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LE BOIS ET L’ILLUSTRATION

Le bois de reproduction. Baijde. — Les progrès du « bois de teinte » lui permettaient d’aspirer à la reproduction des tableaux. Aussi verrons-nous de bonne heure un ouvrage comme Y Histoire des Peintres (1861-1875), de Charles Blanc, uniquement illustré parce procédé.

A dire vrai, même les excellents ouvriers qui gravèrent si brillamment ailleurs les dessins de Doré, comme Pisan, Adolphe Gusman ou François Pannemaker, n’aboutissent ici qu’à une imitation grise et plate de la taille-douce. Car c’est autre chose de graver une gouache spécialement destinée à l’illustration et de créer une langue nouvelle pour traduire la peinture. L’honneur en appartient à la génération suivante, dont Charles Bande nous apparaîl comme le plus brillant représentant.

Né en 1855, il travaillait à vingt ans pour Le Monde illustré. Pendant trente années, aidé par un atelier très actif, il a donné aux magazines français et anglais quelques centaines de bois d’après les maîtres anciens et modernes. Personnellement, il s’est attaqué plus d’une fois à Bembrandt, qu’il traduit en un style large, robuste, généreux. Une belle épreuve du Sobieski (1885), du Rembrandt en o/fîcier (1888) ou du Nicolas Bruyningh (1895) peut être placée auprès des pages célèbres de la taille-douce. Parmi les modernes, ses préférés sont Bastien-Lepage, Bibot, Bonnat et Lhermitte. M. Baude a exprimé avec une grande .variété le caractère et la pâte même de chacun d eux. Il lui est même arrivé de leur rendre le service qu’Audran rendit à Le Brun ou Henriquel à Delaroche : ses traductions sont souvent écrites d’une main plus sure que l'original.

Depuis 1908, Charles Baude s'est enfermé dans un isolement un peu

dédaigneux. C'est que, avec une brusquerie et une ingratitude surprenantes, le public s’est détourné du bois de reproduction au moment même oii cet art parvenait à la plus haute perfection technique.

Les xylographes ont bien leur part de responsabilité dans cette désaffection. Pressés par le temps, ils ont trop souvent appelé à leur aide la photographie et préparé ainsi le triomphe de cette dernière. Mais ils ont été avant tout victimes d’un revirement de la mode, que la

suite de ce chapitre fera mieux comprendre.

Fig. 563. — Baiule : Littré, d’après Bastien-Lepage. Gravure sur bois, 1881.

L'actualité et l'illustration : Morin et Vierge.

— Nous revenons ici dans un domaine où la personnalité des graveurs s’efface devant celle des artistes qui leur fournissent leurs dessins.

Né au Havre en 1824, Edmond Morin dépensa de lionne heure dans les journaux illustrés un savoir hâtivement acquis et une imagination inépuisable. Après quelques essais comme caricaturiste, ;1 séjourne à Londres, vers 1850, et y apprend de l’aquarelliste John Gilbert, collaborateur attitré de 1 lllustrated London News, la recette du dessin d’actua-

lité. Désormais, et jusqu’à sa mort, en 1882, Morin donne à ce journal et à vingt autres, à L' Illustration, au Magasin ■pittoresque, au Tour du Monde, au Musée des familles, et surtout au Monde illustré, des dessins clairs et vivants sur le fait du jour : le combat de boxe ou le mariage princier, le bal costumé ou le grand enterrement, l'ouverture de la chasse, les vendanges, les premiers froids, le jour de l'an ou le retour des hirondelles.

Bientôt tout ce qui ne peut trouver place dans sa composition vient se loger dans les marges. Ce sont dix tableaux en un seul, rejoints par des guirlandes de feuillages, des cascades de bonshommes, des fantasias d’accessoires, des quadrilles de lettres, toute une ornementation dix fois

L’ESTAMPE

plus spirituelle et plus abondante que ne le fut jamais la rocaille en ses plus beaux jours.

L’imagination est servie par une vision claire et un goût charmant. D’excellents graveurs, comme Méaulle, Lepère et Baude, tiennent certainement de Morin le sens de la page bien tachée.

En 1863, Marcelin, son ancien collaborateur du Monde illustré , fonde La Vie Parisienne , reflet du monde et du demimonde du Second empire. Libéré du bois, car le journal recourt au gillottage, Morin lui donne des dessins au trait, tracés de la plume la plus déliée et la plus capricieuse.

Chacun d’eux est une dentelle arachnéenne ou un paraphe étincelant. Nous sommes ici aux antipodes de l'effort et du pédantisme.

Les deux manières de Morin se rencontrent dans l’illustration du livre. L'Hôtel des Haricots (1 864) , Monsieur, Madame et Bébé (1898) peuvent être cités parmi ses plus heureuses réussites.

Daniel Vierge (1851-1904) suivit d’abord au Monde illustré les traces de Morin. Il s’appelait de son vrai nom Urrabieta, était né à Madrid, mais s’était fixé à Paris depuis 1807. Paralysé à trente ans, il apprit courageusement à dessiner de la main gauche, et c’est à peine si sa collaboration aux journaux et aux livres se ralentit.

Parmi ses nombreuses illustrations, Les Travailleurs de la Mer (1876), les Œuvres de Michelet (1876), Don Pablo de Ségovie (1882), Le Cabaret des trois Vertus (1894) restent célèbres chez les bibliophiles.

La personnalité de notre artiste se dégage à partir de 1876. Un

Fig. 564. — Edmond Morin : Composition pour Le Monde illustré. Gravure sur bois, 1865.

syo

dessin papillotant, un peu saccadé, mais vif et spirituel, des aquarelles lumineuses el transparentes ont donné naissance à des bois miroitants et soyeux qui font honneur à la virtuosité d’interprètes comme Alfred Martin, Jacques Oeltrand, Clément Bellenger, Auguste Lepère, Frédéric Florian, J.-L. Perrichon.

Lepère (1819-1918). — Nous venons de rencontrer son nom parmi les graveurs de Morin et de Vierge, et c’est en effet en interprétant ces artistes dans Le Monde illustré , à partir de 1875, qu'il a pris le goût des bois clairs et brillants, Personne n'excelle comme lui à faire chatoyer

Fig. 565. — Lepère : Les Toits de Saint-Séverin. Gravure sur bois originale (U Image), 1X97.

sur le buis bien lisse la moire des tailles onduleuses. Mais cet ouvrier exceptionnellement habile se trouve être aussi un peintre fort bien doué. A partir de 1877, les meilleurs bois d'Auguste Lepère sont gravés d’après ses propres dessins.

Le procédé ne manque pas de bénéficier bientôt de cette heureuse rencontre. Des planches comme Autour des fortifications ou le Port aux Pommes Revue illustrée, 1886), la série sur la Forêt de Fontainebleau ibid 1887-1889 ou encore l’illustration des Paysages parisiens d’Emile Goudeau (1892) sont d'une technique parfaite. Les teintes, graduées sans fadeur, sont soutenues par des blancs et des noirs francs. Le trait, ferme et gras, joue déjà un grand rôle. La planche est en parfait accord avec la typographie. Pas une des critiques qui vont accabler le bois de teinte ne porte devant ces œuvres accomplies.

L’ESTAMPE

Pourtant Lepère est des premiers à se lasser de ce procédé. Il recherche des accents plus sobres et plus virils. Dans L'Image, en 1896 et même un peu avant, nous constatons un retour inattendu à la vieille technique du bois de fil au canif.

Parmi les meilleurs exemples de cette dernière manière, on peut ciler 1 illustration de Iluysmans : La Bièvre, Les Gobelins et Saint-Séverin (1901 , .1 Rebours (1902). Le trait est fort, noir, franchement détaché sur le blanc du papier. Mais l’arabesque reste harmonieuse, toute lleurie de boucles et d accroche-cœurs. Malgré son effort vers un art plus farouche et plus brutal, le talent de Lepère reste fait d’amabilité et de séduction.

Le bois au couteau. — Il ne faut pas expliquer par la fantaisie d'un seul artiste la révolution que nous venons de surprendre. A la même date, Félix Vallotton se plaisait à des simplifications en noir sur blanc voisines de l’ombre chinoise, et Paul Gauguin nous initiait aux beautés du style maori.

Les uns et les autres ne faisaient que céder à cette poussée d’archaïsme que nous avons vue s’accentuer avec le siècle. Dans les pays germaniques, où l imitation de Durer et de Holbein est un mal chronique, Alfred Bethel (1816-1859) dessine déjà su'- bois comme un contemporain de Maximilien. En Angleterre, William Morris grave en 1866 trente-cinq dessins de Burne-Jones dans le style des vieux xylographes vénitiens. On sait quel rôle bienfaisant Morris a joué dans la rénovation du livre en fondant la Kelmscott-Press en 1891. Mais on sait aussi que cet initiateur, comme son collaborateur Walter Crâne 1845-1915), comme les charmants illustrateurs Ivate Greenaxvay (1846-1961 et Aubrey Beardsley ( 1 872-1898), est fortement imprégné de préraphaélisme.

Les primitifs donnaient une leçon salutaire de simplicité et ils nous ont rappelé fort utilement que le noir et le blanc sont les éléments essentiels de la belle typographie. En déclarant la guerre au gris, dans son étude célèbre Trois livres 1896), Bracquemont aurait fait en d’autres temps une bonne action. Mais nos contemporains n'ont pas manqué de courir d’un extrême à l’autre. Pour éviter certain bois de teinte trop terne, trop mièvre et, à leur gré, trop savant, ils sont revenus à la technique des tailleurs d’images populaires.

Quand le procédé est manié par un Carlègle ou un Daragnès, il peut aboutir à des œuvres très raffinées. Mais il nous a valu des milliers de planches dont la lourdeur et la gaucherie sont la seule caractéristique.

On peut déjà prédire que nos bibliophiles ne tarderont pas à regarder sans orgueil les indigestes placards de cirage, qui, dans trop de livres modernes, tiennent lieu d'illustration. Déjà, ce qui nous reste

d’habiles graveurs sur bois revient à une attitude moyenne, cl, en dernière heure, on ne rougit plus d’étoffer de quelques gris précieux l’accord fondamental du blanc et du noir.

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