VIII. — TURQUIE
La naissance en Turquie d’une Ecole de peinture et de sculpture pouvait sembler paradoxale et chimérique puisque, par suite d un préjugé séculaire, la religion musulmane interdit la représentation de la figure humaine. « Ne peignez, ordonne Mahomet, que des arbres, des Heurs et des objets inanimés. Malheur à celui qui aura peint un cire vivant. Au jour de la résurrection, les morts qu’il aura peints s'élanceront de leur tombe et s’en iront vers lui en lui réclamant une âme. »
Malgré la rigueur de ces préceptes coraniques qui étaient dirigés contre le culte des idoles, la fin du xix1 siècle a vu paraître une Ecole de peintres et même de sculpteurs turcs formés en Occident.
On commença par faire appel à des artistes étrangers, italiens et surtout français : les architectes Eugène Maillard et Alexandre Vallaury, le peintre Guillemet, fondateur de la première Académie de peinture en 1 urquie, le décorateur Séchan qui peignit les plafonds du palais de Dolma-Baghtché sur le Bosphore.
L’ART DANS LES PAYS SLAVES ET BALKANIQUES
Parmi les sujets turcs qui font le plus d’honneur à leurs maîtres français, il y a naturellement beaucoup de Levantins et d’Arméniens. C'est le cas de l'excellent aquafortiste Edgar Chaliine, Arménien formé à Venise, puis à Paris où Jean-Paul Laurens et Benjamin Constant furent ses maîtres. Il avait commencé par un cycle de peintures sur les misères de Paris, intitulé Au Vie lamentable ; mais il s'est fait connaître surtout comme graveur à l’eau-forte et à la pointe sèche. Appropriant avec une étonnante aisance le travail à l’effet cherché, procédant ici par larges tailles cpii creusent profondément le métal, là par traits déliés et presque aériens, il traduit à merveille la transparence des ombres et les modulations de la lumière le plus finement nuancée. Ses scènes de la rue et du faubourg, ses portraits de Louise ['rance avec sa trogne truculente de concierge canaille et de son homonyme le mandarin de lettres Anatole France attestent la variété de son talent largement humain, épris de pittoresque et de caractère.
L’étonnant est que, parmi les artistes originaires de Turquie qui se sont manifestés sous le régime hamidien ou constitutionnel, se trouvent des Turcs authentiques, de bonne souche musulmane : architectes tels que Vedad Bey, statuaires comme l’excellent animalier Osgan Bey, professeur de sculpture à l’École des Beaux-Arts de Constantinople (car on enseigne aujourd’hui officiellement la sculpture à Stamboul), et trois ou quatre peintres qui méritent une mention.
Le nom qui doit être cité avant tous les autres est celui d’Hamdy Bey (1842-1910) : le premier Ottoman qui ait rompu en visière avec les préjugés nationaux et qui ail travaillé à l'occidentalisation de l'art turc. En 1858, à l’âge de seize ans, il avait été envoyé à Paris où il resta jusqu’en 1870; il y fut l’élève de Gérôme. De retour dans sa patrie, il fit une véritable révolution en fondant Y Ecole des Beaux-Arts et le Musée ottoman de Stamboul : œuvre d’autant plus méritoire qu'il se heurtait sans cesse à l'indifférence hostile du sultan Abdul-Ilamid qui ne daigna jamais visiter le Musée et faillit même offrir à l’empereur d’Allemagne Guillaume II un de ses chefs-d'œuvre les plus célèbres : le sarcophage d'Alexandre.
La conversion de la Turquie moderne à l'art occidental a été si radicale qu’on a vu un (ils du sultan Abdul-Aziz, le prince Abdul-Medjid- Effendi, peindre des portraits, et, phénomène encore plus incroyable! une femme turque, Mufidé llaneum, élève d’Hamdy bey, illustrer une scène de La Vie de Bohème de Murger.
Si la nouvelle Turquie, nationaliste el xénophobe, se ferme de plus en plus aux artistes étrangers, elle ne répudie pas du moins les audaces de la génération précédente et ne craint plus, malgré les prescriptions de Mahomet, d’élever des statues à ses grands hommes.
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BIBLIOGRAPHIE