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V. — ROUMANIE

Si par sa situation géographique aux bouches du Danube, entre la Russie et la Bulgarie, la Roumanie se rattache au monde slave qu’elle sépare en deux tronçons, par la race et par la langue elle appartient au monde latin. Dans le nom même de Roumanie résonne un écho lointain de Rome , et. malgré lous les' efforts des Grecs de Byzance et des Turcs de Stamboul pour l’orientaliser, elle est restée obstinément fidèle à sa mission d’avant-poste de la latinité.

De cette dualité résulte le caractère hybride de l’art roumain, qui est pour ainsi dire à deux versants. Jusqu’au xixe siècle, ce sont les influences byzantines et slaves, favorisées par la religion orthodoxe, qui prédominent : l’art roumain ancien, dont le chef-d’œuvre est léglise de GurLea d’Arges, est un rameau de l’art byzantin1. Mais, vers le milieu du siècle dernier, la conscience nationale se réveille. Les Roumains se délivrent successivement de toutes les dominations étrangères : turque, hongroise, russe, qui pesaient sur les différentes parties de la nation, et, tournant le dos à l’Orient, s’agrègent de plus en plus étroitement à l'Europe occidentale. Les deux principales étapes de cet héroïque redressement sont, en 185!), l’union des principautés de Valachie et de Moldavie, en 191!), la reconstitution intégrale de la nation roumaine par l'incorporation des provinces irrédimées de Transylvanie, de Bukovinc el de Bessarabie.

Ainsi l’art roumain moderne est d’origine extrêmement récente : il ne date à proprement parler que de la seconde moitié du xixc siècle.

C’est au contact et sous l’inspiration de l'art français qu'il s’est formé. Grâce à des affinités de race plus fortes que les combinaisons dynastiques ou politiques, un double courant de relations artistiques s’établit entre les deux pays latins, de la Seine au Danube.

L’architecte français Lecomte du Nouy restaure le monument le plus précieux de la Valachie, l’église du monastère épiscopal (Biserica Domneasca) de Curtea d’Arges, ainsi que l’église des Trois Hiérarques de Jassy. Dès 1857, Raffet, accompagnant Demidoff dans la Russie méridionale, traverse les provinces danubiennes auxquelles il consacre quelques pittoresques lithographies. Outre son Album valaque dont les croquis furent lithographiés par Giceri, Michel Bouquet laissa comme

I. Voir le chapitre de M. Gabriel. Millet dans V Histoire de l'Art , tome III, seconde partie 1908), pp. 939-911.

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trace de son séjour en Roumanie une série de beaux dessins, en partie inédits, conservés à la Bibliothèque de l’Université de Cluj.

Plus nombreux encore sont les peintres roumains qui viennent demander à la France leur initiation artistique.

Théodore Aman (1851-1891), qui fonda en 1860 l’Ecole des Beaux- Arts de Bucarest, avait travaillé à Paris dans les ateliers de Drolling et de Picot; il a peint des portraits et des tableaux d’histoire sous l’influence de Couture.

Comme Mânes en Tchécoslovaquie et Matejko en Pologne,

Fig. 498. — Nicolas Grigoresco : Sous l’àtrc.

Nicolas Grigoresco (1858-1907) est en Roumanie l’objet d'un véritable culte : c’est le peintre national par excellence. Ses compatriotes ne le considèrent pas seulement comme un grand artiste : ils lui sont reconnaissants d’avoir révélé l ame de la race et d’avoir su exprimer dans ce qu’elle a de plus pénétrant et de plus intime la beauté des paysages roumains.

11 avait commencé par peindre des icônes dans les monastères moldaves, suivant les recettes traditionnelles du Mont-Athos, à la manière des anciens zougraves. Mais c’est en France qu’il s’initia à la peinture occidentale. A vingt-trois ans il arrive à Paris, copie au Louvre le chefd’œuvre de Prud lion : La Justice et la Vengeance divine poursuivant le

crime. 11 ne tarde pas à s'évader de l’École des Beaux-Arts pour travailler dans l'atelier en plein air de la forêt de Fontainebleau ou, de 1801 à 1867, il vécut dans l’intimité de Rousseau, de Millet, de Diaz, de Corot, de Charles Jacque, d’abord à Barbizon, puis à Marlotte. Plus tard il s'éprit de la petite ville bretonne de Vitré, aux venelles moyenâgeuses, dont il conserva toujours un souvenir attendri.

Si intéressant que soit pour nous Grigoresco dans ses interprétations des types et des paysages bretons et surtout de la forêt de Fontainebleau, — son Coucher de soleil à Barbizon i Musée Simu, Bucarest est aussi émouvant que les plus beaux Th. Rousseau, — son principal mérite est d'avoir appliqué aux paysages de sa patrie ce qu’il avait appris de Corot et de Diaz. Il nous a tracé le portrait le plus sincère et le plus nuancé de la Roumanie.

Il l’a peinte dans l’ardeur de la lutte pour l’existence, pendant la guerre turco-russe de 1877, qu'il eut l’occasion de voir de près et dont il a fixé avec émotion quelques épisodes tragiques : L Attaque de Smârdan Hôtel de Ville de Bucarest , ruée héroïque de fantassins qui se lancent à l assant, baïonnette au canon, dans une tourmente de neige, L'Espion , Le convoi de prisonniers turcs.

Mais c'est à la Roumanie pacifique et patriarcale que va toute sa tendresse. Jeunes bergers coiffés du large bonnet de fourrure, paysannes assises sous l'être, tournant la mamaliga , la bouillie de maïs, que les enfants et le chat de la maison surveillent d’un regard avide, Juifs madrés comme ce Citoj/en roumain en perspective, qui tient d'une main sa demande de naturalisation et de l’autre une oie grasse en guise de bal.chich, ou comme ces trois compères qui marchandent sur le foirail une vache et son veau La Foire à Bacon), Tziganes mystérieux aux yeux de jais : tous les types ethniques de cette Romania orientale défilent sous nos yeux, marqués de traits inoubliables.

Grigoresco n'a pas exprimé avec moins d'amour la physionomie du paysage roumain, la mélancolie des vastes plaines marécageuses, la papillotante blancheur des roules poudreuses où, sous le soleil d’été qui rôtit leurs échines, les attelages de bœufs cheminent d'un pas lent, projetant sous leurs sabots un réseau d'ombres fugitives qui se tissent et se détissent à mesure qu'avance le char à foin.

Sans doute le métier procède des maîtres de Barbizon; mais il est transposé dans les tonalités propres au paysage roumain. Et le sentiment est très personnel. Les paysans de Grigoresco n’ont rien de commun avec les esclaves errenés de Millet : ils gardent dans leur misère ensoleillée un air de noblesse et de fierté. Les paysages n’ont pas 1 âpreté romantique des chênaies de Rousseau : ils dégagent une impression de sérénité.

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