LES HUMORISTES
Le genre qu'un Gavarni ou un Daumier avaient placé si haut ne disparaît pas avec ces artistes. La caricature ne se contente pas d’emplir chaque semaine les journaux satiriques, qui se multiplient en tous pays. Elle déborde même sur les quotidiens, qui, pour la plupart, apportent chaque matin à leurs lecteurs un ou deux dessins humoristiques.
Nous avons déjà vu la lithographie disparaître en ce domaine. Si le bois persiste encore quelque temps dans certains journaux étrangers, il n’y a guère d’accent propre, et son ambition se borne au fac-similé. La photogravure la plus banale supplante en définitive les autres procédés. C’est le croquis tracé par le dessinateur qui nous est livré par une transcription littérale.
Keene (1823-189 1 ). — Fondé à Londres par Maghew en 1841, le Punch a dû pour beaucoup son succès universel aux dessins de .John Leech (1817-1864), qui se recommandent par un sens d’observation fort plaisant.
Le journal lit une recrue plus précieuse encore quand il ouvrit ses portes, en 1851, à Charles-Samuel Keene. Il était passé d’une étude d’avoué à un bureau d’architecte, puis dans batelier de gravure des frères Whymper, que fréquentaient de nombreux artistes. Un frontispice pour Robinson Crusoë avait été, en 1842, le début de sa production abondante d’illustrateur. Mais, quel que soit son talent de vignettiste, l’essentiel de son œuvre, ce sont les milliers de dessins humoristiques qu’il donna pendant quarante ans aux journaux comme le Punch ou Once a Week.
C’est probablement la plus riche et la plus réjouissante galerie de types et de paysages anglais qui existe en dehors des romans de Dickens. Récusons-nous pour les légendes, dont l’humour spécial déroute l’étranger, mais il y a dans le dessin un esprit mordant qui passe les frontières.
Les figures, silhouettées d’une plume incisive, sont vivement ombrées par place de quelques hachures acérées ou de quelques prestes zigzags. C’est la formule de John Leech, mais vivifiée par une vision plus aiguë, traitée d'un style sûr, un peu sec et métallique au début, plus large et plus coloré d’année en année.
Malgré son apprentissage de graveur, Keene ne semble guère s’in-
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(1858-1909)» — Une histoire un peu complète de la caricature devrait réserver une large place aux journaux allemands et, en particulier, aux Fliegende Blotter, qui paraissen t à M unich depuis 1845. Chez tel de leurs col lahoraleurs , comme Adam, Adolf Oberlander, né à Regensburg en 1845, on rencontrerait déjà les principaux éléments d'un certain dessin comique dont nous allons trouver une formule achevée chez Caran d’Ache.
Celui-ci nous vient de plus loin. ayant passé
ses vingt premières années à Moscou, d où il a rapporté son pseudonyme (en russe : crayon). Mais il est de souche trançaise, comme 1 atteste son vrai nom: Emmanuel Poiré. De petits dessins militaires, en 1885, laissent déjà deviner sa verve. Elle se donne libre cours dans sa parodie des Coai'ses dans l Antiquité (1888), puis dans les Albums Caran d Ache , réunis chez Plon à partir de 1889, et dans Les Lundis de Caran d Ache « pour les enfants de quarante ans et au-dessus », publiés a partir de 1896. rout le monde connaît ces charges sans prétention ni méchanceté, dont les ca\aliers, les chasseurs, les Marseillais, les Anglais, les rastaquouères sont les
Fig. 560. — Keene : Education. Gravure sur bois (Punch), 1881.
quiéter de la traduction de ses dessins. Ainsi qu'ailleurs Menzel, il laisse ses interprètes se tirer d'affaire comme ils peuvent. Aussi cet homme qui a eu des milliers de pages gravées sur bois est-il resté sans influence sur la gravure en bois. Mais il a manié la plume d’une main si intelligente et si volontaire qu'il en a fixé la formule pour un demi-siècle. En pays anglo-saxon et ailleurs, d innombrables dessinateurs ont imité et imitent encore l’écriture de Keene.
plus fréquentes victimes. Chacune est un pelit acte, admirablement réglé, où les personnages, les animaux et jusqu'aux accessoires jouent leur rôle avec une bouffonnerie irrésistible. La plupart sont des histoires sans parole. Quelques mots apparaissent parfois, comme un sous-titre dans un film bien fait; ils éclatent alors au bon moment, de la façon la plus réjouissante.
Le dessin participe largement à cette force comique. C'est un simple trait, hardiment conventionnel, imperturbable comme un hiéroglyphe, avec des abréviations et des déformations cocasses. On eût bien étonné le spirituel Caran d’Aclie, si on lui eût dit que, quelques années plus tard, une géométrie au moins aussi arbitraire et fondée sur un savoir moins certain nous serait donnée sans rire comme le maître mot de l’art.
Forain. — Né à Reims en 185k2, Jean-Louis Forain, après avoir traversé sans éclat l'atelier de Gérôme à l'Ecole des Beaux-Arts de Paris, risque quelques eaux-fortes et se donne enlin au journal humoristique. A partir de 1 N 7 G, il publie dans Scapin, dans La Cravache, L'Avant-Scène, La Vie Moderne des pages d'un esprit déjà acerbe. Le dessin s'inspire à peu de frais de Grévin, mais relevé, au goût du jour, d'une pointe de naturalisme. Nous sommes au moment ou Nana est glorifiée par la plume de Zola et le pinceau de Manet. Forain lui-même illustre à l’eau-forte la Marthe de Iluysmans.
Puis, au bout de quelques années, ce petit griffonnage acide se transforme, presque à limproviste, en une écriture aisée, coulante, d'une décision magistrale. Certes, Degas a passé par là, et c’est lui qui, de toute évidence, a économisé à notre artiste vingt années d’études serrées d’après la nature. Mais, avec une intelligence exceptionnelle, Forain a su assimiler de cette science tout ce qui convenait à ses propres tins.
Dès 1887, Le Courrier français nous donne, chaque semaine, sous sa signature, quelqu’une de ces pages où, en quelques traits et en quelques mots, l’auteur condense la substance d’un roman réaliste ou d’une pièce du Théâtre libre. D’une même venue, également cinglants, texte et dessin luttent de concision et d’acuité.
Par la suite, dans ce même journal, dans Le Fifre, Le Fiyaro, IF Echo de Paris, Le Journal Amusant , Le Pire, Le Pss.. t ’,..., la formule deviendra plus fulgurante encore; l’emploi du pinceau donnera au trait plus de souplesse et de corps, la page sera plus lumineuse et plus picturale, mais c’est depuis quarante bonnes années que chaque « forain » fait balle et emporte le morceau.
Notre artiste est un effroyable tueur d illusions. Son terrain de chasse, ce sont les coulisses du théâtre, les dessous de la politique et des affaires, l’envers de la respectabilité, de la famille, de la poésie, de
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1 amour. I) un geste impitoyable, il dévoile les turpitudes et les vilenies secrètes, les situations fausses, les compromissions, les partages, les complaisances équivoques. Du thème de Madame Cardinal , il a tiré plus de cent variantes inoubliables : « Ah ! Monsieur le Comte, jusqu'à quelle heure avez-vous gâté votre Nini? La voilà (fui rate encore son Conservatoire! »... Il n’y a que le chapitre des amours séniles qui lui ait fourni une plus riche matière : « Ah! c'est votre mari! Eh bien, vous pouvez le r prendre : y m’donne filas d’mal que trois enfants! »
hn vrai classique, pour qui l’individuel est secondaire, il se contente d'une troupe réduite pour jouer sa comédie :
ce sont, comme on dit alors, des « synthèses »
et non des portraits.
En robe de bal ou en chemise, Elle, c’est la « petite poison », fruit vert de la grande ville, le nez au vent, le chignon rebelle, le coude un fieu pointu, plus de vice (pie de sens :
« .J’veux bien, mais à une condition, c'est que Léonie le saura. » —
Le Mari r « Ne pas tromper c’t hommelà! Ça serait offenser I' bon Dieu! » — La Mère : « Mon fils se marie... cessez de lui écrire... Un vous fera soixante francs par mois pour votre enfant... Et puis, faites-le baptiser. » — L'homme d'affaires : « Rassurez-vous. Il n'a que ma parole! » — Le larbin : « Qu’est-ce (jue vous faites, Monsieur Félix? — Oh rien ! Je m'asseois ous qu’a met sa figure! »
Naturellement, dans la politique, il n’y a que d'immondes fripouilles. Les séries sur la République Athénienne INNO), Les Temps difficiles ( IN95), Doux Pays 1894) traitent la République aussi durement que Daumier la monarchie : « Et dire qu elle était si belle sous l’Empire! » Mais quand, avec l’affaire Dreyfus, les passions montent encore d'un ton et quand chacun s'évertue à jeter la boue sur l’adversaire, on se doute qu’à ce jeu c'est Forain qui arrive bon premier.
Fin. 5ü7. — Forain : » Allons, allons, vieux fou, laissez mes mains tranquilles! Je viens de vicier un merlan. » (Le Lire, 1896.)
A mesure qu'on tourne ces pages caustiques, tout ce linge sale remué avec insistance vous prend à la gorge. Très souvent d’ailleurs, la farce côtoie le drame de si près que le rire s’étrangle et se change en petit frisson. Quelle sensibilité réprime et cache la férocité de M. Forain? C’est son secret. Ce qui est certain, c’est qu’il s’est taillé sa place dans l’histoire, parmi les artistes qui ont imposé à leurs contemporains leur conception de la vie.
Willette (1857-1 926). — Orgueil de Paris et plus spécialement de
Montmartre, Adolphe Willette est né à Châlons-sur-Marne. Il serait trop long d’énumérer tous les journaux qu’il a illuminés pendant quarante-cinq ans de son sourire. Les dessins qu il donnait au Chat Noir en 1882 ont déjà une grâce qui n’appartient qu’à lui.
Ce sont de frêles historiettes, sortes de pantomimes funambulesques, dont le protagoniste es! le pauvre Pierrot, amoureux ingénu d’une Colombine sans cervelle.
Dans Panurge (depuis 1883) et surtout dans Le Courrier français (depuis 1885) et Le Pierrot (depuis 1888), le W illette définitif s’épanouit bientôt. C’est un délicieux amalgame d’Anacréon et de Banville, et c’est parfaitement neuf. Le nu fleurit partout : nus candides d'enfants bouclés, à fosseltes, avec des ailes dans le dos; nus râblés et dodus de petites femmes au nez retroussé et aux grands cils tendres, descendues de l’Olympe pour venir manger sur la Butte « eune serdine, eune sélède, un sou de pain ». La gaminerie et l’irrévérence se donnent libre cours dans le texte et dans l’image,
W illette est l’ennemi de la raison (Remarquez bien, constate Pierrot, que la plupart des choses qui font plaisir sont déraisonnables), de la morale, des juges et du commissaire, du propriétaire, de la Cen-
ITo. 568. — Willette : « Que fais-tu là, mon petit ami?... Je ne t’ai jamais vu au catéchisme....
Es- tu du pays? •< (Le Rire, 1895.)
Fig. 560. — Steinlen : La Pastèque.
(G il Blas Illustré , 1 895 . )
sure, des gens pudibonds, plus vilains que les pornographes, et des An glais, dont la respectability, le cantet le puritanisme sont une offense à la saine gaieté.
Le fonds de sa philosophie est celui de la chanson à boire, de la romance et de la chanson patriotique. Mais son cœur est d'un poète, soit qu'il flambe d’héroïsme avec les soldats de Valmv, soit qu’il module avec une fraîcheur saisissante son hymne perpétuel au printemps.
Willette dessine comme on chante, par besoin de créer de la grâce et de la joie. Sa plume va et vient, par sauts vifs et menus, sur le bristol lisse comme sur le papier « procédé », où le grattoir enlève quelques blancs mousseux. Jusqu’à ses derniers jours, c’est un miracle d’entrain, de naturel et de jeunesse.
Steinlen! 1850-1 9:25). — C’est de Lausanne, cette fois, que nous vient ce Montmartrois d adoption.
En 1885, Th. Alexandre Steinlen dessine déjà au Chat Noir , à côté île Rivière et de Willette. Il y révèle notamment ses dons innés d’animalier auxquels nous devons par la suite des peintures de chats qui suffiraient à son renom. Successivement Le Mirliton et Le Courrier français (depuis 1885), La Caricature (depuis 1890), Le Cil lilas illustré et L'Écho de Paris (depuis 1891), Le litre (depuis 1895) le comptent parmi leurs collaborateurs al I il rés.
Pendant dix bonnes nuées, l’emprise de Forain est indéniable. Puis, vers -1895, au voisinage sans doute de Toulouse-Lautrec, le style s’assouplit et s'accentue. Mais sa vision robuste trouve enfin sa langue propre. En 1895 et |n90, sa personnalité s’affirme avec tant de vigueur que tous les jeunes écrasent le crayon noir sur le papier à gros grain à la manière de Steinlen.
Tout en illustrant des nouvelles réalistes de Maupassant et de Descaves, des vers truculents de Richepin, de Rictus et de Bruant, des romances sentimentales de Boukay et de Delmet, il s'est pris de tendresse pour la vie de tous les jours, qu'il peint avec une sincérité brutale, mais aussi avec une sympathie communicative. Il est, selon le mot d’Anatole France, « le maître de la rue », surtout de la rue populaire, du faubourg, des terrains vagues, des chantiers, des fortifs.
11 a tracé, en quelques touches énergiques, des portraits admirables de vagabonds, de rôdeurs et de pierreuses, de maçons, de charpentiers, de garçons épiciers et de mastroquets, de trottins, de blanchisseuses et de porteuses de pain.
Parfois, à la suite de quelque trimardeur ou de quelque pioupiou permissionnaire, il s’engage sur la grand’route, traverse des forêts solennelles, salue au passage de belles tilles de ferme aux cheveux d’or
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et débouche dans quelque village de la cote, au milieu des pêcheurs pensifs et des Bretonnes aux yeux clairs.
La dernière partie de son œuvre, dans Le Cliambard (depuis 1 895) , La Feuille depuis 181)9), V Assiette au Beurre (depuis 1901) est d'une éloquence farouche cl un peu systématique. Dans une intention assurément noble et généreuse, peut-être appuie-t-il un peu pesamment sur la corde humanitaire. Mais ceux qui ont eu, dans leur jeunesse, la joie de feuilleter, semaine par semaine, Le (iil Blas illustré à un sou, avec son coloriage sommaire, ne chercheraient pas chicane sans remords à l’artiste qui leur a découvert un monde.
Les humoristes contemporains. — A peine, parmi cent autres, pouvons-nous citer ici Hermann-Paul, historiographe de la bourgeoisie parisienne, Charles Huard, peintre de médiocrité provinciale, le fantastique .Jean Veber et le féroce Abel Faivre.
Plus près de nous, Roubille et Carlègle (ce dernier est un nouveau don de la Suisse à Paris ont encore émancipé le dessin comique. Leur trait est stylisé avec une légèreté parfaite et un esprit du meilleur aloi.
En pénétrant partout, la caricature et le dessin de mœurs ont eu une influence marquée sur les sentiments et les idées du grand public. Leur rôle dans la formation des artistes n’est pas moins important. Une concision toujours croissante, une liberté toujours plus hardie dans l’expression de la forme, qui étaient la loi même du genre, n’ont pas été des exemples perdus pour les peintres. Salutaire ou dangereuse, celte action est un fait qui doit compter dans l'histoire générale de l'art.
BIBLIOGRAPHIE
Nous donnons ici la bibliographie des chapitres x (t. VIII, 1" partie) et xxi (t. VIII, 2e partie).