‹ Histoire de l'art (volume 4)Chapitre 78 sur 119 · IV. — YOUGOSLAVIE · texte numérisé non relu

IV. — YOUGOSLAVIE

La \ ougoslavie ou Slavie méridionale, réduite en servitude par les Turcs, puis dépecée par l’Autriche qui, après s’être annexé la Bosnie- Herzégovine, s’apprêtait à vassaliser la Serbie, n’est parvenue à se libérer, au prix d’elîroyables épreuves, que grâce à la guerre mondiale de 1914-1918, d'où sont sortis vaincus ses deux oppresseurs séculaires : le Turc et l'Allemand. Autour de la Serbie déjà indépendante se sont groupées les provinces de Bosnie, de Dalmatie, de Croatie, pour constituer le royaume à la fois triple et un des Serbes, Croates et Slovènes, qui réunit en un solide faisceau tous les éléments artificiellement disjoints de la race.

Ce rappel des destinées politiques de la Yougoslavie est nécessaire pour permettre de comprendre son histoire artistique, qui se divise en trois périodes très nettes : période d’épanouissement au moyen âge sous la dynastie des Némanides jusqu’à la bataille de Kosovo (1389), où succomba le knez Lazare, — longue léthargie du xve au xixe siècle sous la domination turque, — et enfin effort de relèvement, de risorç/imento, qui aboutit en 1878, par le traité de Berlin, à l’indépendance de la Serbie, — en 1919, par le traité de Versailles, à la reconstitution de l'unité nationale.

L’art serbe médiéval, qui a été exploré et analysé par M. G. Millet1, était resté dans la dépendance de l’art byzantin ; mais sur ce fond se greffent des influences italiennes, transmises par la Dalmatie, dont le littoral était semé de comptoirs vénitiens. L’architecture des belles églises de Gracanica, de Studenica, tapissées de fresques où le hiératisme byzantin s’humanise de tendresse siennoise, sont la synthèse originale et savoureuse des deux influences antagonistes de l’Orient et de l'Occident, qui se partagent la Slavie balkanique.

Sous le régime turc, cet art brillant s’éclipse. L'architecture et la peinture disparaissent. Pendant plusieurs siècles, dans ce pays asservi

1. Voir le chapitre de M. G. Millet, sur « La dernière évolution de l’art byzantin », dans V Histoire de l'Art, tome III, seconde partie (1908), et son livre sur L'ancien art serbe, Paris, 1912.

et ravagé, où la civilisation n’est plus qu’un charbon couvant sous la cendre, la littérature se réduit à des chants nationaux ( pesmé ) d’ailleurs admirables, l’art, à des broderies rustiques.

C’est seulement dans les dernières années du xixe siècle que la flamme si longtemps étouffée, et comme en veilleuse, se ranime. D’architecture, il ne peut encore être question dans ce pays pauvre qui sent peser tant de menaces sur sa liberté. La peinture renaît timidement dans les tableaux d’histoire ou de genre de Paul Yovanovic qui, en évoquant Le Couronnement du tsar Douchan (Musée de Belgrade), exposé à Paris en

1900, s’efforce, à l’exemple du Polonais Matejko, d’élever un monument à sa patrie.

Mais le vrai monument à la gloire de la Serbie rëdiviva n'a pas été édifié par un peintre : c’est l’oeuvre d’un sculpteur, que des admirateurs enthousiastes ont baptisé, non sans exagération, « le j » 1 u s grand des sculpteurs vivants », « le Michel-Ange yougoslave », et qui est en tout cas le seul artiste serbe de réputation européenne : Ivan Mestrovic.

Toute une légende s’est créée autour de ce berger des montagnes de Dalmatie qui sentit, nouveau Giotto, sa vocation s’éveiller en taillant des figures au couteau. La réalité est moins romanesque.

Après avoir été mis en apprentissage chez un maître maçon à Splil (Spalato), le jeune « Schiavone » se dégrossit à Vienne où il fut amené à l’âge de seize ans. Le primitivisme qu’il tenait de ses origines lui renforcé par l’ influence décisive des sculpteurs « archaïsanls » allemands et français tels que Lederer, Metzner el Bourdelle, influence combattue d’ailleurs par celle de Bodin, à laquelle n’a échappé aucun sculpteur contemporain. Mestrovic a toujours professé une vive admiration pour le maître de la Porte de l'Enfer, dont il a fait un buste involontairement caricatural avec un nez crochu et une barbe broussailleuse de Juif errant.

Sa Porte de l’Enfer à lui, l'œuvre maîtresse de toute sa vie, c’est le Temple de kosovo, consacré au souvenir de la glorieuse défaite où sombra le royaume chrétien de Serbie. L’exposition des principaux fragments de cet ensemble grandiose à la Moslra internationale de Borne en 1911, — où, soit dit en passant, Mestrovic, quoique sujet de l’empereur François-

Fig. 490. — Ivan Mestrovic :

Tète de la statue de Marco Kraljevic.

(Temple de Kosovo.)

L’ART DANS LES PAYS SLAVES ET BALKANIQUES

Joseph, s’était refusé à figurer sous le drapeau autrichien et avait demandé 1 hospitalité au Pavillon serbe, — fut une révélation. Toute l’histoire de la Serbie s’y trouve résumée depuis les siècles de servitude et de souffrance, symbolisés par des caryatides portant le poids de l’esclavage et par des veuves en deuil, jusqu’à la résurrection, dont l’emblème est la statue équestre du héros national Marko Kraljevié. Animé de l’esprit des ballades populaires (pie chantaient les yuslars aveugles, Mestrovic aspire à donner une expression plastique et monumentale à tous les souvenirs, à tous les rêves de sa patrie. Même dans son cycle chrétien, qu'on a parfois superficiellement opposé à son cycle national, il revient par un détour à cette idée centrale. Le Christ priant sur le Mont des Oliviers ou cloué sur la croix du Golgotha n’est, connue dans la mystique polonaise de Grottger et de Wyspianski, que le symbole d’une nation crucifiée.

L’exécution est-elle à la hauteur de cette inspiration patriotique? Sauf dans des œuvres exceptionnelles, comme le Portrait de sa mère ou la statue du grand évêque croate Sl/ ossmaijcr élevée à Zagreb (1 0“26), l’art frémissant de Mestrovic manque t rop souvent de mesure el d harmonie : il se complaît dans les dissonances et le paroxysme. « Il intensifie la réalité, écrit le critique serbe Bogdan Popovic, faisant de la forme humaine, ainsi que Michel-Ange, l’instrument qui exprimera la puissance, la violence de ses propres sentiments. » Malheureusement il dépasse le but : il en est encore à l'âge où l'on confond la stylisation archaïsante avec* la simplicité, le colossal avec le grand, l’exagération et la contorsion des formes avec la puissance. Ce sont là défauts de jeunesse : jeunesse de l’artiste, jeunesse d'un peuple qui a perdu ses traditions. A cctle fougue succédera sans doute, dans l’œuvre que promet la maturité de Mestrovic et en général dans l’art de la Serbie pacifiée, un idéal de beauté plus sereine.

T. Vlll.

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