I.A TAPISSERIE ET LE MOBILIER Al XVI* SIÈCLE
Les meubles en France avant le x\T siècle. — A vrai dire, ce n est < 1 1 1 a partir du xv‘ siècle <jue le mobilier est à peu près connu. Jusqu'alors l'essentiel nous manque pour l’étudier : les monuments mêmes. Ils se sont usés au service des hommes, ou bien, sort plus triste, les modes changeantes, indifférente.'' aux souvenirs, les ont condamnés à la hache ou au feu, comme encombrants.
Le pupitre de sainte Radegonde, pieusement conservé à Poitiers, le coffre archaïque de Terracine, le fauteuil de Dagobert, qui est probablement un fauteuil antique complété à Saint-Denis au temps de Sugcr, les stalles allemandes de Ratzeburg, qui semblent reproduire les formes d’anciennes stalles de pierre,... c'est peu pour représenter le mobilier du haut Moyen Age et de l'époque romane. Pour celui du xme et du xive siècle, nous ne sommes guère plus riches: il ne nous reste de ces temps lointains que des stalles d’églises, quelques coffres et quelques armoires de sacristie. Pas de sièges antérieurs au début du xve siècle (si l'on excepte, bien entendu, les chaires byzantines conservées dans les trésors de Saint-Pierre de Rome, de Ravenne et de Saint-Marc); les tables et les lits qui nous sont parvenus sont moins anciens encore, — et cela, dans tous les pays.
Comment combler de telles lacunes ? Faut-il, avec Viollet-le-Duc, chercher dans les miniatures et dans les bas-reliefs de pierre ou d’ivoire des images des meubles disparus? Doit-on, comme l’a fait De Champeaux, interroger les Inventaires et les Comptes ?
Ces deux méthodes, critiquées trop sévèrement par Mobilier, ont donné des résultats qui ne sont pas négligeables. Certains bas-reliefs nous montrent jusqu’au travail du bois, tourné ou sculpté. Malgré leur dessin sommaire et leur perspective fantaisiste, les miniatures nous font connaître au moins des formes générales. Voici le lil à haut chevet, avec ses courtines suspendues à des traverses ou aux poutres du plafond ; vers la fin du xv‘ siècle, le ciel repose sur ces minces colonnettes qui vont bientôt se I ransformer en épaisses colonnes et parfois en cariatides. Les tables sont composées le plus souvent de simples tréteaux portant une planche ; mais le Moyen Age a connu les tables rondes ou octogonales, à un pied comme nos guéridons, les tables barlongues dont les pieds sont reliés par des entretoises ou des patins. Les sièges sont très variés : outre la chaire , siège d'honneur avec coffre, accotoirs et haut dossier, portant parfois un dais armorié, on voit dans les miniatures le faudesteuil, siège royal ou épiscopal, dérivé du pliant antique, l'escabeau, leplacet, le banc avec ou sans coffre, le banc à dossier tixe ou à dossier mobile sur un pivot.... Enfin, même quand elles appartiennent à une époque où nous pourrions à la rigueur nous passer des témoignages du peintre, les miniatures, devenues de plus en plus réalistes, gardent pour l’histoire du
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mobilier un grand intérêt, (l'est là qu'on peu t voir les meubles anciens, non pas arrachés à leur milieu, dépaysés et désaffectés comme dans un musée, mais en accord avec l’architecture et les costumes, mêlés à la vie et en quelque sorte vivants.
Quant aux textes, ils nous apprennent que tous ces meubles, jusqu’au xve siècle, restaient rarement à demeure dans les châteaux : chargés sur des bêtes de somme ou sommiers, ils suivaient seigneurs et rois dans leurs voyages. De là le développement de la gainerie. De là le grand rôle du coffre ou huche, meuble à plusieurs destinations et facile à transporter : il sert d’armoire, de table, de banc; le coffre à couvercle bombé ou à deux pentes est par excellence le bahut de voyage. Telle était ( importance de la huche que le nom de huchlem désigna au xv1' et au xvi° siècle tous les artisans qui vivaient de la fabrication des meubles, des portes et des lambris.
Il serait donc injuste de dire que les Inventaires et les Comptes ne nous révèlent que des noms. Bien mieux, ils nous signalent, au début du xiv1' siècle, I apparition d un nouveau meuble, appelé au plus brillant destin : le dressoir; ils nous renseignent sur les matières mises en œuvre, métal ou bois, et sur les procédés de décoration. Est-il indifférent dénoter avec De ( ihampeaux qu'en I 5 1 (> la « façon de deux faus d’esteurs » destinés à Philippe le Long est payée à un imagier, c’est-à-dire à un sculpteur; qu’en 1552 le peintre du roi, Girard d’Orléans, reçoit la commande de « chaières ouvrées à orbevoies, à deux endroits peintes » ; de remarquer en 1517 la mention de « tables à mangier ouvrées sur fust d’ivoire et d’ybénus à menues parties »?
Mais la marqueterie est alors, chez nous, une exception. Dans l'ensemble, nos îneublesdu Moyen Age sont des œuvres simples, 'logiques et un peu rudes de menuiserie, enrichies de sculptures à partir du xive siècle et rehaussées de couleur. Des étoffes, répandues en abondance, en corrigeaient la rudesse : courtines des lits, nappes des tables et des dressoirs, coussins nombreux ou draperies jetés sur les sièges. C’est seulement au xvie siècle que l'usage de fixer les étoffes sur les sièges, devenus plus légers et mobiles, se généralisa. On en trouverait cependant dans les Comptes des exemples antérieurs : une chaise à peigner livrée au roi Charles VI, en 1587, était garnie de velours azur avec clous dorés.
les stalles. — Comment ces meubles étaient-ils construits, quels étaient le caractère cl la valeur de leur décoration? Les trop rares monuments conservés nous le diront.
Il n'en est pas qui nous offrent une série plus continue que lesslalles, il n'en est pas qui nous donnent, de la maîtrise des vieux huchiers, une idée plus haute. Moins exposées aux vicissitudes que le mobilier des châteaux, immeubles même par destination, elles offraient à l'artiste un ma-
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gnifique programme el la promesse d’une œuvre durable. Voisines du sanctuaire, ou rien n était assez beau, œuvres <1 architectes autant que de hucliiers, il fallait qu’elles fussenl en harmonie avec les voûtes, les piliers el les arcatures d’un art si savant. Aussi les plus anciennes stalles conservées en France, celles de la petite abbaye de Notre-Dame-de-la-Roche, près de Clievreuse (vers 1252), el de Saint-Pierre de Poitiers, sont-elles déjà des chefs-d’œuvre de logique, d'heureuses proportions, de discret décor. Elles sont disposées en avant du sanctuaire el non, connue dans le haut Moyen Age, en hémicycle derrière l’autel. Le clair dessin de l’ensemble, l’utilité bien exprimée de chaque partie, le profil pur et ferme des moulures, la facture large des feuilles décoratives, tout y accuse un art qui ne tâtonne plus, des formes arrêtées après de longues études.
Dès lors la formule des stalles est à peu près fixée. Les accoudoirs aux courbes accueillantes, aux gorges profondes, polies par les surplis, s’inclinent légèrement en arrière pour offrir aux bras une assiette moins glissante; le siège à charnières, portant sa miséricorde, pivote entre les deux côtés de la parclose, dont les amortissements plus ou moins sculptés offrent aux mains un appui; aux extrémités des stalles supérieures s’élèvent des jouées découpées en larges volutes el ces jouées sont reliées l'une à l’autre par un dorsal adossé à la clôture du chœur. A la fin du xiu° siècle, les sièges s’abriteront sous un dais composé d'abord d'un simple plafond rampant, qui s'arrondira plus tard en voussure, puis se divisera à la fin du xve en une suite de petites voûtes. En même temps, les profils des moulures s’amaigrissent et se compliquent ; des sculptures de plus en plus exubérantes el réalistes, taillées hardiment en plein bois, fleurissent le décor architectural; bis miséricordes servent de champ à des scènes pleines de verve et de bonhomie. Mais depuis les modestes stalles de Notre-Dame-de-la-Roche jusqu’à celles de Lisieux et de Saint- Benoît-sur-Loire fin du xive siècle), de la Chaise-Dieu (vers 1400). du Saint-Claude 1449-1405), de Rodez (sculptées de 1478 à 1488 par André Sulpice), de la Trinité de Vendôme (vers 1500)..., c’est toujours le même programme qui se développe et que la structure accuse clairement malgré la profusion croissante des détails ornés.
armoires , COFFRES ET dressoirs. — A en juger ceux qui nous sont parvenus, les meubles laïques ou même les meubles de sacristie, plus indépendants de l’architecture, en suivent plus lentement les progrès. Ni l’armoire d’Obazine, encore romane, ni celles de Bayeux (xm° siècle) et de Noyon (seconde moitié du xive siècle?) ne sont, au point de vue de la construction et du travail du bois, des œuvres fort remarquables. Les ferrures qui soutiennent el ferment leurs vantaux, les peintures qui les couvrent, en font toute la beauté. Dans les coffres du xme sircle conservés au Musée Carnavalet et au Musée des Arts décoratifs, c’est la ferronne-
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rie que I on admire. Des liges de fer forgé, semblables aux pentures des portes d'églises et, connue elles, donnant naissance à de belles volutes, s’attachent à leurs larges ais par des clous saillants et. tout en les décorant, les maintiennent fortement assemblés.
Confondus d’abord avec les charpentiers, les huchiers se formèrent à la tin du xive siècle en corporation distincte. Les progrès de leur art justifiaient cette émancipation. C'est alors en effet qu'apparaissent- les premières applications d’une découverte ingénieuse et féconde dont nous bénéficions encore aujourd’hui.
Pour éviter les inconvénients du jeu du bois, les huchiers ne s’efforcent plus, Comme le faisaient leurs devanciers, de le neutraliser, soit en clouant sur les panneaux des liges de fer, soit en y collant des bandes de peau ou de toile que l'on revêtait ensuite de peinture; ils construisent leurs ouvrages de telle façon «pie le bois puisse se contracter ou se dilater librement sous l'influence de la température sans les disjoindre ni les déformer. A cet effet, ils n’emploient «pie des bois de faible volume, subdivisent les surfaces en plusieurs compartiments au moyen de montants et de traverses assemblés carrément à tenons et à mortaises et, dans les rainures des cadres ainsi constitués, engagent, en leur laissant quelque jeu, des panneaux d’une seule pièce, de la largeur moyenne d’une planche. Une membrure élastique et forte à la fois, des panneaux de remplissage légers : voilà ce «pie présenteront désormais, sinon tous les meubles à panneaux et à bâtis, — nous verrons encore souvent de grands panneaux d’une seul»' venue, assemblés à leurs extrémités en queues d’arondes apparentes, — du moins le plus grand nombre d’entre eux. C’est vraiment la menuiserie proprement dite : mise en œuvre «le bois menus. Elle n’est pas sans analogie avec la construction gothique.
Ainsi l’aspect d<>s meubles change. Le métal, toujours admirablement travaillé, y est réduit à un rôle secondaire; la peinture n’y intervient plus «pie pour rehausser les reliefs. La division des parois «ni petits panneaux encadrés constitue par elle-même un décor et les ornements se subordonnent à la construction ; des moulures amortissent les arêtes des montants et des I reverses ; protégés par la sai II i<‘ «l«‘s cadres, l«'s panneaux se couvrent de souples reliefs «m le huchier imite les meneaux flamboyants, les roses. l«is grandes fleurs de lis du gothi<]ue fleuri. L imitation de l’architecture va plus loin: sur les montants saillent des contreforts, taillés dans la masse ou rapportés. Les huchiers affectionnent cependant un motif «pii leur appartient en propre, la serviette ou feuille deparchemin pliée. Comme elle se prêtait à la virtuosité et permettait «le produire, sans grand effort d imagination, d<*s jeux de lumière et d’ombre, ils en ont usé et abusé jusqu'au milieu du xvie siècle.
Tous les meubles à panneaux et à bâtis ont plus ou moins bénéficié
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