Benndorf, Rehcn, 1, p. 48 et 00, pi. XVIII et XL
C'était peut-être les cendres des morts que l'on déposait dans ces abris; mais les cadavres mêmes, pour peu qu'un cercueil les protégeât, pouvaient y être abandonnés sans crainte. Pour arriver à ces tombes situées entre ciel et terre, il fallait l'aile de l'oiseau. Il n'est d'ailleurs pas vraisemblable que ces niches remontent toutes à une haute antiquité ; on continua d'en pratiquer, pour les pauvres, dans le flanc de
249. — La maison lycienne en pans de bois, restitution du type primitif. Benndorf, Reisen, t. !•', fig. 53.
la montagne, alors même que l'architecture funéraire, s'appliquant à satisfaire l'orgueil et la piété des riches, avait appris à tirer du roc des formes plus compliquées et plus savantes.
La tombe originale que créa alors la Lycie est la reproduction en pierre d'une construction en pans de bois. Elle comporte bien des variantes ; mais celles-ci se laissent aisément ramener à un type unique, type dont les caractères sont nettement définis par le diagramme qu'a composé à cet effet M. Niemann, l'architecte qui accompagnait M. Benndorf en Lycie (fig. 249). Sur une plinthe qui représente le sol ou plutôt le petit mur destiné à préserver les madriers du contact do la terre
LA LYGIE.
humide, reposent les sablières inférieures (A et B); elles sont assemblées à mi-bois, et ce mode d'assemblage est partout employé dans le reste de la cage. C'est ainsi que sont attachés aux sablières les quatre poteaux d*angle (C) ; au point de rencontre, on voit parfois figurée la tête d'un coin qui, enfoncé après coup dans la mortaise, à coups de marteau, aurait rendu Tadhérence plus forte. En haut, ces montants sont reliés par deux pannes (D), qui supportent plusieurs traverses (E), lesquelles forment le dessous de la toiture. Celle-ci est horizontale; elle se compose de rondins serrés les uns contre les autres, dont les extrémités font une forte saillie sur la façade*. Au-dessus, la
corniche. On y distingue d'abord deux parties parallèles aux rondins, qu'elles encadrent et qu'elles empêchent de se déplacer; plus haut, sur les quatre faces, trois autres poutres superposées se croisent aux quatre coins, en dessinant, d'un lit à l'autre, un léger encorbellement. Cette corniche constitue, en plan, un rebord dont le relief et la solidité maintiennent la couche de terre battue qui, étendue sur les rondins, fait la vraie couverture. Voici une façade de tombeau qui fait bien comprendre cette disposition ((ig. 250).
Sur la façade principale du bâtiment, les claires-voies que laissent entre elles les membrures de la cage sont remplies par un bâti de bois (H) qui donne des panneaux dont le nombre varie suivant que la tombe figure un édifice à un, deux ou trois étages Ces panneaux, formés de pièces qui sont appliquées en retrait les unes sur les autres, se creusent en se rétrécissant, comme dans les caissons d'un plafond. Sur la façade postérieure et sur les façades latérales du bâtiment, point de panneaux : le vide est rempli par des planches et l'on a ainsi des champs que le sculpteur utihse souvent, dans la tombe rupestre, pour y placer ses bas-
1. CVst tout il fait par exception quo dans nne tombe de Pinara il y a, à cette place, au lieu de rondins, des solives à équarrissafre icclauf^ulaire (Benndorf, Rrisen, I, p. 971.
250. — Toiiilieau do Kenibaclii. BeundorC, ftfisen, t. I"r, tiJ,^ 80.
reliefs (fig. 251). Il y a, sur les flancs de celle cage, autant de compartiments que la cabane a d'étages, et ceux-ci se comptent par les sablières (N, 1, K) qui, assemblées entre elles et avec les montants verticaux, portent les solives des planchers (M). A ne regarder que par côté le modèle ci-contre, on croirait que la cabane a un rez-de-chaussée et deux étages ; mais, dans la tombe, pour rehausser l'effet du frontispice et donner à la baie des'dimensions qui annoncent mieux l'importance de la chambre funéraire, la sablière antérieure est supprimée au premier étage; baie et panneaux ont la hauteur de deux étages. Si dans celte figure la porte n'est pas indiquée, c'est que les caveaux étaient fermés par une dalle encastrée dans une feuillure, mode de clôture qui n'appartenait pas au système de la construction en bois. Le calibre des pièces dont se composent ces charpentes feintes varie suivant l'échelle de la tombe ; les poteaux ont, en moyenne, de 20 h 30 centimètres d'équarrissîige et les rondins 10 environ de diamèlre.
Dans ce type ainsi reconstitué, il y a telle particularité, purement décorative, qui ne s'explique pas par les exigences de la matière; le goût, chez chaque peuple, a ses caprices, dont il n'est pas toujours aisé de rendre raison. C'est le cas par exemple pour cette sorte de crochet par lequel se terminent certaines des traverses (fig. 249, B et E); pour trouver quelque chose d'analogue, il faut aller jusque dans l'extrême Orient, où les portes sacrées, les Tùri des lieux de culte japonais, montrent, posées sur des filts de bois, en guise de linteau, des poutres qui se relèvent, comme ici, aux deux bouts'. Lui aussi, Tentablement, avec son léger surplomb, ne laisse pas de surprendre ; dans ses profils droits, il n'y a pas trace de ces courbes et de ces brisures qui facilitent l'écoulement des eaux.
Tout singuliers que puissent paraître maints détails, l'ensemble garde le caractère d'un ouvrage en charpente exécuté dans des condi-
2ijl. — Tombeau d'Hoiran, face latérale de droite. Benndorf, lieisen, t. II, fig. 16.
l. Benndorf, Rrisjn, I, p. l^ii, ii^. i)2.
30() LA LYCIE
lions normales, ouvrage que le premier compagnon venu reproduirait à volonté. Quand on voit avec quelle constance se répètent, d'une sépulture à Tautre, les dispositions que nous avons décrites, on répugne à ridée que ce type ait été inventé de toutes pièces, pour ne servir qu'à la tombe; la conviction s'impose qu'il n'est que la maison de bois pétrifiée, la copie d'un type d'habitation qui aurait été, à une certaine époque, en usage dans le pays. Le rez-de-chaussée aurait servi 'd'étable; la famille aurait occupé le premier étage; au second, il y aurait eu un grenier. Cette construction était d'ailleurs d'une simplicité toute primitive; ni pièces obliques dans les pans de bois, ni comble triangulaire; le bâtiment ne devait avoir qu'une solidité médiocre et, pour peu que les bois jouassent, il était exposé à se disloquer; enfin, comme plus d'un voyageur en Lycie l'a appris à ses dépens, ces couvertures plates, excellentes contre la chaleur, résistent mal à une pluie qui dure, et souvent, dans ce pays, il pleut à torrents plusieurs jours de suite. Pour que, malgré ces inconvénients, on s'en soit tenu à ce système, il faut qu'il date des origines mêmes de la civilisation lycienne et que, par une longue accoutumance, on soit devenu insensible à ses défauts. 11 en est de même dans l'Asie orientale, au Japon par exemple; depuis des milliers d'années, on y est resté attaché à un type de maison où la charpente est encore plus élémentaire que dans celui qui se laisse deviner ici derrière la tombe.
On a proposé de voir dans cette tombe la copie du bûcher*. L'idée est bizarre; on a peine à comprendre qu'elle ait trouvé quelque accueil. Pourquoi les Lyciens auraient-ils donné à leurs bûchers une forme aussi compliquée, pourquoi auraient-ils pris la peine d'équarrir et d'assembler ainsi des pièces que la flamme allait dévorer? La conjecture est d'autant plus hasardée que les dispositions intérieures de ces sépultures supposent plus souvent le rite de l'inhumation que celui de l'incinération. On allègue les restes des maisons de pierre qui auraient été signalés sur l'emplacement de cités lyciennes; mais ces restes ne se trouvent guère que dans les quelques cantons ou le bois est moins abondant. D'ailleurs là où, comme à Istlada^ on peut, à quelques indices sûrs, fixer l'âge de ces débris, ils ne paraissent pas remonter à une haute antiquité *. Sans doute, une fois que les Lyciens eurent commencé d'imiter les Grecs, leurs principaux citoyens, ceux qui employaient des sculpteurs ioniens à décorer leurs tombeaux, ont dû se faire bâtir, dans les villes, des
i. Semper, Der Stil, I, p. 230, 3i;i, 318, 430 ot suivantes. 2. Renndorf, Bnsrn, T, p. 30 ot 99.
maisons de pierre; c'était, pour un personnage important, une manière de se distinguer; mais, autour de ces palais, le petit peuple habitait des maisons qui n'étaient que le développement de la cabane en planches. Tout s'accorde à confirmer cette conjecture, aussi bien l'étude des ruines que les récits des historiens. 11 n'y a pas d endroit où les restes du passé soient mieux conservés que sur le plateau désert qu'occupait, très haut dans le Cragos, la petite ville de Sidyma; les moindres édifices y sont encore debout et presque intacts; mais point de traces des habitations, ce qui donne à penser qu'elles étaient toutes en bois*; Sidyma paraît pourtant n'avoir acquis quelque importance qu'assez tard, sous la domination romaine. Songez aussi à ce que l'on raconte de ces incendies où s'abîme, par deux fois, la première des cités lyciennes, Xanthos. Si l'incendie les dévorait si vite, c'est qu'elles étaient, comme jusqu'à ces derniers temps Constant! nople et Brousse, toutes bâties de bois. Les Lyciens n'avaient pas la ressource du pétrole; une ville de pierre ne se serait pas embrasée ainsi au premier signal.
Dans un curieux monument, dans les bas-reliefs qui décoraient le vestibule d'une tombe de Pinara, le ciseau du sculpteur a dessiné des vues de villes lyciennes; on suppose qu'il a voulu représenter celles qui obéissaient au prince pour lequel a été préparée cette sépulture, la plus importante de la nécropole.
Ce sont des esquisses au trait qui noUs montrent les murs, les tours, les portes et les principaux édifices de quatre cités, avec les tombeaux qui couronnent des tertres ou se dressent sur des crêtes allongées (fig. 252 et 253)*. Dans deux de ces vues, on croit reconnaître des bâtiments de bois. C'est d'abord, au milieu de l'un des tableaux, un grand édifice situé dans la ville haute (fig. 252) ; il paraît composé de deux corps de bâtiment auxquels on accède par un portail élevé sur plusieurs degrés; il a trois étages. Même dans cette représentation succincte, il rappelle ces vastes sérails en planches où, dans plus d'une ville de l'Anatolie, j'ai vu siéger le gouverneur de la province. A gauche de la façade, entre le second et le troisième étage, il y a une saillie bien marquée; ce que l'artiste a voulu figurer là, n'est-ce pas une poutre dont le bout dépasse la mortaise où elle est engagée? N'y
\ . Benndorf, Reiserif I, p. 60 et 99.
2. Bbnndorf, Reiseny p. 52-54. Ces vues avaient déjà été données par Fellows; mais il y avait dans son dessin des inexactitudes qui ont conduit à. des conclusions fausses ; on avait cru par exemple voir un édifice à coupole là où il y a seulement, sur un tertre, nn sarcophage vu par son petit côté (fig. 252, dans le panneau inférieur). Nous empruntons ici Ips copies plus exactes que Benndorf a fait exécuter au Musée Britannique.
LA LYCIIi:.
a-t-il pas là une allusion graphique au mode d'assemblage sur lequel nous avons appelé Tattention? En tout cas, on ne saurait hésiter sur le caractère de la fabrique qui, dans Tautre bas-relief, occupe le haut et la droite du tableau inférieur (fig. 253). La façade, sur laquelle ressor-
252. — Vues de villes, à Pinara. Bciindorf, lieisen, t. I*^, fig. 36.
tent les extrémités des sablières et des traverses, est divisée en panneaux; ce sont bien là les formes que le bois est seul à donner. Le doute ne peut porter que sur un seul point, la question de savoir si Tédifice ici représenté est une vraie maison faite de poutres et de planches, ou bien une de ces tombes creusées dans le roc où la pierre s'ingénie à imiter les façons du bois.
Maintenant encore, en Lycie, on bâtit, suivant les lieux, tantôt en bois, tantôt en pierre; mais, là même où les murs de la maison sont faits de moellons réunis par de la terre gâchée, le bois joue toujours un grand rôle dans la construction. La maison, il est vrai, n'est plus une
1,1? ;'^lr"4A ^^
253. — Vues de viUes, à Pinara. Benndorf, Reisen, t. !«•", flg. 37.
cage en charpente comme celle que laisse deviner Fantique tombe rupestre. Les murs en sont faits, aujourd'hui, de pierres sèches liées par un peu de boue; mais elle a encore un toit plat recouvert de terre, que contribuent à soutenir des poteaux qui, engagés dans la paroi sur les côtés, libres sur le devant, ménagent une double galerie, en façade, là où, par exception, la demeure du paysan a deux étages (fig. 254), et
TOMK V. 47
LA LYCIE
procurent une sorte de porche ou de promenoir couvert lorsqu'il n y a qu'un rez-de-chaussée, ce qui est le cas le plus fréquent (fig. 255)'. Ce n'est donc pas l'habitation qui a conservé le type primitif que
234. — Maison à Ghendova. Benndorl, Reisen, l. 1'=*', fig. 49.
révèle la tombe lycienne ; mais on le reconnaît dans les greniers que l'on rencontre dans la plupart des villages lyciens. Ces greniers difiTèrent du modèle que nous étudions en ce que, pour mieux protéger
contre les intempéries les récoltes qui y sont enfermées, ils ont un toità double pente.
Tantôt celui-ci a pour soutien deux arbalétriers qui se croisent à la partie supérieure et qui reçoivent la poutre faîtière (fig. 256); tantôt le potelel est visible sur les deux pignons (fig. 257). A la couverture près, la
i. iNous ne reproduisons pas les types de maisons lyciennes donnés par Fellowji, p. 429. Benndorf ne les a pas retrouvt's sur les lieux ; il les regarde comme des esqiiisse> faites de mémoire, qui n'ont avec la réalité qu'une ressemblance lointaine (Benndorf, Reisen, I, p. 100, note 1).
255. — Maison à Ghieuben. Benndorf, Reisen, t. Je»", fig. 26.
ressemblance est frappante entre ces magasins et la maison que nous avons restituée d'après les façades funéraires.
Les entraits, les sablières, les traverses (N et M) qui, vers le milieu de sa hauteur, encadrent et maintiennent la cage, toutes ces pièces sont assemblées à mi-bois et les bouts en font une assez forte saillie (fig.257) .
Les madriers les plus forts sont ceux qui, aux quatre angles, servent de montants.
Au milieu de Tune des' façades, dans un panneau qui est assez élevé au-dessus du sol pour qu'on ne puisse l'atteindre qu'avec une échelle, une petite porte fermée par une barre et par une serrure; quand elle est ouverte, pour y passer il faut se courber et se coucher sur un côté. La caisse ainsi constituée ne
256. — Grenier lycien. Fellows, A n account, p. 1 29, fig. 6.