Stalle de San Pietro, à Pérouse
iir.o
Antonio de Zambelli, qui collabora souvent avec lui signa, en 1555, les belles stalles de San Pietro, à Pérouse.
Tous ces artistes prodiguent avec une fécondité joyeuse les variations sur les mêmes thèmes : paysages, figures, natures mortes et ornements en larsia , chimères, griffons, dauphins, enfants nus, rinceaux et guirlandes sculptés en bas-relief, dans des cadres de perles, d oves et d'entrelacs. Mais à mesure qu’on suit le cours du xvP siècle, on peut les voir céder davantage à la tentation de répandre des ornements partout et tailler le bois de noyer d’une main plus lourde. Aux légers et spirituels rinceaux de Domenico del lasso, aux pilastres finement fouillés des Barili succèdent les arabesques d’une facture déjà plus monotone de Stefano Zambelli. Fra Giovanni dirige une incomparable équipe d'ornemanistes. Mais dans ses hauts candélabres comme dans ses lambris et ses portes, où l'influence des portes du \ atican est sensible, on souhaiterait plus de « repos ». Bientôt, chassée par l’architecture mouvementée que la sculpture envahit, la larsia disparaîtra. Ouel attrait ses fines couleurs garderaient-elles au milieu des ombres puissantes portées par la saillie des corniches, des colonnes cannelées, des cariatides et des consoles? Les tableaux en marqueterie font place aux tableaux en basrelief. Et c'est ainsi que le mobilier religieux s'achemine en Italie au style baroque qui s’annonce dans les stalles de Santa Giustina de Padoue, sculptées de 1556 à 1560 par le Français italianisé Richard Taurin, sur les dessins d'Andrea Campagnola, dans celles de San Severino de Naples (1557-1590) et surtout dans les œuvres de M. Biccio : les stalles, le banc et le lutrin du dôme de Sienne ( 1567-1590).
MOBILIER LAÏQUE. — 11 en esl de même du mobilier des palais. Mais ayant naturellement plus souffert des variations de la mode, jl nous est connu par des œuvres moins nombreuses.
Au xve siècle, relativement plat, il doit sa beauté à la pureté des profils et à l'harmonie des tons. Beaucoup de coffres, de bancs et même de sièges en X sont, comme les stalles, revêtus de cerlosina et de larsia. D’autres sont franchement peints, après avoir été au préalable couverts d’une préparation à la colle et au plâtre selon le procédé décrit par Cennino Cennini. « En ce temps-là, écrit Vasari dans sa Vie de Délia Délit , toutes les habitations étaient meublées de grands coffres en bois sculpté dont l'intérieur était garni en toile ou en soie pour conserver les vêtements et d’autres objets précieux. Sur les panneaux, on peignait des armoiries, des sujets historiques, fabuleux ou galants, selon les divers caprices de chacun. On couvrait encore de semblables peintures les lits, les sièges, les corniches et, en un mot, tout ce qui meublait ou décorait les appartements. Cette mode fui tellement en faveur pendant nombre d’années que les meilleurs peintres ne rougissaient pas d’accepter ces travaux que
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XV P SIÈCLE
les artistes d’aujourd’hui repousseraient certainement avec dédain.... » Ou cite en effet de très grands peintres ( Pinturicchio, Filippino Lippi, Benozzo Gozzoli, Luca Signorelli, Botticelli...) parmi ceux qui n’ont pas dédaigné de tels ouvrages, et plus d’un panneau oblong, exposé aujourd’hui dans nos musées comme un tableau de chevalet, n’était, à l’origine, qu’un devant de coffre, ou cassone.
Souvent les peintures, en forme de médaillon ou d’ovale, étaient encadrées de bas-reliefs de pâte. Au dire de Vasari, Donatello, dans sa jeunesse, aurait ainsi moulé « en stuc, en plâtre et en brique pilée divers sujets ou ornements «pic 1 on dora ensuite », pour les meubles peints par Dcllo Delli. D'autres fois, à Florence comme
à Venise, c’étaient ces bas-reliefs, de faible saillie, qui, peints et dorés, constituaient toute la décoration des coffres : ils formaient d«'s rinceaux, des palinettes, des arabesques, ou bien représentaient des triomphes, des scènes légendaires ou allégoriques. Mais ( application de bas-reliefs moulés aux parois des meubles dégénéra vile en
industrie, particulièrement dans les coffrets «le
Phot. Bulloz
Fig. 507. Table italienne. Fin du \ve siècle.
(Musée Édouard André, Paris.)
mariage.
Les meubles italiens de la première Renaissance ne diffèrent pas seulement des meubles français de la même époque par leur décor , leurs formes aussi sont singulières. Dès le milieu du xv* siècle, les coffres (qui sont, comme chez nous, le meuble par excellence) s’élèvent sur des socles ou sur des griffes de lion : leurs couvercles ne sont pas unis, mais forment comme des terrasses étagées ; leurs façades présentent parfois un véritable entablement porté par des pilastres; parfois encore leurs flancs sont renflés comme la panse d’un vase. Il en est de même des bancs à coffre, dont le galbe peut s’expliquer, il est vrai, par le souci d’éviter au meuble le heurt des talons des personnes assises.
Mais c’est surtout au xvie siècle «pie ces formes s’accentuent. En même temps, pour supporter le voisinage d’une architecture mouvementée, des sculptures j > 1 e i nés de verve, mais de plus en plus encombrantes, remplacent les peintures, les marqueteries plates ou les stucs au relief
discret. Les flancs des coffres se creusent en une gorgé' profonde, puis rebondissent, portant de larges godrons, des cartouches, des groupes violents qui rappellent la sculpture des sarcophages antiques ; à leurs angles, des dragons ou des chimères aux seins gonflés ouvrent leurs ailes. Des enfants nus, portant un écu armorié, couronnent les dossiers des bancs. Les lits ont des colonnes dorées. Les armoires sont des monuments chargés de cariatides. Les tables octogonales ont pour pieds des dauphins, les tables barlongues des chimères adossées. Tout le vieux paganisme renaît. Toutes les moulures, fortement profilées, s’ornent de canaux, d’oves, d’entrelacs et d’autres ornements empruntés
Coffre du Carnbio, à Pérouse (fin du xve siècle).
Phot Alinari.
aux édifices de l’ancienne Rome. Nous sommes loin des premières et encore discrètes applications de la sculpture aux meubles, qui onf produit à la fin du xve siècle des chefs-d’œuvre tels (pie le coffre du Cambio et peu après le coffre des Strozzi, daté de 1513 (aujourd’hui au Kunstgewerbe Muséum de Berlin), ou certains bancs florentins.
La marqueterie détrônée maintient cependant ses droits dans un meuble de luxe, dont la grande vogue commence à la fin du xvie siècle et qui bientôt fera la fortune des ébénistes : le cabinet.
Le mobilier en France au xvie siècle. — Tels sonl les dangereux modèles que propose alors lTtalie. Ils ne tardèrent pas à être imités dans toute l’Europe occidentale. Mais en Flandre, en Allemagne, en Angleterre, et même en Espagne, aussi bien qu’en France — où nous
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVIe SIECLE
nous bornerons à prendre nos exemples — , on pourrait distinguer, dans l’histoire de la transformation du mobilier sous l’influence italienne, deux périodes, qui correspondent à peu près aux deux moitiés du xvie siècle.
D’abord, les formes essentielles des meubles ue soid pas atteintes : la structure et la technique traditionnelles subsistent sous la parure empruntée. Ensuite décor et formes se fondent intimement dans des œuvres homogènes. Et cependant, même lorsqu’elle semble ne plus opposer de résistance à la domination du style d’origine étrangère, chaque nation impose plus ou moins à ce style la marque d’un goût qu’elle ne peut abdiquer. Entre les meubles d’un Du Cerceau ou d’un Hugues Sambin, dont tous les éléments viennent d’Italie, et ceux qui sont en faveur à la même époque à Home, Florence ou Venise, les différences restent sensibles. Ceux-là ne sont pas des copies de ceux-ci. Ce sont des œuvres originales qui procèdent des mêmes tendances et s’inspirent à la même source.
Le style composite. — La persistance des traditions du Moyen Age au temps de Louis XII et de François Ier n’a rien qui doive nous surprendre. C’est de leur brusque abandon que nous pourrions nous étonner. Une corporation d’artisans ne renonce pas en effet du jour au lendemain à ses habitudes. Un meuble dépend des matériaux que fournit le sol ou que le commerce apporte; il exprime les besoins qu’imposent le climat et les mœurs. Peints, marquetés ou enrichis de sculptures, faits pour paraître plus que pour servir, les meubles italiens eussent été aussi dépaysés dans un château des bords de la Loire qu'un palais romain sous le ciel français.
Aussi bien nos buchiers n’en ont sans doute pas vu beaucoup d’exemplaires. Ce sont des objets plus faciles à exporter, les plaquettes de bronze, les estampes, les livres à gravures tel que \ Hérodote imprimé à Venise en 1470, le Térence de 1490, le Songe de Polyphile, qui les ont séduits par leur nouveauté. C’est là, ou c’est encore dans les bas-reliefs de pierre sculptés par les artistes italiens venus en France à l’appel de nos rois qu’ils ont vu les calmes pleins-cintres et les niches à coquilles, les pilastres rectilignes, les losanges, les candélabres symétriques, les couronnes régulières, les médailles de guerriers, les dauphins, les sirènes, lesjeunes génies dont le torse se termine par une tige enroulée, et ce capricieux mélange de figures, d’êtres chimériques et d’ornements qu’à l’exemple des Italiens ils nommaient grotesques.
Il v a dans ces décors une sérénité qui contraste avec l'inquiétude des combinaisons linéaires et de la flore où se complaisaient les derniers artisans de l’art gothique. Ils ont de plus le prestige d’une antique noblesse et sont le legs, recueilli par l'Italie, d’une civilisation supérieure
chère aux poètes, aux érudits et aux curieux. Les grands seigneurs qui dirigent le goût les aiment. Nos huchiers les accueillent et les adoptent avec ferveur : la joie de la découverte se lit dans leur exécution vive et franche. Rompus d’ailleurs par les hardiesses du gothique flamboyant à toutes les difficultés du travail du bois, ils taillent comme en se jouant les rinceaux les plus délicats. Mais ils se contentent d'abord de les appliquer sur les meubles que leur ont transmis leurs vieux maîtres et souvent même ils les marient à des ornements tout français.
mobilier religieux. — C’est naturellement dans h* mobilier religieux que la tradition du Moyen Age resta le plus longtemps vivante. Aux stalles d’Amiens, construites et sculptées entre 1 509 et 1519, le style nouveau ne fil naître que quelques rinceaux sur les rampes et dans les petits bas-reliefs des jouées (la frise du Temple où Jésus enfant est présenté, le dais du lit de la \ ierge dans la scène de l’Annonciation...). Dans l’ensemble l’oeuvre, si claire malgré sa complexité, avec ses innombrables pinacles, ses accolades aiguës divisées en cinqlobes, ses crochets de feuilles frisées, ses pendentifs, toute sa sculpture vivante et vigoureuse, appartient à la dernière floraison du gothique, et c’en est une des merveilles. Les maîtres amiénois Arnould Boulin et Alexandre Huet, après avoir visité, en 1509, les stalles de Beauvais et de Saint-Riquier, qui ont disparu, et en 151 1 celles de Rouen, dont ils s’inspirèrent peu, dirigèrent loul le travail de menuiserie, secondés par deux frères convers Cordeliers « habiles menuisiers » qu'on avait fait venir d’Abbeville. La sculpture est l’œuvre des tailleurs d’images Antoine Avernier et Jehan T rupin.
Moins aiguës, moins audacieusement élancées vers la voûte, les stalles de Brou, exécutées entre 1530 et 1532 par le huchier bressan Pierre Terrasson, d’après les dessins d’un Flamand italianisé (peut-être ce Jean de Boom dont nous avons parlé dans l'histoire de la Tapisserie), font plus de place aux inventions de la Renaissance. De même, celles de Sainte-Marie d’Aucb, commencées sous l’épiscopat de François de Clermont-Lodève 1507-1558), pour ue citer que les principales. La belle chaire abbatiale de Beaulieu-les-Loches, exposée à Tours en 1890, os I contenue dans une sorte de guérite dont les panneaux supérieurs, sculptés à jour, sont des fenêtres gothiques, tandis que les panneaux inférieurs, en bois plein, s’ornent de candélabres d’où jaillissent des rinceaux et des cornes d'abondance. Des dauphins italiens épousent la courbe traditionnelle des côtés de la parclose.
Mais nulle part les deux styles ne furent plus harmonieusement fondus qu’aux boiseries du château de Caillou, exécutées dans les toutes premières années du xvic siècle, — de 150 1 à 1509, — pour le cardinal Georges d’Amboise. Les Musées du Louvre et de Cluny en ont recueilli des fragments précieux; les stalles, ou, comme on disait alors, les chaires
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER Al X\T SIÈCLE
iir.:.
de la chapelle, sauvées par Alexandre Lenoir, ont été, après la dispersion du musée des Monuments français, transportées en partie à l’église de Saint-Denis. L'architecture de ces chaires est bien française; des contreforts à pinacles montent le long des jouées et séparent les panneaux du dorsal. Mais sur le dais, en quart de voûte, court une frise de rinceaux, et les dossiers et même les panneaux cachés sous les sièges sont brodés d’arabesques d'une délicatesse suprême. Bien plus, comme dans certaines stalles italiennes, chaque compartiment du dorsal se divise dans la hauteur en deux parties : la partie haute raconte en bas-relief un épisode de la vie du Christ ou le martyre d’un saint; la partie basse est un tableau de tarsia, représentant une Sibylle ou une Vertu. Les deux antiquités sont ici réconciliées comme les deux styles. Et cependant on n’a trouvé dans les comptes de Caillou que des noms de sculpteurs et de marqueteurs français.
mobilier laïque. — Ces marqueteries pittoresques sont, il est vrai, dans le mobilier français de la première moitié du xvie siècle, une exception. Les meubles des châteaux ne nous en ont pas conservé d exemples. Nos artisans n ont adopté de même ni la cerlosina, ni la peinture d « histoires » appliquée aux panneaux, ni les reliefs de pâte que Charles VIII , Louis XII et François Ier avaient pu voir dans leurs expéditions au delà des Alpes. Même plus tard, les panneaux de tarsia signés par Fra Damiano de Bergame, en 15i8, que Claude d’Urfé avait sans doute fait venir tout achevés d'Italie, pour la décoration de la chapelle de son château de la Bâtie, ne semblent pas avoir eu chez nous une grande influence. La peinture et la dorure 11e sont généralement employées dans nos meubles (pie pour rehausser les reliefs. L'incrustation de plaques de marbre et l'incrustation de pâtes blanches imitant
Phot. de la Comm. des M. H
Fig. 569. — Une stalle de Gaillon, aujourd’hui à Saint-Denis (1501-1509).
l’ivoire ne sont en faveur que dans la seconde moi I ié du xvie siècle. Jusqu’à la fin du règne de François Ier, ce que nos huchiers empruntent à l’Italie, ce ne sont ni des formes ni des procédés, ce sont des ornements renouvelés de l’art antique.
Un libraire de Paris, qui était en même temps poète, souvent assez plat rimeur, quelquefois vraiment sensible à la poésie des choses familières, Gilles Corrozet, nous a laissé dans un petit livre, illustré de gravures sur bois, les I) I a s o n s d o ni est i q u e s (1539), la description minutieuse d’une « maison honeste et du ménage estant en icelle »
au temps de François Ier. La salle, au plancher lambrissé, aux murs tendus de tapisseries, semble servir, comme au Moyen Age, de chambre à coucher, de salle à manger et de salon. Le « ménage » ne diffère' sensiblement ni par le nombre, ni par la forme générale des meubles, de celui du xve siècle.
C’est toujours le lit à colonnes, le coffre « madré et jaune comme
cire », le dressoir ou buffet, le banc, la scabelle, le placet, petit tabouret couvert d’étoffe, la chaire à coffre :
Fig. 570.
Phut. Giiaudon.
Dressoir. France, début du xvie siècle.
(Musée de Cluny.)
« Chaire près du lit approchée Pour deviser à l’accouchée.
Chaire bien fermée et bien close Où le musc odorant repose Avec le linge délyé
Tant souef fleurant, tant bien plyé... »
Mais, aux montants de ces meubles, les coloniiettes ornées de torsades ou de feuilles imbriquées, les demi-balustres rapportés, les pilastres
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVI” SIECLE
La Renaissance classique. — Cependant l’architecture se transforme. Pierre Lescot, Philibert de l’Orme, Jean Bullant abandonnent les compromis de leurs prédécesseurs immédiats pour se conformer aux règles de Vitruve. Les menuisiers les suivent dans la mesure où leur art le permet. Si l’antiquité romaine leur avait, à eux aussi, laissé des modèles, il est probable qu’ils s’en fussent inspirés. N’en ayant pas, ils créent, ou plutôt ils croient créer, des meubles de goiit antique. C’est un effort qui, désormais, se renouvellera périodiquement jusqu’à nos jours, avec un succès inégal.
Et, dans cette intention, que font, avec le secours des architectes, nos bons huchiers de la seconde moitié du x\T siècle? Ils sculptent en ronde bosse, pour en faire des supports, des êtres chimériques détachés des grotesques que leur ont révélés les bas-reliefs ou les gravures; ils tout, comme leurs émules italiens, revivre les divinités du paganisme dans
à chapiteaux ont remplacé les contreforts, tandis que, sur les panneaux, se développe, comme sur la pierre des édifices de la même époque et sur les vantaux des portes d’églises, le décor « moderne ». Ce style composite est parfois, malgré les qualités d’exécution, d’une élégance un peu froide, comme il arrive lorsque les ornements ne naissent pas de l'architecture, ne sont pas liés les uns aux autres par une nécessité intime, mais arbitrairement juxtaposés et
superposés. Il a produit néanmoins dans toutes nos provinces des œuvres charmantes, où survit, longtemps après que les artistes de la Péninsule l’ont oubliée, la grâce de la première Renaissance italienne.
Piiol. (iii audun.
Fig. 571. — Chaire à trois places, début du xvie siècle. (Collection Foule.)
leurs cariatides ou sur leurs panneaux ; ils empruntent aux façades classiques tous les éléments qu'ils croient pouvoir appliquer à la construction et à la décoration d'une armoire ou d’une table (colonnes, pilastres, entablements, frontons, corniches avec leurs oves et leurs (lenticules, frises de postes ou flots ) et substituent le laurier, l'olivier et l’acanthe à la flore de leur pays. Il en résulta un changement profond non seulement dans le décor, mais dans la forme des meubles.
Tous les grands architectes et éditeurs de traités d’architecture, au temps de Henri II, sont plus ou moins responsables de cette révolution. Deux d'entre eux, Jacques Androuet du Cerceau et Hugues Sambin, y participèrent directement : le premier en publiant des modèles de meubles de son invention (on en compte 72 dans son œuvre), le second parce qu'il fut, comme certains maîtres italiens, à la fois architecte et menuisier.
JACQUES androuet du cerceau. — Jacques Androuet du Cerceau né vers 1510, mort vers 1585), étudié dans un chapitre précédent (tome IV, 2e partie, p. 555) comme auteur du Livre d'architecture et des Plus excellens bâti mens (le France , s'est en vérité intéressé à tous les arts. C’est l’ancêtre des Le Pautre, des Itéra in, des De La Irosse, le premier en date, dans notre pays, de ces grands semeurs ou vulgarisateurs de formes dont l'œuvre, — en des temps où l'on était moins préoccupé qu’aujourd’hui d’originalité individuelle, — a si fortement contribué à établir, entre tous les arts qui participent à l embellissement de la maison, cet accord ri cette unité de caractère qu’on appelle un style. Près de 2000 gravures sur cuivre sortirent de son atelier, billes nous le montrent tour à four architecte, dessinateur de meubles ou de tapisseries, ferronnier, bijoutier, orfèvre Assurément la plupart de ses compositions ont besoin,
pour devenir réalisables, d’être interprétées par un homme de métier, adaptées à une matière et à une technique, et il est aisé de les critiquer à ce point de vue. Beaucoup i grotesques, moresques , cartouches , trophées ) n'ont même aucune destination précise. Ce sont des « idées » où divers artisans pourront s’inspirer. « Cependant cette mienne petite œuvre des Grotesques — écrit-il en 1 560 dans une dédicace — pourra servir aux orfèvres, peintres, tailleurs de pierres, menuisiers et autres artisans, pour esveiller leurs esprits et appliquer chacun en son art ce qu il y trouvera propre. »
Son intention déclarée est de répandre dans son pays dos modèles italiens (les moresques à la mode de \ enise, les cartouches, certaines formes (h* meubles et de vases) et surtout le décor gréco-romain ( ordres , grotesques , trophées...) tels qu'il l’imagine à travers les œuvres des artistes de la Péninsule. Dans ce dessein, il utilise les études qu’il a faites à Borne dans sa jeunesse (avant 1534, dit son historien II. de Geymuller) principalement d’après Bramante, et pille sans vergogne ses devanciers ou ses
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AL XVIe SIÈCLE
< ontemporains italiens. Mais il s en tant <ju il soil un simple copiste. Il y a dans son ardeur a propager 1 art qu il admire un accent bien personnel. (, esl un homme qui a fait un beau voyage et qui raconte, en les amplifiant et en les multipliant par son imagination, les merveilles qui l'ont frappé.
Il a d ailleurs plus de verve que de goût. Mais n oublions pas que sa tanta isie de dessinateur n esl pas limitée et disciplinée par la crainte salutaire des difficultés d exécution, cl qu il se soucie non de choisir mais de proposer aux acquéreurs de ses gravures beaucoup d idées en peu d’espace.
L inlluence de Jacques Androuet du Cerceau sur les menuisiers de son temps lut considérable.
Non pas qu’ils aient réalisé servilement ses projets. On ne pourrait guère citer que deux ou trois oeuvres de bois sculpté où la copie d’un de ses modèles soit manifeste :
le panneau d’une armoire de I ancienne collection Bon natte qui représente' une A ictoire assise sur un trophée; un dressoir de l’ancienne collection Gavet; deuxebimèresen noyer appartenant à M. Foule.
Par contre, il est peu de meubles de la seconde moitié du x\ r siècle où l’on ne reconnaisse son esprit, son goût, quelques-uns de ses thèmes favoris : monstres au long col, chimères adossées qui servent de support ou décorent un panneau, cariatides engainées, bossages, cuirs découpés, mufles de lions, cavaliers
sculptés en bas-relief dans un rectangle, un cercle ou un ovale Même
certains ornements qui paraissent au premier abord particuliers à la Bourgogne, tant nous sommes habitués à les voir sur les meubles ou sur les portes de celte province — les rameaux d’olivier entrelacés sur une colonne ou sur une gaine, les masques de femmes couronnés par une palmette et accostés de draperies, les lourdes guirlandes, les fleurons allongés et pleins de sève... — se retrouvent dans son œuvre. Bien qu’il n’ait
Fig. 572.
Modèle de lit par Du Cerceau.
pas laissé de gravures de coffres, combien de coff res participent de son style ! Bourguignons, lyonnais, languedociens, normands, riverains de la Seine ou de la Loire, presque tous nos huchiers du temps de Henri II, de Charles IX et de Henri III s’inspirent plus ou moins de ses dessins, en les modifiant selon le goût de leurs clients ou leur tempérament personnel.
Et c’est une des raisons qui rendent si difficile la classification géographique dont nous parlerons plus loin. Trop souvent même ils adoptent son dédain du choix et de la mesure, son indifférence à l'échelle des figures et des ornements qu’ils accumulent dans leurs ouvrages.
HUGUES BAMBIN. — Hugues Sambin, architecte, ingénieur et menuisier, né ® vers 1520, reçu maître menuisier à Dijon en 1549, mort entre 1600 et 1602, eut une action non moins forte, mais plus limitée. Elle ne s’exerça guère au delà de la Bourgogne et des provinces avoisinantes, la Champagne méridionale, la Franche-Comté, où il fit plusieurs séjours, le Lyonnais. C’est qu'il ne passa pas sa vie, comme Du Cerceau, à éditer mille projets, mais à en réaliser quelques-uns. Son œuvre gravé né se compose en effet que de trente-six planches, trente-six cariatides assez lourdes, gravées sur bois à l'ancienne manière, accompagnées de commentaires naïfs, et qui, pour montrer toutes les ressources de l imitation de l’art antique, depuis l’ordre toscan jusqu’au composite, vont s'enrichissant et se compliquant jusqu'à devenir de véritables grappes de figures, des familles de faunes enlacés dans le même bloc. C’est le Livre de In
Fig. 573. — Armoire. Style de Hugues Sambin. (D’après Molinier,
Hist. gén. des Arts appliqués à l'incluslrie , II, E. Lévy et C". Paris.) (Coll, de la marquise Arconati-Visconti.)
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVIe SIÈCLE
diversité des Termes dont on use en architecture , imprimé à Lyon en 1572.
Ses travaux de menuiserie authentiques lui font plus d’honneur. On n'en connaît malheureusement que deux (exécutés entre 1582 et 1583) : la belle clôture ajourée du Palais de Justice de Dijon et la petite porte du Serin, ou des archives, destinée au même édifice et conservée aujourd’hui au musée de cette ville. Mais le style de ces boiseries, la vie dont s animent leurs cariatides, leurs masques, leurs fleurons, leurs guirlandes, les petites feuilles méplates mais pressées, qui font vibrer la lumière à la surface du bois, connue une riche et dense broderie, se retrouvent dans la porte extérieure du Palais de Justice de Dijon. On peut d’autre part attribuer sinon à Sainbin lui même, du moins à son école, plus d’un meuble qu'il eût peut-être fait plus simple s’il y avait mis la main, mais qui relève certainement de son goût : l’armoire et la table du mobilier de Ferdinand Gauthiot d'Ancier, l'un des commissaires chargés eu 1581 d’examiner son
du palais communal de Besançon (les deux meubles sont aujourd’hui au musée), une armoire à cariatides appartenant à Mme la marquise Arconati-Visconti, une armoire à deux corps, reposant sur six lions accroupis, de l’ancienne collection Sellière (n° 540 du Catalogue).... Son style, mais alourdi et amolli, se reconnaît encore dans l’armoire du musée de Cluny qui provient de l’abbaye de Clairvaux.
Inspirés de Du Cerceau ou de Hugues Sambin, nos meubles de la seconde moitié du xvie siècle n’ont plus avec ceux du Moyen Age qu'une parenté lointaine, maintenue par la communauté de destination. Je ne les décrirai pas en détail : il n’en est pas de plus connus. C’est le mobilier « Henri II », trop souvent copié de nos jours, avec plus ou moins de fidélité.
Les coffres sont devenus de somptueux meubles d’appui, élevés sur des socles ; leur façade principale se compose tantôt d'un seul
projet pour la façade
Phot Mauvillier
Fig. 574. — Table de Gauthiot d’Ancier.
Style de Hugues Sambin.
(Musée de Besancon.)
panneau encadré, tantôt de trois panneaux inégaux séparés par des cariatides. L armoire est généralement un édifice à deux étages, deux corps, couronnés par un tronlon. Les dressoirs reposent sur des colonnes cannelées ou sur des chimères : il en est où le huehier s'est abandonné à une imagination véhémente, comme le fameux dressoir aux armes de la I ami lie Guyrod d Annecy ( South-Kensington, legs Salting) ou celui de la collection (diahrières, où I on voit les chimères qui portent le meuble
sur leur dos allonger leur col démesuré jusqu'à sa corniche; il en est d’un goût parfait, comme le petit dressoir trilobé du Musée de Bourg-en-Bresse, posé sur quatre cariatides à gaines. Les tables à supports fixes, réunis deux à deux par des patins que relie à leur tour une entretoise, se rapprochent davantage des types italiens : c'est d’Italie que viennent sans doute ces arcat ures en plein cintre, portées par des balustres sous le plateau, et ce groupement complexe de monstres et d'ornements qui forment des supports en éventail. Les lits élèvent leurs dais sur de riches quenouilles ou sur des cariatides. La chaire à coffre prolonge sa vie,, mais son dossier s'orne de cuirs découpés ou de figures nues en bas-relief d'une opportunité discutable. Puis ses accotoirs pleins font place à des bras légèrement incurvés, qui s'écarteront bientôt pour recevoir les amples vertugadins; le coffre disparaît, remplacé par des pieds, ou il n’en reste qu’un souvenir sous la forme d'un tiroir; le dossier encombrant s’abaisse: plus légère, plus sociable que la chaire à coffre, apparaît la chaire à bras, avec sa
variante, la caquetoire aux membres grêles
Destinés à une société plus stable que celle du Moyen Age, tous ces meubles ont un trait commun : la recherche de richesse. Elle s'accuse d’abord dans le choix du bois ; le chêne est généralement abandonné pour le noyer fauve, dont les libres, plus serrées, se prêtent mieux à la sculpture. Elle se manifeste surtout par l’assemblage et par le décor.
A l'assemblage carré se substitue l’assemblage d'onglet, pratiqué
Phot. Giraudoii.
Fig. 575. — Chaire à bras. France,
• fin du xvr siècle.
(Musée du Louvre.)
I A TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVI' SIÈCLE
Il U)
des longtemps en Italie, moins solide, niais qui permet de relier les veines du bois à la l'encontre des montants et des traverses. Les ferrures, dont nos artisans avaient, jusqu’au milieu du xvie siècle, lire de Irès beaux effets décoratifs, se cachent maintenant dans 1’épaisseur des vantaux, comme si l’on rougissait d’être obligé d’y avoir recours. En revanche, bâtis et panneaux se parent d’incrustations de bois de couleurs variées et surtout innovation moins heureuse) s’alourdissent de plaques de marbre. Parfois rehaussée de peinture et d'or, la sculpture e.sl si abondante quelle est nécessairement en grande partie rapportée. Déjà les huchiers de la lin du xve siècle avaient fait usage de contreforts postiches et, pour racheter la saillie de leurs bases, chevillé des moulures contre les traverses. C’était le premier pas dans une voie où leurs successeurs ont été fort loin. Sauf lorsqu’elles supportent le corps d un dressoir, un dais ou le plateau d’une table, les colonnes, les chimères et les cariatides ne jouent aucun rôle dans la construction; leur effort est mensonger : elles sont appliquées contre un montant qu’elles dissimulent et le temps peut les faire choir sans compromettre la stabilité du meuble. Par suite, le sculpteur les taille à sa guise et les multiplie sans nécessité. La sculpture élégissait les meubles gothiques; dans ceux de la seconde moitié du xvU siècle, elle est bien souvent une surcharge. Elle se rachète, il est vrai, par la beauté de l’exécution.
Géographie des meubles. — Si l’on approfondit cette analyse, peut-on discerner des caractères qui révèlent particulièrement le travail de telle
Phot. Giraudon.
Fig. 57 0. — Armoire. Ile-de-France,
2e moitié du xvi“ siècle.
(Collection l'on le.)
ou telle province? Edmond BonnafTé a tenté le premier une classification géographique des meubles français du xvie siècle, non sans prévoir les objections qu’on pouvait lui faire. E mile Mobilier, au contraire, a surtout, insisté sur les raisons qui rendent une telle entreprise fort délicate : difficulté de connaître l'origine certaine des meubles qui nous sont parvenus; humeur voyageuse des artistes; diffusion des modèles gravés ou dessinés. On ne peut que souscrire à ces remarques. Mais quand Mobilier ajoute que cette classification, difficile pour la première moitié du xvie siècle,
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Fig. 577. — Coffre. Normandie? 2e moitié du xvr siècle. (Musée des Arts-décoratifs.)
l’est plus encore pour la seconde, puisque alors surtout (lorissent les modèles gravés, c’est un raisonnement vraisemblable, mais un raisonnement que contredisent les faits qu’il expose lui-même.
Oui, jusqu’aux environs de 1 550, au Nord comme au Midi, nos liuchiers appliquent sur des meubles encore gothiques les mêmes ornements italiens, et si des nuances d’exécution distinguent divers ateliers, elles échappent à une définition précise. Les fêtes saillantes accostées de rinceaux, où BonnafTé croyait voir la marque de l’art auvergnat, se retrouvent dans toutes nos provinces. Peut-être les huchiers auvergnats les ont-ils taillées avec plus de relief et de rudesse, mais il est impossible de l'affirmer.
Au contraire, après 1550, on distingue au moins deux grandes régions ; l une comprenant à peu près l’Ile-de-France, la Normandie et la
LA TAPISSERIE ET LE MOBILIER AU XVI* SIÈCLE
vallée de la Loire ; l’autre, la Bourgogne et les provinces avoisinantes. Dans la première, les modèles de Du Cerceau sont interprétés avec une sobriété relative; la silhouette générale des meubles est svelte, leur décor assez discret ; on voit sous leurs frontons des aigles, sur leurs façades des bas-reliefs méplats, délicatement taillés : cygnes, nymphes, dieux de la fable, où se reconnaît l’influence des élégantes figures de Jean Goujon. En Bourgogne, où l’influence de Sainbin domine ou se mêle à celle de Du Cerceau, tout est plus lourd : forme des meubles et sculpture. Mais quelle vigueur et quelle verve! La vie qui animait autrefois ici la statuaire religieuse, rit maintenant dans la face des faunes et gonfle les muscles des chimères.
11 va sans dire qu'une telle distinction n’a rien d’absolu : plus d’une œuvre présente un compromis entre les deux styles, entre la façon de Dijon et la façon de Paris, comme dit l’inventaire de Gauthiot d’Ancier, dressé en 1596. C’est le cas, par exemple, des meubles trouvés dans le Lyonnais, où l’ardeur bourguignonne se surveille. Les huchiers lyonnais, en contact permanent avec l’Italie, semblent avoir eu une prédilection particulière pour les incrustations de pâtes blanches, dessinant des moresques, et le décor vermicide, qui enrichit les panneaux sans les alourdir.
Un pourrait observer encore quelques particularités provinciales : en Bretagne, la persistance du décor géométrique et des rosaces formées de petits balustres de bois tourné; dans le Languedoc, les panneaux décorés de cavaliers.... Mais aux approches du xvne siècle, où le style de la Be^ naissance aura un long prolongement, ces particularités tendent à s’effacer. En même temps, le goût de richesse, dont nous venons de voir les premières expressions, trouve dans un procédé nouveau, — encore importé d’Italie, — une nouvelle occasion de se satisfaire. Aux incrustations et à la marqueterie s’allie ou succède le placage de larges feuilles de bois précieux, de bois d’ébène. Le règne des ébénistes commence. Gomme ceux du Moyen Age, les meubles français du xvie siècle avaient été surtout des ouvrages de menuisiers et de sculpteurs. Désormais dans l’histoire du mobilier nous devrons distinguer le développement de deux techniques : la menuiserie et l’ébénisterie.
BIBLIOGBAPHIE