LA LITTERATURE HEBRAÏQUE
se baissât pour les ramasser; à Jérusalem, ils étaient toute une révélation.
S'il y a beaucoup à attendre de la Judée, ce n'est pas seulement sur les chances heureuses des fouilles que Ton doit compter pour Téclaircissement de certains problèmes qui sont demeurés jusqu'ici sans solution. On n'aurait jamais remué en Palestine une seule pelletée de terre, on n'y aurait pas découvert un seul monument de la plastique et de l'industrie d'autrefois, que nous aurions encore été tenus de nous arrêter à Jérusalem et d'y faire un long séjour. Si les Hébreux n'ont jamais eu un art qui leur appartînt en propre, si, par cet endroit, ils sont très inférieurs aux Chaldéens, aux Assyriens et même aux Phéniciens, en revanche le peuple juif est le seul peuple sémitique de l'antiquité dont la littérature n'ait pas péri ou du moins se soit conservée dans des textes étendus et d'une lecture courante. La Chaldée et l'Assyrie nous ont, il est vrai, légué des documents très nombreux et souvent très longs; mais beaucoup de ces textes sont mutilés, et tous sont écrits au moyen d'un système de signes qui rend le déchiffrement plus ou moins pénible et qui laisse presque toujours planer quelques doutes sur la valeur et l'exactitude des traductions proposées. Quant aux Phéniciens, inventeurs de l'écriture alphabétique, ils n'ont, par malheur, employé ce merveilleux instrument qu'à des usages très secondaires ; ils n'ont jamais pensé avec force et avec originalité. C'est par milliers que se compteront les inscriptions phéniciennes, dans le grand recueil qui doit comprendre toute l'épigraphie sémitique; mais on pourrait presque faire tenir ^n trois ou quatre pages tout ce qui, dans ces inscriptions, n'est pas la monotone répétition de quelques formules toujours les mêmes, où seuls les noms propres varient.
Supposez des trouvailles inespérées, qui, par impossible, viendraient tout d'un coup enrichir l'épigraphie phénicienne, qui la rendraient plus comparable à l'épigraphie grecque et latine; alors même la Judée garderait encore tous ses avantages. Dans ce monde dont elle faisait partie, par la race et par la langue, elle resterait hors pair, pour avoir produit et conservé tous ces livres dont la réunion forme ce qu'on appelle l'Ancien Testament. Là même où ils sont le plus développés et le plus variés, les documents épigraphiques ne satisfont jamais toute notre curiosité ; quel qu'en soit le thème, ils ont toujours quelque chose d'officiel, et, par suite, d'inexact ou tout au moins d'incomplet. L'âme ne s'y montre pas à nu, ne s'y épanche pas librement ; la vie ne s'y réfléchit pas dans toute son ampleur et toute sa diversité, avec ses côtés
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474 LA JUDEE.
anecdotiques et pittoresques, avec la part qu'y a raccident et le rôle qu'y joue l'individu. Tout cela, c'est ailleurs qu'il faut le chercher, dans la poésie, où se donnent carrière l'imagination et la passion, dans l'histoire, qui raconte les actions des chefs du peuple et qui dit par quelles œuvres ils se sont illustrés, chez les moralistes, qui, en critiquant leurs contemporains et en cherchant à les corriger, décrivent, avec force détails curieux et précis, leurs habitudes et leur manière de vivre, enfin chez le législateur qui, par les nécessités mêmes de la tâche qu'il s'impose, est amené à définir les situations où peuvent se trouver placés ces hommes dont il prétend régler toute la conduite. Une littérature, quelle qu'en soit la valeur au point de vue des idées qu'elle exprime et de la beauté des ouvrages qui la composent, projettera donc toujours, sur le génie et sur les mœurs de la nation qui l'a créée, une lumière bien autrement égale et bien autrement vive que ne pourront jamais le faire les inscriptions les plus longues et les plus circonstanciées ou les relevés les plus minutieux des traces laissées sur le terrain par les édifices détruits, par l'art et l'industrie des générations disparues.
Voilà par exemple le temple sémitique, qui a certainement précédé le temple grec, qui lui a peut-être servi de modèle; il importait de le définir, d'en bien analyser le plan, de montrer comment il était resté partout le même, tout en étant consacré, suivant les temps et les lieux, à des dieux très différents. Nous l'avons essayé, à propos de laPhénicie; à cette fin, nous avons tiré parti de quelques indications éparses dans les auteurs classiques; nous avons étudié jusqu'aux moindres vestiges des édifices religieux de la Syrie, de Cypre et de colonies plus lointaines, telles que les établissements phéniciens de Gaulos et de Malte. Cependant, lorsque nous avons voulu reconstruire, des fondations jusqu'au faîte, un des monuments de cette architecture, où avonsnous dû chercher, où avons-nous trouvé les éléments de cette image? C'est dans un édifice dont il ne reste pas une seule pierre, dans le temple de Jérusalem. On pourrait être tenté de crier au paradoxe, et rien cependant n'est plus facile à justifier que le choix de ce thème. De tous les temples bâtis par la race à laquelle appartenaient les Hébreux, le temple qui couronnait le mont Moria est le seul dont nous ayons une description; celle-ci, malgré les lacunes que l'on y constate, dans le livre des Rois comme chez Ézéchiel, est encore un document hors ligne, comme il n'en existe pas un dans toute la littérature grecque et romaine. Si les matériaux du Parthénon et du
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LE TEMPLE SEMITIQUE. 475
temple de Jupiter à Olympie avaient disparu comme ceux du temple de Salomon, personne n'aurait même songé à entreprendre une restauration de ces monuments, à l'aide du seul texte de Pausanias. Ni chez cet écrivain, ni chez Strabon, ni chez Pline, on ne rencontre rien qui ressemble aux pages dont nous nous sommes servi; aucun de ces auteurs ne fournit, au sujet des monuments qu'il mentionne, des cotes aussi nombreuses, des détails aussi abondants sur les dimensions et la disposition des différentes parties de l'édifice. Phénomène étrange et vraiment inattendu! C'est le moins artiste des grands peuples de l'antiquité qui nous a transmis les renseignements les plus développés et les plus complets que nous possédions sur un édifice antique. On s'explique cependant, à la réflexion, cette apparente anomalie. Les Juifs n'ont eu qu'un temple, et sa construction a été un événement trop considérable, dans leur vie si pauvre en émotions de ce genre, pour qu'ils ne se fissent pas un devoir de conserver par écrit le souvenir des traits principaux d'une œuvre qui leur paraissait si digne de mémoire. Ce n'était pas le cas pour les Grecs ; ils étaient trop accoutumés à ces beaux édifices, trop habitués à les voir dresser leurs colonnades et leurs frontons au-dessus de l'enceinte des blanches acropoles pour éprouver, même en présence de ceux qu'avait bâtis un Ictinos ou un Mnésiclès, cette sorte d'admiration naïve qui met la postérité dans sa confidence, qui la fait assister à toutes les phases de l'effort et qui l'invite à prendre acte de tous les résultats obtenus.
C'est sous l'empire de ce sentiment que le chroniqueur anonyme et le prophète de l'exil ont décrit le temple, l'un en racontant l'histoire du plus célèbre sinon du plus grand des rois d'Israël et l'autre en traçant le programme du glorieux avenir qu'il rêvait pour son peuple. On peut sourire de l'importance qu'ils ont attachée à certaines particularités de l'ordonnance et de l'aménagement du temple et de ses annexes; mais c'est grâce à la minutie de cette exposition, si précise dans sa gaucherie souvent un peu puérile, que nous avons pu, sans témérité, concevoir la pensée de relever le temple de Jérusalem. Ce que nous aspirions ainsi à restituer, ce n'était d'ailleurs pas seulement le sanctuaire particulier du peuple juif; notre ambition allait plus loin; nous espérions arriver, par cette voie, à reconstituer un type qui semblait perdu, celui du temple sémitique, considéré dans sa plus haute généralité; nous avions le désir d'en mettre sous les yeux du lecteur un exemplaire où fussent réunis tous les caractères communs qui en font l'originalité, qui le distinguent et du temple
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grec et de l'église chrétienne. Toutes les réflexions que nous aurions pu présenter à ce propos n'auraient jamais rendu cette différence aussi sensible ; pour en avoir Fimpression très nette et très vive, il a sufB de regarder nos dessins. Quelque opinion que Ton puisse avoir sur la vraisemblance de tel ou tel détail, les grandes lignes de Tensemble traduisent certainement d'une manière fidèle la conception de Tun des fils les plus éminents de cette race, l'idée qu'il se faisait d'un temple qui, par son ampleur, sa richesse et sa beauté, répondit à la majesté du Dieu d'Israël. Comme l'inspection du plan le révèle tout d'abord à l'homme du métier, comme les vues perspectives l'apprennent à ceux mêmes qui n'ont pas de préparation spéciale, ce qui, dans ce genre d'édifice, non seulement occupe le plus de place, mais encore a le plus d'importance, c'est ce qui passe ailleurs pour l'accessoire, ce sont les dépendances de toute espèce et particulièrement les cours avec les portiques qui les enveloppent. Il y a, entre le temple sémitique et le temple grec, la même différence qu'entre la phrase d'Isaïe ou d'Ézéchiel et la phrase d'un Sophocle ou d'un Platon. Celle-ci est cette admirable création de l'esprit que l'on appelle la période; les idées secondaires y sont disposées dans un ordre merveilleux autour de l'idée principale, à laquelle les rattachent toutes ces particules qui déterminent le rôle de chacun de ces agents subordonnés et qui en marquent la dépendance. Au contraire, dans la poésie et dans la prose hébraïque, les idées se suivent à la file, juxtaposées plutôt que liées ; l'écrivain procède surtout par voie de répétition et de reprise. Sans doute il y a déjà de l'art dans le parallélisme de ces courtes sentences, de ces images redoublées dont la seconde ajoute à la première et en complète l'effet ; mais combien cet art est inférieur à celui dont témoigne la période classique, à cette composition savante qui ne fait de tout un faisceau de pensées qu'un seul corps, où il y a, comme dans les êtres supérieurs, une vie partout répandue, mais une vie qui se développe sous l'empire d'un centre organique, régulateur suprême de cette activité si riche et si variée.
Le temple hellénique a ce même caractère de concentration et d'unité vivante. Que des propylées le précèdent comme à Eleusis, qu'un bois sacré, tout peuplé de statues votives et d'élégants édicules, l'entoure comme à Olympie, que l'enceinte attenante soit plus ou moins vaste, c'est toujours sur le sanctuaire lui-même qu'a porté le principal effort de l'architecte et des artistes appelés à le seconder. Ce sanctuaire, les dimensions en ont été déterminées par celles du simulacre divin
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