‹ Histoire de l'art dans l'antiquité (volume 3)Chapitre 4 sur 381 · Bronze sarde faux · texte numérisé non relu

Bronze sarde faux

La Marmora. Voyage en Sardaigne^ H, atlas, pi. XVIII, fig. 3.

1. Le mémoire Ueber die Kumt der Phœnicier (sur l'art des Phéniciens) est de 1846. On y trouvera les nouraghes et les figurines sardes dans les planches XL!, XLIV et XLV des Gesammelte Akademische Abhandlungen qu'a publiées en 1866 TAcadémie de Berlin. « Je n'ai aucune hésitation, dit Gerhard (p. 6, t. II de la réimpression), à regarder comme des monuments du culte de Baal, adoré comme divinité du feu, les nombreux édifices ronds de la Sardaigne qui sont connus sous le nom de Nouraghes. » il écarte ensuite l'hypothèse d'après laquelle ces monuments devraient être attribués à la population primitive de l'Ile. Page 12, Gerhard n'hésite pas plus à considérer comme « des dieux pénates carthaginois » les idoles sardes de La Marmora; « on y reconnaît avec toute vraisemblance, ajoute-t-il, Baal, Moloch, Astarté et les Cabires. »

2. On sait aujourd'hui, à Cagliari, le nom des artistes, si l'on peut les appeler ainsi,

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Aujourd'hui les figurines apocryphes ont été expulsées des galeries ; on ne risque plus de bâtir tout un système sur des pièces fausses. En même temps les explorations de MM. de Vogué et Renan, les découdvertes de M. de Cesnola dans TUe de Cypre et les fines observations de Longpérier fournissaient les éléments d'une définition du vrai style phénicien. Ces éléments une fois déterminés, on n'a pas de peine à constater que, si quelques détails de la forme et du faire font ici *songer à la Phénicie, les monuments dont nous parlons, à les prendre dans leur ensemble, gardent une incontestable originalité. Aucun d'eux ne rentre exactement dans l'un des types que nous avons décrits en étudiant les Phéniciens soit chez eux, en Syrie, soit dans leurs colonies des îles et de l'Afrique. On peut même serrer de plus près la question et la résoudre à l'aide de données toutes empruntées à la Sardaigne même , aux traces que l'antiquité y a laissées. Nous connaissons sur les côtes de l'île l'emplacement de plusieurs cités phéniciennes ; or c'est par exception seulement que, sur le site mêm^ de ces villes et dans leur banlieue, on rencontre ces tours qui, par leur forme et leur disposition, paraissent propres à la Sardaigne; au contraire, celles-ci sont nombreuses dans les districts méditerranéens, sur une partie de la surface du territoire qu'occupaient autrefois les tribus indépendantes. Les tombes des villes maritimes fournissent en abondance des objets en pierre, en argile, en verre et en métal dont l'origine phénicienne est clairement attestée par leur facture et par les inscriptions gravées sur les stèles que renferment ces mêmes sépultures. Au contraire, dans l'intérieur de l'île, rien^de plus rare que les terres cuites, les bijoux, les amulettes de fabrique carthaginoise ; mais ce que l'on y recueille journellement, ce sont des vases et des figurines, c'est tout un outillage que l'on ne retrouve pas habituellement dans les cimetières de Sulcis et de Nora, de Caralis et de Tharros.

Les fouilles confirment donc ici le témoignage des historiens : il y a eu en Sardaigne, pendant plusieurs siècles, deux peuples qui ont vécu l'un auprès de l'autre, non pas certes sans avoir quelques relations, mais tout au moins sans se mêler et se confondre. Il y a eu, sur quelques

qui travaillaient pour le générai de La Marniora et qui, abusant de son inexpérience archéologique et de sa curiosité passionnée, lui faisaient payer très cher les figurines qu'il a décrites. Celles-ci, pendant longtemps, ont usurpé dans les vitrines des musées de Cagliari et de Turin une place à laquelle elles n'avaient aucun droit. Voir à ce sujet, dans le mémoire de M. Pais, la Sardegna prima del dominio romano (Rome, 1881, in-4"), le second appendice intitulé : Alciine ossein^azioni suUa genuinità di una gran parie degli idoli di bronzo pubblicati dal La Marmara,

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points du littoral et dans toute la grande plaine du sud-ouest, des colons carthaginois et africains, qui disposaient librement de toutes les ressources d'une civilisation déjà très avancée, tandis que le centre, Test et le nord de Tîle appartenaient à des montagnards dont nous ne connaissons ni Torigine ni la langue. Toutes sauvages qu'elles fussent, ces tribus nous ont aussi légué, h défaut de livres ou d'inscriptions, les œuvres de leurs mains : elles ont eu une architecture et une sculpture. Il y a donc aujourd'hui à faire deux catégories des monuments antérieurs à l'occupation romaine, que montre au gmnd jour le sol de la Sardaigne ou qu'il a laissé sortir de ses entrailles. Un premier groupe est formé des monuments phéniciens, qui se trouvent en Sardaigne comme ils pourraient se trouver ailleurs, parce que le commerce les y a portés ou parce que des artisans carthaginois étaient venus s'établir dans ces comptoirs ; bon nombre de ces objets ont été reproduits dans l'un ou l'autre des chapitres entre lesquels s'est partagé l'inventaire que nous avons dressé des œuvres qui représentent l'activité et le génie de la race phénicienne. Quant aux monuments de l'art ou, si le mot parait trop ambitieux, de l'industrie des tribus indigènes, bien loin de les décrire, nous n*y avons pas même fait allusion jusqu'ici : c'est que nous ne nous sommes pas cru le droit de les porter au compte de la Phénicie; tout en eux, leur provenance et leur facture, nous conseillait de leur faire une place à part, de les traiter comme les produits d'un développement national qui, dans sa sphère très restreinte, a eu sa part d'indépendance et d'invention. Ces monuments sont trop étranges, ils sont trop curieux à divers titres pour que nous pussions songer à les passer sous silence , et d'autre part les Phéniciens sont le seul peuple avec lequel ces insulaires aient eu des rapports suivis, le seul, semblet-il, auquel ils aient pu emprunter les éléments des plus simples connaissances techniques, ce qu'il leur en a fallu pour bâtir des édifices dont beaucoup sont encore debout et pour modeler des figures d'hommes et de dieux. Ces ouvrages des indigènes de la Sardaigne avaient donc leur place marquée à la suite des monuments de la Phénicie ; l'élude qui leur serait consacrée devait nécessairement prendre la forme d'un appendice à l'histoire de la civilisation phénicienne.

On ignore et l'on ne saura probablement jamais à quelle souche tenaient, par leur origine et par la langue qu'elles parlaient, les peuplades que trouvèrent déjà établies dans l'Ile les premiers colons phéniciens. On a voulu y voir des Ibères venus d'Espagne et de Gaule \ I. Guillaume de Humboldt, Fmfung der Untersxtchyngen ùber die Urbetvhoner lUspa-

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Mais les indices que l'on fait valoir en faveur de cette hypothèse sont bien fugitifs et bien légers. Nous attacherions volontiers plus d'importance à ceux qui semblent nous montrer l'Afrique comme la patrie primitive de la plupart des Sardes ou tout au moins comme la contrée d'où ils seraient partis pour aller peupler les montagnes de l'Ile. Ce qui rend de prime abord cette conjecture très vraisemblable, c'est la position même de la Sardaigne et la manière dont s'y présente le relief du terrain. Comme l'avaient déjà remarqué les anciens, la Sardaigne est plus près des rivages africains que de la Sicile et de l'Italie *. La configuration du sol, en Sardaigne, rend encore plus sensibles les effets de cette différence dans l'éloignement. En Corse, les vallées principales s'ouvrent vers l'est : elles offrent ainsi des routes faciles à qui, venant d'Italie, se propose de pénétrer dans l'intérieur de l'île. En Sardaigne, c'est tout le contraire : les cours d'eau de quelque importance descendent tous vers l'ouest ou le sud-ouest ; c'est aussi de ce côté que se déploie l'étendue des plaines fertiles, de celles où un nouveau débarqué trouvera tout de suite moyen de subsister. La Sardaigne prend donc jour, si l'on peut ainsi parler, sur la mer d'Espagne et sur celle d'Afrique : c'est comme un édifice dont la façade, dont les portes et fenêtres regarderaient l'occident et le midi. En revanche, la Sardaigne, comme on l'a dit, tourne le dos à l'Italie '. Sur la côte orientale, ce ne sont que hautes montagnes tombant à pic dans la mer et rochers abrupts coupés par d'étroits ravins; ne cherchez pas là ces golfes spacieux et hospitaliers qui se succèdent au sud et à l'ouest. De l'embouchure du Saepris {Flumendosa) à la pointe nord de l'Ile, sur tout ce littoral qui se prolonge presque en ligne droite, on ne rencontre qu'un port, celui que l'on appelle aujourd'hui Terranova : c'est là que s'éle vait autrefois Olbia, cité grecque, qui, prise, détruite et peut-être relevée par les Carthaginois, devint une ville importante à l'époque romaine. Ce bassin, qui, longtemps désert, a repris quelque vie dans ces derniers

niens. Berlin, 1821, § 45, p. 168. Diefenbach, Celtica, p. 18, et Origines Europese, p. 99. NïEBUHR, Rômische Geschichte, II, p. 58o. D'Arbois de Jubainvillk, les P^'emiers Habitants de VEurope. Paris, 1877, p. 43; etc., etc. Voir, au sujet du peu de valeur des raisons invoquées à l'appui de cette conjecture, les observations judicieuses de Pais, la Sardegna prima del dominio romanOy s tudi storici ed archeologici (Rome, 1881, in-4", pp. 16-22). 1 . « De Sardaigne en Afrique, dit Scylax {Périple, § 7), Je trajet est d'un jour et d'une nuit; de Sardaigne en Sicile, il est de deux jours et d'une nuit. » Il y a 200 kilomètres à peine entre CagUari et le cap Carthage; les bateaux à vapeur font la traversée en moins de douze heures.

2. É. Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. T, p. 582. Pausanias avait déjà fait la môme observation (X, xvn, 6).

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temps, se prêtait seul à recevoir les barques des immigrants; encore, après avoir pris terre sur ce point, n'auraient-ils eu devant eux, dans tous les sens, que des pentes escarpées et difficiles à cultiver. Avant que les ingénieurs eussent, non sans de grands efiforts, percé des routes à travers ce puissant et âpre massif, le beau havre d'Olbia n'était qu'un cul-dè-sac*.

Ce fut donc, selon toute vraisemblance, le continent le plus voisin qui fournit à la Sardaigne ses premiers habitants ou du moins ceux qui y formèrent les groupes les plus compacts; en venant d'Afrique, on abordait l'Ile par ses rivages les plus accessibles et les plus engageants. A l'appui de cette conjecture, on allègue plusieurs faits qui paraissent mériter d'être pris en sérieuse considération. La nomenclature historique et géographique de la Sardaigne rappelle, par plus d'une curieuse rencontre, celle de l'Afrique*. Pour n'en citer qu'un exemple, voyez le nom de la principale des tribus sardes, les lolaéens, appelés aussi quelquefois Iliéens; il y avait en Mauritanie une ville appelée loP, et Polybe mentionne comme un dieu africain un lolaos, que l'on croit avoir retrouvé dans une inscription libyque*. D'autres appellations locales pourraient donner lieu à des rapprochements du même genre ; mais ce qui est plus frappant encore, c'est que les anciens avaient noté de singulières ressemblances entre les Sardes et les Africains; de part et d'autre, dit Pausanias à propos des Iliéens, même aspect physique, mêmes armes, même manière de vi'TC^ Le même écrivain dit en propres termes : « On raconte que ce sont les Libyens qui ont les premiers passé dans l'Ile®. » Sans doute, dans les quelques

I. Les Romains avaient donné à tout le pâté des montagnes du nord le nom de insani montes (Tite-Live, xxx, 39, et Florus, ii, 6), qu'il faut, sçnible-t-il, expliquer par la violence et rirrégularité des vents qui, de ces grands sommets, à travers ces gorges, soufflaient et s'abattaient sur les eaux du voisinage; peut-être aussi cette épithète indiquet-eUe seulement que l'élévation de ces rimes et l'aspect effrayant de tout ce paysage troublaient l'esprit en le remplissant d'une sorte d'effroi.

2. Voir à ce sujet Pais, la Sardegna, p. 16, et plusieurs observations du même genre éparses dans les notes du cbapitre v (p. 80, n. \ et 3; p. 82, n. \ et 6; p. 83, n. i, etc.).

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