II. — POLOGNE
Pendant la première moitié du xixe siècle, c’esl surtout dans le royaume immatériel de la poésie et de la musique que s’était réfugiée l'âme polonaise meurtrie par la réalité : ses interprètes les plus émouvants avaient été Mickiewicz et Chopin. Après les insurrections manquées de 1850 et de 1865, derniers soubresauts de la Pologne martyre avant la guerre mondiale de 1914-1918 qui devait lui rendre l'indépendance, les arts plastiques, sacrifiés jusqu’alors, triomphent peu à peu des obstacles qui entravaient leur développement.
Pour des raisons d'ordre politique, ce n'est ni en Pologne prussienne, ni en Pologne russe, mais dans la Pologne autrichienne, où régnait un certain libéralisme et où ne sévissaient du moins ni la germanisation, ni la russification à outrance, que l ai t polonais a pu s’épanouir. Son principal foyer a été Cracovie, i’ancienne capitale des Jagellons, à laquelle son Académie des Beaux-Arts, son Musée national (Muzeum Narodowe) et son Musée Czartoryski ont valu le titre d'Athènes de la Pologne. C’est là que s'est constituée la Société Sztuka (L'art), qui groupe les meilleurs artistes polonais et dont le rôle peut être comparé à celui de la Société Mânes à Prague.
ARCHITECTURE
Comme dans les autres pays d'Europe, l’architecture, qui avait brillé d’un si vif éclat sous le règne de Stanislas-Auguste, décline à partir de 1850 et s’épuise en tâtonnements stériles à la recherche d'un style propre à remplacer le néo-classique.
Faute d invention créatrice, les architectes se bornent à pasticher plus ou moins habilement les styles anciens. Le néo-gothique n’eut qu’une vogue éphémère. En revanche la néo-Renaissance s'implante à Varsovie en même temps qu’à Dresde, à Prague et à Vienne, et cela d'autant plus facilement que la Renaissance italienne avait laissé à Cracovie des chefs-d’œuvre dont on entreprit la restauration : le Château Royal du Wawel et la Halle aux draps.
C’est un Italien, Enrico Marconi (1795-1865), qui, relevant la tradition de Bartolomeo Berecci et de Giovanni-Marin Padovano, introduisit à \ arsovie la néo-Renaissance. Né à Rome, mais établi en Pologne à
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partir de 18‘2'2, il commença, comme son compatriote Antonio Corazzi, par le style Empire, dont il a laissé un très beau modèle dans le Palais du comte lJac, puis se rallia vers la fin de sa carrière au goùl nouveau. Sa façade du Crédit Foncier de Varsovie (1856) est manifestement conçue et rythmée suivant le modèle de la Libreria de Sansox ino à Venise.
Dans les années qui ont précédé immédiatement la grande guerre libératrice de 101 \, on se détourne du modern-style de la Sécession viennoise pour revenir à ce classicisme Louis XVI et Empire qui avait fleuri
Pilot rom ni. par M. Lautcrbach
En:. 477. — EnrLco Marconi : Palais du Crédit Foncier. Varsovie.
en Pologne au temps de Stanislas-Auguste et du Royaume du Congrès, et qui avait doté Varsovie d'incontestables chefs-d'œuvre, tels que le charmant palais d'été de Lazienki et le Grand Théâtre de Corazzi. A celte tradition se rattachent les plus récents édifices de la capitale : le Théâtre Polonais , la Bibliothèque publique, la Caisse d'épargne. Débarrassée du joug russe, dont les deux emblèmes étaient la Citadelle qui arrêtait son extension et la Cathédrale orthodoxe, insolent défi au catholicisme polonais, la métropole de la Vistule, redevenue capitale d un Etat indépendant, ne peut manquer de prendre un grand essor architectural. Le Pavillon polonais, construit par Jôzef Czajkowski à l'Exposition des Arts Décoratifs de Paris, est l'annonce île ce renouveau.
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SCULPTURE
Plus encore que les autres arts, la sculpture a besoin, pour vivre, des encouragements el des commandes de l'Etat. La Pologne, réduite à l'état de province russe et privée d'un gouvernement national, lui offrait un terrain peu favorable.
Hostile et méfiant, le tsar s’opposa à l’érection, sur une place publique de Varsovie, de la statue équestre du prince Joseph Poniatowski , pastiche inoffensif du Marc-Aurèle du Capitole, exécuté parle Danois Thorvaldsen.
Plusieurs sculpteurs polonais préférèrent passera l’étranger. W.
Brodzki ( 1825-1904) s’établit à Home, Cyprien Godebski 1835-1899), à Paris.
Parmi les noms qui émergent, il y a lieu de citer Marcel Guyski 1 1830-1893), Teodor Rygier (1841-1913), auteur du Monument de Mickiewicz à Cracovie, Pius Welônski et PiotrWôj-
towicz, <pii exposèrent avec succès, vers 1880, le premier, un Gladiateur armé d'un trident, le second, un groupe académique représentant l'Enlèvement d'une Sabine. Waclaw Szymanowski, déjà connu par son Monument du peintre Groltger à Cracovie et son projet d'un Cortège symbolique des rois de Pologne destiné au Wawel, vient de se classer au premier rang avec son colossal et pathétique Monument de Chopin.
L influence de l'école de sculpture française est particulièrement sensible dans la jeune génération, dont les plus brillants représentants sont Constantin Laszczka, élève de Falguière, et Edward Wittig, élève de Ponscarme et Schnegg, que sa figure d'Ève, son buste du Maréchal Pilsudski ont rendu justement célèbre. C'est à Antoine Wiwulski qu'est dû le Monument commémoratif de la victoire de Grünwald remportée en 1410 sur les Chevaliers Teutoniques, érigé à Cracovie grâce à la patriotique munificence du pianiste Paderewski. Dans la belle statue de femme symbolisant Le liythme dressée au seuil du Pavillon polonais à l'Exposition des Arts Décoratifs de Paris, II. Kuna ne renie pas l’enseignement
Phot. comm. par M. Lauterbach.
Fig. 478. — Edward Wittic : Eve.
L’ART DANS LES PAYS SLAVES ET BALKANIQUES
des maîtres français; mais il se dégage de l’emprise de Bodin pour s orienter dans le même sens que Joseph Bernard et Antoine Bourdelle, qui a manifesté sa sympathie pour la Pologne par son admirable Monument de Mickiewicz.
Avec Jan Matejko et Artur Grottger, lécole de peinture polonaise sort de la période de tâtonnements et prend conscience de son originalité. A partir de 1 insurrection de 1863 jusqu'à la conquête de [ indépendance en 1918, elle se libère non seulement de l'influence russe, qui n était guère à redouter dans le domaine artistique, mais des tentacules
germaniques, qui s’irradiaient de Vienne, de Munich et de Berlin. C’est sur l’art français que les peintres polonais, comme les artistes tchèques, prennent leur appui pour résister à la germanisation.
Les deux peintres d histoire qui s’imposèrent après Matejko, sinon par la supériorité de leur talent, du moins par l’éclat de leurs succès, sont Jôzef Brandt (1841-1914) et Henrik Siemiradzki 1843-1902'. Brandt, qui relève de l’Ecole de Munich, a peint les mœurs pittoresques des Cosaques Zaporogues, de l’ancienne szlachta ou petite noblesse polonaise. Siemiradzki, plus ambitieux, évoque dans d’immenses toiles, qui, comme son fameux rideau du Théâtre de Cracovie, font toutes l’effet de décors d’opéra, des scènes voluptueuses ou mélodramatiques de l’histoire grecque et romaine : l’éblouissante nudité de Plinjné , ou le martyre des chrétiens flambant comme des torches pour l'amusement de Néron.
A ces morceaux de bravoure d’un académisme banal nous préférons les tableaux si vrais, si sincères de Jôzef Chelmonski 1850-1914), où la
PEINTURE
lin. 479. — Jôzef Chelmonski : Attelage au galop.
7ts HISTOIRE DE L’ART
Pologne tout entière, choses et gens, se reflète comme dans un miroir.
| ne de ses œuvres les plus populaires est Y Attelage à quatre chevaux ( czwôrka ) lancé comme une trombe à travers la steppe infinie.
Le symbolisme de Jacek Malczewski, un des fondateurs de la Sztuka, paraît aujourd’hui un peu démodé, bien qu'il ait parfois réussi à exprimer éloquemment, après Grottger, les souffrances et les rêves de la nation; mais ses portraits vivants et lumineux, peints avec des limpidités d’aquarelle, sont assurés de survivre. ainsi que ceux du Varsovien Stanislas Lentz 1865-11)20).
Quelques peintres polonais se sont fixés à Paris ; notamment Jan Styka et ses deux fils, qui se partagent entre le tableau "d’histoire patriotique à la Matejko et le portrait mondain. Deux femmes de talent également distingué, mais aussi opposées que possible de tempérament (d de tendances, se sont fait une jdace enviable dans le mouvement artistique contemporain : Olga Boznaiiska. dont les portraits évanescents rappellent les modelés délicats de Carrière, et Mme Muterinilch, plus connue sous le nom de Mêla Muter, qui recherche avec l’Apreté d’une chercheuse de tares le spectacle de la misère humaine, qu elle rend sans atténuation, d'un trait appuyé jusqu’à la caricature, avec des couleurs ternes qui ont la matité de la fresque.
Ce qui distingue la peinture polonaise de toutes les autres écoles occidentales ou slaves, c'est d’abord une étonnante richesse d'imagination, une grande puissance de rêve, avec un penchant vers la tristesse qui s’explique par le long martyre de la nation; mais c’est aussi le sens décoratif et le besoin de se rafraîchir sans cesse à la source intarissable de l’art populaire.
Dans leurs fresques cl surtout leurs vitraux qui fleurissent les
L’ART DANS LES PAYS SLAVES ET BALKANIQUES
fenêtres des églises Notre-Dame et Saint-François de Cracovie, de la cathédrale de Fribourg en Suisse, le peintre-poète Stanislas \\ yspiânski el Jôzef Mehoffer ont déployé les dons les plus rares de décorateurs.
De pittoresque intense de la vie rustique depuis les plaines de la \ istule jusqu'aux monts Tatry, au Nord de la chaîne des Carpathes, a trouvé dans la dernière génération d’admirables interprètes : W. Tetmajer, .1. Falat, Teodor Axentowicz, .Jan Stanislawski, auxquels il faut joindre le graveur sur bois Wladyslaw Skoczylas. Le salon du Pavillon Polonais à l’Exposition parisienne des Arts Décoratifs, tapissé par Mme Sophie Stryjenska d’éclatantes enluminures déroulant, comme les feuillets d’un gigantesque missel, les travaux des mois, montrait à merveille à quel point la peinture polonaise contemporaine est nourrie d’art populaire.