tome iv
18 LA SAHDAIGNE.
Le rapprochement que Ton veut établir entre les Shardanes des inscriptions hiéroglyphiques et les Sardoniens, Sardaniens ou Sardes des auteurs gréco-romains garde donc encore et gardera probablement toujours un caractère conjectural ; mais cette conjecture a sa vraisemblance : elle s accorde assez bien avec le peu que nous savons de la période reculée qui a précédé celle où se placeraient les premières visites faites par les Phéniciens aux lies de l'Occident. Entre le quatorzième et le douzième siècle avant notre ère, il parait y avoir eu, tout autour de la mer Egée, une agitation bruyante, un déplacement de peuples. La cause première de cet ébranlement ne nous est pas bien connue; peut-être faut-il la chercher dans l'arrivée des Phrygiens, qui auraient alors franchi les détroits pour passer d'Europe en Asie. Sous cette pression ou sous quelque autre, les principales des tribus qui habitaient alors la péninsule se mirent en mouvement; elles se dirigèrent surtout vers le Sud, où les trésors de l'opulente Egypte éveillaient et appelaient toutes les convoitises ; elles y trouvèrent le concours de tribus libyennes, les Lebou, qui n'attendaient qu'une occasion pour se jeter sur leurs riches voisins. Sous Ramsès H, sous Ménephtah, sous Ramsès III, l'Egypte eut à lutter contre une véritable invasion de barbares, qui faillit plusieurs fois forcer ses frontières. A force d'énergie, les Pharaons repoussèrent ces attaques ; ils prirent à leur service, après les avoir battues, certaines de ces peuplades belliqueuses , et les établirent les unes en Egypte même, comme les Mashaouash, pour défendre contre les Libyens la marche occidentale, les autres, comme les Philistins, en Syrie, pour fermer vers l'orient la vallée du Nil. La ligue des envahisseurs, après s'être plusieurs fois reformée, finit par se décourager et se dissoudre; mais l'équilibre ne se rétablit que très lentement dans le bassin oriental de la Méditerranée. Après avoir pris part aux batailles qui se livrèrent sur les côtes du Delta, quelques-uns de ces peuples, les Iliouna, les Dardani (Dardaniens), les Pidasa (Pédasiens), les Iliouna (Troyens), les Masou (Mysiens), les Louca (Lycaoniens et Lyciens), seraient rentrés dans leurs foyers; l'histoire les retrouve plus tard en Asie Mineure. Les Aqaïousha (Achéens) se seraient fixés à Cypre, en Crète et dans les autres lies de l'Archipel compiedans la péninsule hellénique. Les JW;\s//a(Tyrrhénien s) auraient, en partie du moins, reflué de la Grèce du nord sur l'Italie, en contournant le fond du golfe Adriatique1.
\ . Nous adoptons ici les idées que M. Maspeho a exposées dans son Histoire ancienne des peuples de l'Orient (2° édition, pp. 249, 250, 266, 479). M. Maspero, qui n'a pas cessé
D'autres groupes auraient pris cette même direction, mais en suivant une voie différente, en longeant la côte septentrionale de l'Afrique, où ils auraient séjourné pendant un temps plus ou moins long ; ce serait le cas des Shakalosha, peut-être les aïeux des Sicules, et de ceux des Shardana que l'Egypte n'avait pas gardés et absorbés dans les rangs de son armée. Comme la plupart des peuples de la mer, les Shakalosha et les Shardana étaient probablement originaires de l'Asie Mineure, où Ton croit retrouver des traces de leur nom dans celui des villes de Sagalassos et de Sardes ; mais, au cours des attaques dirigées en commun contre l'Egypte, d'étroites relations s'étaient établies entre les combattants venus du nord et les Libyens, qui savaient les chemins par lesquels on pouvait le mieux menacer et investir le Delta. Du temps de Ménephtah, c'est un Libyen, Mermaïou, fils de Deïd, qui était le chef suprême de la confédération. Sous Ramsès H, nous trouvons encore un Libyen, Deïd, sans doute le fils de Mermaïou, à la tête des ennemis de l'Egypte. Après les dernières défaites, maints débris des bandes vaincues et dispersées ont dû chercher un asile sur les côtes de la Marmarique. Certains groupes se seront mêlés aux Libyens auxquels appartenaient ces rivages; d'autres, plus compacts, auront mieux conservé leur unité ; cherchant un séjour qui leur plût, ils se seront transportés, par étapes successives, du voisinage immédiat de l'Egypte dans ce que nous appelons maintenant la régence de Tripoli, puis dans celle de Tunis. Ce voyage a pu durer un siècle ou deux, et laisser, dans la population qui a continué d'habiter l'Afrique, bien des éléments empruntés aux débris de cette grande armée de peuples divers qui était venue se heurter contre l'Egypte ; ainsi s'expliquerait la tradition conservée par Salluste, qui comptait des Mèdes, des Perses et des Arméniens parmi les immigrants grâce auxquels se serait peuplée l'Afrique septentrionale1. L'étude de l'onomastique libyenne a fourni des indices qui ajoutent à la vraisemblance de cette hypothèse ; on y retrouve la plupart des noms qui figurent dans l'énumération des
d'étudier cette question, a bien voulu nous faire savoir, par une longue lettre où il la traite à nouveau, qu'il n'avait rien à changer au système qu'il avait défendu. D'autres historiens inclineraient à croire que toutes les populations mentionnées par les textes , égyptiens comme liguées alors contre l'Egypte appartenaient à l'Afrique. C'est ce que penseraient Ddncker (Geschichte des Alterthums, I, pp. lai et suivantes), Unger (Chronologie des Manetho, p. 218, cité par Maspero, Revue critique, nouvelle série, t. V, p. 320), et J. Halévy, dans un travail auquel nous renvoyons, p. 20, note i. Cette hypothèse est bien difficile à défendre en présence de noms dont plusieurs appartiennent si manifestement à la nomenclature ethnique de l'Asie Mineure. i. Salluste, Jugurtha, XVUf.
peuples de la mer. Les nuances légères qui distinguent les formes données dans les listes égyptiennes de celles que Ton rencontre chez les géographes grecs et dans les inscriptions dites libyques s'expliquent aisément par la différence des alphabets et des procédés de transcription1.
Cette manière de voir s'accorderait très bien avec la tradition que nous avons enregistrée, d'après laquelle les premiers habitants de la Sardaigne seraient venus de l'Afrique. Après avoir longtemps cheminé sur la côte libyenne, les Shakalosha et les Shardanes seraient arrivés à ce renflement du rivage africain qui, près de Carthage et d'Utique, est le plus rapproché de la Sicile et de la Sardaigne ; de là ils se seraient élancés les uns vers la première, les autres vers la seconde de ces îles. L'existence de ces terres avait sans doute été signalée par des pêcheurs que le vent du Sud, un jour de tourmente, avait emportés jusque dans ces parages et qui, la tempête finie, avaient pu revenir, racontant merveilles de ces terres désertes ou à peine habitées, que l'on pourrait occuper sans combat. On s'entassa donc, avec femmes, enfants et bestiaux, dans de grandes barques non pontées, semblables à celles qui jadis s'étaient si hardiment engagées dans les bouches du fleuve et dans les canaux de la basse Egypte2; la flottille mit à profit les brises constantes et légères de la belle saison. Les rivages de la Sardaigne étaient les plus voisins; ils furent abordés et peuplés les premiers.
Ce serait donc le souvenir de ces Shardanes libyens que représenterait, dans les mythes dont nous devons la connaissance aux historiens grecs, ce héros anonyme, Sardos, qui passait pour fils d'Hercule et qui parait sur les monnaies de l'île sous le nom de Sardus pater (fig. 7)\ Si tant est que les Shardanes aient donné leur nom à la Sardaigne, ils n'y sont probablement pas restés longtemps seuls. Tentés par la facilité des communications, d'autres tribus libyennes ont dû rejoindre les Shardanes. On nous parle aussi des Ibères, puis des Grecs ; ces derniers seraient venus de la Béotie et de l'Attique 4. Nous doutons fort de cette
1. C'est M. Halévy qui a surtout signalé et établi ces concordances (Études berbères, clans le Journal asiatique, 1874, t. IX, pp. 406-411). Pour n'en citer qu'une seule, il trouve dans une inscription funéraire de Chef/la, comme nom propre d'homme, le mot Sard, dont le pluriel serait Sardan (p. 410).
2. « Ils pillent les ports, ils envahissent les champs de l'Egypte, en venant par le fleuve », dit la grande inscription de Karnak qui raconte comment Ménephtah repoussa l'invasion des peuples de la mer (Lenormant, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, 9e édition, t. II, p. 280).