TOME y
Si Ton n'a pas trouvé plus, c'est peut-être que l'on n'a pas ou que Ton a mal cherché. Avant les fouilles de Suse, l'attention n'avait pas été appelée sur ces fragments, qui, mêlés à la poussière des décombres, peuvent échapper aisément aux regards d'un observateur non prévenu. Maintenant que l'on a appris, par les découvertes de M. Dieulafoy, combien cette sorte de revêtement était à la mode sous les Achéménides, on ne saurait douter que l'émail n'ait fourni son contingent à la décoration des édifices de Persépolis ; mais il n'y tenait pas autant de place qu'à Suse; c'est ce que l'on peut affirmer dès maintenant, sans craindre d'être démenti par le résultat d'un nouvel et plus attentif examen des ruines du Takht-i-Djemchid. Entre ces deux groupes de palais, il y a des différences sensibles. Les plans et les motifs sont pareils, les matériaux sont les mêmes ; mais ceux-ci n'ont pas été employés dans la même proportion. Il y a plus de pierre artificielle à Suse, plus de pierre naturelle à Persépolis. Ainsi, à Suse, c'est en terre émaillée qu'a été exécuté tout le décor de l'escalier, tandis qu'au Takht il a été tiré tout entier, ornements et personnages, de la roche calcaire* Ces gardes royaux que nous voyons au Takht ciselés dans une sorte de marbre, nous les retrouvons là-bas estampés dans l'argile ; à Suse pas de sculpture lapidaire. De la comparaison des deux types, on doit induire que les émaux, s'ils n'étaient pas absents des édifices du Fars^ n'y remplissaient qu'une fonction secondaire ; ils y paraissaient là où la pierre, trop lourde, n'eût pas été de mise, par exemple dans les combles, où ils venaient concourir, avec le métal, à habiller les saillants de la charpente. C'est ainsi qu'ils y auraient donné cette frise de lions en marche que, pour obéir aux indications de l'architecture feinte des
ont été donnés sur place à M. Dieulafoy; mais, dans les quelques pages que M. Slolze a jointes à ses photographies, il ne parle pas de cette trouvaille, qu'attribuaient d'ailleurs à M. Andréas, un Arménien naturalisé allemand, les dires recueillis par M. Dieulafoy. Flandin parle de briques éniaillées qu'il aurait vues sur un sommet appelé Kaieh^i-Serb, « la forteresse du cyprès », au-dessus d'Istakhr, où il y a les restes de travaux de défense et de travaux hydrauliques qu'il croit avoir été exécutés pour protéger l'esplanade royale et pour lui fournir de l'eau {Perse ancienne, texte, in-folio, p. 72). Il parle de ces briques comme de briques mode)-nes; mais n'est-ce pas là une erreur qui provient de l'ignorance où l'on était, il y a quarante ans, au sujet des émaux chaldéens et pei^ses? Lorsqu'on construisit ces réservoirs comme une dépendance des palais, on a pu en revêtir les parois de carreaux en terre vernissée qui en faisaient un ouvrage décoré dans le même goût que l'ensemble où ils étaient compris; mais pourquoi, plus tard, aurait-on pris cette peine après que la résidence royale eut été ruinée et abandonnée? La question mériterait d'être étudiée de nouveau sur place; nous ne saurions trop recommander à quelque futur explorateur de gravir les monts d'Istakhr et d'en rapporter quelques fragments de ces briques â glaçure brillante; il serait aisé de reconnaître à quelle époque elles appartiennent.
tombes rupestres, nous avons dû placer dans l'entablement des palais dont nous avons tenté la restauration.
Les palais de la Perse et ceux de la Susiane ont été bâtis pour les mêmes princes et par les mêmes architectes ; quelle est la raison de la différence que nous avons signalée? Pourquoi celte préférence accordée ici au travail du ciseau^là àcelui du pinceau qui couvre de ses glaçures l'argile pressée dans le moule? C'est par la situation géographique des deux résidences royales que paraît surtout s'expliquer la prépondérance attribuée, suivant les lieux, à tel ou tel ordre de matériaux et de procédés. A Suse, il fallait aller chercher la pierre assez loin, dans la montagne, la faire transporter par de longs attelages de bœufs, et l'élever ensuite, à force de bras, jusqu'au sommet du tertre. Sans doute, comme en témoignent les grandes colonnes dont le Louvre possède aujourd'hui les chapiteaux, ces difficultés n'étaient point un obstacle insurmontable pour des constructeurs qui faisaient venir de l'Elbourz, du Taurus ou du Liban leurs poutres de cèdre et de cyprès ; cependant la tentation était forte de hâter l'achèvement de l'ouvrage en faisant une part aussi large que possible à la brique, dont la matière était fournie à discrétion par les terres plastiques de la plaine voisine. Cette préoccupation a sans doute été pour beaucoup dans le parti qu'a pris le directeur des travaux; mais peut-être convient-il de tenir davantage encore compte du fait que Ton était ici bien plus rapproché de la contrée où le manque de pierre avait imposé à l'architecte l'emploi exclusif de la brique et lui avait suggéré l'idée d'étendre sur celle-ci ces couleurs éclatantes que le feu vitrifiait et qu'il fixait pour toujours. Tout porte à croire que l'art de l'émailleur est né en Chaldée; mais M. Dieulafoy a trouvé, à Suse, des carreaux vernissés qu'il attribue à un âge très reculé, à l'époque des vieux rois élamites. Les indices auxquels il les reconnaît peuvent laisser place au doute; en tout cas, lorsque se bâtirent les palais des Achéménides, les Susiens devaient pratiquer depuis bien des siècles les procédés de cette industrie. Celleci en vint sans doute à se répandre et à s'acclimater en Perse ; mais ce fut par l'intermédiaire de la Susiane, et l'on ne saurait s'étonner que pendant un long temps elle y ait été plus prospère et plus féconde que sur ces plateaux lointains où elle était d'importation étrangère. La plaine susienne est un prolongement de la plaine chaldéenne; entre les deux, point de frontières tracées par la nature .
C'est donc l'argile estampée qui remplace partout à Suse la pierre ciselée. Si dans le palais même et dans ses dépendances elle est recou-
verte d'une glaçure qui augmente et varie Tefifet des motifs choisis, ailleurs, dans les parties des constructions qui comportaient plus de simplicité, on s'est passé de cette couverte. Ainsi, aux abords des portes principales de Tenceinte qui enveloppait l'ensemble des bâtiments royaux, M. Dieulafoy a trouvé les restes de bas-reliefs en terre rouge qui étaient placés sans doute à droite et à gauche des entrées. Les briques cuites qui par leur rapprochement constituaient les figures ne se distinguent, ni par leur qualité, ni par leur ton, de celles qui composaient le mur auquel on avait donné cet ornement; en les rapprochant, on obtient, plus ou moins complètes, les images de lions et de taureaux avec ou sans ailes, d'êtres factices, dont l'un, avec ses cornes de mouflon, paraît ressembler, trait pour trait, à celui qui est représenté à toute petite échelle, sur un monument, de provenance inconnue, aujourd'hui conservé dans le Cabinet des Antiques, à la Bibliothèque nationale, monument que nous avions attribué à la Chaldée, lorsque nous avions, pour la première fois, publié cette pièce curieuseV Ce type rentrerait donc dans la catégorie de ces monstres que les Grecs appelaient « les animaux susiens* ».
Grâce au riche butin rapporté par M. Dieulafoy, on saisit bien aujourd'hui le caractère et l'aspect de la décoration qui parait les édifices élevés à Suse par les rois perses; la terre cuite ici cachée sous un émail, là gardant sa couleur naturelle, en faisait presque tous les frais, et nous en avons aujourd'hui sous les yeux, au Louvre, les éléments principaux. Tout ce que le feu ne consume pas, il le rend indestructible ; la masse confuse et ravinée de l'énorme tumulus qui nous a valu de si heureuses surprises renferme encore dans ses profondeurs des milliers de briques où l'émail a gardé tout son éclal, et le modelé toute la précision de son contour et de son rehef. Au
i. Histoire de l'Art, t. U, fig. 277,
2. Voir la doscription souvont citée que Tauteur du traité ITîpi Oxj|jLaa{«v ixo'jTixz'a'*. attribué à Aristote, donne du manteau d'Alciménès de Sybaris (ch. xcvi). M. Furtvîpnglcr, dans son excellent article Gryps du lexique de Roscher, avait déjà émis, avant la«i»couverte de M. Dieulafoy, Tidée que ce type appartiendrait en propre à la Perse. Non* m pouvons que rendre hommage à sa sagacité; il nous reste pourtant un doute, l/aiperse n'a pas été, comme Tart chaldœo-assyrien, un art populaire répandant ses pr^*duits <lans toute TAsie antérieure, grâce à une industrie florissante et à un commeiv»* actif; il n*a guère été que le serviteur des fantaisies royales; j'hésiterais fort à lui attiibuer tout objet qui ne s'annonce pas, à «les signes particuliers, comme ayant été fxécuté pour le prince, comme ayant fait partie de la décoration ou du mobilier de ^'*^ palais. Je me demande donc encore si ce type n'aurait pas été inventé en Chaldé«' w seulement adopté par les Perses, et si, malgré sa présence à Suse, nous ne soidïd^* pas fondé à porter au compte de la plastique chaldéenne la tablette en litige.
contraire, on n'a retrouvé presque rien et il doit rester bien peu de chose d'une autre des matières qui formaient ce que Ton pourrait appeler les dessus de la construction ; nous voulons parler du métal, employé surtout comme enveloppe des bois. Un seul débris notable de ces
353. — Fragment du revêtement d'une porte, à Suse. Longueur, 0™,48; largeur, 0™,40. Louvre. Dessin de Saint-Elme Gautier.
revêtements a été retrouvé. Ce sont des feuilles de bronze, qui recouvraient les huisseries d'une grande porte par laquelle, à Suse, on accédait à l'enceinte où se dressait le palais d'Artaxerxès Mnémon (fig. 353). « Le dessin en est simple, heureux, déduit franchement de l'emploi des matériaux. Imaginez un blindage composé de plaques carrées, d'un pied de côté. Chaque carré est réuni à son voisin par trois listels de bronze creusant dans le vantail ces larges rainures si chères aux déco-
rateurs assyriens et que Ton désigne sous le nom de refend. Le milieu de chaque plaque est orné d'une double marguerite, dont les contours sont repoussés au marteau. Comme il fallait river ces lames de bronze et les relier aux ais, on les entoura d'une rangée de clous à tête ronde, puis on fixa des clous au sommet des pétales de la marguerite et au centre de l'ovaire. Le fragment retrouvé forme un carré complet et présente ainsi tous les éléments de la décoration des vantaux*. »
Par la diversité des matériaux qu'il employait soit dans le corps même de l'édifice, soit pour en garnir et pour en orner les surfaces, Tarchitecte perse avait donc su donner au dedans comme au dehors de ses bâtiments cette richesse d'aspect, cette coloration chaude et variée qui ont toujours plu si fort aux Orientaux et que nous avons partout rencontrées sur notre chemin, dans la vallée du Nil comme dans celle du Tigre et sur la colline de Sion. Jusqu'où a-t-il été dans celte voie? S'est-il décidé, comme l'ont fait les Égyptiens et, plus discrètement, les Grecs eux-mêmes, à poser un ton sur la pierre, sur les moulures et sur les sculptures taillées dans la roche calcaire? De tous les voyageurs qui ont étudié Persépolis, il n'en est qu'un qui prétende avoir aperçu sur les bas-reliefs des vestiges de couleur : c'est Texier*; or, s'il a le coup d'œil parfois rapide et juste, il affirme souvent très à la légère ; j'en ai eu plus d'une preuve en Asie Mineure, lorsque, avec MM. Guillaume et Delbet, j'examinais à nouveau les monuments qu'il avait décrits. Son assertion est contraire au témoignage de MM. Coste, Flandin et Dieulafoy ; tous les trois déclarent n'aveir rien vu de pareil, malgré toutes leurs recherches, ni sur les figures, ni sur les murs de façade, ni dans les parties moulurées de la construction'. Le beau poli que la pierre y a reçu, par exemple dans les chambranles de toutes les baies, semble exclure l'idée d'un enduit dont la présence aurait rendu inutile le travail que s'est imposé là l'ouvrier. A Suse non plus, où les débris de l'édifice, enfouis dans le sol au lieu d'être, comme à Persépolis, exposés
i. J. DiEULAFOY, A Siise, p. 285.
2. Texikr, Description j t. II, p. 188-190. Texier affirme : !• avoir constaté sur ie vêtement, dans plusieui's bas-reliefs, des rosaces légèrement dessinées à la pointe qui ne pouvaient être que Tesquisse d'un ornement peint appliqué sur ces étoffes; 2» s'être assuré, par une analyse chimique, que les bas-reliefs se détachaient sur un fond bleu obtenu par l'application d'une cendre à base de cuivre. Il avoue d'ailleurs avoir été peut-être un peu loin en couvrant de peintures tout le bas-relief dans la restitution qu'il a publiée (pi. (]XI, GXI bis et CXI ter).
3. C'est ce dont témoigne M. Coste dans le texte manuscrit qui accompagne ses dessins originaux déposés à la bibliothèque de l'Institut (10 pages sur les ruines de Persépolis). Flandin, dans le texte imprimé, fait la même déclaration (p. 134-135). Dikulafoy, IWrt antique j III, p. 20. Rien à ce sujet dans les Bemerkungen de Stolze.
fcA DECORATION.
à lair, auraient pu mieux garder la peinture, il ne s'en est point montré trace sur aucun des fragments que les fouilles ont dégagés.
Cependant, s'il y a lieu d'écarter Thypothèse d'une enluminure systématique qui aurait partout caché le nu de la pierre, l'architecte avait trop le goût des jeux de la couleur pour s'être interdit de réchauffer, par endroits, les tons blancs ou gris du calcaire en y mêlant quelques tons d'un accent plus ferme et plus vif, qui seraient une joie pour les yeux. M. Houssay a constaté que, dans la grande inscription qui a été gravée, à Nakch-i-Roustem, sur la tombe de Darius, les lettres se détachaient jadis en bleu sur le nu de la roche, comme à Suse elles res-
354. — Suse. Brique émaillée. Louvre. Dessin de Saint-Ëlme Gautier.
sortaient en blanc sur le fond jaune ou bleu des carreaux émaillés (fig. 354). Mais c'est surtout à l'application du métal que le décorateur parait avoir demandé ce genre d'effets. Ni en Perse ni en Susiane, on n'a point retrouvé un seul débris des oreilles et des cornes de ces têtes de taureau qui surmontaient les colonnes, et les fragments exposés au Louvre laissent d'ailleurs voir les mortaises où étaient insérées ces pièces de rapport (fig. 322); on y aperçoit même le trou du tenon qui en traversait la base et qui servait à les maintenir en place. Ces pièces ne peuvent avoir été qu'en bronze; le bois eût été trop fragile. Laissé à l'état naturel, le bronze prenait rapidement cette belle patine verte qui recouvre les figurines trouvées en Chaldée, dans les fouilles de Tello ; mais dans les plus soignés et les plus somptueux des édifices royaux il devait plutôt être doré. Ces rehauts d'or auxquels les auteurs anciens font de fréquentes allusions, à propos d'Ëcbatane et de Suse, on en a relevé, sur plusieurs points, la trace encore
oHO LA PERSE.
très visible. Il y a deux cents ans, Chardin, cet observateur exact et curieux, trouvait, à Persépolis, dans le creux des caractères cunéiformes, des restes de Tor qui y avait servi à mieux faire ressortir ces inscriptions sur le champ de la pierre, et il s'étonnait que, depuis tant de siècles, Tair n'eût pas encore mangé cette dorure*. Un des fragments qui sont aujourd'hui exposés au Louvre donne lieu à une observation plus intéressante encore et plus décisive. Dans cette tête de taureau, le globe de l'œil offre une teinte brune qui tranche sur le gris clair du reste de la tête, gris qui n'est pas autre chose que le ton même de la roche calcaire où ont été taillés tous ces chapiteaux. Frappé de la différence de coloration, M. Dieulafoy a voulu se l'expliquer, et un examen attentif lui a fait découvrir, vers le bas de cette protubérance, dans l'angle rentrant, quelques parcelles d'un mordant semblable à celui qu'emploient encore nos doreurs. Sur la partie saillante, plus exposée aux intempéries, cette substance n'avait laissé qu'une sorte d'ombre et de reflet, tandis que, dans ce creux où elle était mieux abritée, elle n'avait pas disparu tout entière, ce qui suffit à prouver qu'une feuille d'or a jadis été collée sur cette portion de la figure. Si l'on n'a pas fait la même remarque à Persépolis, c'est que les chapiteaux, que n'y protégeait point un matelas de terre, y sont très frustes, comme le montrent les dessins de Coste et les photographies de Stolze. Coste et Flandin parlent pourtant « d'une espèce de vernis verdâtre, bronzé, qui semble revêtir en certains endroits les parois internes de quelques portions de mur- ». Si, comme ils en expriment eux-mêmes la crainte, ils n'ont pas été trompés par une simple apparence, n'y a-t-il pas là un indice analogue à celui que nous a fourni l'étude des fragments de Suse, un autre exemple de l'application du même procédé?
Du moment où l'on employait la dorure, on n'avait aucun motif pour en limiter l'emploi à la seule partie de la construction où la marque s'en est si heureusement conservée; ainsi, dans le taureau de Suse, il est probable que les cornes aussi étaient dorées. Il est possible que les rosaces, que les moulures des chambranles aient, par places, reçu la même parure. Quant aux édifices de Persépolis, où l'or servait à mieux détacher les inscriptions, pourquoi auraient-ils été moins richement décorés que ceux de Suse? Lorsqu'on essaye de les restaurer, on est donc en droit d'y poser, en des lieux bien choisis, quelques touches d'un or qui se mariait également bien au blanc, au
1. Chardin, Voyaye en Perse, t. Vliï, p. 321, édition Langlès. •2. Flandin p! Coste, Perse ancienne , Texte, pp. 134-135.
gris, au noir de la pierre et aux bleus intenses des fonds d'émail; bientôt bruni par Fair et par la pluie, cet or accusait maints détails sans jamais en exagérer l'importance et sans rompre, par une note trop bruyante, la belle harmonie de l'ensemble. Dans les restitutions que nous avons proposées (planches VI et IX), nous n'avons d'ailleurs usé de cette ressource qu'avec une extrême réserve , et nous n'avons nulle part colorié la pierre ; celle-ci était d'un grain trop fin et trop serré, elle a été taillée avec trop de soin et les traces de ces surcharges y sont trop rares pour qu'il y ait lieu de songer à quelque chose qui rappelle ces premiers temples de la Grèce, construits en tuf plus ou moins grossier, où, dans les sculptures des frises et des frontons comme dans tout le reste du bâtiment, la roche, d'une structure irrégulière et d'un aspect triste, était presque partout cachée sous un enduit. La polychromie de l'architecture royale des Achéménides était à la fois plus discrète et plus riche ; elle résultait moins de la manœuvre du pinceau que de la diversité des matériaux. Chacun de ceux-ci a sa coloration particulière, qui tient à sa nature propre, et comme son timbre personnel; au contraire, quelques différences que l'on essaye d'y mettre en variant les teintes, les tons liquides étendus au pinceau gardent tou-. jours des valeurs à peu près pareilles et donnent à l'œil une sensation toujours la même. C'est comme un orchestre qui ne renfermerait que des instruments de même espèce, des cuivres par exemple ou des instruments à cordes. Vous aurez beau augmenter le nombre des musiciens; jamais, quel que soit leur talent, vous ne réussirez à éviter tout à fait le défaut d'une certaine pauvreté, d'une certaine monotonie.
Les édifices que nous avons décrits jusqu'à présent, édifices où les princes achéménides ont gravé leur signature, appartiennent tous à ce que l'on peut appeler le système de l'architrave, à celui où les jambages des baies soutiennent un linteau, où des plafonds horizontaux reposent sur des supports lapidaires et sur la tête des murs. Dans le Farsj l'ancienne Perse, on rencontre les restes d'autres bâtiments, ceux de Saf'vistan et de Firouz-A6ad, où la disposition est toute différente, où les portes s'amortissent en arcs à plein cintre, où des coupoles ovoïdes surmontent des salles carrées. Les explorateurs qui les premiers avaient découvert et signalé ces ruines y avaient vu des monuments de l'art sassanide, étroitement apparentés au grand palais de
TOMK V. 1\
Ctésiphon, le l'akhi-i-Khost^ii^ \ aucun historien n'avait contesté cette attribution^ M. Dieulafoy, dans son voyage de 1881-1882, a visité Firouz- A6ad et Sarvistaji; il a signalé un autre édifice de moindre dimension, mais de disposition analogue, la ruine de Ferach-Abad;les observations et les réflexions qu'elles lui ont suggérées l'ont conduit à se faire une tout autre idée de l'âge et du caractère de ces édifices \ Il y voit bien, avec ses prédécesseurs, d'anciens palais, mais des palais qui seraient contemporains de ceux de Persépolis et de Suse; pour lui, ces derniers représentent une architecture étrangère à la Perse, qu'y aurait introduite, sans l'y acclimater d'une manière durable, le caprice des rois, servi par des artistes grecs et égyptiens ; au contraire, dans ces édifices à coupoles, bâtis vers le même temps par des grands seigneurs, par des satrapes héréditaires, on aurait des échantillons de la véritable architecture nationale, d'une architecture qui se rattacherait par ses origines aux édifices voûtés de l'Assyrie, mais qui, transplantée sur le sol de l'Iran, y aurait perfectionné ses procédés, pendant le cours de la période achéménide, pour arriver enfin, sous les Sassanides, à se sentir en pleine possession de ses moyens et pour produire, un peu plus tard, ces belles mosquées des premiers siècles de l'hégire dont les restes font aujourd'hui l'admiration des voyageurs. Il y aurait eu ainsi, en Perse, transmission ininterrompue et développement progressif de ce système de l'arc et de la coupole bâtie sur plan carré; ce travail, commencé peut-être avant le règne même de Cyrus, poursuivi sous ses successeurs, aurait fourni aux architectes byzantins les premiers éléments des dispositions qui caractérisent les plus célèbres de leurs ouvrages, ceux qui ont ensuite, comme Sainte-Sophie, servi de modèles à l'art occidental.
Comme toutes les théories qui établissent une relation de cause à effet entre des phénomènes jusqu'alors demeurés sans lien, et par suite inexpliqués, celle-ci est fort séduisante ; mais il reste à savoir si les faits sur lesquels on prétend l'appuyer sont tous exacts, s'ils comportent l'interprétation qui en a été donnée. Il importe d'ailleurs que la question soit bien posée. Nous n'avons pas à discuter ici et nous ne
1. CosTE et Flandin, Perae ancienne^ texte, p. 23-27, 36-45; planches 28-29. 38- i2.
2. Nous avons accepté cette hypothèse quand, à propos des édifices voûtés de TAssyrie, nous avons fait allusion aux ruines de Sarristan et de Firouz-Abnd {Histoire t(e l'Art, t. U, pp. n4, 175, 260). Fergusson partage la manière de voir de Coste {HLstory of architecture in ail coiintrics, 2^ édition, i874, t. I, p. 377-394: Sassanian architecture).
3. L*Art antique de la Perae, quatrithnc partie : les }fonuments voûtés de V époque achéménide.
songeons nullement à révoquer en doute les conclusions auxquelles M. Choisy a été conduit par ses belles études sur Fart de bâtir chez les Byzantins * ; nous sommes tout disposés à retrouver avec lui « les rudiments de la construction byzantine jusque dans les ouvrages des plus anciennes civilisations de TOrient ». Le seul point sur lequel portent nos observations et nos réserves, et ce n'est pas à lui qu'elles s'adressent, c'est l'âge assigné aux monuments à coupole de Fhwiz-Abad, de Sarvistan et de Ferach-Abad.
A la différence des édifices de Persépolis et de Suse, ceux-ci ne portent pas d'inscriptions ; veut-on en fixer la date par une conjecture spécieuse, il n'y a qu'une voie à suivre : relever avec soin toutes Jes indications que peuvent fournir le plan, l'appareil et la décoration de ces bâtiments. C'est en appliquant cette méthode que M. Dieulafoy est arrivé à faire du palais de Sarvistan^ qui lui parait le moins ancien des deux, « un contemporain des derniers Achéménides ou peut-être des Séleucides » ; quant à celui de Fironz-Abad, « plus vieux de cent cinquante ou de deux cents ans, il serait l'œuvre d'un satrape de Xerxès ou du premier Artaxerxès » *. M. Dieulafoy va même jusqu'à se demander si les ornements de plâtre qui reproduisent, à Firouz-Abad, certains traits caractéristiques de la décoration persépolitaine ne seraient pas postérieurs à la construction, s'ils n'auraient pas été appliqués après coup, pour dissimuler la rusticité barbare de la maçonnerie et pour mieux mettre l'édifice en rapport avec le goût du temps. Dans ce cas, dit-il, le gros œuvre « pourrait remonter à l'époque de Cyrus ou peutêtre mieux d'Ariaramnès, le grand-père de Cyrus et le dernier souverain du Fars ».
Nous ne nous arrêterons pas à montrer ce qu'il y a d'invraisemblable dans cette supposition d'un édifice ainsi exécuté en deux fois ; l'espèce de béton qui constitue les murs est trop grossier pour avoir jamais pu rester à découvert; il a dû être toujours caché sous un enduit. S'il avait reçu deux décors successifs, on verrait le premier paraître, par endroits, sous le second qui, sur plus d'un point, est tombé par éclats; or il n'en est pas ainsi, comme on peut s'en convaincre en jetant les yeux sur les photographies qui représentent l'intérieur du palais^. Nous ne demanderons pas non plus comment on peut dire, même •
i. Auguste Choisy, VArt de bâtir chez les Byzantins, in-4, 1882, 187 pages et 23 planches. Voir particulièrement le chapitre xiv : Essai histoiigue, § 1 ; Origine des méthodes.