G RA N DE S TENTURES
La haute lisse convient évidemment mieux à la décoration de grandes surfaces qu’à ces petits tableaux de laine, de soie et d’or. Aussi ces derniers sont-ils assez rares. Au contraire le nombre est considérable des pièces ou des tentures de grandes dimensions exécutées au xvi° siècle par les tapissiers de Bruxelles.
On est généralement mal renseigné sur leur âge exact; lorsqu’elles sont mentionnées dans un inventaire, c’est d’ordinaire plusieurs années après leur achèvement; des suites qui représentent un labeur immense, comme les Honneurs de la collection royale de Madrid, restent anonymes. Mais heureusement quelques œuvres sont datées et peuvent servir de points de repère : la Messe de saint Grégoire (avant 1504), la Vie du Christ , d’Aix-en-Provence (1511), la Légende d'Herkenhald (1515), la Légende de Notre-Dante-du-Sablon (1518). En comparant à celles-ci les tentures sur
Fig. 553.
Phot . Giraudon.
Apparition du Christ à la Madeleine.
(Musée du Louvre.)
lesquelles nous manquons de renseignements, en observant le caractère, plus ou moins clair et large des compositions, plus ou moins gothique ou italien du décor architectural, le style des figures et des draperies,' le dessin des bordures, voici à peu près comment nous pouvons nous représenter les transformations de la haute lisse brabançonne, depuis la fin du xve siècle jusqu'aux environs de 1520.
Moins habitués que les Italiens à couvrir de grandes surfaces, les peintres îles cartons débutent par des compositions très denses, faites de nombreuses figures étagées qui, selon la convention du Moyen Age, ne participent pas à une scène unique, mais, réparties en plusieurs groupes, représentent simultanément des faits distincts ou des épisodes successifs de la même histoire. Que leur importe l’unité de temps, de lieu et de sujet si l’unité d’impression et la plénitude du décor sont obtenues? La scène principale occupe le milieu et toute la hauteur du panneau, tandis que les épisodes secondaires en divisent les côtés en deux étages inégaux. Des colonnettes ornées de perles et de cabochons séparent les sujets. Tel est le parti adopté dans I Histoire de la Vierge en quatre panneaux (Madrid), si admirée à l’Exposition de 1900, les Vertus et les Vices , de la collection Hunolstein, et dans deux pièces du Musée du Louvre où M. Marquet de Vasselot croit reconnaître l’histoire de Jephté et celle de David et
Abigaïl Pas de ciel, pas d’arrière-plan, pas d’air, mais, sur toute la
surface des panneaux, les robes, les manteaux, les dais de brocart forment un tissu riche et continu sur lequel se détachent plus clairs les ovales réguliers des visages.
Même division en compartiments, mais plus d’air et d’aisance, des fleurs au premier plan, des paysages au haut des panneaux, dans quelques tapisseries, sinon postérieures, du moins plus proches de l’idéal qui finira par prévaloir: Y Accomplissement des prophéties relatives à la naissance du Christ (à Saragosse et à Madrid), la Présentation au Temple (collection M. Martin Le Roy et garde-meuble royal de Madrid), le Triomphe du Christ (collection Pierpont-Morgan et Musée de Bruxelles), la Messe de saint
Grégoire (Madrid) C’est celle-ci qui nous renseigne sur l’origine et sur
la date approximative de tout le groupe : on lit au bas de la soutane du Pape le mot « Bruxellae », et un acte de décharge, daté de 1505, dit que cette tapisserie fut offerte par Jeanne la Folle à sa mère Isabelle la Catholique (morte en 1504).
Puis les compositions s’élargissent de plus en plus, gagnent en variété, en souplesse. Si quelques pièces restent encore divisées en triptyques, les cadres conventionnels qui partageaient une partie du champ en deux étages ont disparu; le plus souvent, c’est au milieu de paysages, d’architectures librement disposées selon les besoins des sujets, que des foules se développent en deux zones ou descendent du haut
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XYP SIÈCLE
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des panneaux pour venir se répandre au premier plan. C'est le temps de maître Philippe. 1
S'il „ est pas prouvé qu’il ait travaillé aux épisodes de 17 listoire de Daml contie,'vés A Madrid, à Bruxelles et au Musée de Clunv si rien .1 aulonse a affirmer qu’il a dessiné V Invention de lu Croix et le ïtaptême du U"m' lle B,'uxelles- Mitoire de saint Jean-Baptiste, en quatre panneaux
Fig. 554. — La Présentation au Temple.
(Collection Martin Le-Roy.)
(Madrid), 1 Enfant Prodigue (collection Nardus), Y Histoire d'Eresictdon (ancienne collection de Somzée) et la Délivrance d'Andromède (collection Goldselimidt), les scènes de romans de la collection Wallace et d’IIampton Court,... il est certain que les figures groupées dans ces belles œuvres sont souvent proches pareilles de celles de la Communion d' Uerkenbald et de la Descente de Croix (Musée de Bruxelles) où l'on croit lire sa signature. La Vie du Christ, d’Aix-en-Provence, datée par une inscription de loi I,est plus sobre et claire, parce qu’elle forme une suite de vingt-sept tableaux de moyennes dimensions séparés par des pilastres; mais si l'on-
mit;
IUST01RK DE L'ART
observe sa bordure de raisins et de roses, le dessin ferme de ses étoffes aux plis profondément creusés, ses analogies avec la Vie de saint Jean- Baptiste, de Madrid, et le panneau inférieur du Dais de Charles- Q uint , on n’hésitera pas à l’attribuer sinon au même maître, du moins à la même école.
Ne demandons pas à maître Philippe et à ses émules inconnus l’émotion de leurs devanciers du xve siècle. Ce sont des décorateurs. Ils aiment la pompe, les cortèges et les belles assemblées, lin personnage les intéresse moins par les sentiments qu il exprime que par la place qu’il occupe dans un groupe harmonieux. Aussi ne font-ils pas grand effort pour varier les gestes et les physionomies. Les mêmes acteurs et les mêmes figurants jouent les rôles les plus divers et changent de nom sans changer de masque. Une femme d une grâce impersonnelle qui, décolletée en pointe ou en carré, se présente volontiers de trois quarts avec quelque coquetterie, un homme glabre aux prunelles lixes, un personnage à grande barbe qui, plus ou moins âgé, représente tour à tour un roi mage, Enée, David, le père d’Andromède ou le père du Prodigue... reparaissent sans cesse dans leurs compositions. Quatre ou cinq modèles leur suffisent pour peindre une foule. Dans cette généralisation, dans cette idéalisation des caractères individuels, qui ne va pas sans monotonie, l'influence italienne est sans doute sensible. Mais les peintres de cartons bruxellois, au début du xvie siècle, ont moins que les maîtres italiens le sentiment du drame. Ils sont bien llamands encore par leur goût des compositions touffues, des riches costumes de leur pays, des étoiles opulentes dont ils disposent et modèlent les plis avec complaisance. Quand une figure llorentine s’égare dans leurs compositions (Andromède, dans la tapisserie du Versée, une femme qui porte un vase de parfums, à gauche de la Déposition Je Croix, de Madrid), ses pieds nus, sa tunique collée au corps par un vent qui souffle sur elle seule, la font reconnaître pour une étrangère au milieu des femmes flamandes. Lorsque maître Philippe emprunte au Pérugin legroupe principal de sa Descente de Croix, il y ajoute des personnages pour combler les vides el supprime les froids portiques.
M. Mâle a montré comment les allégories religieuses et morales chères aux artistes du Moyen Age, la personnification des Vertus et des Vices, leurs conflits auxquels le Christ préside ou prend part, chevauchant en tète de l’armée des Vertus, leurs triomphes, inspirés des Triomphes de Pétrarque, s’enrichirent vers la fin du xve siècle d’images nouvelles : montures étranges venues des bestiaires allemands; personnages célèbres de l’antiquité représentant, sous les pieds de la Foi, les péchés vaincus. Aucun thème ne se prêtait mieux aux compositions touffues qu’aimaient les décorateurs llamands. Aussi les tentures des Vertus et des Vices ou des Sept Péchés capitaux, déjà souvent mentionnées dans
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVI* SIÈCLE
les inventaires du Moyen Age, devinrent-elles, au xvie siècle, si nombreuses qu elles pourraient presque suffire à illustrer une histoire des modifications successives du style dans les modèles qu interprétaient alors les tapissiers bruxellois.
Dans les Vertus et les Vices , de la collection d’Hunolstein, les figures sont tellement entassées qu’il est difficile de les reconnaître et de comprendre leurs gestes. Un peu postérieure, Y Histoire allégorique du Christianisme , autrefois presque complète dans la collection de Berwick et d Albe, est plus librement et largement développée. Le Jugement dernier du Louvre, dominé par la nuée multicolore des anges, qui battent des
Phot. Giraudon
F' ig. 555. — Le Jugement Dernier.
(Musée du Louvre.)
ailes autour de la Croix, formait le dramatique épilogue de ses huit tableaux grandioses. Les Triomphes du South-Ivensington, d’autres Triomphes encore conservés à Vienne, les trois pièces du garde-meuble royal d’Espagne que M. de Valencia appelle Moralités, puis les neut tapisseries plus mêlées d’éléments italiens qu i 1 nomme les Honneurs, nous montrent, dans une série d’œuvres procédant de la même inspiration, les hésitations et les progrès du goût de la Renaissance jusqu’aux environs de 1520.
La dernière est la plus complexe, la plus riche en symboles, mais aussi la plus déclamatoire de toutes les tentures de cette série. Pour enseigner la voie chrétienne des vrais honneurs, mille figures nues ou drapées se pressent et s’agitent au milieu d’architectures composites dans le goût de Ma buse ou de Bernard Van Orley. M. Mâle voit dans cette « légende des siècles » où « toul le rêve et toute l’histoire » sont « fondus, réconciliés par un poète épris de la grandeur et de la beauté », la traduction pittoresque des imaginations d’un grand rhétoriqueur, qui pourrait
être Jean Lemaire de Belges, conseiller de Marguerite d’Autriche et contrôleur des travaux de Brou.
La suite des Honneurs ne clôt |>as le cycle des allégories religieuses et morales. Mais, séduits par d’autres sujets, les décorateurs flamands personnilieront plus rarement les vertus et les vices qui se disputent l’âme humaine, et avec une foi de plus en plus molle. Une inspiration plus païenne que chrétienne anime, au milieu du xvie siècle, l’auteur des Sept Péchés capitaux de Madrid. Dans ces œuvres mouvementées, des héros nus ou vêtus à l’antique gesticulent. Jusqu'aux légendes des cartouches, où les caractères gothiques ont fait place aux caractères romains, froids et nets, tout y proclame un goût nouveau, dont l’avènement avait été préparé à la fois par les voyages des Flamands à Borne et par ce fait d’une importance capitale : l'introduction en Flandre des cartons italiens.
LES CARTOXS ITALIENS. — Les premiers cartons italiens confiés aux ateliers de Bruxelles furent ceux des Actes des Apôtres. Léon X les avait commandés à Raphaël vers lyH pour compléter la décoration de la Sixline. Lierre \ au Aelst les copia en haute lisse, entre LV16 et LV19, sous le contrôle d’un peintre flamand formé à Rome, Bernard Van Orley.
De l’aveu des plus fervents amis de l’art italien, le grand ciel vide de la Pèrlie miraculeuse , les sévères architectures de Saint Paul prêchant a r aréopage, les loges sans ornements des Apôtres, si magistralement groupés, eussent sans doute mieux convenu à la fresque qu’à un tissu précieux. Mais si l’on songe à l’autorité de tels modèles, à leur puissance dramatique, au prestige du peintre qui les avait conçus et du Mécène qui les commanda, comment s’étonner de leur influence profonde et durable sur le style de la tapisserie? Leur succès fut si grand 'que Pierre Van Aelst dut les reproduire plusieurs fois et qu'au xviL siècle encore ou pensera ne pouvoir faire copier œuvre plus parfaite aux tapissiersde Mortlake et des Gobelins.
Raphaël, aidé de ses élèves, Jean d'Udine et Francesco Penni, avait apporté à la composition des bordures des Actes des Apôtres une richesse d imagination et un soin tout nouveaux. Dans les bandes verticales, de petites figures chrétiennes ou païennes, Vertus, Parques, Heures, Saisons, — figures d’une élégance suprême — , alternent avec des ornements architecturaux et des êtres chimériques : ce sont ces « grotesques », renouvelés de l'art gréco-romain, qu'il avait déjà employés dans la décoration des Loges et qui ouvrirent à la fantaisie des décorateurs une source où ils s'inspireront pendant trois cents ans. Ils contribuèrent beaucoup à modifier le style des bordures flamandes. Jusqu alors celles-ci avaient été assez étroites et composées uniformément de guirlandes (d’abord continues, puis discontinues) de Heurs et de raisins que becquètent quel-
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVIe SIÈCLE
(pies oiseaux. Désormais elles seront plus larges, plus variées, et tout en restant bien flamandes par la profusion des Heurs et des fruits, elles s’orneront de ligures diverses, d’enfants nus el quelquefois même de grotesques.
L’œuvre du tapissier flamand ue fut pas moins admirée à Home que ne 1 étaient à Bruxelles les cartons du maître romain. Bien que Pierre Van Aelst eût un peu alourdi le pur dessin du San/.io et qu’il se fût permis de
Phot. Al nari
Fig. 556. — La Pèche miraculeuse.
(Musée «lu Vatican.)
consteller, pour l’enrichir, une tunique du Christ laissée toute blanche par le peintre, sa tenture, exposée pour la première fois dans la Sixlinc le ‘20 décembre LM!), excita un vif enthousiasme. Aussi Léon X s’empressat-il de lui commander une autre suite, la Vie (In Christ, d’après les cartons des élèves de Baphaël. Cette suite, très inférieure aux Actes des Apôtres, ne fut achevée qu’en 1550, sous le pontificat de Clément VIL
Ainsi, les tapissiers de Bruxelles, après n avoir, pendant de longues années, interprété que des compositions de leurs compatriotes, d’artistes avec qui ils étaient en parfaite communauté de tendances, prirent l'habitude de se plier à des volontés étrangères. C’est encore d'après les cartons d’élèves ou de successeurs immédiats du Sanzio qu’ils exécutèrent ces tentures fameuses : Y Histoire de Psyché , Y Histoire de U ulcain; le.s
Triomphes des dieux , lissés par François Geubels el si différents des cortèges triomphaux inspirés de Pétrarque; Vertumne et Pomone , les compositions mythologiques qu’on appelle Les Poésies La collaboration
italo-llamandc n'a rien produit de plus élégant, de plus harmonieux que cette tenture de Vertumne et Pomone conservée en quatre exemplaires à Madrid. Quel apaisement sous ces berceaux portés par des cariatides qui semblent s’éveiller à la vie, dans ces jardins aux allées régulières où
(Coll, royale d’Espagne.)
Vertumne, portant tour à tour l'échelle, la fourche, la serpe ou la gerbe de moissonneur, apparaît à Pomone craintive! Malheureusement, ces calmes et reposants décors eurent moins d’action sur la sensibilité flamande que la verve pompeuse du plus fécond des élèves de Raphaël, Jules Romain, l’auteur des cartons des Fructus Belli et de cette Vie de Scipiov en vingt-deux pièces que François I" avait commandée en 155Î2 à Marc Crétif pour la décoration du château de Madrid.
i.x i '/.LE NCI: des modèles italiens. — Comment résistera cette invasion latine, au prestige de ces héros, aux séductions de ces dieux? Voici que les Flamands, abandonnant leurs anciens thèmes, font, dans leurs compositions. une place de plus en plus grande à la mythologie et à l’histoire de l'antiquité cl montrent des prétentions archéologiques qu’ils n’avaient
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AL XVIe SIÈCLE 911
pas eues jusqu alors. Eu môme temps, pour égaler leurs modèles italiens, ils modifient leurs compositions en plaçant l'horizon plus bas et enflent leur st} le. Et comme ils restent flamands quand même, c est parfois un curieux mélange d observation personnelle et d’emprunts, de vérité, voire de trivialité, et <1 emphase. Les figures se contournent pour être plus expressives; le dessin veut être plus large et n’est souvent que plus
Eliot. Bulloz
Fig. 558. — La Passion. (Ancienne collection de Berwick.
Musée Édouard André.
rond. Ces caractères, qui s’accentueront au cours du x\T' siècle, sont déjà très sensibles dans certaines tapisseries — d’ailleurs d’une exécution et d’une couleur admirables — dont les modèles son! de Bernard Van Orley, ou peuvent lui être attribués : trois des quatre panneaux de la Passion de la collection royale d’Espagne, acquis par Marguerite d’Autriche à Pierre de Pannemaker, et leurs répliques de l’ancienne collection de Berwick etd’Albe, la Cène (Madrid), la Fondation de Rome (Madrid) dont les dessins, signés et datés de 1524, appartiennent au Musée de Munich.
Cependant, quelques sujets préservèrent les Flamands de la tenta-
il 1 i
lion du grand style. Quand Bernard Yan Orley donne à François Geubels les modèles des /telles chasses de Guyse ou de Maximilien (au Louvre), il s’empresse d oublier les leçons de Raphaël. Les types, les costumes, les paysages de son pays peiuts sans souci des savants groupements ni d’idéalisation, mais avec vérité, sympathie et joie, lui suffisent pour réaliser, avec la collaboration du beau coloriste qu’est le tapissier, les j > I us agréables décors. Quelle fraîcheur d imagination aussi dans ces
(Musée du Louvre.)
représentations des travaux et des plaisirs des Mois longtemps attribués à Lucas de Leyde ! D’autres fois, peintres et tapissiers sont simplement, trop simplement même, des chroniqueurs précis. On leur demandait, — et c’était bien un signe des temps, — de commémorer des victoires. Le danger de tels programmes, c’était l'éparpillement, la dispersion de l intérêt sur mille figures et objets trop réduits : les voiles et les agrès d’une Hotte dans un port, les arquebusiers et les archers, l’infanterie et la cavalerie rangées en bataille, les escarmouches, les morts, les blessés, les mouvements de terrain (“J les bouquets d’arbres à perte de vue, mille détails très amusants à étudier de près et un à un, mais qui, à quelque distance, ne produisent qu une impression monotone, grise et confuse. Ni \ an Orley
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVIe SIÈCLE
dans les sept pièces de la Bataille de Pavie (Musée de Naples), offertes à l’Empereur par les Etats généraux en 1551, ni Jean Vermeyen dans les douze panneaux de la Conquête de Tunis (Madrid), (pie Cliarles-Quint lui avait commandés en 154(5, ni l’auteur des Victoires du duc d'Albe, ni tant d’autres, ne surent éviter cet écueil. Ce ne sont plus des décorateurs, mais des historiographes. Le tapissier écrit docilement sous leur dictée. En lui imposant de tels modèles, on en arrive à méconnaître à tel point les limites de son art qu’on finit par lui faire exécuter en laine jusqu’à des cartes de géographie et des plans.
Cette prédominance absolue de la fantaisie du peintre, cette application de la tapisserie aux sujets auxquels elle convenait le moins contribuèrent sans doute à la décadence des ateliers de Bruxelles après la mort de Charles-Quint.
D’autre part la mauvaise administration espagnole au temps de Philippe II, les persé-
cutions religieuses et F|G- 56,)- — Les Sin8'es ou grotesques.
. , Coll, royale d’Espagne.)
les guerres desorganisèrent les ateliers. Quelles qu’en soient les causes, économiques ou artistiques, cette décadence est indéniable puisque, — sauf les Fêtes de Henri III (Musée de Florence), exécutées en 1580 à Enghien, d’après des cartons français, et les Singes ou grotesques (Madrid), achetés par Philippe II, où se concilient si bien le goût des grotesques et le vigoureux naturalisme flamand, — les tapissiers de Flandre n’ont produit dans la seconde moitié du xvie siècle aucune tenture comparable à celles dont nous venons de résumer les caractères el de citer les types principaux. Les œuvres sont encore nombreuses, mais, à tous égards, de qualité inférieure. Ce sont le plus souvent des scènes de l'histoire ancienne ou des.
scènes de chasse, traitées avec une affligeante routine. Le dessin s’amollit ; les bordures s’alourdissent et se compliquent ; la belle couleur flamande s’affadil en des tonalités jaune pale ou rosées.
La Tapisserie en Italie. — (Je n’est pas seulement en Flandre qu Italiens et Flamands collaborèrent; c’est en Italie aussi. Tandis ({ne les cartons italiens s’imposent aux ateliers de Bruxelles, les tapissiers
Fig. 561. — Aréthuse, d’après une aquarelle du Musée des Gobelins.
(Musée des Gobelins.)
Ilamands viennent dans la Péninsule, appelés par des potentats (pii voudraient acclimater dans leurs Etats l’industrie de la haute lisse. Quelques peintres même (Guglielmo Boides de Malines, Lucas Cornelio, le Stradan les accompagnent. Cette émigration avait commencé dès le milieu du xve siècle. Mais les ateliers ainsi fondés à Borne, Bologne, Milan, Pérouse, Florence et surtout à Mantoue, n’avaient eu qu’une vie éphémère. Les guerres du début du xvF siècle leur avaient été particulièrement néfastes. C’est pourquoi Léon X, voulant compléter par des tapisseries la décoration de la Sixtine, avait été obligé de s’adresser aux artisans de Bruxelles. A cette époque, deux ateliers seulement végétaient encore en Italie, ceux de Yigevano près de Milan) et de Ferrare. L ins-
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XYP SIÈCLE
lallation de l’atelier de Yigevano serait due à Jean-Jacques Trivulce, maréchal de France. Benedetto da Milano le dirigeait. C’est de là qu’est sortie la belle suite des Mois Trivulze dont les cartons sont attribués à un des maîtres de 1 ecole lombarde, Bartolomeo Suardi, surnommé le Bramantino.
Dans le second tiers du x\T' siècle, les ateliers de Ferrare reprennent une prospérité nouvelle, et ils ont des rivaux actifs à Florence. A Ferrare régné le duc Hercule II, grand amateur de tapisseries. Dès I55(i ou compte parmi les artistes attachés à sa cour les tapissiers flamands Nicolas el
Phot. Alinai i
Fig. 5fi‘2. — Grotesques, par le Bachiaoea. (Musée de Florence.)
Jean Karclier. Nicolas s’établit à Florence en 1540 ; Jean continua à diriger l’atelier jusqu’à sa mort el son fils Louis Karcher lui succéda. Jules Romain, le Vénitien Pordenone, le Ferra rais Benvenuto Iisi, le Milanais Giuseppe Arcimboldo les fournirent de cartons. Mais le peintre en litre de la manufacture de Ferrare fut Battisla Dosso. Il avait composé une Histoire d‘ Hercule aujourd'hui perdue et des Métamorphoses dont les Gobelins possèdent deux pièces. Les tapisseries de Ferrare se distinguent, écrivait Miintz, « par l’importance accordée à l’élément décoratif: les grotesques, la végétation, le paysage y jouent un rôle important : la grâce, la légèreté, la fantaisie l’y emportent sur les prétentions au style. »
A Florence, tandis que le Bronzino, auteur des cartons de Y Histoire de Joseph, du Parnasse, de Y Hippocrène, de Marsyas, el François Sa Liai i, dont Vasari loue Y Histoire de Lucrèce, représentent le genre historique et.
héroïque, le Bachiacca (mort en 1577) peint des Grotesques aux motifs à la fois lourds et clairsemés et les travaux des Douze Mois. L’atelier de Florence, V « Arazziera Medicea », fondé par Cosme Ier, duc puis grand-duc de Toscane, en 1546, dura autant que les Médicis, jusqu’en 1757. 11 avait été dirigé d’abord par Jean Roost et Nicolas Karcher. Des Italiens formés par eux leur succédèrent. Mais, sous les successeurs de Cosme Ier, François I" et Ferdinand Ier, ils n’eurent à reproduire que les compositions pauvres et vides d’Alessandro Allori et du trop fécond Jean Van der Stratten, dit le Stradan 1 5*25- 1 605) , élève de Vasari.
Les érudits constatent encore la présence de tapissiers, auxvie siècle, à Rome, Mantoue, Venise, Gènes, où s’établissent pour une dizaine d’années Pierre de Bruxelles, en 1551, et Denis de Bruxelles, en 1555. Mais la tapisserie a toujours vécu, en Italie, d’une vie précaire et un peu factice. Elle ne s’y développe pas spontanément, comme dans les villes de Flandre, sous le contrôle des corporations; elle ne s’y établit et ne s’y maintient que par la volonté de princes désireux de grouper autour d’eux des artistes capables de travailler rapidement à la décoration de leurs résidences et par un appel souvent renouvelé à la main-d’œuvre flamande.
La Tapisserie en Allemagne. — Cette immigration d’ouvriers llamands, favorisée à la fin du siècle par les persécutions qu’exerçaient les souverains espagnols contre les adhérents à la Réforme, ces créations de manufactures royales ou princières se produisirent d’ailleurs à la même époque dans plusieurs pays d'Europe, y compris la France.
En Allemagne, le prince Othon-IIenri de Neubourg installe, en 1540, dans la petite ville bavaroisede Lauingen des Flamands chargés de tisser, d’après les cartons de Mathias Gerung de Noerdlingen, des tapisseries destinées au château de Neubourg. Quelques-unes existent encore. « Le tissu en est assez commun, dit M. Guiffrey : peu de soie, pas de lil de métal ; mais le dessin, un peu naïf, donne aux figures de guerriers bardés de fer ou de nobles dames représentées sur ces arbres généalogiques une assez belle tournure. » Le successeur d Othon-IIenri, Albert V, conçut un moment le projet d’installer des métiers de haute lisseà Munich même; mais ce projet ne reçut d’exécution qu’en 1605. Dans le Palatinat l’électeur Frédéric 111 établit des Flamands à Frankenthal, tandis que d’autres travaillent quelque temps à Wesel, dans le duché de Clèves. Mais rares sont les œuvres de ces émigrants venues jusqu’à nous ; les tapissiers qui travaillaient en Allemagne au x\T siècle ont surtout laissé des armoiries et des arbres généalogiques ; lorsque les princes allemands voulaient orner leurs châteaux de tentures richement historiées, c’est de Bruxelles qu ils les faisaient venir.
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVI* SIÈCLE
La Tapisserie ex Angleterre, Suède, Danemark. — L’Angleterre, la Suède, le Danemark s’approvisionnent de même de tentures en Flandre. Cependant William Sheldon, à la fin du règne de Henri VIII, installe dans son manoir de Burcheston (Warwickshire) le tapissier Robert Iliks, qui lisse, à assez grande échelle, des cartes des comtés d’Oxford, Worcester, Warwick et Gloucester.
Le roi de Danemark, Frédéric II, voulant décorer le château de Kronenberg, alors en construction, fait venir d’Anvers en 1578 le tapissier Hans Knieper, à qui sont attribuées deux belles pièces du musée de Copenhague où l'on voit les rois de Danemark Eric et Abel.
En Suède on fabriquait depuis longtemps un tissu de tenture à double face analogue à la tapisserie. Mais ce n’est qu'à partir de 1540 environ, sous le règne de Gusta Vasa, que le D‘ Bôttiger y constate la présence de véritables ateliers de haute lisse où des Suédois, comme Nils Eskilson, travaillent à côté de tapissiers d’origine étrangère. Très prospères sous le règne du successeur de Gustave Vasa, Eric XIV, ces ateliers déclinèrent au temps de Jean III. Les œuvres qu'on leur attribue trahissent, avec des influences flamandes, les maladresses d’un art à ses débuts.
On peut citer encore quelques tentures d’origine norvégienne, tentures sans modelés et d’un dessin géométrique et sommaire, conservées au Musée de Christiania. Mais là doit se borner cette revue rapide de la tapisserie en Europe en dehors de la Flandre, de l’ Italie et de la France. Ni l’Espagne, ni la Russie, ni la Hongrie, ni la Pologne ne semblent avoir pratiqué l’art de la haute lisse, au xvie siècle.
La Tapisserie en France de 1530 a 1600. Les premières manufactures royales. — En France, où cet art avait, comme on l’a vu, un si beau passé, quelques ateliers locaux indépendants subsistent encore. Mais, à partir de 1550 environ, ils ne résistent ni à la concurrence flamande, ni au goût italien. Leur production devient si médiocre que nos rois réservent leurs commandes aux ateliers de Bruxelles ou d’Enghien et essaient, à l’exemple des princes italiens, de créer des manufactures pour leur usage personnel.
S’il y eut, comme le pense M. Guiffrey, un atelier éphémère à Beauvais, une seule œuvre peut lui être attribuée, la tenture des Premiers rois de la Gaule , conservée à la cathédrale. Elle porte les armes du chanoine Nicolas d’Argillières et la date de 1550. L’idée de cette suite a été empruntée à un livre célèbre de Jean Lemaire de Belges, imprimé à Lyon en 1509 et 1512: les Illustrations de Gaule et simju tarifez de Troije.
Les recherches de M. de Grandmaison et du D' Giraudet ne laissent au contraire aucun doute sur 1 existence, à l'ours, de tapissiers assez nombreux et actifs: les De Mortaigne, les Duval, les Motheron.... La
I ie de saint Florent ( L>24) cl la I ie de saint Saturnin ( 1527), dont nous avons parlé plus haut, sortaient peut-être de l’atelier de Jean Duval. En tout cas, on sait qu en 15.)7 la confrérie de Saint-Sébastien de Saumur lui demandait une tenture d après les modèles de Jean Pouzay, et qu’en 1544 d recevait la commande de 1 Histoire de saint Pierre , d après les cartons des peintres angevins Robert Delisle et Jehan Delastre, pour l’église Saint- Pierre de Saumur, qui la possède encore. Il mourut en 1552, laissant trois (ils, dont deux lurent tapissiers comme lui et l’autre peintre.
A Paris, la corporation des tapissiers, toujours fidèle au procédé
l ie. 563. — Arabesques dans le goût de Du Cerceau, d’après une aquarelle . du Musée des Gobelins.
(Musée des Gobelins.)
de la haute lisse, tandis (pie la liasse lisse, plus rapide, commençait à régner aux Pays-Bas, est encore nombreuse, si I on en juge par les noms retrouvés dans les archives par M. Jules Guiffrey. Si ces artisans fabriquent surtout des couvertures de mulets, des armoiries, ils ne sont pas incapables de travaux plus relevés. En 1542, Girard Laurens reçoit la commande d’un Crucifiement ; en 1571, Pierre Blasse signe un marché pour quatre pentes de lit représentant la Viede Tobie\ en 1545, Guillaume et Léon Broequart s’engagent à exécuter pour Philippe le Bel, abbé de Sainte-Geneviève, la Tapisserie de Madame sainte Geneviève , d après des
patrons peut-être dessinés par Jean Cousin Mais toutes ces œuvres
sont perdues. Ile même rien ne reste des anciennes tentures d Amiens mentionnées dans I Inventaire de Louis XIV; d’Aubusson et de Felletin;
LA TAPISSERIE ET LE .MOBILIER AU XVI SIÈCLE
d’Orléans, où Catherine de Médicis envoya des tapissiers qu'elle avait d’abord eu 1 intention d’établir à Moulins. L’atelier de Cadillac, créé par le duc d Epernon, a exécuté une Histoire de llenri III dont plusieurs panneaux, d’une exécution grossière, sont conservés au Musée de Cluny.
Le fait capital de l’histoire de la tapisserie en France dans les derniers tiers du xvie siècle fut la création, à côté de ces ateliers indépendants qui végétaient, de manufactures royales. La première, établie par François 1er à Fontainebleau, vers 1550 ou 1555, et placée d’abord sous la
Fig. 564. Histoire d’Artémis®. Dessin.
(Bibliothèque Nationale.)
direction du surintendant des bâtiments Philibert Babou de la Bourdaisière, dura environ un quart de siècle, jusqu’à la tin du règne de Henri II. Elle n’échappa sans doute pas à l’inlluence du Primatice. Mais on connaît mal les œuvres quelle a produites. On lui attribue Y Histoire de Diane , qui porte la devise de Diane de Poitiers (château d’Anet et Musée de Rouen), et des Arabesques dans la manière de Du Cerceau, conservées aux Gobelins.
Henri II, au commencement de son règne, créa à Paris l’atelier de la Trinité, où l’on s’était proposé de fournir un gagne-pain à des enfants orphelins. L’atelier dura jusqu’au milieu du xvne siècle. C’est là que Maurice Dubout exécuta vers 1584, pour l’église Saint-Merri, d’après les
modèles de Henri Lerambert, une Vie du Christ dont les Gobelins et le Musée de Cluny conservent quelques débris. Là aussi fut peut-être tissé le premier exemplaire de I Histoire d Art émise, énorme flatterie à l’adresse de Catherine de Médicis, la veuve inconsolable, la mère parfaite. Un apothicaire parisien, très en faveur à la cour, Nicolas Houel, en avait tracé le programme dans une suite de sonnets. Les dessins, conservés aujourd’hui au Louvre, au cabinet des Estampes, et à la Bibliothèque royale de Madrid, furent exécutés par plusieurs artistes parmi lesquels, à leur style maniéré, à leurs longues figures aux profils antiques, où s’accuse l’influence de Jules Romain et de l’école de Fontainebleau, on reconnaît Antoine Caron et François Quesnel. Comme l'allégorie d’Artémise pouvait s’appliquer à Marie de Médicis et à Anne d Autriche aussi bien qu’à la veuve de Henri II, les mêmes modèles furent recopiés dix fois pendant ces trois régences successives, avec des modifications dans les chiffres et les devises.
C'est après une visite à la Trinité que Henri IV, enchanté de ce qu’il avait vu, résolut, dit Sauvai, de rétablir à Paris les manufactures de tapisseries « que les désordres des règnes précédents avaient abolies », et créa l’atelier de la maison professe des Jésuites, dont nous parlerons dans un chapitre prochain.
Ainsi nos manufactures royales eurent au xvil! siècle des débuts modestes. Elles n’égalaient alors en activité ni les ateliers flamands ni même les manufactures de Ferrare et de Florence. Mais elles ont eu le mérite de maintenir vivante dans notre pays une tradition précieuse et de préparer la magnifique renaissance de la tapisserie à laquelle nous assisterons sous le règne de Louis XIV.