VOIE CUTANÉE
La structure de la peau, il faut le reconnaître, n’est point faite pour l’absorption ; l’épiderme qui la recouvre est pour elle une espèce de revêtement, de cuirasse imperméable dont la force est encore augmentée par l’enduit sébacé qui la lubréfie sur tous les points du corps et soustrait l’organisme à toute introduction extérieure; mais il faut dire aussi que cet organe possède un grand nombre de pertuis (orifices des glandes dermiques), et que par eux peuvent pénétrer dans l’organisme une foule de substances : c’est ce qui a porté la plupart des physiologistes à professer que la peau pouvait, dans certains cas, absorber des matières gazeuses et liquides, malgré la couche épidermique qui la recouvre.
Considérant la peau comme membrane absorbante, nous l’avons étudiée aux deux points de vue suivants :
La peau munie de son épiderme absorbe-t-elle l’arsenic?
La peau privée de son épiderme possède-t-elle ce pouvoir?
De la peau munie de son épiderme au point de vue de l’absorption de l’arsenic.
Relativement aux gaz, il n’existe aucun doute sur la possibilité que possèdent ces corps de traverser cet organe. Chaussier a démontré d’une manière évidente l’absorption de l’hydrogène sulfuré. J’ai répété son expérience pour l’hydrogène arsénié, et j’ai pu obtenir un résultat semblable. Voici comment j’ai opéré et quelles
précautions j’ai prises pour me mettre à l’abri de toute espèce d’erreur et assurer la réussite de mes recherches.
Je me suis servi de l’appareil suivant, qui se compose du vase dans lequel on place l’animal destiné à l’opération. Ce vase présente à la partie supérieure une ouverture circulaire qu’on peut agrandir ou diminuer à volonté, au moyen de demi-cercles qu’on fait glisser les uns sur les autres. Les parois de l’ouverture sont larges et disposées de telle sorte qu’elles s’appliquent parfaitement sur le cou de l’animal, qu’on peut serrer plus ou moins. Entre le cou et la paroi de l’ouverture, on place de l’ouate imbibée de vernis gras ; on applique par-dessus un linge mouillé, sur lequel tombe un jet d’eau pendant toute la durée de l’opération. 11 y a deux tubes : l'un communique avec un appareil à dégagement d’hydrogène arsénié, — cet appareil est placé dans une pièce voisine de celle où a lieu l’expérience; l’autre plonge dans un vase rempli d’essence de térébenthine qui se trouve aussi complètement isolé. Ces deux tubes sont munis de robinets pour pouvoir établir ou interrompre la communication à volonté.
En tenant divers animaux, chiens, chats, lapins, etc,, au contact de l’hydrogène arsénié dans l’appareil que je viens de décrire, il est possible, au bout d’une heure et môme au bout de quarantecinq minutes, de pouvoir constater lao présence de l’arsenic dans leurs organes. J’ai observé qu’en maintenant un chien pendant deux heures dans un milieu semblable, le sang prenait une teinte légèrement brunâtre, et qu’on pouvait percevoir d’une manière sensible l’odeur alliacée caractéristique à ce corps délétère.
L’absorption dans le bain a soulevé dans ces derniers temps tant de controverses et de discussions, qu’il est utile de faire précéder mes expériences d’un résumé succinct et rapide des travaux entrepris à l’effet d’éclairer cette question.
Il existe pour l’absorption dans le bain trois opinions bien mar-
quées. La pluralité des savants nient d’une manière absolue toute espèce d’absorption dans ce cas ; d’autres prétendent que le pouvoir absorbant de la peau peut se démontrer de différentes manières; enfin, quelques-uns, et c’est le petit nombre, admettent une sorte de pouvoir électif parmi les substances à absorber.
Haller, l’un des premiers, a prétendu que l’absorption dans le bain était un fait certain. Seguin, Curie, l’ont nié avec accord ; Berthold, Collard de Martigny, ont publié un grand nombre d’expériences pour démontrer sa réalité. Westrunb a appris que lorsqu’on plongeait une partie du corps dans un bain chargé, soit de l'erro-cyanure de potassium, soit d'une décoction de rhubarbe, on retrouvait ces substances, soit dans l’urine, soit dans la sérosité du vésicatoire. Longet, Milne Edward, Beclard, etc., ont admis l’absorption par la peau dans le bain, mais dans des limites trèsrestreintes; Claude Bernard, dont l’autorité est si grande en semblable matière, paraît, au contraire, disposé à nier ce phénomène. Homolle, qui a fait sur ce sujet un des travaux les plus remarquables, a cru pouvoir tirer de ses expériences les conclusions suivantes : Dans le bain, l’eau pure est évidemment absorbée par la peau; mais, quand l’eau est chargée de substances minérales ou organiques, l’absorption a lieu comme si la peau était douée d’une force catalytique en vertu de laquelle elle opérerait un départ entre les molécules constituantes de certains composés chimiques pour exercer une absorption élective sur l’un des composants à l’exclusion de l’autre.
M. Poulet a, au contraire, fait ses efforts pour faire triompher l’idée de la non-absorption.
MM. Duriau, Murray, Thompson, ont combattu pour la même cause, et comme M. Poulet ils ont nié toute espèce d’introduction dans l’organisme de principes salins ou médicamenteux tenus en dissolution dans le bain.
Hébert, envisageant l’épiderme comme imprégné jusque dans ses couches profondes d’une matière sébacée qui s’oppose d'une manière absolue à l’adhérence et par suite à la pénétration par la peau de l’eau et des matières solubles, a considéré comme impossible l’absorption par letegment externe. MM. Parisot, Demarquay et Deschamps ont appuyé de leurs expériences l’opinion d’IIébert.
M. Willemin a conclu à l’absorption. M. le docteur Reveil, qui a entrepris sur ce sujet l’étude la plus sérieuse, s’est livré à une foule d’expériences et est arrivé aux conclusions suivantes : L’absorption dans le bain ne s’elfectue que dans des circonstances très-exceptionnelles et très-rares ; elle n’a pas lieu dans les cas habituels.
Avant lui, M. Laurès avait obtenu le même résultat.
Le docteur Mongeot (de l’Aube) a entrepris sur cette matière un travail très-intéressant et a formulé son opinion de la manière suivante : L’eau pure n’est pas absorbée seulement dans les lamelles épithéliales par imbibition. Quant aux solutions salines mises en contact avec la peau revêtue de son épiderme intact et les substances qui ont pu être retrouvées dans les liquide de l’économie après un bain salin ou médicamenteux, elles y sont entrées par les muqueuses en vertu d’un pouvoir diffusible qui jusqu’ici paraît leur appartenir exclusivement.
M. Oré a écrit dans le Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques qu’il est impossible d’admettre que la peau possède dans le bain la faculté d’absorber.
Des expériences que j’ai faites avec l’arsenic me font partager complètement cette manière de voir et me paraissent être une nouvelle preuve de la non-absorption.
Depuis longtemps les bains arsenicaux sont administrés à cause de leur efficacité contre certaines formes de rhumatisme et principalement contre le rhumatisme noueux; on les donne jusqu’à la dose de 4 à 12 grammes d’arséniate de soude. Plusieurs fois on a
recherché ce corps dans l’urine des malades soumis à ce traitement, mais toujours en vain.
Réveil a pris lui-même un bain de deux heures dix minutes de durée avec cinquante grammes d’arséniate de soude cristallisé; il a recueilli pendant quatre jours ses urines, et malgré les soins qu’il a mis à les analyser, il lui a été impossible de découvrir la présence du poison.
Sur ma demande, M. le docteur Féréol a bien voulu traiter tous les rhumatisants de son service par les bains arsenicaux. Six malades ont été soumis à ce traitement. Chacun d’eux a pris dix bains contenant 15 et 20 gr. d’arséniate de soude. Les bains étaient donnés à un jour d’intervalle. Pour éviter l’absorption de la vapeur du liquide minéralisé, on avait soin de couvrir parfaitement le bain en maintenant à l’air libre la tête des malades. Leur urine a été recueillie pendant toute la durée du traitement, et pendant les dix jours qui l’ont suivi, elle n’a rien fourni à l’analyse.
Mais je n’en suis pas resté là ; j’ai porté sur les animaux mes expériences et mes recherches. Plusieurs chiens placés dans l’appareil que j’ai décrit plus haut ont été maintenus pendant 10 et 15 heures dans des bains contenant 10 et 15 gr. d’arséniate de soude. Deux de ces animaux on t été étranglés après le premier bain, qui avait duré 10 heures ; un autre après deux bains de 10 heures chacun ; un quatrième après un bain de 15 heures. Les trois premiers bains contenaient 10 gr. d’arséniate de soude et le quatrième 15 gr. Les cadavres soumis à l'analyse n’ont fourni aucune trace de poison; ceux de deux chats qui avaient pris trois bains de dix heures, ont donné un résultat semblable.
Si l’arsenic n’est point absorbé dans le bain simple, il n’en est pas de même pour les bains àl’hydrofèrc. Rcveil, après avoir pris un bain de ce genre contenant 2 gr. d’arséniate de soude, a pu déceler la présence de ce poison dans son urine. Lorsqu’au moyen
de l’appareil de Richardson, on pulvérise sur l’abdomen d’un chien ou d’un lapin, pendant l’espace d’une heure, une solution arsenicale contenant 2 gr. d’arséniate de soude et 500 gr. d’eau, on peut facilement déceler dans les organes de ces animaux l’existence de l’arsenic. J’ai répété plusieurs fois cette expérience, elle m’a toujours donné un résultat identique.
Jusqu’à présent nous n’avons considéré l’absorption de l’arsenic par la peau qu'autant que ce corps fût dissous; examinons maintenant si les mêmes phénomènes ont lieu avec une pommade arsenicale. Si la pommade contient un corps parfaitement dissous, l’absorption n’a pas lieu; en effet, pendant quatre jours de suite, j’ai pratiqué sur différentes parties de la cuisse plusieurs frictions avec une pommade contenant jusqu’à 0 gr. 10 d’arséniate de soude pour 100 gr. d’axonge. J’ai recueilli mes urines pendant dix jours : elles n’ont rien fourni à l’analyse ; cette expérience renouvelée sur des lapins m’a donné les mêmes résultats ; mais si le sel est pulvérulent, il pénètre alors dans les glandes sébacées et sudoripares, traverse les cellules épithéliales et agit consécutivement sur les tissus doués de vitalité. Flandin a fait périr promptement des chiens en les frictionnant sur le ventre et aux parties internes des'cuisses avec une pommade de cette sorte, et moi-même j’ai constaté le même fait sur plusieurs chats et lapins. Si au lieu d’une pommade on emploie une poudre contenant une assez forte proportion d’arsenic, on obtient un résultat semblable. La science à ce sujet est riche en observations :
1° Un écolier trouva dans la rue un morceau d’arsenic que sa mère prit pour de la poudre à cheveux, et comme l’enfant devait prononcer le lendemain à l’école un discours d’adieu, elle lui conseilla de s’en bien poudrer le matin, ce qui fut littéralement exécuté; au milieu de son discours l’enfant fut saisi de douleurs aiguës à la face, qui bientôt se couvrit d’un grand nombre de pustules. L’enfant fut tourmonté par un feu intolérable
dans le cuir chevelu, et les cheveux, agglomérés par les matières sanieuses ou purulentes, ne formèrent plus qu’une croûte épaisse qui se détacha au bout de quelques semaines.
2° Schulze, médecin allemand, a raconté cinq cas du même genre, tous le résultat d’une erreur, d’après laquelle on avait pris de l’arsenic pour de la poudre à cheveux. Dans un de ces cas, la mort fut la conséquence de la méprise; dans deux autres, les accidents furent légers; les dernières personnes eurent une inflammation violente du péricrâne.
3° Sprœgel a fait mention d’un cas mortel causé par la poudre aux mouches, appliquée de la même manière sur la tête. Wibmer en a cité un autre non mortel, mais dans lequel on observa une forte enflure à la tête et au visage, enflure qui fut suivie d’érysipèle à la face, au cou et à l’abdomen, et d’une éruption pustuleuse sur les mains.
Do la peau au point de vue de l'absorption arsenicale, lorsqu’elle
est ouverte ou atteinte d’une plaie, ou modifiée par quelque
maladie.
Dans de semblables conditions, l’absorption par la peau se fait d’une manière prompte et rapide. Les exemples ne font pas défaut sous ce rapport :
1° Amatus Lusitanus a rapporté le cas d’un jeune homme qui, malgré l’avis contraire de son médecin, s’étant frotté, pour se débarrasser de la gale, avec une pommade arsenicale, fut trouvé mort le lendemain dans son lit.
2° Wepfer a raconté un fait du même genre. Une jeune fille de douze ans, affectée de la teigne, se frictionna par erreur avec de l’arsenic mêlé à du beurre. Aussitôt elle fut prise de violentes douleurs. On lui fit, comme remède, laver la tête avec de l’eau, mais le mal ne fit qu’augmenter; la tête enfla, il se manifesta des nausées, de la faiblesse, de la lièvre, du délire; la jeune fille mourut le sixième jour après la friction.
3° Belloc a rapporté le fait'suivant : « J’ai vu une femme âgée de cinquante-six ans, d’une assez bonne santé, mais d’une constitution délicate et très-irritable, et qui, ayant eu l’imprudence de se laver le corps avec une dissolution d’arsenic par ébullition dans l’eau commune, pour guérir une gale dont elle était attaquée depuis longtemps et qui avait résisté aux moyens ordinaires, devint prodigieusement enflée et fut couverte d’un érysipèle général. La gale se dissipa, à la vérité, mais cette malheureuse femme traîna une vie languissante pendant deux ans, au bout desquels elle mourut.
4° M. Érard a rapporté deux cas d’empoisonnement par suite de pansements de vésicatoires avec un cérat qui contenait de l’arsenic. Ce cérat avait été fait avec de la cire provenant de bougies communes. L’un des sujets mourut en vingt-quatre heures; l’autre échappa à une mort trop certaine, parce que l’acuïté de la douleur locale lui fit dès les premiers instants enlever l’emplâtre de pansement.
5° Un homme de 45 ans portait, depuis un grand nombre d’années, un ulcère au pourtour de l’une des malléoles. Un charlatan auquel il eut recours couvrit la partie ulcérée d’acide arsénieux. En peu d’instants des douleurs très-vives se développèrent; six heures après, le malade, ne pouvant les supporter, s’efforça, mais vainement à ce qu’il paraît, d’enlever ce dangereux caustique; les souffrances continuèrent, la douleur était brûlante. Le surlendemain, il survint des vomissements, des coliques, une épistaxis passive; le corps se couvrit ensuite de taches rouges; le sang parut dans les matières des vomissements et des selles ; il y avait des défaillances continuelles. Le sixième jour, les douleurs augmentèrent et le malade succomba.
6° Mlle A..., après s’être fait extirper une tumeur au sein droit, eut recours, pour activer la guérison de la plaie et prévenir le retour de cette tumeur, aux lumières d’une femme d’Osnie. Cette dernière couvrit la surface de la tumeur d’une poudre rougeâtre avec recommandation de ne point l’enlever, quelle que fût la douleur qui pourrait survenir. Les symptômes
les plus violents ne tardèrent pas à se manifester. La malade suceomba le lendemain.
7" D’après divers témoignages, le pape Pie III fut empoisonné par l’intermédiaire d’un emplâtre saupoudré d’arsenic, avec lequel on pansa une plaie qu’il avaitau pied.
8° La dame Gérard avait au sein droit, un peu au-dessous du mamelon, une tumeur qu’elle désignait sous le nom de glande et pour laquelle elle réclama les conseils du sieur Barruh, médecin anglais. Ce dernier pratiqua sur la tumeur plusieurs scarifications ou mouchetures; puis il y appliqua un emplâtre agglütinatif recouvert d’une poudre que l’on sut plus tard être composée de 75 parties d’acide arsénieux pour 25 parties de réalgar et d’oxyde de fer. La quantité de poudre qui fut appliquée ne fut pas pesée : le sieur Baruh l’a évaluée approximativement à 4 ou 5 grains. Environ onze heures après cette opération, la femme Gérard fut prise de nausées et de vomissements, et elle se plaignit en même temps de douleurs aiguës dans le sein droit. Ou l’avait prévenue, qu’elle sentirait ces douleurs : elle s’en inquiéta moins.
Cependant aux vomissements succédèrent bientôt des selles diarrhéiques et sanguinolentes, de l’ardeur et de la sécheresse à la gorge, une soif violente que rien ne pouvait éteindre, de la lièvre. Le lendemain, le sein était plus douloureux encore que la veille, et il avait plus que triplé de volume. La fièvre continuait. Les urines, depuis l’invasion de la maladie, étaient totalement supprimées. Les jours suivants, les mômes symptômes continuèrent, se compliquant d’exaltation et de trouble dans les idées ; le pouls s’affaiblit, la peau et les extrémités se refroidirent; la prostration devint plus profonde : la mort arriva au commencement du sixième jour.
En s’adressant à l’expérimentation directe, on obtient des résultats qui concordent parfaitement avec ce qui vient d’étre dit. J’ai applique sur le dos d’un lapin un large vésicatoire que j’ai pansé avec du cérat contenant un vingtième d’arséniate de soude. Après deux pansements, le premier à huit heures et le second à cinq
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heures, l’animal est devenu morne, abattu. A neuf heures du soir il a été pris de vomissements. 11 a succombé le lendemain à trois heures du soir.
Sur l’abdomen d’un chien et aux parties internes des cuisses, j’ai pratiqué une large friction avec de l’huile de croton. Dix heures après j’ai imbibé ces parties, au moyen d’une éponge, avec une solution arsenicale contenant un gramme d’arséniate de soude pour 50 grammes d’eau. J’ai répété plusieurs fois cette opération dans la journée. À huit heures du soir, l’animal présente tous les symptômes de l’empoisonnement : abattement, prostration, plaintes, mouvements convulsifs, vomissements. 11 meurt le lendemain à deux heures, après deux nouvelles ablutions.