‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 2)Chapitre 360 sur 412 · TOME V · texte numérisé non relu

TOME V

Cette corne autour de l'oreille, cette étrange coiffure et surtout ces deux paires d'ailes semblent mettre cette figure en dehors du monde de l'histoire et de la réalité. Cependant, au-dessus d'elle, on lisait encore, il y a quelques années, le texte laconique où Cyrus prend la parole*. On s'était donc accordé à reconnaître ici l'effigie du fondateur de la monarchie, d'autant plus volontiers que ce bas-relief occupait, dans l'ébrasement de la porte, la place qui à Persépolis est communément assignée à l'image du roi ; mais là celui-ci est toujours représenté sous les traits d'un homme, avec le costume et les insignes qu'il portait au cours de sa vie mortelle, tandis qu'ici cet ensemble, par lui-même, suggérerait plutôt l'idée d'un dieu ou d'un génie. Comment concilier le témoignage de l'inscription avec l'apparence de la sculpture? L'accord

est facile à établir. Il suffit d'admettre que le statuaire a voulu représenter ici le conquérant non pas comme un homme, mais comme un être supérieur à l'humanité, comme un héros divinisé. Pour traduire sa pensée, il a cherché des attributs et des symboles qui fussent de nature à ne point laisser

468. - La coiffure de Cyrus. pl^CC aU doutC*. S'il avait vécU chcZ Un

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un longpasse, iln aurait eu qu à puiser dans le répertoire des formes consacrées par la tradition ; mais la Perse n'avait pas encore une langue plastique qui lui appartint en propre; il dut donc se pourvoir ailleurs, s'adresser à ces nations plus avancées qui, comme l'Assyrie et l'Egypte, possédaient ce système de signes qui lui faisait encore défaut. On relève ici la trace de ces deux influences. L'habit, par sa forme et par ses ornements, est tout assyrien; de même aussi ce quadruple manteau de plumes ; les figures ailées, en Egypte, n'ont jamais que deux ailes. C'est pourtant l'Egypte qui adonné les traits les plus significatifs, ceux sur lesquels l'artiste a le plus compté pour produire l'impression qu'il avait en vue. C'est à elle qu'il a emprunté la

i. Histoire de VArt, t. V, pp. 668 et 670.

2. A propos de cette figure, M. Dieulafoy (/'Arf antique de la Perse, i.l, p. 3o) a appelé l'attention sur un texte d'Hérodote (I, 209) d'où il résulte que, dans le milieu où rhislorien a recueilli le récit du songe de Cyrus qu'il rapporte, ces ailes attachées aux épaules étaient un symbole de la puissance divine ou de la puissance royale. C'étaient les ailes des taureaux et des génies anthropoïdes de la Chaldée et de l'Assyrie qui avaient dû rendre cet emblème familier à toutes les imaginations.

467. — Bas-relief de Pasargade. Dieulafoy, l'Art antique de la Perse, 1, pi. XVIII. Hauteur de la flgure, 3 mètres.

corne d'Ammon et peut-être aussi Tarrangement de la chevelure; il semble avoir copié une de ces perruques que Ton portait sur les bords du Nil par-dessus la tête rasée. Enfin il s'est appliqué à reproduire, avec une exactitude minutieuse, une de ces coiffures bizarres, d'un caractère tout hiératique, dont il y a en Egypte tant de variétés. Celle qu'il a choisie est ce que les égyptologues appellent le diadème hetes. Dans les plus anciens monuments, c'est Thot seul qui s'en pare; à partir de la vingtième dynastie, on le voit paraître sur la tête de tous les dieux et de tous les rois.

Faut-il reporter l'exécution de ce bas-relief jusqu'au règne de Cyrus, comme on serait, au premier moment, tenté de le faire d'après les termes de la légende qui l'accompagnait? Nous ne le pensons pas. Ce n'est guère qu'après la mort du roi que l'on a pu imaginer de lui ménager cette sorte d'apothéose. Il y a aussi un sûr indice dans la grande part qui est faite ici à l'imitation des types égyptiens; la Perse, sous Cyrus, n'avait encore eu aucune relation avec l'Egypte. On pourrait, à la rigueur, supposer que ces formes ont été tirées par l'artiste de quelqu'un de ces objets égyptiens ou pseudo-égyptiens comme la Phénicie en répandait un peu partout; mais n'est-il pas plus naturel de croire que l'idée de ces emprunts a été suggérée au sculpteur par le spectacle même de l'Egypte et de toutes ces figures de divinités et de princes qui couvraient les surfaces de ses édifices? Cette sculpture daterait alors du règne de Cambyse; peut-être même serait-elle plus récente encore. Le fils de Cyrus dut tenir à achever les édifices dont le plan avait été tracé par son père; ce serait au cours de son expédition d'Egypte qu'il se serait avisé de faire donner à l'image de son prédécesseur quelque chose de la physionomie des grands Pharaons d'autrefois. Si l'on doute que Cambyse ail eu le loisir de vaquer à ces soins, parmi les agitations qui ont rempli les derniers jours de son règne, pourquoi ne pas penser à Darius? Lorsque, vainqueur du mage, il eut fait rentrer la couronne dans la famille d'Achéménès, il eut certainement à cœur, lui aussi, de rendre hommage au héros dont il recueillait la succession, quoiqu'il ne fût pas son descendant direct. Pour se poser comme sou héritier légitime, point de meilleur moyen à employer que de terminer pieusement ses constructions et d'y montrer à tous les yeux son effigie, présentée sous des traits calculés pour relever encore le prestige du glorieux ancêtre.

Le style de cet ouvrage, il est vrai, diffère sensiblement de celui des sculptures de Persépolis ; la draperie n'y est pas traitée dans le même

goût. L'auleur de ce bas-relief n'avait eu d'autres leçons que celles de l'Assyrie et de TÉgypte ; il appartenait encore au groupe des artistes qui avaient été chargés de construire et de décorer les palais des deux premiers rois; mais cette vieille école a pu continuer encore son œuvre à Pasargade et poursuivre dans le même esprit les travaux commencés, lorsque déjà, à quelques lieues de là, dans la nouvelle capitale, une école plus jeune et plus savante, ouverte à d'autres influences, s'es-

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469. — Le bas-relief de Béhistoun. D'après H. Rawlinson, J,R, A, S., t. X, pi. I.

sayait à de plus grandes entreprises. Le style que celle-ci créa, plus noble et plus brillant, ne pouvait tarder à se répandre et à s'imposer partout. Si donc l'on incline à reculer jusqu'après la mort de Cambyse la date que [l'on assignerait à l'exécution du bas-relief égyptisantde Pasargade, tout au moins sied-il d'ajouter aussitôt que celui-ci ne peut être postérieur aux toutes premières années de Darius.

En eflfet, le bas-relief rupestre de Béhistoun, qui date de la cinquième ou de la sixième année du règne, oflfre déjà les mêmes types que les bas-reliefs de Persépolis, et la facture en est la même, autant qu'il est'possible d'en juger par les dessins un peu sommaires qui en ont été donnés (fîg. 469). La hauteur à laquelle il se trouve, au-dessus du fond

de la Tallée, sur une paroi verticale, en interdit toute reproduction photographique (fig. 285) ; c'est avec une longue-vue que les voyageurs en ont copié les figures et qu'ils ont transcrit les inscriptions qui raccompagnent. La scène occupe la partie inférieure d'un large champ dont la surface a été dressée à l'outil et que protège un cadre d'une saillie très marquée ; la dimension principale de l'espace ainsi circonscrit est de 7",80. Les figures feont au nombre de treize, et le sens de la composition, fort bien ordonnée, est facile à saisir. Darius, bien plus grand de taille que tous ceux qui l'entourent, est debout, la couronne au front, un pied posé sur le corps d'un ennemi vaincu qui, couché dans la poussière, lève vers le roi des bras suppliants. Celui-ci a la main gauche appuyée sur son arc, tandis que sa droite, levée, semble désigner, d'un geste impérieux et méprisant, dix personnages qui se présentent devant lui, les mains attachées derrière le dos ; ils sont tous enchaînés par le cou à une grosse corde qui les relie l'un à l'autre. Ces captifs n'ont pas tous le même costume; ainsi l'un d'eux, le dernier à droite, est coiffé d'une haute tiare pointue; mais cette diversité du vêtement n'aurait pas suffi à les faire reconnaître, même des contemporains : la postérité, en tout cas, n'aurait pas su à quoi s'en tenir; aussi a-t-on gravé soit au-dessus de la tête, soit sous les pieds, soit même sur la robe de chacun de ces personnages, une légende qui donne le nom du rebelle et fait connaître son [crime. Deux personnages accessoires, placés à gauche du tableau, complètent cet ensemble ; ce sont, en arrière du roi, deux gardes, dont l'un porte l'arc et l'autre la lance; au-dessus de la scène plane , encadrée dans le cercle ailé , l'image de cet Ahura-Mazda par la grâce duquel le prince a triomphé de ses compétiteurs*.

La sculpture perse n'a déjà plus ici le même aspect que l'assyrienne. Les habits et les armes, les types et le faire sont différents. U y a

1. n y a, dans le Zagros, non loin d'Holwan, un bas-relief rupesire dont il n'a pas encore été donné de dessin, mais que sir Henry Rawlinson attribue sans hésiter à la période achéménide. « Le tableau représente un personnage vêtu d'une courte tunique et d'un bonnet rond; son bras gauche supporte un bouclier et sa main droite une masse dont une des extrémités pose sur le sol; son pied gauche foule un ennemi prosterné. Devant le roi se tient, les mains liées derrière le dos, un prisonnier dont la taille est aussi haute que celle du roi. A Tarrière-plan, quatre figures nues, de plus faible dimension, agenouillées en suppliantes, semblent représenter le parti du chef vaincu. La plate-forme que surmonte ce groupe est soutenue par les têtes et les mains d'une file de toutes petites figures, disposition qui était déjà connue par les tombes de Persépolis. }> (March from Zohab to Khuzistan, p. 37, dans le Journal of the royal geographical Society, t. IX, 1839.) Ce monument, par sa partie supérieure, rappellerait donc Béhisioun, et Persépolis par sa partie inférieure.

pourtant une ressemblance: c'est qu'ici, comme à Ninive, le bas-relief est la traduction plastique d'une page d'histoire et qu'il a pour commentaire une inscription, où Darius raconte les luttes qu'il eut à soutenir au début de son règne et la défaite successive de tous ces prétendants sur qui s'étend sa main vengeresse. L'art dont ce bas-relief est un des plus anciens monuments se maintint-il dans cet ordre de données? La réponse à cette question est dans l'étude et la description des bas-reliefs de Persépolis.

Par les restaurations que nous avons mises sous les yeux du lecteur, on s'est fait une idée des places que l'architecte perse a réservées, dans ses bâtiments, à ces bas-reliefs dont nous avons déjà reproduit d'assez nombreux spécimens (fig. 296, 302, 337, 341, 345, 349, 350, 351, 372, 436). 11 en a mis partout où son procédé de construction l'amenait à employer la pierre, et celle-ci jouait dans l'édifice un rôle assez important pour qu'il n'ait pas senti le besoin, comme Tarchitecte assyrien, d'appliquer, soit dans ses façades, soit dans ses intérieurs , des dalles ciselées contre des murs de brique. Les soubassements des terre-pleins qui portent les palais sont bâtis en beaux blocs de calcaire; on a donc couvert de figures celles de leurs faces qui, pourvues de rampes d'accès, appelaient plus que les autres le regard du visiteur. Les plus vastes espaces, ceux qui se prêtaient le mieux au déploiement des amples cortèges, étaient fournis par les grandes parois qui s'étendaient à droite et à gauche des escaliers. Ceux-ci offraient à l'artiste des champs moins spacieux, mais délimités nettement et de forme variée. C'est ainsi que le mur qui fait la devanture du perron est divisé en trois compartiments, dont un, celui du milieu, dessine un rectangle, tandis que les deux autres, compris entre la ligne rampante de l'emmarchement, sont triangulaires (pi. IV et IX). Les deux murs qui constituent la cage de l'escalier ont aussi, dans la plupart des édifices, leur décoration figurée (fig. 296 et 341); la ligne brisée qui suit sur la paroi le mouvement ascensionnel des degrés sert de socle à des personnages qui s'échelonnent, un à un, sur la pente.

Lorsque, après avoir passé devant les bandes d'images qui s'allongent sur ces pans de muraille, on arrive au corps même du palais, on y voit la sculpture se développer dans un autre sens, non plus en largeur, mais en hauteur, dans les champs étroits que lui ménagent les faces internes des chambranles de toutes les baies, et ce n'est pas seulemenl la disposition, c'est aussi le sujet des tableaux qui change. A Texterieur, l'artiste a distribué, représentées par des types choisis, les

LES EMPLACEMENTS ET LES THÈMES. 79a

troupes qui veillent sur le roi et les nations qui lui apportent le tribut de leurs hommages et de leurs présents. A ces défilés de gardes et de serviteurs, de sujets et de vassaux qui vont à Taudience royale comme on irait à Tautel d'un dieu, les mains pleines d'offrandes ^ il a mêlé l'image du lion, symbole partout compris d'une force qui triomphe, en se jouant, de toutes les attaques. Dans les panneaux triangulaires, le lion terrasse le taureau, que les Persans modernes lui livrent encore aujourd'hui, comme une victime condamnée d'avance, dans un jeu sanglant auquel ils prennent grand plaisir*. Dans les frises des couronnements, le lion marche d'une fière allure (Og. 350) ou se tient comme en adoration devant l'emblème d'Ahura-Mazda (fig. 345). Le roi luimême ne se montre pas dans ces séries ; mais il n'y a pas une de ces figures qui ne l'annonce , qui n'éveille Vidée de sa puissance et de sa majesté. 11 n'apparaît de sa personne que plus loin, au seuil des salles *où il tient sa cour et des appartements qu'il habite. C'est là qu'on l'admire, tantôt assis sur son trône, sous un dais somptueux, ayant à ses pieds son armée rangée en ordre de bataille (fig. 436), ou, comme sur les tombes, porté sur les bras tendus de ses sujets (fig. 470), tantôt debout, entrant dans sa demeure, escorté des hauts officiers de sa maison , qui tiennent au-dessus de sa tête le parasol et le chasse-mouches (fig. 471), tantôt enfin perçant de son glaive le flanc des monstres ennemis de l'humanité (fig. 351 et 352).

Les deux ordres de tableaux se trouvent réunis dans le palais de Darius et dans celui de Xerxès; il y a là tout à la fois une terrasse et des chambranles ornés de sculptures. Au contraire, des deux grandes salles du trône, l'une n'a pas de portes et l'autre n'a ni mur de soutènement ni escaliers. Chacun de ces deux énormes édifices n'offre donc à notre curiosité qu'une des deux parties de l'ensemble, on pourrait presque dire un des deux chapitres du livre; mais ce chapitre y est écrit avec plus d'ampleur que dans des bâtiments de dimensions plus restreintes. L'architecte y a livré au sculpteur des champs plus spacieux; celui-ci a donc pu appeler là un plus grand nombre de figures à traduire son idée et par suite en varier davantage l'expression. C'est dans la Salle aux cent colonnes que l'on admire les plus beaux exemplaires de ces groupes dont la figure royale, reconnaissable à ses attributs et à sa haute stature, forme le centre ou le sommet; mais

4. Chardin (édit. Langlês), t. VIII, p. 273. Flandin, Relation, t. II, p. 169. L'un et l'autre voyageur témoignent des précautions que l'on prend pour que le lion, emblème de la monarchie, ait toujours le dessus.

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