‹ Histoire de l'art (volume 3)Chapitre 2 sur 84 · PARIS, 105, BOULEVARD SAINT-MICHEL · texte numérisé non relu

PARIS, 105, BOULEVARD SAINT-MICHEL

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1*' tirage : 1923.

THE LJBRARY

BkIGHAM YOUNG UNIVERSITY PROVO, UTAH

A VEUT I SSE MENT

L’art du xvme siècle a évolué du rococo au classicisme renaissant, et quand, sous l'influence des archéologues métaphysiciens et théoriciens du « Beau idéal », il semblait s’enliser et se figer dans un formalisme sectaire à la recherche de l’absolu, déjà pointaient les signes annonciateurs des prochains renouveaux qui, plus ou moins éphémères et dans les cadres du romantisme et du naturalisme , devaient s’épanouir au siècle suivant. Essayer de montrer comment les œuvres des artistes ont enregistré ces nuances et mouvements plus ou moins efficaces de la sensibilité et des idées contemporaines, de la vie et des mœurs, par quelles modifications et adaptations successives la technique des différents arts en reçut l’empreinte et en devint le véhicule, c’est proprement la mission de l’histoire de l’art plus attentive aux faits, c’est-à-dire à la confrontation des œuvres et des textes, qu’aux nominalismes élaborés après coup par les esthéticiens.

Il serait sans doute vain de tenter une révision ou une réforme de la terminologie, consacrée par l’usage, du « gothique » au « romantique », mais il ne faut pas se laisser dominer par les mots. Baroque et rococo, par exemple, sont entrés dans l’histoire de l’art comme un « jugement » bien plus que comme une définition. Ils ont été inventés par des docteurs plus ou moins « orthodoxes » pour désigner, dans une intention péjorative, l’évolution des styles (en somme très logique, sinon nécessaire et en intime accord avec les lois mêmes de la vie) entre la fin de la Renaissance et l’avènement du néo-classicisme.

Sous le pontificat de Clément XIII (1 758-1769), Raphaël Mengs inaugurait à Rome, au Vatican, un cours public d’esthétique et d’histoire de l’art sous ce titre général : « Contre le goût français » (c'est-à-dire contre le goût du xvuic siècle depuis Watteau et les « maîtres de la Régence »), et à peu près au même moment Cochin, à Paris, se vantail d’avoir couvert les partisans du rococo d'une assez bonne dose de ridicule, et Mariette, dans son Abecedario, à l’article de Robert Le Lorrain, écrivait

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déjà que « le goût français se luit trop sentir dans ses ouvrages ». Le (( goût français », e'étail dès lors aux yeux des disciples de \\ inckelmann le « mauvais goût » dont les œuvres allaient être vouées a 1 anathème comme le produit de « la pire décadence » et reléguées aux « galetas de la brocanté » par les académiciens du premier Empire.

Stendahl, dans ses Promenades à Iiome, notera « ce terme un peu vulgaire (h* rococo employé dans les ateliers pour désigner le style d architecture et d’ornementation qui régna en France au xvm' siècle, caractérisé par les façades hérissées, par les frontons recourbés et brisés, par la profusion des ornements insignifiants, par la préférence donnée aux rocailles », enlin par le « mauvais goût », dont il rendait responsable le cavalier Bernin.

Au siècle précédent, quand il avait inauguré la première séance de I Académie royale d’architecture, François Blondel, parlant de l'excellence du goût, avait invité ses confrères à définir d’abord « ce qu’est le bon goust dont on parle d’ordinaire... » Le résultat de la délibération ouverte sur cette question primordiale entre « les personnes choisies parmi les pi us capables pour établir les règles les plus justes et les plus correctes » avait été en somme fort décevant, puisque* « chacun ayant donné son avis », il fut décidé que : « toutes choses faites de hou goust doivent nécessairement plaire, mais qu’il y a plusieurs choses (pii peuvent plaire qu’on ne peut pas dire pour cela de bon goust ». Il est fort regrettable que les procès-verbaux des séances des jeudis 7 et 14 janvier l(i77 ne nous aient pas conservé le détail de ces discussions ou délibérations, où il est permis d’ailleurs de supposer qu’il n’y eut pas grand'chose d’utile à retenir et qui durent, comme il arrive habituellement en ces matières, s’égarer en généralités assez, confuses. « Chacun fit assez comprendre la signification de ce mot (le bon goust) par les différentes manières don I on s'est servi pour l'expliquer », écrivait non sans un visible embarras celui qui était chargé de tenir la plume et de résumer la discussion, et on se représenterait volontiers un Libéral Bruant échangeant, à la sortie, quelques propos avec Le Vau et concluant à peu près : « Ne pensez-vous pas, monsieur, que nous venons, par ordre de sa Majesté, de perdre notre temps? »

Ces questions d esthétique et de goût allaient prendre au cours du wiii' siècle une place toujours plus grande dans les conversations mondaines, les controverses des philosophes et les propos de la critique d’art, dès (pie la périodicité plus fréquente des Salons en France et le rayonnement de 1 art et de l’esprit français dans toute l’Europe eurent multiplie le nombre des « amateurs » et des « curieux » et les points de contact entre les artistes et leur clientèle plus étendue. On en verra les effets dans chaque pays au cours de ce volume.

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Mais la France ne fut pas, comme on l’a trop dit, avec et après Stendahl, le pays d’origine ni même d’élection particulière du rococo. C’est peut-être chez elle que s’élevèrent les premières et les plus efficaces protestations contre les excès de cette recherche des formes plus souples et plus mouvantes qui marqua, sans à-coup ni brusque transformation, la transition de l’art du xvne au xvme siècle, que l’auteur des Promenades à Home caractérisait très justement en notant la profusion des ornements insignifiants, — si gracieux d’ailleurs et si « amusant » à l’œil plus (pie satisfaisant à la raison qu’en pût être le jeu.

Sa vogue fut en réalité très éphémère dans le pays de Cochin. Celuici, dès 1754, dans sa fameuse Supplication aux orfèvres comme dans sa Lettre d'une société d'architectes à l'abbé H..., priait très humblement ces messieurs, « lorsque les choses pourraient être carrées, de vouloir bien ne pas les torturer», et entreprenait de les convaincre qu’en architecture « il n’y a que l’angle droit qui fasse bon effet » — proposition d’ailleurs excessive! A propos de l’œuvre du « grand Meissonnier », qui était d’ailleurs italien d’origine, compatriote et continuateur de Borromini, il protestait contre « le déchiquetage, l’évidement et l’enroulement abusifs des formes », où les contreparties non symétriques lui donnaient l’impression et le malaise d’une sorte d’ivresse, et il sollicitait « pour les balcons et les rampes d’escalier la permission de passer droit leur chemin ». C’est en réalité hors de France : en Allemagne, en Autriche, en Espagne même qu’on trouvera les exemples les plus caractéristiques des « excès » contre lesquels Cochin fut l’un des premiers à s’élever au nom du « bon sens » français et du sentiment de la mesure — et c’est en Italie sans doute (pie s’en manifestèrent les premiers symptômes. Un trouverait dans la correspondance des directeurs de l’Académie de France à Rome plus d’un témoignage significatif à ce sujet.

La crise du rococo ne fut d’ailleurs qu’un épisode, un « moment », dans l’histoire de l’art du xvme siècle, et les monuments qui nous en conservent la marque ne subsistent pas seulement, en dépit des anathèmes des antiquomanes et docteurs du néo-classicisme, « pour la honte de ceux qui eurent la patience de les faire », ainsi que Jean-Jacques Rousseau, — <pii confondait dans la même réprobation le rococo et le gothique, — écrivait du portail des cathédrales.... Colonie nous l’indiquions au début de cette courte introduction, d’autres monuments, d’autres faits s’y produisirent, d’une portée plus longue et d’une signification plus profonde, dont les conséquences auraient sans doute été plus immédiates sans les troubles sociaux, coïncidant avec la grande querelle des esthéticiens, (pii faussèrent pour un temps les conditions normales de la production des œuvres d’art. C’est en Angleterre, — pays qui fut lent à dégager des importations et imitations continentales un art vraiment national, mais

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(jui, dès qu’il l’eut atteint, s'y établit et y évolua avec une savoureuse originalité ( toul au moins clans l'œuvre de ses peintres), — qu on en verra l’éclosion la plus logique, si l’on peut dire. Les théoriciens ne lirent pas rage chez elle; sa position insulaire la préserva sans doute, et elle choisit plus qu’elle ne subit les influences qu’elle s'assimila. Ses artistes trouvèrent dans les écrits de Reynolds le guide le plus intelligent, et les lecteurs, un modèle excellent d’analyse et de critique. Autant le rôle de Raphaël Mengs fut pernicieux à Rome, autant celui de Reynolds fut bienfaisant à Londres, et, dès que la création de l’Académie royale (1 769) mit à la disposition du peintre-critique du Flâneur une chaire plus haute et plus retentissante, ses Discours aux étudiants (1769-1790) devinrent un véritable enseignement qui, considéré dans sa méthode, ses tendances, fut aussi clairvoyant et efficace que celui de Flaxman resta stérile, sinon dangereux, pour les sculpteurs. L’école de peinture anglaise prit alors et pour un temps, dans le déclin, l’étiolement ou l'égarement des écoles nationales européennes de peinture, une place originale, et elle le dut pour une bonne part à ce maître éminent qui, fort de la connaissance et de l’intelligence du passé, sut mesurer et préparer l’avenir que les théoriciens intransigeants, au nom du « grand art sévère et antique » qu’ils connaissaient très mal et d’un « idéal » arbitraire et abstrait, menaçaient de faire échouer dans une morne impasse. Mais avant d’aboutir à cette conclusion l’art du xvme siècle s’épanouit en une riche floraison d’œuvres que le véritable goût français marqua de son empreinte

André Michkl.

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