CANAL DIGESTIF
De toutes les voies par lesquelles s’opère l’absorption de l’arsenic, la plus commode et la plus employée est sans contredit le canal digestif; c’est l’organe qui possède le pouvoir absorbaut le plus vaste et le plus rapide. Les livres de toxicologie offrent à l’appui de
celle vérité les preuves les plus éclatantes. On nous permettra pour en juger d’en rapporter quelques-unes.
1° La fille Membielle, âgée de 27 ans, avale un verre d’eau contenant un certain nombre de petits fragments d’arsenic, sur trois à quatre heures de l’après-midi. Pendant plusieurs heures, elle de refuse prendre aucune boisson. Le pouls reste tranquille, la peau fraîche, pas de spasmes à la gorge, pas de vomissements. Plus tard, on obtient l’expulsion d’une énorme quantité d’acide arsénieux en fragments. Yers minuit, elle tombe en somnolence et expire sans la moindre agonie vers trois heures du matin.
2° Une jeune fille de dix-neuf ans, robuste et bien portante, avale environ soixante grammes d’eau pour tuer les mouches, qui contenait de 12 à 18 centigrammes d’acide arsénieux. La nuit, elle éprouve de l’agitation, de l’insomnie et de la douleur à l’épigastre. Le lendemain, la douleur a un peu augmenté: soif vive, altération des traits, refroidissement des extrémités; cependant, tous les symptômes se calment, et la nuit, suivante, elle dort assez bien et ne se plaint que d’une soif vive qui la fatigue beaucoup. Le troisième jour elle se trouve beaucoup plus malade et est transportée à l’hôpital,-où elle arrive mourante. La face est pâle et anxieuse, les extrémités froides et couvertes d’une transpiration visqueuse, le pouls presque insensible. Son état est voisin du coma. Peu à peu, elle s’affaiblit davantage et succombe dans la journée, quarante-huit heures après l’administration du poison.
3° Un jeune employé d’une maison de drogueries, le sieur Labaste, voulant se purger, prend par mégarde de l’arséniate de potasse au lieu de sulfate de la môme base, et meurt après 24 heures de souffrance.
4° La jeune Emma Charles (dite Carlos), âgée de dix-sept ans, dans un moment de dégoût de la vie de débauche à laquelle elle s’ôtait laissé entraîner, prend, le samedi 2 juin, à dix heures du soir, environ dix grammes d’acide arsénieux en poudre et avale quelques gorgées d’eau. Au bout
d’une heure environ, on administre de l’ipécacuanha ; il survient alors des vomissements qui durèrent pendant 48 heures, accompagnés de constriction douloureuse à la gorge, de refroidissement, de crampes, d’évacuations alvines et d’une excessive faiblesse . L’intelligence s’est maintenue intacte jusqu’au dernier moment; mais, dans la troisième journée, alors que les vomissements avaient cessé, quelques symptômes de congestion cérébrale se déclarèrent; la mort eut lieu le mardi soir, soixante-douze heures après l’ingestion du poison.
5° M lle N..., à la suite de violents chagrins, prend, le 10 juin 1838, à minuit, environ trois grammes d’acide arsénieux dans soixante grammes d’eau. A une heure du matin, les premiers symptômes de l’empoisonnement se déclarèrent par des envies de vomir et par un sentiment do chaleur à la gorge et dans la région de l’estomac. Comme la jeune fille avait dîné copieusement, les vomissements entraînèrent quelques restes d’aliments. Les parents, se méprenant sur la cause des vomissements, les considèrent comme le résultat d’une indigestion ; en conséquence, on administre du thé et plusieurs tasses d’une infusion de tilleul. À trois heures du matin, les douleurs épigastriques deviennent insupportables ; la figure est rouge, gonflée, et des crampes se font sentir aux mollets. De une à trois heures du matin, trois ou quatre vomissements, douleurs vives à la région frontale, accompagnées de vertiges, sensation de chaleur et de resserrement à la gorge ; pouls fort élevé et plein. À cinq heures, on administre le peroxyde de fer, les symptômes s’amendent peu à peu, et douze jours après, il ne restait plus trace de ce malheureux accident.
6° Le 17 septembre 1837, à six heures et demie, le sieur P..., d’une santé faible, atteint de névralgies habituelles, est pris à onze heures du soir, de vomissements continuels et de diarrhée. Les traits sont altérés, la figure et les extrémités complètement froides, l’anxiété extrême; il existe à l’épigastre de la brûlure; fortes coliques, déjections fréquentes. Le lendemain 18, moins de coliques et de déjections, vomissements fréquents. Le troisième et le quatrième jour, les vomissements ont diminué; mixtion difficile et douloureuse, urines claires ; selles noirâtres et solides, pouls un peu
relevé; stomatite et inflammation vésiculeuse de toute la face. Pendant les derniers jours, on constate une hyperesthésie des extrémités inférieures, telle que le plus léger attouchement fait pousser des cris au malade, qui meurt après onze jours de maladie.
7° Le 6 août 1830, cinq personnes mangent une soupe assaisonnée avec du sel mélangé d’acide arsénieux. Quelques instants après, elles éprouvent toutes à un plus ou moins haut degré de la pesanteur dans l’estomac, une saveur âcre dans la gorge,'puis un malaise général suivi de nausées et de vomissements. Le soir, elles mangent de la même soupe et les accidents reparaissent plus violents, pour durer toute la nuit.
8° Le 23 juin 1832, vers huit heures du soir, la fille G... mange du pain sur lequel sont étendus du beurre et du riz saupoudrés d’une grande quantité d’acide arsénieux grossièrement pulvérisé ; deux heures après, elle est prise de vomissements et de diarrhée qui durent toute la nuit et de douleurs extrêmement vives dans l’estomac. Cet état persiste et s’aggrave le lendemain sans qu’aucun secours soit administré. Le troisième jour, un médecin la trouve sans connaissance avec le pouls très-petit et inégal, la figure altérée, les yeux éteints et enfoncés, l’estomac et le ventre tendus et douloureux au toucher, les membres froids, les pieds et les mains dans une agitation continuelle, comme pour arracher un poids qui chargerait la poitrine. A sept heures du soir, elle était en état de rendre compte de sa situation, qui était beaucoup plus alarmante : elle dit qu’elle avait l’estomac fort embarrassé, qu’elle n’avait plus la force de vomir, qu’elle allait mourir ; ses extrémités étaient froides; elle succomba dans la soirée, plus de cinquante heures après l’ingestion du poison.
Ces exemples nous démontrent que l’arsenic est absorbé dans toute la longueur du canal digestif, mais ne nous disent rien de la rapidité avec laquelle s’opère cette fonction dans ses différentes parties. J’ai fait un grand nombre d’expériences pour éclairer autant que possible ce point resté obscur. Voici le résultat de mes recherches.
VOIES PUÆ-STOMACALES.
La bouche et l’œsophage ne laissent guère pénétrer dans l’économie que de faibles portions d’arsenic. Si on place sur la langue d’un chien un carré de linge imbibé d’une solution arsenicale contenant 0.20 d’arséniate de soude pour 20 grammes d’eau, et si on a soin d’empêcher toute espèce de déglutition par la ligature de l’œsophage, il n’est pas difficile de constater la présence du poison dans l’urine et le sang de l’animal, entre 40 et 55 minutes. En remplaçant le linge par une éponge, qui présente à la muqueuse une plus grande surface de contact, j’ai pu, après 45 minutes, découvrir dans le sang des traces d’arsenic. Plusieurs animaux soumis aux mêmes essais, m’ont donné des résultats identiques. Quelques-uns ayant succombé après 30, 35 et 40 minutes d’expérimentation, j’ai recherché l’arsenic dans leurs organes. Le sang m’en a fourni des traces assez considérables; il en est de même du foie et do l’urine, que j’ai pu analyser trois ou quatre fois. Les muscles, les os et le cerveau ne m’ont donné que des traces excessivement faibles et manquant même quelquefois dans certains cas (os cl cerveau). La langue, lavée avec soin et à plusieurs reprises, m’a fourni une assez grande quantité d’arsenic. Dans tous les cas, le linge et l’éponge, soumis à l’analyse après la mort, des animaux, ont constamment donné de grandes proportions de poison, malgré leur séjour prolongé dans la cavité buccale.