TOME V
lement, comme il habitait un pays où la pierre abondait, il aurait substitué celle-ci à Targilc dont étaient faits tous ces tertres qui, dans la vallée de TEuphrate, servaient de socle aux édifices, et, pour remplir le programme qui leur avait été tracé, son architecte et ses ouvriers n'auraient eu qu'à appliquer les méthodes qui leur étaient déjà familières. Les travaux furent interrompus lorsque Cyrus mourut ou bien quand son fils Cambyse, qui avait peut-être continué son œuvre, périt en laissant le trône à un usurpateur, lequel ne se sentait pas solidaire des deux princesses devanciers; ces travaux ne furent jamais repris, parce que le second fondateur de Tempire transféra le siège habituel de la royauté à Persépolis. Ce fut là désormais que portèrent tous leurs efforts les princes qui eurent le désir de perpétuer leur mémoire par d'amples et riches bâtiments. Quant à Pasargade, ce ne fut plus dès lors qu'une ville sacrée, que l'on honorait pour les souvenirs qui s'y rattachaient; elle avait ses temples et son trésor; un collège de Mages y résidait; on y allait en pèlerinage au tombeau de Cyrus*; mais on n'y construisait plus de palais neufs, pas plus que Ton n'en a construit à Ispahan depuis que, dans la Perse moderne, la dynastie aujourd'hui régnante a transporté sa résidence A'ispahan à Téhéran,
Il n'y a pointa regretter le séjour que nous avons fait dans cette ville dont l'importance et le rôle politique n'ont eu qu'une durée si limitée. Nous y avons constaté l'emploi des procédés de construction que nous retrouverons dans les édifices de Persépolis ; le palais y offre déjà l'ébauche des dispositions que nous aurons à étudier ailleurs dans des exemplaires d'une bien autre dimension, et l'architecte aspire à le dresser sur un piédestal dont l'élévation le signale de loin aux regards; enfin le sculpteur est déjà mis en possession d'une partie tout au moins de la place où il aura plus lard à distribuer et à établir ses bas-reliefs. Ce qui résulte de ces observations, c'est que l'art perse ne date point de l'heure où l'Egypte a été subjuguée et où les relations avec la Grèce sont devenues plus fréquentes et plus étroites ; dès le temps de Cyrus et de Cambyse, il avait ses habitudes et ses tendances qui lui étaient propres; il se distinguait, par un ensemble de caractères originaux, de l'art des autres peuples de l'Orient. Il n'avait pas à changer de principe et de voie ; pour prendre son plein essor, il n'avait qu'à profiter des ressources que mettraient à ses ordres, sous Darius et sous ses premiers successeurs, Tambilion des princes et l'énormité du capital dont ils disposaient.
i. Punk, //. iV., VI, 26 : <« liule ad Orionlom ma^i obtinoiit Pasarpadas, castelluin in Hiio Cyii si'pnlcniin fst. »
Le district où la royauté perse fixa sa résidence à partir du règne de Darius ne renferme plus que des villages ; ce n'en est pas moins une des parties du Fars les plus riches en eaux courantes et les plus fertiles. La plaine de Mervdacht a de 70 a 80 kilomètres du nord-ouest au sudest, sur une largeur moyenne de 8 à 12 kilomètres (fig. 287) ; elle est traversée dans toute sa longueur par une rivière qui est peut-être TAraxe des anciens. On la nomme aujourd'hui Bend-Amir dans la plaine où elle se perd parmi les marécages du lac Niris^ Sivend-Boud un peu plus haut, dans la gorge qui sépare le territoire de Persépolis et celui de Pasargade, Moiirgab près du village de ce nom, et Polvar au delà de ce dernier canton, dans la montagne d'où elle sort. Pour éviter les confusions et les redites, nous avons toujours parlé du Polvar; nous avons attribué une valeur conventionnelle à cette appellation qui, dans le pays, ne s'applique qu'à la portion supérieure du cours de ce torrent.
C'est au pied de la chaîne qui borne au nord celte plaine que se trouvent rapprochés les restes de tous les monuments qui, depuis le jour où ils ont été signalés à la curiosité de l'Europe savante, n'ont pas cessé d'être visités par des voyageurs plus nombreux de siècle en siècle et plus attentifs à relever toutes les particularités de l'exécution. Ces monuments sont groupés dans un espace assez restreint, à l'ouest et à l'est de l'issue du ravin étroit d'où débouche le Polvar (fig. 383). A 2500 mètres de la rive droite du fleuve, les lombes de la plus ancienne nécropole, celle de Nakch-i-Roustem , montrent leurs hautes façades taillées dans le roc, et, sur la rive gauche, environ à la même distance, on aperçoit les sveltes colonnes de Persépolis. Entre les sépultures des rois et leurs palais, là où la gorge resserrée dans laquelle le torrent était emprisonné depuis sa sortie du territoire de Pasargade s'élargit en une vallée qui forme, entre deux abruptes falaises, comme le vestibule de la plaine, des buttes de décombres et les ruines encore apparentes de plusieurs bâtiments marquent la place de la cité qui portait à l'époque des Sassanides et peut-être sous les Achéménides le nom d'Islakhr. Ce qui est certain, c'est qu'elle existait dès le temps du premier empire perse; il fallait bien qu'il y eût, près de la résidence royale, une ville habitée par une population sédentaire d'artisans et de
marchands, chargée de pourvoir aux besoins de cette foule d'officiers, de soldats et de serviteurs qui accompagnait le roi dans tous ses déplacements. Cette plaine est d'ailleurs aussi belle et aussi féconde que celle de Chiraz; avant que la Perse fût appauvrie et dépeuplée par plusieurs siècles de troubles et de mauvais gouvernement, il a dû toujours y avoir là une agglomération urbaine de quelque importance, et la situation qu'occupait Istakhr est la plus heureuse, la mieux abritée contre les vents du nord que Ton ait pu choisir dans toute l'étendue de ce canton.
Nous reparlerons de cette ville ; plusieurs de ses monuments offrent des traits curieux, sur lesquels il y aura lieu d'insister; mais on en saisira mieux l'intérêt lorsqu'on aura étudié le groupe plus imposant et plus varié des édifices dont se composait la résidence royale. Ceuxci sont épars, dans un désordre pittoresque, sur une vaste esplanade qui s'appuie par derrière à la montagne dont elle semble être un prolongement. Le contour offre de nombreux ressauts à angles droits, qui n'ont rien de régulier, qui ne se répondent pas d'une face à l'autre; mais, à prendre la forme dans son ensemble, la muraille dessine sur le terrain les trois côtés d'un grand parallélogramme qui mesure dans un sens, du nord-ouest au sud-est, 473 mètres, et dans l'autre, du nordouest au sud-est, 286 mètres (fig. 423).
La hauteur de la paroi verticale qui limite l'aire de ce plateau varie, suivant l'état du terrain, entre 10 et 13 mètres. La facture en est partout à peu près la même. A quelques morceaux près, où l'horizontalité des assises s'explique peut-être par un travail postérieur de réparation, l'appareil est polygonal (fig. 300, pi. III et X)*. Pas d'autre ornement qu'une plinthe et qu'un couronnement. Assez semblable à celle du Gabré, la plinthe est visible en maint endroit, là où elle ne se cache pas sous un amas de blocs détachés de la crête. Celle-ci a partout disparu; mais on n'en est pas moins en mesure d'affirmer qu'un entablement continu a jadis décoré le sommet de la muraille*. Aujourd'hui l'assise supérieure est arasée au-dessous du niveau où se maintient le sol du terre-plein; la face externe est d'ailleurs criblée de trous de scellement, trous dont la présence indique que la face était recouverte par une autre assise qui s'appliquait contre elle et la dérobait aux regards. Quand l'ouvrage était intact, la différence de niveau était certainement rachetée par une frise que surmontait une corniche, la réunion de ces deux membres d'architecture constituant un parapet qui régnait tout
i. Histoire de VArt, t. V, pp. 471-472. 2. DiECLAFOY, l'Art antique, I, H- 18.
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autour de la terrasse (pi. III et X). Quelques rares fragments de la frise sont encore en place vers rextrémité sud du Takht. Ce sont des blocs dont la suite dessinait, en haut de la paroi, un lit horizontal légèrement en surplomb sur le nu du mur; ce qui achevait de distinguer cette assise, c'est qu'une plate-bande d'une franche saillie y encadrait le parement (fig. 424). En revanche, la corniche, où le porte-à-faux était bien plus sensible, s'est partout détachée; mais, dans les terres amoncelées au bas de cette muraille, on trouve des pierres que l'on pourrait croire empruntées à la corniche des tombes royales; ce sont les mêmes moulures et les mêmes profils; n'y cherchez pas de débris de l'entablement des palais, débris qui seraient tombés ou qui auraient été précipités par-dessus le rebord de la terrasse , au moment de la chute de ces édifices, ou, plus tard, pendant que se poursuivait cette œuvre de dévastation qui a duré ici de longs siècles. En soi, la chose n'aurait rien d'impossible. A Athènes on a retrouvé, en dehors de l'Acropole, dans les éboulis où se perdait jusqu'à ces derniers temps le pied de l'enceinte, plus d'un morceau d'architecture ou de sculpture qui provenait de monuments érigés dans l'intérieur de la citadelle. Ce qui rend ici cette hypothèse inadmissible, c'est que les combles des palais étaient tout entiers en charpente *. Supposez-les de pierre; on en apercevrait quelques débris parmi tous ces fragments de fûts, de chapiteaux et de chambranles qui jonchent le sol de l'esplanade, par exemple dans un champ de ruines comme celui que présente le site de la Salle aux cent colonnes. Or, parmi ces décombres, jamais on n'a rien signalé de pareil. Les restes d'un couronnement denticulé ne se voient que dans la plaine, où ils gisent en avant et au bas de la muraille; ils ne peuvent donc avoir appartenu qu'à la corniche qui décorait la crête du mur de soutènement.
Ce grand ouvrage a été signé par Darius. Sur la face sud du mur
424. — Persépolis. Pierre de la frise du mur de la terrasse. Dieulafoy, VArt antique, II, fig. 13.