CHAPITRE V
CAHACTÈRES GÉNÉRAUX DE LA CIVILISATION liÉTÉKNNE
Des bords de FEuphrate aux côtes de la mer Egée, nous avons fait un long voyage, en suivant à la trace ceux que nous avons appelés les Hétéens; nous reconnaissions leur œuvre là où nous trouvions soit les hiéroglyphes dont ils paraissent s'être servis les premiers, soit tout au moins les bas-reliefs, caractérisés par certaines particularités de style et de costume, qu'accompagnent ailleurs les signes de celle écriture. Dans cette sorte de recensement, nous avons dû surtout insister sur les traits communs, sur ceux qui permettent de considérer tous ces monuments comme exécutés sous l'influence d'une môme civilisation ; mais nous avons eu soin aussi de marquer les différences. Si les rapports sont incontestables et les points de contact très nombreux, nous ne prétendons pas conclure de ces ressemblances que tous ces monuments soient contemporains les uns des autres; nous n'oserions même assurer qu'ils soient tous Tœuvre d'un seul et même peuple. L'art dont nous avons essayé de définir les caractères a ses variétés ; il a, si l'on peut ainsi parler, ses dialectes. Près d'un millier d'années se sont écoulées entre le temps où la puissance de la race hétéenne était à son comble et celui où l'ascendant du génie grec a commencé de se faire sentir dans l'intérieur de la péninsule. Pendant ces neuf ou dix siècles, combien de tribus, combien de royaumes aujourd'hui plus ou moins oubliés ont pu reprendre à leur compte, en les diversifiant, les thèmes et les types qu'avait créés autrefois la féconde activité d'une race inventive et puissante!
Sous cette réserve, nous persistons à croire que nous ne nous sommes pas trompé quand, il y a vingt ans, au retour de notre voyage d'Asie Mineure, nous avons, pour la première fois, rapproché les uns des autres ces monuments que séparent de si grandes distances. La comparaison que nous avions instituée, d'autres l'ont reprise et pour-
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suivie ; grâce aux découvertes qui se sont multipliées dans ces derniers temps, ils ont beaucoup étendu le champ de leurs observations ; ils ont tout à la fois fort élargi et mieux rempli le cadre que nous avions tracé*. La critique est arrivée ainsi à jeter quelque jour sur l'histoire, jusqu'alors profondément ignorée, des peuples que les Hellènes ont trouvés établis en Asie Mineure quand ils y ont fondé leurs premières colonies et qu'ils sont entrés en relation d*abord avec les habitants des basses vallées, puis, de proche en proche, avec ceux des hautes terres du plateau. Cependant bien des obscurités subsistent encore. A quelle race appartenaient les Hétéens, ou, si Ton aime mieux une appellation purement géographique, les Syro-Cappadociens ? Est-ce à Test ou à l'ouest du Taurus qu'a été constitué ce système de signes qui donne à ses inventeurs le droit de réclamer une place parmi les peuples civilisés, parmi les peuples civilisateurs? Les maîtres de Gargamich et de Cadech ont-ils vraiment poussé leur domination jusqu'aux rivages du golfe de Smyrne, comme tendraient à le faire croire, répandus dans toute la péninsule, tant de menus objets qui portent une même marque de fabrique et surtout ces sculptures rupestres où, dans le steppe lycaonien et au pied du Tmolus, sont gravées les mêmes lettres que sur les restes des édifices bâtis aux rives de l'Euphrate et de l'Oronte? Ces images attachées au flanc des montagnes de l'Anatolie, ces cylindres et ces idoles sont-ils les monuments d'une conquête effective, ou bien témoignent-ils seulement de l'action que, par son prestige et par son commerce, le grand empire militaire qui possédait les deux versants du Taurus aurait exercée, même à distance, sur des populations moins avancées? Enfin, cette civilisation de la Syrie septentrionale et de la Ptérie a-t-elle, soit directement, soit par des intermédiaires, Lyciens et Cariens, Phrygiens et Lydiens, fourni à la Grèce quelques éléments que celle-ci ait pu s'approprier utilement, des mythes et des rites religieux, des formes d'art, des instruments propres au développement et à l'expression de la pensée?
Toutes ces questions ne comportent pas encore de réponses certaines ; il suffira d'indiquer les solutions qui paraissent s'accorder le mieux avec l'ensemble des faits connus jusqu'à présent.
Celui des érudits contemporains qui porte aux Hétéens le plus vif
\, Nous n'avons pas encore eu Toccasion de ciler un travail duquel nous avons pourtant tiré grand profit, c'est l'étude qu'a publiée François Lenormant sous ce titre : les Inscriptiotis hiUtqucs {Journal des Savants, 1883, pp. 400-417). S'il eût vécu, cet érudit aurait fait avancer cotte question qui piquait sa curiosité toujours en éveil.
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intérêt, M. Sayce, inclinerait à penser qu'ils n'étaient pas ce que Ton est convenu d'appeler des Sémites; il les rattacherait plutôt à tout un groupe de tribus que Ton a parfois nommé proto-arméniennes^ groupe qui, du massif très élevé que domine TArarat, serait descendu, par les hautes vallées de FEuphrate et de Tllalys, en Syrie et en Asie Mineure*. Ils seraient ainsi parents des Muski, des Machnaki, des Tubal que mentionnent les documents assyriens, des Mosques, Mosynœques et Tibaréniens ou Tibariens des historiens grecs ^ Une de ces tribus, celle qui portait le nom de Hitthn, maîtresse des deux versants du Taurus, se serait, au nord, solidement établie dans la Cappadocë, et, au sud, se serait glissée entre les Araméens de Damas, les Hébreux de la Palestine et les Phéniciens de la côte. Repoussant devant elle les Amorrhéens, cette nation septentrionale aurait pénétré comme un coin dans le monde sémitique.
Les indices que Ton a allégués en faveur de cette hypothèse sont bien légers. M. Sayce tire un argument de la forme particulière du soulier ou plutôt de la demi-botte dont les Hétéens sont chaussés sur tous leurs monuments \ Ces bottines à pointe relevée et recourbée en arrière, ce sont, dit-il, des snow-boots, des espèces de patins faits pour marcl^f r sur la neige; en plaine, parmi les broussailles et dans l'herbe, rien de moins commode ; on n'a pu inventer et adopter cette chaussure que dans un pays froid, aux longs et durs hivers; mais on Taura ensuite gardée, parce qu'on y était accoutumé et pour se distinguer de ses voisins, là même où elle n'avait plus de raison d'être, en pays chaud, en pays plat. Cette explication, si ingénieuse qu'elle soit, souffre plus d'une difficulté. Je n'ai jamais, pour ma part, porté ce soulier; mais je l'ai
h . Sayce, The monuments of the Hittites, p. 253 : La famille de langues à laquelle aurait appartenu celle des Hiltiles serait celle (ju'on a appelée alarodienne et que représenterait aujourd'hui le géorgien; c'est de ce groupe d'idiomes qu'aurait fait partie le dialecte dans lequel étaient écrits les textes non encore déchiffrés qu'on lit sur les rochers de Van, les inscriptions des Minni, comme les Assyriens appellent ce peuple du Nord.
2. La forme TiSapoi se trouve chez Hécatée de Milet (fr. 193). Les Tubal sont mentionnés par les documents assyriens, au douzième siècle, comme les voisins des Giliciens, et ces mêmes textes paraissent placer les Muski au nord des Tubal. Entre le temps d*où datent ces renseignements et l'époque où les Grecs commencèrent à parler de l'Asie Mineure, ces tribus auraient été refoulées vers le nord, car la géographie classique ne les connaît plus que dans le voisinage du Pont-Euxin. Les auteurs de ce refoulement, ce sont peut-être nos Hétéens; on voit par VAnabase de Xénophon que Mosques et Mosynœques étaient de vrais barbares. Quelques débris de ces peuplades so seraient maintenus, çà et là, dans les montagnes, car Cicéron trouve encore des Tibaréniens dans le Taurus cilicien. {Ad familiarcs, XV, iv, 10.)