‹ Histoire de l'art (volume 3)Chapitre 25 sur 84 · LES PORTRAITISTES · texte numérisé non relu

LES PORTRAITISTES

Malgré les succès éclatants de Largillierre et de Rigaud, le portrait continue à être regardé dans la première moitié du xvme siècle comme un genre inférieur que les peintres d’histoire comme J. -F. de Troy ou Ch. Coypel condescendent à pratiquer, en marge de la « grande peinture », mais dans lequel ou hésite à se spécialiser. Ce préjugé nous explique la naissance et la vogue d’un genre bâtard, intermédiaire entre la peinture d'histoire et le portrait, qui donne aux portraitistes l'illusion llatteuse de monter en grade. Le portrait historié ou mythologique a ses origines dans l’art académique du xvn® siècle : c’est ainsique Mignard peignait déjà la princesse de Conti en Minerve. Mais il ne prend tout son développement qu’au xvme siècle, à la faveur du théâtre qui met à la mode les travestissements mythologiques. Le représentant par excellence de cette nouvelle formule est Nattier.

Autour de Nattier se groupent quelques portraitistes de second plan, que l’histoire de l’art ne peut cependant passer complètement sous silence. Le Montpelliérain Jean Raoux (1677-1734), qui présenta pour sa réception à l’Académie Pygmalion amoureux de sa statue , avait des prétendons de peintre d’histoire. Il s'efforça de les justifier « en peignant ordinairement les dames de la Cour en Cerès, en Pomones, en Vénus, en Dianes, d’autres en Vestales ». Ses portraits du Louvre et du Musée de Lyon : la Jeune fille lisant une lettre , la Femme à sa fenêtre , confinent à la peinture de genre et valent surtout par des effets délicats de clairobscur.

Alexis Grimou (1680-1740), fils d’un Cenl-Suisses de la garde du roi, bohème et ivrogne fieffé, n’est pas d’aussi bonne compagnie. Dans son autoportrait du Louvre (1724), dont la signature : Grimou pain par luimême, témoigne d’une orthographe un peu titubante, il se présente en buveur très précieux, serrant une cruche sur son cœur et faisant les yeux doux à un verre de vin. A en juger d’après ses tableaux du Musée de Bordeaux : le Jeune pèlerin et la Joueuse de mandoline , et la Jeune femme en costume de théâtre de l'Ermitage, il se plaisait aux travestissements et aux effets de clair-obscur: peut-être n’est-ce pas suffisant pour souscrire au jugement de Mariette qui le regardait comme un second Rembrandt.

Hubert Drouais (1699-1767), élève de François de Troy, présenta en 1730 comme morceau de réception un portrait du sculpteur Robert Le Lorrain. 11 excellait dans la miniature. Son œuvre est souvent confondue avec celle de son fils François-Hubert qui fut l’un des portraitistes à la mode de la seconde moitié du siècle.

•Jean-Mahc Nattiek 11)85-1 7(»(» ). — Nattier, dont la biographie a été écrit»* par sa lill»*, M im* Toc»[ué, peut être appré<*ié I rès ditTéreinmenl suivanl » ] 1 1 on usl plus sensible à léh'gance ou à la fadeur «le s»*s portraits mondains; il est en tout cas h* portraitiste le plus représentatif de son époque.

Comme Largillierre, comme YVatteau, il s’était formé à l'école de Rubens. Il commença par interpréter pour la gravure, dans une séri»* de dessins à la sanguine qui sont conservés à la Bibliothèque de l’Arsenal.

les scènes de Y Histoire de Marie de Médicis. Ce recueil de dessins gravés par h*s plus illustres graveurs du temps :

Gérard Edelinck, Jean et Benoît Audran, Bernard Picart, parut en 1710 sous le titre de Galerie du Palais du Luxembourg , peinte par Hubens, dessinée par le sieur Xallier.

Avant de se spécialiser dans le portrait, il avait rêvé de peindre de gran»l»*s compositions allégoriques dans le goût de Bubens. Après la mort de Louis XIY. il songea un moment à s’expatrier <m lbissie où l'agent recruteur de Pierre le Grand, Jean L<*

PIïoI. Rulloz. . , %

l'u.. SJ. — Jean-Marc Nattier: La marquise d'Antin. <>ll, luisait mil oit» I a S» s 1’58- yeux un brillant avenir. Il

Oluspp Jacquemart-André. Paris.) * 1 • • 1

se contenta de rejoindre en Hollande le tsar qui lui commanda une Bataille de Poltava et plusieurs portraits, entre autres celui de sa femme Catherine. Mais finalement il refusa d’émigrer à Pétersbourg et se lit recevoir à l’Académie comme p»‘intr<‘ d'histoire, avec un tableau mythologique: Persée pétrifiant Pliinée. Ruiné comme beaucoup d’artistes par la déconfiture du Système il avait imprudemment vendu à Law s»*s d»*ssins de la Galerie du Luxembourg , il adopta à partir de I 7 *2 0 environ h* genre plus lucratif du portrait.

On peut distinguer dans sa carrière deux périodes très nettes: »1<*

I 7‘2() à 1740 environ il est le portraitiste à la mode; de 1740 à 1755 il « 1» * x i»‘ii I le peintre officiel de la famille royale »*l plus particulièrement « l<* Mesdames de France.

Nattier fut, comme Bigaud, la victime de son élégante clientèle <lonl

LA PEINTURE FRANÇAISE

Kilos feront croire à la postérité, écrit-il.

il était obligé de flatter les goûts. La duchesse de Luynes le loue de peindre en « agréable et en mignon ». Pour plaire aux femmes de qualité qui avaient pris l’habitude de se faire peindre en Vénus, en Diane et, passé un certain âge, en Minerve ou en .Innon, il s’ingénie à renouveler les déguisements mythologiques. Cocliin raillait spirituellement ces marquises travesties en Hébé « qu’un de leurs principaux amusements était d’élever les oiseaux les plus difficiles à apprivoiser, tels que des aigles, à qui elles donnaient du vin blanc dans des coupes d’or ».

Les premiers ouvrages qui établirent la réputation de Nattier sont Mademoiselle de Clermont en nymphe des eaux (17‘29, Chantilly) et la Princesse de Lambesc, sous la figure de Minerve, armant son jeune frère le comte de Drionne 1752, Louvre). Un des plus charmants portraits de cette période est celui de la Marquise d'Antin (1738, Musée Jacquemart-André) : vêtue d’une robe de moire d’argent, dont le corsage est barré

d’une guirlande de Heurs, la toute jeune femme — presque une enfant — retient un petit chien noir qui jappe furieusement contre une perruche apeurée qui bat des ailes.

En 1740 le succès des portraits des deux jolies nièces de la duchesse de Mazarin : la Marquise de Flavacourt en Silence, la Marquise de la Tournelle en Point du jour , finit par attirer l’attention de la reine Marie Leczinska.

A partir de ce moment Nattier devient le peintre attitré do la famille royale, non pas de Louis XV, mais de la reine et de ses six filles. Mesdames de France. Marie Leczinska, simple et pieuse, exigea pour

Phot. Neurdein.

Fig. 85. — Jean-Marc Nattier:

Madame Adélaïde faisant des nœuds.

(Musée de Versailles.)

elle-même d’être peinte en habit de ville, sans la moindre allégorie : dans son beau portrait du Musée de Dijon, elle est assise en robe de velours rouge bordée de fourrures à la polonaise, une marmotte de dentelle noire posée sur son bonnet, en train de lire l'Évangile. Mais, moins rigoriste pour ses 1 i lies «pie pour ell<‘, la bonne reine ne leur interdit pas les décolletés mythologiques. Madame Henriette en Flore fait pendant à Madame Adélaïde en Diane. En 1 7 Nattier est dépêché en grand secret à l'abbaye de Fontevrault pour peindre Mesdames Cadettes: Victoire, Sophie et la douce Louise, la future Carmélite, «pii y étaient élevées loin de la cour. Il profita d'un des rares passages à Paris de l’aînée, Madame Infante, «pii avait épousé l lnfant Don Philippe de Parme, pour la peindre deux fois, en habit de chasse et en habit de cour. Plus tard, en 1754, il reviendra derechef à ses premiers modèles dans les magnifiques portraits du Musée de Versailles : Madame Henriette jouant de la basse de viole et Madame Adélaïde tenant un cahier de musique. La fi 1 1«' de Louis X\ est ici vêtue d'une robe «le velours saphir, bordée de fourrure noire : un autre tableau la représente en robe cramoisie, brodée d’étoiles, et faisant des nœuds — le passe-temps à la mode — avec une navette d'or ciselé.

Entraîné par son succès, Nattier finit par s’abandonner «à sa facilité. A partir de 1750 son talent décline: la nouvelle génération lui préfère son gendre Tocqué. 11 meurt presque oublié en I 7 (»(> .

Les débuts de Chardin, de La Tour, «le Boucher appartiennent à la première moitié du xviue siècle ; mais l'apogée de leur succès se prolonge après 1750 : c’est pourquoi nous les grouperons dans la seconde partie de cette étude, avec Greuze et Fragonard.

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