jusqu'au saillant d'un des bastions. La garnison fut sommée. Un parlementaire fut envoyé au commandant pour lui expliquer l'état des négociations. Mais le colonel Cazals était un homme de cœur. Il refusa énergiquement d'écouter les propositions qui lui étaient faites. Le fort était imprenable. La garnison se révolta. Le drapeau de la France fut abattu et relevé; une lutte s'engagea entre les troupes françaises. Cazals essaya vainement de les apaiser en leur parlant de discipline et d'honneur. Quelques hommes se rangèrent autour de lui; mais pendant ce temps d'autres révoltés jetèrent aux Turcs, du haut des murailles, des cordes qui leur permirent de les escalader. A peine dans la place, les Ottomans égorgèrent indistinctement tous ceux qui s'y trouvaient, en commençant par ceux mômes qui les avaient introduits. 150 environ, qui se défendaient comme des lions, durent la vie à l'intervention du colonel anglais Douglas et échappèrent seuls à ce désastre.
Cet horrible massacre produisit une douloureuse sensation dans l'armée. Kléber en fut indigné, mais pas autant peut-ùtre qu'il aurait dû l'être; car les négociations ne furent point rompues, et la convention d'El-Arisch fut signée pour ainsi dire sur les cadavres de nos malheureux soldats. Aux termes de celte convention, l'armée française devait être transportée en France tant sur ses propres vaisseaux que sur ceux des Turcs; elle devait livrer immédiatement à ceux-ci toutes les places de l'Égypte, à l'exception d'Alexandrie, Rosette et Aboukir, où devait avoir lieu l'embarquement, et la ville du Caire, qui ne devait être livrée que quarante-cinq jours après la signature du traité. Kléber, dans sa franchise toute militaire, s'empressa de mettre à exécution les conventions arrêtées. 11 remit aux Osmanlis les villes de Katieh, Salahieh, Itelbeys, Damiette et Lisbeth. Déjà les troupes commençaient à évacuer le Caire et étaient en marche vers Alexandrie, quand il fut informé que la convention m ' 11
d'El-Arisch allait être violée; que le gouvernement anglais refusait de la ratifier et demandait que l'armée se rendit prisonnière.
C'était trop d'outrages pour une âme comme celle de Kléber. Honteux de sa faiblesse et plein d'une noble indignation, il se prépara à en tirer une éclatante et prompte vengeance. Certain que l'armée partagerait ses sentiments quand elle connaîtrait l'odieuse lettre des Anglais, il la fit imprimer pendant la nuit afin qu'elle servit de proclamation. C'était en effet une proclamation bien propre à exciter sa fureur et à ranimer son courage. Les vainqueurs des pyramides et du mont Thabor ne pouvaient lire de sang-froid un pareil outrage fait à leur gloire et a leur valeur. Aussi Kléber se contenta-t-il d'ajouter au bas : Soldats, on ne répond à une telle insolence que par des victoires; apprétex-vous à combattre! Kléber ne se trompait pas, l'armée poussa un cri unanime d'indignation et de fureur et se prépara au combat. Cependant la position était bien changée. Un mois avant, l'armée ennemie était sur les frontières du désert et l'Egypte était soumise. Aujourd'hui 80,000 hommes occupaient l'intérieur du pays, et le Caire n'attendait qu'un signal pour se révolter. Ainsi , devant elle l'armée avait un ennemi nombreux, derrière elle une ville de 300,000 habitants; elle n'occupait que le terrain qu'elle avait sous les pieds, selon l'expression de Kléber, a et elle était sans crainte! glorieuse réparation d'une grande faute! (t) » Kléber prescrivit au grand-vizir d'évacuer à l'instant môme les villes qui lui avaient été livrées. Celui-ci fit une réponse négative. L'armée française se mit en marche aussitôt. C'était le 20 mars 1800. Elle comptait 12,000 combattants.
Les Turcs occupaient la position d'EI-Hanka; 6,000 janissaires gardaient le village de Matarieh et l'avaient couvert de quelques retranchements; une partie de leur cavalerie se prolongeait à droite de cette position jusqu'au Nil. Kléber, après une rapide reconnaissance, comprit que la victoire était assurée s'il parvenait à couper les corps avancés de l'ennemi; il se rendit au milieu de la nuit dans la plaine de Koubé accompagné des guides de l'armée et de son état-major. Les troupes françaises y arrivaient successivement et se rangeaient en bataille. La clarté du ciel toujours serein dans ce climat suffisait \tour l'exécution des mouvements, qui ne pouvaient être aperçus de l'ennemi. Kléber parcourut les rangs; la confiance que respiraient ses traits, son mâle et beau visage, que les soldats aimaient tant à voir dans la mêlée, et surtout ses paroles, excitèrent un enthousiasme indicible, présage assuré de la victoire. 11 divisa son armée en quatre carrés : ceux de droite furent placés sous les ordres du général Friant, ceux de gauche obéissaient à Régnier. L'artillerie légère occupait les intervalles d'un carré à l'autre. La cavalerie en colonne dans l'intervalle du centre était commandée par Leclerc. Les pièces marchaient sur les flancs et étaient soutenues par deux divisions du régiment des dromadaires. Derrière la gauche, et en seconde ligne, était un petit carré de deux bataillons; l'artillerie de réserve était placée au centre, couverte par quelques com-
(l) Histoire du Consulat,
pagines de grenadiers et de sapeurs armés de fusils; d'autres pièces étaient placées sur les deux côtés du rectangle, soutenues et flanquées par les tirailleurs; enfin, des compagnies de grenadiers doublaient les angles de chaque carré et pouvaient être employées pour l'attaque des postes.
Il était trois heures du matin quand les dispositions furent terminées. On se mit aussitôt en marche : au point du jour on aperçut à deux portées de fusil les avaot-postcs de l'armée arabe, placés à Matarieh, et plus au loin, à l'extrémité de cette immense plaine du Nil, près d'un bois de palmiers, les ruines de l'antique Héliopolis, qui, comme aux Pyramides, donnaient un aspect plus imposant à ce tableau du champ de bataille.
L'ordre de combat de l'armée ennemie serait difficile à expliquer, tant elle était irrégulièrement distribuée. Nassif-Pacha occupait le village de Matarieh, qui avait été retranché et armé de 46 pièces d'artillerie, et qui était défendu par 6,000 janissaires et par un corps de cavalerie. Les avant-postes se prolongeaient sur la droite jusqu'au Nil, sur la mosquée de Sibilli-Hallem. C'étaient les seules dispositions qui eussent été prises; le reste de l'armée campait confusément entre El-Hanka et le village d'Abouzabel.
Aux premiers mouvements de l'ennemi, Kléber comprit que son intention était d'envoyer nn fort détachement au Caire pour faire révolter la ville, pendant que le gros de l'armée arrêterait la petite armée française, l'envelopperait de tous côtés et l'étoufferait dans ses étreintes. En effet, dès que le jour commença à paraître, on distingua une forte troupe d'infanterie et de cavalerie qui, après avoir fait un long détour dans les terres cultivées, se dirigeait vers le Caire. Kléber lança sur elle le corps des guides. Ce brillant escadron partit au galop » mais les Mameloucks, plus nombreux, lui firent face résolument, et l'issue de cette attaque commençait à devenir douteuse, quand le général en chef la fit appuyer par le 22« régiment de chasseurs et le U» de dragons. Les ennemis furent mis en fuite, et, s'éloignant à perte de vue, continuèrent leur marche sur le Caire, au milieu des terres labourées. On ne jugea pas à propos de les poursuivre plus avant. Pendant ce temps, le général Régnier commençait l'attaque de la position retranchée de Matarieh. Les compagnies de grenadiers mises en réserve reçurent l'ordre d'emporter les retranchements. Ces braves gens marchèrent aussitôt au pas de charge sous le feu de l'artillerie ennemie, avec une résolution digne de tels soldats. En ce moment, on vitsortir du village une troupe nombreuse de janissaires qui se précipita à l'arme blanche sur les colonnes de gauche; mais aucun d'eux ne revint. Arrêtés de front par le feu de cette colonne, plusieurs tombent sur place; les autres, pris en flanc par la colonne de droite et bientôt enveloppés de toutes parts, périssent tous sous les coups de baïonnette. Leurs cadavres comblent les fossés et servent de points d'appui aux grenadiers pour escalader les retranchements, qui sont enlevés. Tout ce qui s'y trouve tombe dans leurs mains ^drapeaux, artillerie, queues de pachas, effets de campement, etc. Une partie des défenseurs de Matarieh se jette dans les maisons pour s'y retrancher; on ne leur en donne pas le temps, ils sont égorgés et livrés aux flammes. Un grand nombre
fuient en désordre et tombent sous les sabres de nos cavaliers; quelques-uns, et entre autres Nassif-Pacha, parviennent à s'échapper et à gagner le Caire. Le camp de Matarieh est enlevé. Ce brillant combat est l'œuvre de nos grenadiers. Le général Régnier, ayant rallié tous nos corps d'armée autour de l'obélisque d'Héliopolis, se reforme dans l'ordre de bataille qu'il avait en commençant ; car on apercevait au loin des nuages de poussière qui annonçaient l'approche des ennemis. Bientôt le nuage disparaît aux yeux de nos soldats, et ils découvrent, sur une légère éminence qui unit les deux villages de Séricaurt et d'El- Mareck, les masses nombreuses de l'armée ottomane tout entière. A cet aspect, les deux généraux Friant et Régnier s'ébranlèrent à la droite et à la gauche et se portèrent en avant dans leur ordre de bataille. Le grand-vizir, qu'on distinguait à la richesse et a l'éclat de ses armes, était en personne près du village d'El-Mareck, où il avait établi son quartier-général. Il lança sur nos colonnes des nuées de tirailleurs. Quelques coups de canon à mitraille les eurent bientôt dispersés. Le général Friant attaqua alors le gros de l'armée ennemie. Quelques pièces d'artillerie mal montées et mal servies, placées sur le front de l'armée turque, tirèrent longtemps sur nos carrés, mais sans succès; les boulets passaient de plusieurs toises au-dessus de la tête de nos soldats; nos artilleurs répondirent à ce feu par des décharges qui l'eurent bientôt éteint. Alors on vit les nombreux drapeaux de l'armée turque s'agiter et se réunir sur divers points. C'étaient les mêmes chefs qui ralliaient leurs soldats pour une attaque générale ; les nôtres attendirent de pied ferme.
Tout à coup, la masse entière des ennemis s'ébranla, la cavalerie au premier rang ; le Nil tremblait sous les pas des nombreux assaillants , un silence profond régnait dans nos carrés. Bientôt cette cavalerie, les débordant à droite et à gauche, les enveloppa de toutes parts en poussant de grands cris ; le général Friant est assailli le premier, il ordonne à ses soldats de ne tirer qu'à bout portant. Ceux-ci, calmes, impassibles au milieu des attaques impétueuses des ennemis, font un feu continu et si bien dirigé que presque tous les coups portent. Les soldats turcs tombent par centaines, et nulle part ils ne peuvent approcher de nos invincibles et redoutables carrés. Enûn, de guerre lasse, ils abandonnent le champ de bataille et prennent la fuite en désordre. Une demi-heure avait suffi pour mettre en déroute cette innombrable armée. Le vizir se replia sur El-Hanka. Kléber, inquiet sur ses desseins et craignant qu'il ne se portât vers le Caire, résolut de le poursuivre à outrance au Caire, dans le désert, sur les terres cultivées, partout enfin, jusqu'à ce qu'il eût complètement détruit ses bandes confuses; mais le général turc ne jugea pas à propos de l'attendre, il se retira en désordre vers Belbeys. Nos soldats étaient épuisés de fatigues, Kléber leur accorda quelques heures de repos, et le lendemain, au point du jour, ils se remirent à la poursuite des ennemis et reprirent successivement les villes de Belbeys et de Salahieh , et virent le vizir s'enfoncer dans le désert avec ses derniers cavaliers, abandonnant ses propres bagages et son camp, où nos soldats trouvèrent une infinité de drapeaux, de canons, d'armes précieuses, de che-
vaux, de harnais, de riches vêlements d'or et de soie et des vivres en abondance.
Après avoir ainsi refoulé vers le désert l'armée ennemie, Kléber revint en toute hâte vers le Caire, où s'étaient réfugiés Nassif-Pacha et des corps nombreux de cavalerie et d'infanterie auxquels on n'avait pu fermer la route pendant la babille. Les habitants du Caire, excités par leur présence, avaient attaqué nos soldats et égorgé les chrétiens qui se trouvaient dans la ville. Mais l'heure de la vengeance approchait : le général Friant, envoyé par Kléber, arriva le premier sous les murs du Caire. Kléber lui-même ne tarda pas à paraître; il fit bloquer étroitement la ville, et attaquer le faubourg isolé de Boulacq, où s'étaient réfugiés un grand nombre de révoltés. En un instant le faubourg fut couvert de projectiles enflammés, et nos soldats montèrent à l'assaut. La résistance fut longue; il fallut enlever chaque maison de vive force. Kléber Ût suspendre le carnage et sommer les habitants de se rendre. Sa proposition fut repoussée, et le fer et l'incendie recommencèrent leur œuvre de destruction. A la fin cependant, les habitants, chassés de leur maison par les flammes, vinrent implorer la clémence des Français. Kléber fit cesser le feu, et épargna ainsi les restes de ce malheureux faubourg. Profitant ensuite avec à-propos de la terreur que cette sanglante exécution avait produite sur la population du Caire, il fit commencer aussitôt l'attaque de la ville. Un combat terrible s'engaga dans les rues entre les troupes françaises et les janissaires. Plusieurs milliers de Turcs et de révoltés y perdirent la vie, et quatre cents maisons devinrent la proie des flammes. Les habitants demandèrent à se soumettre; Kléber, qui avait horreur de ces scènes de carnage, fit immédiatement cesser l'effusion du sang, et la ville du Caire rentra dans le devoir. Le vainqueur d'Héliopolis avait une seconde fois conquis l'Egypte, qu'une faute faillit lui faire perdre et qu'une grande victoire lui rendait. Il s'appliqua alors à remplir sérieusement la haute mission qui lui avait été confiée. Bientôt, grâce à ses soins, tout le pays, depuis les cataractes jusqu'aux bouches du Nil, prit l'aspect d'un établissement prospère et durable. L'administration habilement entendue, la justice impartialement faite, Mourad-Bey, notre ardent ennemi, devenu allié fidèle, tout semblait présager à la colonie militaire l'avenir le plus heureux; les soldats eux-mêmes, lorsqu'ils furent informés que Bonaparte était à la tête du gouvernement, commencèrent à retrouver leur insouciance et leur gaieté. Le retour dans la patrie était désormais assuré, et ils songèrent moins ardemment à y revenir. Enfin , les efforts de Kléber eurent les plus heureux résultats pour la colonie et pour l'armée, et nul ne doute aujourd'hui qu'il n'eût conservé l'Egypte à la France si un crime odieux n'avait tout à coup tranché les jours de ce grand capitaine (I).
(1) Le 14 juin , le général Kléber, après avoir passé la renie de la légion grecque dans l'Ile de Boudah, vint au Caire pour présider aux réparations que M. Protain, un des ingénieurs qu| avaient suivi l'armée, exécutait à son palais, situé sur la place el Bekeh. Tous deux étaient attendus a déjeuner chez le chef de l'etal-major de l'armée : plusieurs autres généraux devaient encore assister à ce repas, qui avait l'air d'une fête. Le général Kléber y fut très gai , car tout
L'armée versa des larmes en apprenant la mort de Kléber, qui était son idole. Les soldats l'aimaient pour ses grands talents, pour son courage élevé, pour ses vertus; ils l'aimaient pour son mâle visage et pour sa stature martiale, et même pour ses vices. Kléber était le type idéal de la beauté militaire et le type moral de l'officier de fortune créé par la révolution. Fantasque et frondeur, il subissait difficilement une autorité supérieure à la sienne. Intègre et désintéressé, jamais il ne souilla sa carrière par une exaction. Actif, sobre, patient dans les circonstances difficiles de la guerre, il devenait indolent, licencieux et intempérant à l'excès dans les loisirs de la paix. Doué d'un esprit brillant mais inculte, il suppléait au défaut de son éducation par la rapidité de son intelligence et par une mémoire prodigieuse. Son langage, quelquefois éloquent, mais toujours original , était souvent aussi d'une grossièreté toute soldatesque. En un mot, il réunissait les qualités et les défauts les plus opposés. Sa mort fut un véritable jour de deuil pour l'armée, dont il était un des chefs les plus glorieux, et pour la France, dont il était un des citoyens les plus grands et les plus utiles. Pour l'armée d'Égypte, surtout, ce ne fut point un deuil d'apparat que celui qu'elle revêtit pour suivre le convoi de son général en cbef. En pleurant Kléber, elle pleurait sur elle-même, abandonnée qu'elle allait être à des mains moins habiles. En effet, l'homme qu'on désignait pour lui succéder était le général Menou , qui avait embrassé la religion de Mahomet et ajouté à
réussissait sous son commandement. Les Turcs avslent été défaits à Héliopolis d'une façon aussi brillante qu'ils l'avaient été au mont Thabor et a Abouklr. La seconde révolte du Caire a va t été apaisée, et tout présageait que, frappée comme elle l'avait été du fouet de la vengeance française, la ville se tiendrait désormais tranquille.
A deux heures de l'après-midi , Kléber pril congé de son hôte et des convives qui avaient aidé à le fêter; et, prenant M. Prolain avec lui, il retourna au palais, où, comme nous l'avons dit, des réparations urgentes attendaient la présence de l'architecte. Il y avait à peine cinq cents pas a faire pour se rendre de la maison du chef d'éiat-otajor chez le général en chef, et, pour accomplir ce petit trajet , on suivait une terrasse abritée par un berceau de vigne qui dominait la place El-Bekeh. Le général et l'architecte marchaient lentement; ce dernier s'arrêtait de temps en temps pour tracer des plans sur le sable avec une baguette qu'il tenait à la main.
Tout à coup un homme, vêtu a l'orientale, parut à quelques pas des deux interlocuteurs, s'approcha du général Kléber, et, le saluant en croisant les bras sur la poitrine, lui prit la main pour la baiser. Kléber était habitué à ces démonstrations; c'étaient celles dont se servaient habituellement les Arabes qui venaient lui demander justice. 11 attendait donc que le jeune homme s'expliquât, quand celui-ci, avec la rapidité de l'éclair, tirant un poignard recourbé passé à sa ceinture, l'enfonça jusqu'à la poignée dans le côté gauche de Kléber. Kléber poussa un cri de douleur et de surprise, et, faisaot un pas en arrière, s'appuya sur la balustrade. Kléber était blessé à mort. L'assassin se nommait Soleyman-el-Haleby.
La sentence dn coupable, comme on le comprend bien , ne pouvait se faire attendre, surtout rendue qu'elle était par un conseil de guerre. En conséquence, Soleyman-el-Haleby, convaincu d'avoir assassiné le général en chef Kléber, fut condamné à avoir la main droite brûlée, à mourir sur le pal , et a y rester jusqu'à ce que son cadavre fût dévoré par les oiseaux de proie.
Cette exécution eut lieu au retour du convoi funéraire du général Kléber, sur la butte de l'Institut, en présence de l'armée en deuil et de la population effrayée; car, habituée à ta jusUce des pachas et des beys, devant laquelle toute une ville répond du crime d'un bommo, elle ne pouvait croire que le châtiment s'arrêterait au coupable.
son nom français le nom arabe d'Abdallah. Menou était le doyen d'âge des généraux; il dut son élévation à cette circonstance. Mais aucun des généraux de l'armée d'Égypte n'était moins capable que lui d'exercer un pareil commandement. Dès ce jour, la colonie d'Égypte fut perdue pour la France.
Bonaparte cependant avait tenu sa parole. A peine arrivé au pouvoir, il s'était occupé de sa colonie bien-aimée. Il avait chargé l'amiral Gant h eau me, si heureux dans son retour, de tenter de nouveau la fortune avec 4 vaisseaux et plusieurs frégates, et de transporter aux bords du Nil un puissant secours d'hommes, d'argent et de munitions. Il est vrai que l'expédition de Gantheaume ne réussit qu'imparfaitement. Arrivé à Gibraltar, il apprit qu'une flotte anglaise croisait dans la mer d'Égypte, et, dans la crainte de compromettre les restes de notre marine, il se contenta d'envoyer, à tout hasard, et en messagères perdues, les frégates la Régénérée et le Lodi. Mais, contre toute espérance, ces deux frégates traversèrent heureusement les croisières anglaises, et entrèrent dans le port d'Alexandrie, où elles débarquèrent 300 ou 400 hommes, une compagnie d'artillerie et des munitions de guerre. Ce secours, tout faible qu'il était, prouvait à l'armée d'Égypte que, de près comme de loin, le génie de Bonaparte veillait sur elle.
L'Angleterre était parvenue à former une nouvelle ligue avec la Turquie. Ce riche paysd'ÉgypteavaitpourleGrand-Seigneurunaltraitsi puissant, que, même après lesdéfaitesd'Aboukiretd'Héliopolis,il n'hésita pas à tenter un nouvel effort. Une troisième expédition formidable se préparait à Rhodes. Menou en fut informé; mais il ne voulut point y croire, et ne prit aucune disposition. Enfin, le A juin, le général Friant, qui commandait à Alexandrie, envoya un courrier au général en chef pour lui annoncer l'apparition d'une nombreuse flotte anglaise. Celui-ci, pensant que l'intention des ennemis était, comme la dernière fois, de faire sur les côtes une tentative de débarquement, afin d'opérer une diversion en faveur de l'armée ennemie qui s'avancerait par la Syrie, prit ses dispositions dans ce sens. Mais, cette fois, la flotte qu'on avait signalée était composée de 6 vaisseaux, de 6 frégates, de 8 navires armés en flûte, de 3 bricks armés en guerre, d'une corvette et de 39 bâtiments de transport auxquels s'était réunie l'escadre du Grand-Seigneur. La flotte de la Grande-Bretagne avait à son bord 17,000 soldats anglais; l'escadre turque 6,000 janissaires et albanais. L'armée anglaise était commandée par lord Abercromby, le même qui, dans la campagne de 1799, avait opéré une descente au Zuyderzée. L'armée turque obéissait à un capitan-pacha. L'armée de débarquement s'élevait donc à un tiers de plus que l'armée d'Égypte. Pour faire face à un tel danger, il aurait fallu un homme comme Kléber ou Desaix, capable de grandes résolutions et ayant la confiance des troupes; mais ils étaient morts tous les deux, et Menou non-seulement était incapable d'exercer le commandement en chef dans de telles circonstances, mais il n'exerçait aucune influence sur les soldats, pour lesquels il était devenu un objet de raillerie. Cependant, la flotte anglaise se porta vers Aboukir. Friant avait à peine 2,500 hommes, il n'en fit pas moins bonne contenance et s'apprêta à jouer cette redoutable partie. Le général
Friant était de ceux qui regardaient toujours l'ennemi en face et qui ne les comptaient jamais. A peine eut-il vu la direction que suivait la tlotte, qu'il se porta sur le point du rivage menacé, emmenant avec lui tout ce qu'il avait de troupes, et ne laissant pour garder Alexandrie que les marins et les invalides.
Le 8 mars, au point du jour, une grande agitation régnait dans la (lotte; en même temps, une vaste ligne de chaloupes et d'embarcations, s'étendant de l'ouverture du lac Madieh au fort d'Aboutir, se mit en mouvement, conduisant 6,000 hommes à la côte, les soldats courbés au fond des canots et les rameurs debout. En ce moment, 12 à 15 chaloupes canonnières commencèrent un feu très-vif auquel répondit celui de l'artillerie du fort et de la côte, ainsi que la fusillade de l'infanterie que Friant avait portée sur ce point. La formidable ligne n'en continua pas moins d'avancer en bon ordre sans qu'une seule embarcation rompît ses rangs, et jeta en moins de dix minutes 6,000 hommes sur le rivage. Friant n'hésita pas à les attaquer. Infanterie, cavalerie, artillerie, se précipitèrent en même temps sur les ennemis, à la baïonnette, au galop des chevaux, au bruit des foudres de l'artillerie. Lechocde l'infanterie fut si rude, que nos soldatss'emparèrentde cinq chaloupes encore chargées de troupes et de rameurs. Mais le nombre toujours croissant des ennemis, et le feu d'une division de chaloupes canonnières qui vomissaient une véritable pluie de mitraille sur le rivage, obligèrent le général Friant à se retirer après un combat de 4 heures, et d'abandonner la plage aux ennemis. Qu'on juge du résultat de cette attaque si Menou se fût |>orté au secours de Friant, ainsi que le lui mandait ce général, avec les 7,000 hommes de troupes et l'artillerie dont il pouvait disposer. Après deux heures de retraite, le général Friant flt halte.
Il choisit, en avant d'Alexandrie, près du lac Madieh, une position si avantageuse, que le général Abercromby n'osa pas l'attaquer. Le général anglais, de son côté, s'établit fortement sur deux lignes, à cheval sur la route d'Alexandrie. Le lendemain, le général Lanusse arriva avec sa division au secours du général Friant, qui se trouva ainsi à la tête de 4,000 hommes. Aidé de ce renfort, il se porta en avant et s'empara des hauteurs qui s'étendent perpendiculairement de la mer jusqu'à l'extrémité du lac Madieh. Mais, attaqué par toutes les forces anglaises à la fois, il dut se replier sur son ancienne position. La nouvelle du débarquement des Anglais, étant parvenue au Caire, y produisit une sensation profonde. Abdallah-Menou envoya des courriers dans toutes les directions pour rappeler ses lieutenants, et, le 18 mars au soir, il arriva nu camp devant Alexandrie, après avoir rallié les généraux Régnier et Rainpon.
La position était la même qu'à Aboukir; malheureusement on n'avait plus affaire à des Turcs seulement, et le génie de Bonaparte était absent. Mais avec une armée comme celle d'Egypte, avec des soldats comme ceux qui avaient vaincu aux Pyramides, au mont Thabor et à Héliopolis, on ne devait désespérer de rien. D'ailleurs, une bataille était inévitable, et le succès pouvait être favorable aux Français si le général en chef savait frapper un coup vigoureux sur
l'une des deux ailes de l'armée anglaise. Les dispositions furent faites pour le lendemain, 21 mars.
La position de l'armée anglaise était excellente. Son développement atteignait à peine trois cents toises , et ses deux ailes étaieut fortement appuyées d'un côté au lac Hadieh , de l'autre à la mer. De nombreuses redoutes protégeaient le centre et la gauche, que couvraient encore les batteries des chaloupes canonnières. Examen fait de la position, on reconnut qu'elle n'était attaquable que par la droite, c'est-à-dire du côté de la mer. Encore fallait-il un miracle de courage pour que cette attaque réussit. Elle fut résolue néanmoins. Il fut donc arrêté qu'on écraserait la droite par un grand effort, qu'on la déborderait au pas de course, et qu'une fois débordée, on occuperait la gauche par une fausse démonstration, et que, pendant ce temps, le reste de l'armée française, formée en colonnes, s'avancerait comme un bélier pour trouer le centre. Au premier mouvement rétrograde de l'ennemi , toute la cavalerie devait charger à son tour et pousser les Anglais dans le lac Madieh.
L'armée française, pour exécuter ce plan gigantesque, n'avait malheureusement que 9,000 hommes et 40 pièces d'artillerie, tandis que les Anglais comptaient 19,000 hommes, 200 chevaux, 42 pièces de canon et 30 batteries.
Au point du jour, le 21 mars, le général Lanusse, qui doit commencer l'attaque de droite, forme deux colonnes et les pousse sur le camp ennemi. Le régiment des dromadaires engage l'action et enlève la redoute placée près du canal d'Alexandrie. A cette vue, les deux colonnes se mettent en marché, le général Silly, avec une de ces colonnes, se porte sur la grande redoute de droite, et y pénètre après avoir poignardé un régiment anglais qui la défendait. Le général Valentin, avec l'autre colonne, suit le rivage, afin de passer entre la mer et le camp dit des Romains, et soutenir ainsi l'attaque de Silly. Hais Valentin n'arrive pas. Le général Lanusse, qui attend, pour poursuivre l'attaque, que ses têtes de colonnes paraissent du côté de la mer, craint que ce général n'ait été arrêté par un obstacle imprévu. Il met son cheval au galop, arrive sur la hauteur, et voit cette colonne engagée dans un rentrant entre la redoute et le camp Romain, c'est-à-dire entre deux feux. Elle a trop tôt abandonné le bord de la mer et s'est fourvoyée. Lanusse comprend que l'audace seule peut la tirer de ce mauvais pas; il n'hésite pas, il s'élance au premier rang, tire son sabre, crie : En avant! et la colonne le suit au pas de charge. En ce moment, un boulet parti des chaloupes canonnières emporte la cuisse de ce brave général. Il roule avec son cheval tué du même coup. On le relève tout mutilé et criant encore: En avant Mais cet événement a mis du désordre dans les colonnes. L'élan communiqué par le général Lanusse s'attiédit; le feu des ennemis redouble, les soldats rétrogradent et vont s'abriter derrière les mamelons. La colonne du général Silly, arrivant en ce moment, rencontre à l'angle de la grande redoute la 32« demi-brigade. Les soldats, aveuglés par la fumée, se prennent réciproquement pour des euneinis, se fusillent à vingt pas, se chargent, et ne se reconnaissent qu'en croisant les baïonnettes. Cette méprise ajoute encore à la confusion qui règne dans les colonnes. Le général Rampon les rallie, forme m. 12
prie nouvelle attaque, il a deux chevaux tués sous lui et reçoit cinq balles dans ses habits. Deux autres généraux sont tués, et rien ne peut renverser le mur de fer qu'opposent les Anglais.
Pendant que l'aile gauche succombait ainsi vaillamment, l'aile droite restait immobile. Le général Régnier, qui la commandait, avait fait vingt fois demander à Menou l'ordre d'aller au secours de la gauche. Menou, qui se promenait tranquillementet les bras croisés, derrière les lignes, avait fait répondre chaque fois qu'il n'était pas temps d'agir- A la fln, Régnier, ne prenant conseil que de sa conscience, s'était porté à son tour en avant, aûn de faire une diversion en faveur des colonnes engagées. Il ordonna au général Dumas de pousser des tirailleurs jusqu'au canal d'Aboukir, et au général Friant de marcher directement sur la droite de l'ennemi, tandis que lui-même se porterait en avant pour l'appuyer. Le général en chef, qui jusque-là n'avait pas jugé à propos d'agir, commit en ce moment la faute d'engager toute sa réserve à la fois, même sa réserve de cavalerie, dernier espoir de l'armée française en cas de revers. Le général Roire, qui la commandait, fit observer à Menou que le mouypmentétait prématuré et hasardeux. Mais l'ordre donné est répété avec un ton qui ne permet pas la réplique. Roire tire son sabre, se met à la tète de la réserve, et, piquant son cheval des deux : « Camarades, crie-t-il, on nom envoie # la gloire et à la mort , marchons! » Les escadrons, enlevés par ces paroles, se précipitent à sa suite sur le champ de bataille. Au milieu de son élan, cette masse de cavalerie se trouve arrêtée par les troupes de Lanusse et de Rampoq, qui se replient en désordre sur le général Régnier, qui lui-même était forcé de se rallier au général Friant. Il comprend la faute qu'a faite le général en chef en engageant ainsi la réserve. Il veut arrêter nos escadrons, mais sa voix n'est pas entendue. Déjà une partie l'a dépassé. Il change alors d'avis, et, au lieu d'arrêter son élan, il cherche à le redoubler en criant lui-même : En ava^l et en faisant appuyer la cavalerie de Roire par l'infanterie de Silly. En ce moment, le général Silly a la cuisse emportée par un boulet de canon; le général Baudot le remplace, il est frappé à mort. Les corps d'infanterie, paralysés par ce double accident, n'avancent plus qu'avec hésitation; la cavalerie seule continue de marcher. Roire est toujours à sa tête. Il pique ferme et aborde l'ennemi avec une telle vigueur qu'il enfonce la première ligne, mais alors il se trouve arrêté par un fossé creusé sur le frqnt du camp anglais. Le général Broissard, à la tête des 3e ut 14e de dragons, fait aussitôt un à-droite, tourne le fossé, essuie presque à bout portant en plein travers la double décharge de la mousqueterie et de l'artillerie et tombe percé de deux balles. Les deux régiments hésitent, reculent, se mettent en retraite.
Le général Roire accourt avec la seconde ligne, pointe en désespéré, enfonce les Anglais et pénètre au milieu de leur camp, où les chevaux de ses cavaliers s'abattent dans des trous-de-loup et des chausse-trapes , s'enferrent dans les piquets, s'embarrassent dans les cordes. Il n'y a plus moyen d'avaucer ou de reculer. La ligne ouverte s'est refermée derrière lui. Il ordonne à ses hommes de mettre pied à terre et de tuer ou de mourir. Lui-même donne l'exemple et
tombe frappé d'une balle et de deux coups de baïonnette. Une mêlée épouvantable commence alors; une lutte s'engage d'homme à homme. Un officier de dragons reconnaît le général en chef anglais à sort uniforme, s'élance sur lui, renverse tout ce qui s'oppose à son passage, l'atlaque corps à corps, le blessé, le poursuit, le blesse encore, arrive en même temps que lui sous sa tente, le saisH à la gorge, roule avec lui sur la poussière, le frappe mortellement dé trois coups de sabre, se relève, voit la moitié de ses compagnons morts, et meurt à son tour avec ce qui reste à mourir.
C'est le dernier effort du lion. La journée était perdue. Régnier rallie tout ce qui demeure encore debout sur le champ de bataille et ordonne la retraite, qui s'opère en bon ordre et sans que l'ennemi, épouvanté de ce courage désespéré, o$e sortir de ses retranchements pour poursuivre une armée de detl* tiers moins forte que la sienne.
Cette bataille, où jamais peut-être le courage d'une armée française ne s'était montré si prodigieux, fut la dernière livrée sur le sol d'Égyptc. En vertu du traité d'évacuation signé entré le général Menou et Hutchinson, l'armée que Bonaparte avait amenée trois ans auparavant, l'armée qui avait conquis l'Egypte et tracé la plus extraordinaire de nos légendes militaires, s'embarqua le 50 septembre 1801 , troisième jour complémentaire de la capitulation, et revint en France, où elle commença une nouvelle série de travaux et de victoires qui contribuèrent à la grandeur de 1ère impériale.
Ile Saint-Domingue. — La colonie de Saint-Domingue jouissait depuis son établissement des douceurs de la paix. Sa prospérité, ses richesses allaient toujours croissant. Les Européens y arrivaient en foule et les vaisseaux des deux mondes encombraient son port. L'Angleterre, qui voyait d'un œil d'envié là prospérité de cette colonie française, s'empressa, aux premières lueurs de la révolution, d'y souffler le feu de la discorde civile. Les blancs se divisèrent, les affranchis réclamèrent l'entière jouissance de leurs droits politiques, les nègres soupirèrent après la liberté. Saint-Domingue fut bientôt en proie à tous les malheurs de la guerre civile : ses manufactures furent dévastées, ses campagnes incendiées et son commerce anéanti. Pour remédier à tant dé maux, la France députa, en 1792, des commissaires revêtus de l'autorité absolue. Le général Galband commandait la place, lorsque les délégués Polverel et Santhonax lui firent connaître leur pouvoir , qui renversait l'ordre suivi jusqu'alors : le pouvoir militaire allait être maintenant subordonné au pouvoir civil. Un tel changement, opéré aussi subitement, fit naître la mésintelligence entre les magistrats et les généraux. Les commissaires, forts de leur droit, destituèrent presque aussitôt le général , le firent embarquer et conduire en France. Un tel acte ne pouvait amener que des résultats fâcheux. Plusieurs" officiers supérieurs, qui avaient refusé d'entrer dans les vues des nouveaux commissaires, furent déportés avec le général Galband. Ces chefs gagnèrent les marins en leur montrant Galband comme une victime sacrifiée par des magistrats jaloux. Dès qu ils eurent corrompu les marins, ils ordonnèrent de rebrousser pour débarquer au lieu de leur départ. Galband, maître des force*
de mer de la république, attaqua sa colonie avec la même fureur que s'il eût été Espagnol ou Anglais. Trois colonnes se portèrent au même moment sur l'arsenal et le gouvernement. Quoique surpris, les commissaires repoussèrent cette première attaque.
Le lendemain, 21 juin 4792, les hommes du général Galband, ralliés et renforcés du reste des équipages, réattaquèrent la ville. Galttand marche contre la porte de l'arsenal, qui lui est livré. Maître de cette position, qui dominait la ville, il s'empare des forts environnants.
Les commissaires civils furent obligés d'abandonner leur poste et se retirèrent dans un endroit appelé le haut Cap, situé à une lieue de la ville. Un camp y était établi , destiné à prévenir les irruptions des nègres de la campagne. Aux premiers mouvements de l'attaque, une partie des habitants désertent leurs maisons laissées vides; l'autre espérait rester étrangère à l'action qui allait s'engager. Dès que les commissaires eurent quitté le Cap, les troupes de Galband se livrèrent à toutes les horreurs du pillage, et cette riche cité offrit bientôt le spectacle d'une place prise d'assaut. Vingt mille esclaves brisent leurs chaînes pour se joindre à la masse des assaillauts; tout est confondu, et, dans ce massacre épouvantable, on assassine indistinctement. L'incendie ajoute ses ravages à cette scène terrible. Les jeunes filles sont victimes de la plus coupable passion; les femmes, les vieillards, les enfants, se précipitent à travers les flammes de cet immense incendie pour trouver un asile. Galband ne pouvait plus maintenant faire cesser ces fureurs qu'il avait excitées. Il ordonne seulement d enclouer lescanons, de mouiller les poudres, afin qu'on ne pût pas détruire la flotte. Le lendemain elle fit voile vers la France. En route elle touclia terre aux États-Unis d'Amérique, pour y laisser une partie des colons que le fer et le feu avaient épargnés. Les commissaires, qui avaient su conserver une force disponible dans cette fâcheuse extrémité, furent invités par le conseil de guerre assemblé à bord des vaisseaux d'user du reste de leur aulorité en faveur des femmes et des enfants. En effet, aussitôt que la fatigue eut fait cesser le carnage et que les flammes s'arrêtèrent faute d'aliment, Santhonax et Polverel redescendirent dans la ville. Tout ce qui restait d'hommes fut organisé en corps civil et militaire; on recueillit les esclaves qui venaient de conquérir la liberté au prix de leur sang, et qui ne surent pas la conserver; on donna pour asile les édifices publics que la flamme n'avait pu consumer aux familles sauvées du carnage; on fouilla les décombres pour chercher des vivres que le besoin public réclamait, et des métaux utiles; puis, pour prévenir la famine, on envoya des bâtiments aux îles voisines et au continent. Cette cité, naguère si florissante, ressemblait à un camp de colons jetés par la tempête sur une plage déserte.
Lorsque la justice publique rechercha les causes d'un tel malheur, les commissaires furent accusés d'une précipitation démesurée dans l'exercice de leurs pouvoirs, et le général Galband d'une imprévoyance inexcusable dans l'emploi de ses moyens de vengeance, sans pour cela que ses intentions aient été criminelles.
Cette terrible catastrophe fut le premier signal de l'abolition partielle de l'esclavage des noirs; mais ce fut pour cette île malheureuse une source innombrable de maux.
La république avait fait place au consulat. L'ordre renaissait, et la paix d'Amiens permit au premier consul de rétablir dans Saint-Domingue l'autorité de la mère-patrie et de faire cesser l'influence des Anglais dans cette lie. Le général Leclerc fut chargé de cette expédition, et l'amiral Vîllaret du commandement de la flotte. Elle arriva, après quarante-six jours de traversée, à la hauteur du capSamana. Une escadre fut détachée pour aller prendre possession de San- Domingo. On continua de voguer jusqu'à la hauteur de la Grange, où l'armée fut encore partagée eu trois divisions. La première était destinée pour le Portau-Prince, la seconde pour le Fort-Dauphin et la troisième pour le cap Français. On ne savait trop si on trouverait dans l'homme de couleur qui gouvernait Saint-Domingue un Français fidèle ou un Africain révolté. Toussaint Louve rture avait-il conservé la colonie pour la métropole ou pour ses ennemis? Secondera-t-il les vues du premier consul, ou, pour satisfaire son ambition personnelle, ce gouverneur allumera-t-il la guerre civile? Dans cette incertitude, toutes les mesures devaient être prises. Tandis que le général Rochambeau débarquait, le 4 février, dans la baie de Macenille, voisine du Fort-Dauphin, le général Leclerc se présentait devant la rade du Cap, dont l'entrée n'est praticable que depuis onze heures du matin jusqu'au soir. Les balises en avaient été enlevées pendant la nuit Une frégate et un cutter se présentèrent dans la passe; mais, arrivés devant le fort Picolet, ils furent accueillis par une décharge à boulets rouges. Peu après, un capitaine de port, nommé Vangos, vint à bord du vaisseau amiral signifier que le général noir Christophe, commandant au Cap pour Toussaint Louve rture avait pris l'invariable résolution de brûler celte malheureuse ville et de massacrer les blancs dès le moment où on ferait quelques dispositions pour la descente. Une députation des premiers habitants du Cap vint confirmer celte barbare résolution. Pour prévenir l'exécution de ce projet, le général Leclerc crut qu'il était plus convenable de dérober aux noirs la vue du débarquement et de se diriger vers l'embarcadère de Limbe, malgré le feu d'une batterie que les grenadiers français eurent bientôt enlevée. Toutes les habitations environnantes étaient désertes; les noirs cultivateurs avaient fui à l'approche des troupes qu'on leur avait dites composées d'Anglais et d'Espagnols, destinées à faire la conquête de l'Ile et à passer tous les noirs au fil de l'épée. Leclerc rencontra Christophe sur le Morne-aux-Anglais et le battit. Dès que la descente fut opérée, l'amiral Villaret commanda aux vaisseaux le Scipion et h Patriote de s'avancer vers la rade pour attirer l'attention de l'ennemi sur eux. le Scipion était à peine à portée du fort Picolet, qu'il tira sur lui plusieurs coups de canon; bientôt tous les forts dirigèrent une grêle do bombes et de boulets sur ce vaisseau. Il y répondit par le feu de son artillerie. La nuit ne permit pas de continuer celte première entreprise. L'escadre s'éloignait, quand le Morne de la ville réfléchit une lumière rougeàtre, signe trop certain de l'incendiedu Cap; et elle demeura saisie d'effroi à la vue de ce spec-
tacle terrible. Au premier souffle de la brise du large, l'amiral Villaret s'avança sur r Océan; il entra dans la passe, ordonnant à tous les vaisseaux de le suivre. Les forts Picolet et Saint-Joseph étaient abandonnes, ainsi que la batterie de l'arsenal; mais les forts Belair et Saint-Germain tiraient encore. L'escadre gagna le mouillage sans tirer un seul coup de canon. Les vaisseaux le Patriote et le Jean-Jacques Rousseau eurent l'ordre de (aire feu sur les rebelles et de balayer le rivage des misérables qui, une torche à la main, incendiaient les habitations de la petite anse. On prit aussitôt possession du fort Belair et de la petite anse, et nos soldats s'empressèrent d'éteindre l'incendie qui dévorait la ville. Mais cette ville n'était plus qu'Un monceau de ruines : huit cents matsons avaient été dévorées par le feu; un grand nombre d'habitants avaient été" égorgés. L'incendie du Cap privait l'armée de grandes ressources; il fut une des causes qui amenèrent l'issue désastreuse de cette expédition.
Le pavillon de la France flottait encore une fois sur la ville du Cap. Pendant ce temps, le général Rochambcau s'emparait de Port-au-Prince, puis du fort Dauphin. L'impétuosité avec laquelle nos soldais tombèrent sur les noirs fut telle, que le féroce Dessaline n'osa les attendre et n'eut pas le temps d'incendier cette ville. L'armée française s'était emparée des principales villes de Saint-Domingue, mais la conquête de l'Ile n'était pas achevée. Toussaint Louverturc, qui avait donné ordre à ses lieutenants de tout détruire, villes et habitants, villages et plantations, voulait réduire l'armée française à mourir de faim et de misère au milieu de ce climat funeste aux Européens. En attendant, il avait concentré ses forces dans les mornes. Le général Leclerc, homme habile et énergique, avait deviné les intentions de son adversaire. Son premier soin fut d'organiser l'armée, d'assurer le service des subsistances et des hôpitaux , et de détacher du parti de Toussaint les principaux chefs noirs qui lui obéissaient. Il chercha même à gagner ce chef redoutable, mais il ne put d'abord y réussir. Il fallut le réduire par la force des armes; on y parvint, mais après plusieurs rencontres où il perdit une partie de sô"n armée. A la fin, aban- . donné de ses généraux et de ses principaux officiers, il consentit à faire sa soumission. Toussaint Louverture n'était pas l'ennemi le plus à craindre pour l'armée française de Saint-Domingue ; elle eut à combattre un ennemi plus terrible, la fièvre jaune. Cette armée, si belle au début de l'expédition, composée en partie de vieux soldats du Rhin et d'Italie, c'est-à-dire d'hommes aventureux éprouvés sur vingt champs de bataille, périt presque toute de la mort sans gloire de l'hôpital. En moinsde trois mois, 1 5,000 hommes moururent par les fièvres; l'hôpital du Cap était devenu un vaste tombeau. Toussaint, qui, du fond de sa retraite, n'avait jamais cessé de conspirer, se réjouissait de ce désastre, et comptait, disait-il, sur son alliée la fièvre jaune pour vaincre les Français. Plusieurs lettres interceptées dévoilèrent une partie de ses projets; il fut arrêté comme traître et emmené en France, où il mourut un an après d'ennui et de déses|K>ir. Le général Leclerc, malgré tous les soins qu'il donnait à la colonie, vil ses efforts demeurer infructueux. Les révoltes continuelles des noirs, la mortalité qui régnait dans son armée, le découragement
qui gagna ceux qui survivaient, l'empêchèrent d'arriver au but que lui avait proposé le premier consul. Accablé du chagrin de voir périr aussi misérablement ses compagnons d'armes, il fut atteint à son tour par le fléau , et mourut le l" novembre 1802. C'était un homme d'un rare mérite et dont le souvenir (ut trop vite oublié. Napoléon, en apprenant sa mort, s'écria : foi perdu mon bras droit ! Cette parole est le plus bel éloge qu'on puisse faire de ce général. Dans la période de son commandement, l'armée avait perdu 2 généraux de division, 9 généraux de brigade, 1 ,500 officiers de tous grades, 750 officiers 6)e santé, 25,000 soldats, 8,000 marins, 2,000 employés de l'administration et 3,000 blancs venus de France. Sur ce nombre, la guerre eu avait à peine frappé 2,000.
Rochambeau succéda au général Leclerc. L'armée de Saint-Domingue était alors réduite à 3,000 hommes abattus et découragés; il fut forcé d'abandonner l'île à l'armée de Dessaline. En t80t, il ramena en France les tristes débris de cette armée qui était dans l'origine forte de 34,000 hommes et composée de bataillons d'élite. Jamais armée française n'avait éprouvé un pareil désastre, désaslre qui fut le crime du climat dévorant du tropique, et auquel celui de Moscou devait plus tard faire un triste pendant.
Art militaire. — Les changements opérés dans l'art de la guerre pendant la période que nous venons de parcourir sont immenses; ils embrassent l'art militaire dans tous ses développements. Les grandes guerres que la France eut à soutenir sur tous les points de l'Europe à la fois, les masses inormes de combattants engagés dans la lutte, le contact successif des armées françaises avec toutes les armées du continent et môme avec les troupes de l'Asie, le caractère et le génie divers de chaque chef, et jusqu'à l'application du perfectionnement des arts aux fureurs de la guerre, tout concourut à la révolution qui devait porter si foin la science des grandes opérations et l'art d'utiliser et de mobiliser les masses.
Toutefois, ainsi que nous l'avons déjà dit dans notre premier aperçu sur les guerres de la révolution, les exercices et la tactique des différentes armes subirent peu de modifications : ils restèrent, à peu de chose près, ce qu'ils étaient alors et ce qu'ils sont aujourd'hui, ainsi que l'attestent les dates de nos règlements de manoeuvres. Il en fut de même de l'art poliorcétique, qui n'a pour ainsi dire pas changé depuis plus d'un demi-siècle. Notre système d'artillerie seul subit une importante modification, par l'introduction de l'artillerie à cheval, dout nous avons déjà parlé.
Irrégulièrement organisées d'abord, assemblage bizarre de corps provisoires, d'éléments hétérogènes, nos armées volent vers les frontières, et là, sous le feu de l'ennemi, au milieu des dangers d'une triple invasion, elles improvisent tout un système de guerres (stratégie, tactique, organisation, administration), le système divisionnaire enfin, système remarquable dans sou ensemble et dans ses développements.
Les volontaires nationaux, sans ordre, sans discipline, sans instruction, se jettent sur l'étranger comme les enfants perdus du xvi« siècle, et sous la pro-
tection de l'artillerie et des bataillons qui savent encore manœuvrer, déjouent les savantes combinaisons de l'ennemi et paralysent l'action des armées les plus disciplinées de l'Europe. Bientôt ces troupes de volontaires s'organisent. Dans ces armées, où chacun était arrivé avec des droits égaux, l'élection au choix fut adoptée pour nommer des chefs à tous les grades (1); puis l'avancement eut lieu de deux manières, savoir : le tiers par ancienneté de service, à grade égal, roulant sur toute la dernière brigade, et les deux tiers au choix. L'organisation intérieure des deux brigades subit aussi d'utiles réformes. Les rapports de l'infanterie légère à l'infanterie de ligne augmentèrent peu à peu, les corps isolés disparurent. De cet état de choses, organisation générale dans . les armées et organisation particulière dans les corps, naquit en peu de temps un ensemble remarquable.
Toutefois, ce ne fut que sons le consulat que le gouvernement put embrasser un système suivi d'institutions et de perfectionnements durables. La création des écoles, celle de l'école militaire notamment, préparèrent les éléments de la grandeur impériale, « et l'on vit renouveler à Fontainebleau, « dit le général Foy, les exercices des rives de 1 Eurotas et du Champ-de- « Mars. »
La création de l'école polytechnique avait déjà fourni à l'arme de l'artillerie d'excellents sujets, l'école militaire amena dans l'armée cette pépinière de jeunes officiers, qui, tous ou presque tous, sont devenus des généraux remarquables. Les écoles de l'artillerie et du génie, jusqu'alors distinctes, furent réunies dans un seul et même établissement. Enfin, les travaux du dépôt de la guerre reçurent une impulsion nouvelle. On exhuma les mémoires des anciens généraux et tous les matériaux d'histoire ou d'instruction militaire qui s'y trouvaient. On traduisit les meilleurs ouvrages étrangers sûr l'art de la guerre, tels que ceux de Lloyd et de Tempelhoff, et l'on institua un bureau topographique, qui dut fournir, à toute heure, des cartes et des renseignements dont on pouvait avoir besoin. L'institution des ingénieurs géographes des camps et des années porta l'art de lever les plans au plus haut degré de perfection, multiplia et facilita les applications de la grande tactique aux divers terrains, forma des officiers d'état-major, et fit des reconnaissances militaires un art tout nouveau, une espèce de pilotage terrestre. Les mêmes changements, les mêmes améliorations eurent lieu dans les autres branches de l'administration militaire.
Quant à l'art de la guerre, il marcha et s'agrandit sous l'impulsion du génie des générauxque la république avaitenfantés : Carnot, un des premiers, conçoit les grands plans d'attaque et de défense, qui renversent les règles reçues jusqu'alors et préparent les éléments du succès de nos armées ; Pichegru exé-
(1) Les nominations au choix se faisaient de la manière suivante : pour nommer un chef de bataillon, les électeurs se composaient de tous les membres des bj taillons où la place était vacante. Pour les emplois de capitaines, de lieutenants de sous-lieutenants, de sergculs-majors, etc., les électeurs étaient les membres de la compaguie , moins ceux d'un grade égal ou supérieur.
cute un de ces grands mouvements stratégiques qui portent la guerre au point décisif; Jourdan forme les premières trouas disciplinées et manœuvrières et essaie d'appliquer à l'art de la guerre la récente création des aérostats; Hoche rend à la cavalerie sa destination foudroyante en réunissant en corps séparés les diverses armes de cavalerie jusqu'alors éparpillées dans les divisions; ce même général donne aux armées une mobilité nécessaire et inconnue, en faisant jeter aux vents les teutesoù les troupes s'abritaient, et prouve que les soldats campés sous des baraques en paille ou en branchages n'en sont pas moins à l'abri, et qu'elles n'ont pas à s'inquiéter de l'attirail de leur campement, ce qui ne manquait jamais de retarder où d'entraver les marches et même de prévenir l'ennemi des mouvements qu'on allait faire; Moreau enseigne l'art difficile des retraites, dans ses deux savantes campagnes d'Allemagne et d'Italie; enfin Bonaparte paraît, il ramène la guerre à sa véritable destination : génie profond et organisateur, il fait revivre les principes des grands capitaines. A son début, il enseigne l'art de surmonter les difficultés de la guerre des montagnes, en tournant les positions de l'ennemi par des marches savantes et admirablement combinées. Il montre ainsi la nécessité des études topographiques et le rapport qui existe entre cette science et la tactique. Bientôt il agrandit le théâtre de la guerre et change les données établies sur la défense des États. Les lignes défensives et les forteresses ne suffisent plus pour arrêter nos phalanges. Le Rhin et les Alpes, traversés et soumis en vingt points différents, ne sont plus des obstacles pour elles. Les seules places appelées à favoriser l'offensive par leur position géographique, ont une influence réelle sur les combinaisons. De ce nombre sont Mayence, Kehl , le vieux Brissac, sur le Rhin; Tortone, Alexandrie, Gênes, Coni, en Italie; les autres se trouvent pour ainsi dire effacées de la nouvelle topographie militaire (1). Ses manœuvres tactiques ne sont pas moins admirables, et jamais l'emploi raisonné des trois armes ne fut porté à un plus haut point de précision. Chaque événement fait naître en lui des combinaisons nouvelles, toutes marquées au coin des vrais principes de la guerre. Ici, il fait consister toute la tactique des armées dans les jambes, parce qu'elle est appropriée à la nature des lieux et à l'esprit de la guerre.
Les déploiements sont rares dans les premières guerres d'Italie, parce que la nature du terrain ne s'y prête pas toujours, et aussi parce qu'il faut surprendre et étonner l'ennemi en le frappant au point décisif; de là l'emploi des colonnes précédées de l'artillerie. La cavalerie sert de réserve. Lui-même fixe ainsi l'emploi des colonnes : « Il faut, dit-il, qu'une armée tienne toujours « ses colonnes réunies, de manière que l'ennemi ne puisse pas s'introduire « entre elles ; que si , par des raisons quelconques, on s'écarte de ce principe, « il faut que les corps détachés soient indépendants dans leurs mouvements, « et se dirigent pour se réunir sur un point fixe, vers lequel ils marchent sans « hésiter et sans nouveaux ordres. »
(I) Rocqnwirrtur».