L’ART DES SOVIETS
On s'attendrait à voir fleurir dans le vase clos de la Russie soviétique un art plus original, reflétant le prodigieux bouleversement de la société. Les bolchevistes manifestaient la prétention de substituer à l’art bourgeois un art prolétarien. L’échec a été complet, du moins jusqu’à présent. Pendant les dix années qui se sont écoulées depuis la Révolution d'octobre, l'art soviétique s’est manifesté par un grand nombre de projets mort-nés ou extravagants : dans aucun genre, il n’a réussi à produire une œuvre qui fût à la fois nouvelle et viable.
Il est vrai que les conditions matérielles étaient peu favorables à la création artistique. Les aristocrates et les anciens riches, parmi lesquels se recrutaient les collectionneurs, ont disparu, et les nouveaux riches ont d’autres appétits. L’État, devenu le seul Mécène, ne peut entretenir qu’un petit nombre d artistes. Encore n’est-il pas toujours en mesure de leur procurer des instruments de travail. Les architectes manquent des matériaux de construction les plus indispensables; il fut un temps où les peintres ne pouvaient se procurer à aucun prix ni toiles, ni tubes de couleurs.
Les conditions morales n’étaient pas meilleures. L’art, qui a toujours été un luxe, n'a pas de raison d’être dans un phalanstère communiste. Le bolchevisme intégral ne peut admettre et encourager qu’un art utilitaire : l'imagerie de propagande, la peinture d’enseignes et la peinture en bâtiments.
L’architecture n’a produit que des élucubrations dont la plupart sont restées sur le papier. Le Monument de la Révolution, projeté par Tatline, se compose d'un cylindre et d’un triangle animés d'un mouvement rotatif dans une cage hélicoïdale. Le Pavillon de VU. R. 8. S., construit par Constantin Melnikov à l'Exposition des Arts décoratifs, était une simple cage de bois et de verre coupée en diagonale par un escalier oblique à double versant. Un des motifs préférés de l’architecture soviétiste est la spirale, « symbole de l’ascension constante du communisme ».
Les sculpteurs reproduisent à satiété, en plâtre ou en carton, à défaut de marbre, la face camuse et les yeux bridés de Lénine, l'idole des Soviets, dont le cadavre momifié est exposé dans un cercueil de
verre à la vénération des fidèles, sur la Place Rouge de Moscou, entre les reliques du bienheureux Basile et la statue miraculeuse de la Vierge d’Ibérie.
Même néant dans la peinture, privée par l'émigration de ses meilleurs éléments et par la paralysie économique de ses deux branches les plus vivaces : le décor de ballet et l'illustration. C’est à peine si l'on voit émerger deux ou trois noms d’artistes : Kantchalovski, robuste disciple de Cézanne, Marc Chagall, Juif lithuanien à l'imagination délirante, le portraitiste Annenkov. Après la bacchanale futuriste, on fait machine en arrière et on revient à un art plus compréhensible, d’un réalisme presque photographique, qui ressemble furieusement à la peinture si honnie des Ambulants.
Les Soviets ont remis en marche les anciennes manufactures impériales. Mais la seule nouveauté qu’ils apportent est la bolchevisation des attributs. I)e même que la Révolution française avait remplacé les Heurs de lys par le bonnet phrygien, la Manufacture -de porcelaines de Léningrad s’applique à substituer à l’aigle bicéphale les emblèmes de la République des paysans et des ouvriers : la faucille et le marteau. Au demeurant, rien de changé.
L’industrie rurale des Koustari appelle les mêmes observations. Les moujiks continuent à façonner et à décorer leurs puisoirs, leurs œufs de Pâques exactement de la même façon qu'avant la date fatidique d’octobre 1917. Tout ce qu’ont fait les artisans qui perpétuaient jadis à l’ombre des monastères la technique des peintres d’icones, c'est de substituer aux sujets religieux des scènes de mœurs naïvement historiées. Mais en somme les boites laquées du village de Palekha ne sont autre chose que des icônes laïcisées.
Ainsi la tradition semble défier l’esprit révolutionnaire qui voudrait tout détruire pour tout reconstruire : fait-on jamais table rase du passé? I) ailleurs le futurisme bolcheviste ne va pas jusqu’à anéantir les monuments de l'art ancien. Plus respectueuse des œuvres d’art que des vies humaines, la Révolution russe a moins détruit — ou moins laissé détruire — que la Révolution française. Tandis que nos ancêtres envoyaient au creuset toutes les statues royales, elle a fait grâce à la statue équestre de Pierre le Grand , chef-d’œuvre de Falconet. Elle a restauré les édifices endommagés par les bombardements ou les déprédations de la populace. Elle a laissé les musées intacts ; bien mieux, elle les a réorganisés et considérablement enrichis par un moyen facile et économique : en nationalisant, c’est-à-dire, pour parler sans euphémisme, en confisquant et en rançonnant toutes les collections privées.
Le cataclysme qui a bouleversé la Russie a donc laissé subsister des éléments de culture. Laissons à ces semences le temps de germer. L'art
L’ART DANS LES PAYS SLAVES ET BALKANIQUES
est souvent en retard sur les événements politiques, et, de même que La Marseillaise de Rude est très postérieure à la bataille de Valmy et que les lithographies napoléoniennes de Baffet ont paru longtemps après Austerlitz, il est possible que la Révolution bolcheviste ne trouve ses interprètes que lorsqu'elle aura vécu.