‹ Histoire de l'artChapitre 24 sur 30 · LES ARTS MINEURS · texte numérisé non relu

LES ARTS MINEURS

La Broderie. — Le xiv*" et le xv*" siècle nous ont laissé des broderies nombreuses et remarquables. Ce sont des étoffes liturgiques ornées de sujets religieux : soit des vêtements sacerdotaux, tels que la célèbre « dalmatique de Charlemagne » au Vatican, ou les deux « saccos » de Photius, qui siégea au début du xv® siècle, à Moscou ; soit des voiles eucharistiques à CasteirArquato, au Rossicon du Mont-Athos. Les plus grands de ces voiles, que Ton nomme « aër » (chez les Slaves vozduch) ou « épitaphios », étaient portés à la suite des dons, au moment de la « grande Entrée »; ils représentent l'image du Christ mort, étendu sur un riche tapis, adoré par les anges et pleuré par les saintes femmes. Cette composition s'est développée au XIV'' siècle, d'abord à Byzance, puis chez les Serbes, les Moldaves et les Russes.

Le plus remarquable de ces voiles d'apparat se trouve à Salonique. A l'image du Christ mort sont joints les deux épisodes de la Communion. C'est un tissu de luxe, d'une trame serrée. L'or domine dans le fond et les draperies, rehaussé par quelques taches d'argent; les soies de couleur, tenues elles-mêmes par des points d'or, font miroiter les reflets changeants jaunes, bleus ou violets, d'un ton vert fondamental. Le dessin est remarquable. L'émotion anime les robustes visages populaires des Apôtres, tandis que les anges se meuvent avec la grâce exquise, la liberté d'allure qui nous ont charmés dans les fresques de Nagoritcha, de Manassia, de la Péribleptos.

Les artistes qui dirigeaient les brodeuses ont fait œuvre personnelle. Ils ont obtenu des effets de couleur très divers. L'épitaphios d'Ochrîda,

!♦:>« HISTOIRK DE I/AHT

oflferl au « pasteur des Bulgares » par Andronic II ou son petit-fds, porle dans une riche harmonie de tons rouges comme un reflet de la pourpre impériale; Tor n'y tient aucune place. Ailleurs, les fonds sont bleus ou violets. Ou bien on a cherché un contraste : sur un « vozduch » brodé entre 1 410. et 1425 pour la cathédrale de Souzdal (aujourd'hui au Musée historique de Moscou), de nombreuses petites scènes à fond blanc enca-

Phol. Le Tourneau.

Kk;. 544. — La Communion des Apolres. Broderie de Salonique.

drent et font ressortir les tons vigoureux de la composition centrale tracée sur un fond ponceau. Les couleurs sont variées et harmonieuses. La légende de la Vierge s'y trouve aussi détaillée qu'à Mistra, interprétée avec la m(^me délicatesse, la même grâce, mais assurément par un autre artiste. Dans la fresque, Joachim et Anne s'embrassent comme deux vieillards courbés, et respectueux l'un de Fautre; sur la broderie, Anne' se jetle aux bras de son mari avec l'élan et l'abandon du premier amour.

Même grâce des anges sur les deux « saccos » de Photius ou la « dalmatique de Charlemagne » ; même liberté et même pittoresque dans les

L'ART CHRÉTIEN D'ORIKNT DU MIUKU DU XII' AU MILIEU DU XVI- S. i)57

« fêtes » ; tel trait de Péribleptos s'y retrouve : enfants luttant auprès de ceux qui offrent les rameaux, Apôtres renversés sur le Thabor. Voilà donc un fait précis : Mistra, Serbie, Russie, fresques et broderies nous mon-

Phut. Baiirhcvhki.

¥icm. 5i5. — - Saccos • de Pholius, à Moscou.

trent, à la fin du xiv* et au début du xv* siè^'le, Téclosion d'un môme art distingué et gracieux, mis en honneur par les icônes.

La Miniature. — En dispersant les moines grecs, les Croisés rompirent la tradition de la miniature byzantine. Les couvents du xiv* siècle ne nous ont laissé aucun manuscrit liturgique illustré avec luxe et avec talent. Les miniatures de ce temps ont un caractère anecdotique ou profane; elles furent exécutées sous une influence étrangère. Elles représentent, par exemple, les nombreux épisodes et les paraboles du roman indien de Barlaam et Joasaph, alors très populaire (Iviron n° 455, fin xn*"début xiii" siècle), avec un souci remarquable de la couleur locale dans les costumes, l'équipement, le paysage, avec une extrême variété de scènes animées et pittoresques; ou bien encore les « Histoires » de Skylitzès, avec des fonds multicolores d'un goût arabe, de vives attitudes, des types populaires aux cheveux clairs. L'ancienne technique fléchit: le

fin modelé des visages, Téclat des tons d'émail qui distinguent encore les miniatures du roman indien à la fin du xii* siècle, font place dans une rédaction du xiv'' (Paris, 1128) à la monotonie et à la lourdeur. Certaines parties du Skylilzès, quelques manuscrits de Job nous déconcertent par la grossièreté des images. On finit même par peindre à Taquarelle sur du papier, presque en teintes plates; mais ici (Job; Paris, 135, année 13612) un goût nouveau nous surprend et nous attache : c'est un modelé large, presque giottesque, un dessin incorrect et négligé, mais très libre, ce sont des arbres et des animaux d'une facture très serrée, c'est une tête de profil pleine d'énergie sous son capuchon rouge. Le manuscrit fut écrit par un scribe de profession, familier de Jean Cantacuzène. Mais est-ce un Grec qui a tracé ces scènes vivantes? En tout cas, un monstre gothique, un chevalier sur un palefroi à housse blanche, avec un bouclier à fleur de lys, sont le fait d'un artiste familier avec l'Occident.

Les Slaves conservèrent mieux que les Byzantins la tradition de la miniature religieuse : Bulgares, Serbes et Russes continuent, au XIV® siècle, à encadrer le texte du psautier avec un très grand nombre de miniatures qui en font comme un commentaire en images. Tous les thèmes iconographiques qu'un lien symbolique peut rattacher aux psaumes y prennent place et grossissent le cycle traditionnel. Les Bulgares copièrent aussi les vieux évangéliaires byzantins à miniatures nombreuses. Ils se sont même attachés à la miniature profane. Le tsar Jean Alexandre (154'2- 1350), épris de culture grecque, fit traduire et illustrer la Chronique de Manassès. Les" artistes n'ont pas reproduit un prototype byzantin : ils ont créé. Leur œuvre est inégale el de mains diverses; mais certaines parties, l'histoire chrétienne, surtout les combats et les scènes de l'histoire des divers peuples, nous intéressent par l'extrême vivacité des mouvements, la variété des costumes, le pathétique. Les Russes de ce temps ont suivi la même voie, mais plus timidement, en figurant les exploits de leurs princes martyrs, Boris et Glieb. Encore au xvi*" siècle, ils ornent de dessins le Livre des Tsars (1535-1553).

La technique de ces manuscrits slaves est digne d'attention. Dans le psautier serbe de Munich, d'une exécution très fine, les couleurs forment une sorte de mélange impressionniste. Le dessin passe au second plan. « Besnard, écrit M. Strzygowski, ne pourrait produire un plus vif contraste par l'opposition des tons rouges, bleus ou violets ». La Chronique de Manassès, au jugement de Stassofi", est aussi « d'un coloris très vif, frais, joyeux, clair et sain », très supérieur au dessin et à la composition. Ainsi les Slaves surent s'approprier avec hardiesse l'impressionnisme byzantin.

Ilsont aimé les initiales historiées. Ils prirent leur modèle à Byzance, mais des modèles archaïques aux tons simples, où domine le cinabre, de

I;ART chrétien DORIENT du milieu du Xll- AU MILIEU DU XVI' s. O.V.)

vraies ieltres formées d'oiseaux, de lions, de serpents, de monstres. Le célèbre évangéliaire serbe de Miroslav (1169-1197) les reproduit agrandies, mais non altérées, mais non transformées en tableau, comme en Occident. L'art roman a fourni des détails, inspiré l'exécution; TaTtiste a fait œuvre de maître en introduisant vers la fin du manuscrit des ligures plus hardies, plus vivantes, plus dramatiques.

En Russie, ces grandes initiales n'apparaissent pas tout d'un coup, comme l'œuvre d'un artiste personnel ou comme une importation étrangère. On en voit le type se former et se développer à côté et en dehors de l'imitation byzantine. 11 appartient surtout à Novgorod. Il est empreint

FiG. hiQ. — Initiales de manuscrits russes.

(Prokiiorov, Antiquités chtvtifnnes.)

du goût Scandinave : une fantaisie étrange y combine les monstres et les entrelacs. Au xni* siècle, on dessine de gros traits au cinabre et l'on garnit une partie des vides à Tintérieur au moyen de taches variées rouges, vertes, jaunes ou bleues, qui forment un fond, sans jamais dépasser le contour. Au xiv*" siècle le trait s'affine; le fond, toujours bleu, déborde la lettre. Des scènes de la vie familière, comme les « drôleries » anglaises, se mêlent aux monstres et aux entrelacs. StassolT a même cru reconnaître les éléments d'une grande composition, d'une scène antique, le sacrifice du lièvre, disséminés à travers les initiales d'un des plus riches parmi ces précieux manuscrits.

L'oRFÈvREiuE. — Lcs orfèvrcs byzantins montrent encore au xiv* siècle beaucoup d'habileté. Ils ont sculpté deux dragons d'une merveilleuse souplesse sur les anses d'une coupe de jaspe portant le monogramme de

îmo

HISTOIRE DK L'ART

FiG. oi7. — Coupe de Manuel Cantacuzène, à Valopédi. (Millet, Havtes-Études, C 190.)

composition savante, feuilles d'acanthe pure tradition byzantine se retrouve dans les petits bustes d'apôtres ou de prophètes modelés au repoussé sur le cadre, avec beaucoup de largeur et d'accent.

Les Russes ont imité les portes byzantines damasquinées que nous avons rencontrées en Italie. Ils les ont même travaillées avec plus de luxe : c'est de l'or, au lieu de l'argent, de Fétain ou du (il d'archal qu'ils ont inséré dans le cuivre. A Souzdal (i'251), elles sont fort grandes et d'une iconographie très complexe. Le style est byzantin.

Mais plus tard, en 1356, celles de Novgorod (aujourd'hui transportées au village d'Alexandrova) ont un dessin moins correct et plus libre; les visages y prennent un caractère russe, Byzance se laisse oublier.

Au début du xiif siècle, elle inspirait encore à Vladimir et Souzdal de nombreux ateliers d'orfèvres qui modelaient au fig.

Manuel Cantacuzène, despote de Mistra. Mais iis s'attachèrent surtout à décorer les icônes. Récemment, à Saint- Clément d'Ochrida, M. Kondakov en a découvert de fort remarquables, qu'il attribue la plupart au xiv* siècle. Parfois un émail vert clair, bleu ou même noir, fait ressortir l'ornement. C'est un ornement arabe : entrelacs fleuronnés, arabesques, disques d'une très librement traitées. Mais la

l'hol. Barlchevski.

518, — Portes damasquinées d'Alexandrova.

repoussé des lys, des oiseaux, des lions et des griffons. Ces motifs sont d*un très beau dessin sur la bordure d'argent d'un casque princier (laroslav Vsevolodovitch), auprès d'une plaque d'or, où brille l'archange Michel. Plus tard, Moscou combine avec le filigrane les bordures de perles et les plaques d'or gravées ; au début du xv* siècle le patriarche Photius fit ainsi revêtir magnifiquement la célèbre Vierge de Vladimir, qui se trouve dans une cathédrale de Moscou (Ouspenski-Sobor).

Ces quelques analyses auront mis en lumière les forces artistiques qui ont produit, au xiv* siècle, ce qu'on pourrait appeler un troisième âge d'or de l'art byzantin. Tel artiste inconnu de Mistra atteignit la force expressive de Giotto. On s'étonnera même de voir fleurir cet art vigoureux sur des ruines politiques. Il convient d'en faire honneur au génie grec, réveillé par les souvenirs antiques, par l'attrait de la science et de la pensée. Peut-être, si le joug étranger ne l'eût alors comprimé et assujetti à une Église diminuée, eût-il encore étonné le monde.

BIBLIOGRAPHIE

Une partie des ouvrages cités au t. I, p. 300, sont à consulter pour cette période. On y ajoutera les suivants :

Art monumental. — Constantinople : Ch. Diehl, Études byzantines, Paris, 1905; et surtout Tu. ScHMiTT, Kothrié-Djami (russe) avec un album de 9^2 planches, Sofia, 1906 (Butletin de VInstitut archéologique russe de Constantinople^ t. XI). — Gurlitt, Die Baukunst Konstantinopelsy Berlin, 1907.

Grèce et Turquie : G. Lampakis, Mémoire sur les antiquités chrétiennes de la Grèce, Athènes, 1902. — Milioukov, Antiquités chrétiennes de la Macédoine occidentale (Bulletin de VInstitut archéologique russe de Constantinople, t. IV, Sofia, 1899). — Kondakov, Macédoine (russe), Saint-Pétersbourg, 1909. — Ikonopisnyj Sbornik, Vypusk 1, Saint-Pétersbourg, 1906 (sur les peintures du Mont-Athos). — Millet, Les Monastères et les Églises de Trébizonde {Bulleti7i de Correspondance hellénique, t. XIX, Athènes, 1895); — Monuments byzantins de Mistra, Paris, 1910. — Gerola, Monumenti veneti delV Isola di Creta, vol. Il, Venise, 1908.

Russie : Viollet-le-Duc, Histoire de l'Art russe, Paris, 1877. — Prokhozov, Antiquités chrétiennes, — Pavlinov, Histoire de l'Architecture russe (en russe), Moscou, 1894. — Souzlov, Monuments de Vancienne Architecture russe, Saint-Pétersbourg, 1895.

Serbie : Waltrowitz, ô npoâpo(i.o;, Vienne, 1878. — Nikolajevitch Die kirchliche Architektur der Serben, Belgrade, 1902. — Pokryskin, Architecture des églises orthodoxes dans le royaume actuel de Serbie (russe), Saint-Pétersbourg, 1906. — PetkoviC, Zica (serbe), dans la Revue Stannar, 1906 et 1907.

Roumanie : Louis Reissenderger, L'église du monastère épiscopal de Kurtea d'Argis en Valachie, Vienne, 1867. — Gr. Tocilescu, Curtea de Arges (roumain), Bucarest, 1886. — Romstorfer. Die Moldavisch-byzantinische Baukunst, Vienne, 1896 (AUgemeine Bauzeitung); — Bulletin de ta commission des monuments historiques (roumain), 1908 et s. — Monuments de Rourmanie (publiés par la Société « Arta RomÀneascA »).

Miniatures. — V. de Boutovsky, Histoire de V ornement russe du X* au Xif' siècfe, Paris, 1870. — W. Stassoff, Uoraement slave et oriental, Saint-Pétersbourg, 1887. — W. Stassoff, Tableaux et compositions cachés dans les initiales des anciens manuscrits russes,, Saint-Pétersbourg, 1884. — W. Stassoff, Miniatures de quelques manuscrits bysantins, bulgares,, russes, turcs et persans (russe), Saint-Pétersbourg, 1902. — Sbbznevskij, Récit sur Us saints Boris et Glieb (russe). Saint-Pétersbourg, 1860. — Liub. Stojanovitch, LéoangéUaire de Miroslao, Vienne, 1897 (Voir l'étude de M. Kondakov dans VArchiv fur Slavische Philologie, t XXI, 1899. — J. Strzygowski, Die Miniaturen des Serbischen Psalters^ Vienne, 1906.

Iconographie. — Didron, Manuel d'Iconographie chrétienne, Paris, 1845. — Kondakov Recueil d^ Iconographie de personnes, 1. 1, Iconographie de Jésus-Christ (russe), Saint-Pétersbourg. — Nicolas de Likhatscheff, Matériaux pour Vhistoive de V Iconographie russe, Saint-Pétersbourg, 1907. — LiKHATscHEFF, André Rubliovy Saint-Pétersbourg, 1908 (russe).

Page 1